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Quai des Tanneurs. Le 3 pièces de Lise. Lise seule, déprimant, hirsute, en vieilles frusques informes, informes à force d’être portées : vieille robe décousue aux manches, vieilles chaussures trouées.
Lise.- (devant la glace) Vivement, remplir cette vie vide d’une vie pleine.
Elle met un vieil imper, sort.
En voiture, s’arrêtant sur un parking, devant un cinéma.
Lise.-(off, regardant la façade du cinéma) Pauvre âme, qui quémande un sou d’une autre âme.
Regardant par le pare-brise, elle voit assez loin devant elle, une voiture se garer, du côté du conducteur une jeune fille, du côté du passager un jeune homme en sortir.
Lise.- (off) Je connais ce garçon. Où est-ce que je l’ai déjà vu ?.. .. (frappant à coups redoublés sur son volant) Mais c’est lui… … Il a quelqu’un. Et une blonde encore, mince, svelte. Juste ce que j’aurais aimé être. Devant un beau jardin français bien peigné, que vaut un sauvage jardin anglais hirsute ?
Elle sort et s’engouffre dans le cinéma.
Un autre jour. Quai des Tanneurs. Lise, chez elle, seule, baisse les volets et se couche.
Lise.- La lumière du dehors blesse trop la vue, dessine trop cruellement les choses. Douce ombre, douce pénombre. (couchée) Berce-toi, pleure sur ton sein, sèche mes larmes, dors sur ton épaule… (off, mettant les bras autour d’elle) Que tes bras m’enserrent étroitement, comme les vrilles du liseron la grille du parc. Que mes bras et mes jambes, t’enchevêtrent comme la glycine le fer forgé du balcon. Laisse-moi sucer les framboises de tes lèvres. Frelon roux, ouvre mon bourgeon collant, écarte mes pétales, glisse-toi dans ma violette corolle.
Quelqu’un ouvre la porte avec sa clé. Michel s’approche de Lise couchée.
Michel.- Enlaidie, yeux rouges, plaquée de rouge, les joues sales. Quel barbare m’a vandalisé mon chef d’œuvre ? Quel vandale a mutilé’ ma belle statue ? .. Confie-toi à ton Michel. Quel loup cruel aux gencives violettes et aux dents éclatantes, s’est acharné après mon chaperon rouge ? Un garçon, je parie.
Lise.- Un garçon.
Il s’assied sur le lit, met son bras autour de tête de Lise.
Michel.- .. ..Qu’est ce qu’il a de spécial, ce bandit ?
Lise.- Si tu savais.
Michel.- Je vais savoir.
Lise.- Comme il est trop.
Michel.-Il est trop quoi ?
Lise.- Trop beau, trop svelte, trop noble, trop sa tête là-haut sur le monde, comme un seigneur sur sa cour, trop ouvert, trop fermé sur lui. Trop tout.
Michel.- Est ce qu’il travaille, ce zèbre ?
Lise.- - Il est juge au Tribunal de Grande Instance.
Michel.- Juge en plus. Encore si c’était un violeur ou un assassin, condamné à la détention à vie. Que tu es mal tombée, ma pauvre chouchoute…
Il l’entoure de ses bras, ouvre de son autre main une tablette de chocolat et lui donne à manger deux carrés, comme à un enfant.
Tribunal de grande instance. Leïla attend devant le Tribunal Geoffroi. Quand il descend l’escalier, elle va droit à lui.
Leïla.- M. le Juge. Vous me remettez ?
Geoffroi.- Vous êtes l’amie de Mademoiselle Gloannec.
Leîla.- (hésitant) .. Je prends le plat brûlant à pleines mains… … En un mot comme en mille, Monsieur Reiter, Lise est tombée follement amoureuse de vous. Pour se punir de ne pas vous plaire, elle s’est condamnée à l’isolement et fait la grève de la faim.
Geoffroi.- (après un court instant, riant) Vous vous mettez bien martel en tête. Mademoiselle Gloannec est la fille gâtée, qui fait une jaunisse, quand elle n’a pas ce qu’elle veut. Elle n’est pas malade d’amour, elle est malade d’amour-propre. Ce serait la pourrir, que l’aimer en plus qu’elle s’aime elle-même. … .. Vous verrez, un de ces beaux matins elle se jettera sur sa baguette beurrée, videra le pot de confiture à la petite cuillère, et toute étonnée, se lèvera guérie. .. .. Ne soyez pas sensible à sa place, Mademoiselle.
Leïla.- Monsieur Reiter
Geoffroi.- Je suis sensible à votre amitié pour elle. Qu’elle ne vous aveugle pas. (s’éloignant) Qu’elle ne vous aveugle pas.
Il s’éloigne.
Quai des Tanneurs. Lise, couchée, Lise, portable à l’oreille, pleurant.
La voix de son père.-.. ..C’est ce garçon ? (elle ne répond pas) Il te harcèle ? Il est jaloux ?
Lise.- S’il pouvait l’être un tout petit peu.
La voix de son père.- Tu es d’autant plus prise, que lui ne l’est pas ?.. … Lise. Montpellier est insalubre, la Méditerranée est un cloaque. Je t’ordonne sur-le-champ une cure d’air océanique, chez nous.
Lise, s’essuyant les yeux, réfléchissant.
Lise.- M’absenter ne risque que de me profiter. Pourquoi pas ?
La voix de son père.- Prends le premier avion pour Lorient. Ton billet t’attend à l’accueil à l’aéroport.
Lise.- J’arrive.
La voix de son père.- Je réunis le conseil de famille. Je te cherche à l’aéroport.
Lise, dolente, se lève prend sa valise.
Lorient. Beau domaine de maître, au sein d’un vaste parc, fait de belle herbe et de beaux arbres. Conseil de la famille Gloannec : la grand mère, la mère, la sœur, Lise, assises, le père debout. Le conseil de famille se poursuit.
Le père.- S’il ne t’apprécie pas, c’est que c’est un jeune homme grossier, sans goût.
La sœur.- Papa, autorise-le à être d’un autre goût que toi.
La grand mère.- Remarquez, si ce jeune homme est du goût de Lise, il y a gros à parier qu’elle l’est aussi du sien.
Un silence.
Le père.- Il n’a que le prix que tu lui donnes. Ôte ton enchère, il ne vaudra plus rien.
Lise.- Dis plutôt qu’il est si difficile, qu’il n’a trouvé encore personne, qui soit digne de lui.
Un silence.
La mère.-C’est la femme qui choisit son mari. L’homme n’a qu’une ressource, celle de se laisser choisir. Si tu l’as choisi, il ne pourra que se laisser choisir. Il suffit d’avoir un peu de patience.
Le père.- (à sa femme) C’est toi qui m’as choisi ?
La mère.- Pour être franche, j’ai beaucoup hésité. Tu n’étais pas un Adonis, mais dans ces temps difficiles, tu avais pour moi une beauté qui éclipsait la beauté : tu étais travailleur. Aujourd’hui, sans doute, je choisirais autre chose.
Le père.- (montrant sa femme, à tous) Après 30 ans.
La grand mère.- (à sa belle-fille) Lorsque mon fils m’a dit qu’il songeait à se marier avec vous, sachez que j’ai tout fait pour l’en dissuader.
La mère.- (froissée, à son mari) C’est vrai ?
Le père.- C’est vrai.
La grand mère.- Mettez-vous à ma place. Vous connaissant comme vous vous connaissez, vous ne le lui auriez pas déconseillé comme moi ? Mais il vous voulait vous et personne d’autre. Il a dû souvent se reprocher de ne pas m’avoir écoutée.
Un silence.
La mère.- Entre une fille intelligente qui discute et dispute, et une sotte qui l’écoute en silence un jeune homme intelligent préfèrera toujours la sotte. Si tu es intelligente, tu feras la sotte.
Lise.- Maman, je ne suis peut-être rien encore, parce que je n’ai rien fait. Mais je suis bien décidée à être quelqu’un, et à y consacrer mes forces et mes talents. Je n’ai pas l’intention de m’effacer devant lui.
Un silence.
La mère.- Fais jouer la concurrence. Prête-lui attention fugitivement, qu’il le remarque à peine. Que ton œil l’effleure à peine, s’effarouche aussitôt. Donne-lui l’envie de creuser l’écart.
Le père.- C’est comme ça que tu as fait avec moi ?
La mère.- Tu vois, ça a marché.
Le père.- (montrant sa femme, à tous) Après trente ans.
Un silence.
La sœur.- A propos, sa vie privée n’est peut-être pas privée de toute vie privée.
Lise.- Je n’ai jamais vu quelqu’un avec lui.
La sœur.- Qu’en sais-tu avec qui il passe ses soirs, ses nuits, son samedi, son dimanche ? (Lise ouvre se mains, et hausse ses épaules) Pourquoi tu ne te renseignes pas ?
Lise.- Tu me vois le suivre ? Le prendre en flagrant délit ?
La sœur.- Tu pourrais engager un détective.
Lise.- Ce serait une lâcheté. Je veux apprendre de lui que ce qu’il m’apprendra lui-même. Je ne le connaîtrai que s’il veut bien.
La grand mère.- C’est d’excellente politique.
Un silence.
Le père.- Il a un gros défaut. Il n’est pas breton.
La sœur.-Il n’a pas les défauts des Bretons, c’est une qualité.
Un silence.
La grand mère.- (à sa belle-fille) Vous autres femmes, -contraception, IVG-, vous avez le vent en poupe, vous cinglez vers le large de toutes vos voiles. (montrant son fils)Vous souvenez-vous de ces sombres temps, où votre mari travaillait à en perdre la raison. Il se tenait en esclavage, plus que vous.
La mère.- J’étais l’esclave muette, dont les humbles travaux ménage, lessive, repassage, raccommodage, cuisine, courses, aides aux devoirs des enfants, ventes au magasin ne se voyaient pas, se répétaient chaque jour. Lui venait, s’asseyait, trônait. J’étais debout à servir.
La grand mère.- Riche de cette oisiveté, dont tant d’hommes et de femmes souffrent aujourd’hui, vous auriez voulu ne rien faire ?
Lise.- Maman, qui pense à son âme, pendant qu’il s’active ? Sans son âme qui peut vivre ? Tu es notre âme. Tu es la servante, mais comme toutes les servantes, tu es la maîtresse en plus.
La sœur.- C’est vrai.
Un silence.
La mère se détourne, et essuie furtivement ses yeux.
La grand mère.- Voulez-vous que je vous dise ? Il y a quelqu’un qui conseillera Lise, mieux que personne : elle.
Tous applaudissent.
Le père.- (montrant sa femme, à tous, essuyant ses yeux) Après trente ans.
La mère s’approche de lui et l’embrasse.
Montpellier. Le Tribunal de grande instance. Le bureau de la Présidente.
Geoffroi.- Madame la Présidente.
La Présidente.- (se levant, allant vers lui, riant) Vos collègues ont déposé plainte contre vous. .. .. Il paraît que vous travaillez trop. Ils vous soupçonnent de travailler au-delà de vos heures.
Geoffroi.- Leurs soupçons sont fondés.
La Présidente.- (riant) Ils disent que travailler trop c’est travailler contre notre demande de création de postes.
Geoffroi.- Quelle est la probabilité de création de postes, Mme la Présidente ?
La Présidente.- (riant) Nulle.
Geoffroi.-Je n’agis pas contre les juges, mais pour les plaignants. Il y a des plaintes, de petites gens, qui ont été déposées il y a trois ans.
La Présidente.- (riant) C’est ce que j’aurai plaisir à leur répondre. .. .. Vous leur mettez une pression, que je ne suis jamais parvenue à leur mettre. Merci, mon ami. ..(des deux mains lui serrant une main) Ménagez-vous tout de même, Geoffroi.
Geoffroi.- Oui, Madame la Présidente.
La Présidente.- Ne me dites pas oui, faites-le.
Geoffroi s’incline et sort.
Quai des Tanneurs. Lise, seule. Lise sort du réduit l’aspirateur, le pose sur le sol de la cuisine.
Lise.- (le doigt prêt à pousser le bouton) Préparons-nous à des tornades furieuses, des tourbillons horribles. (elle met la main gauche en coque contre l’oreille gauche, rentre la tête, courbe le dos, comme si elle allait recevoir un coup, prend courage, allume) (Rien ne se déchaîne. Elle se lève) Au lieu de vent de panique dans la machine, vent de panique dans le mécanicien. (elle un geste des deux mains vers l’aspirateur) Abracadabra. (Rien ne se produit) Saleté d’aspirateur.( Elle donne un coup de pied à l’aspirateur. Rien ne se produit)
Elle téléphone à Leïla.
Lise.- Leïla.
Leïla.- Lise ?
Lise.- Urgences, premiers secours. J’ai renvoyé Mme Libertad. J’ai essayé de faire marcher l’aspirateur. C’est bien de moi. Je touche quelque chose, je le casse.
Leïla.- Tu as entendu un claquement ? Ça sent le brûlé ?
Lise.- .. .. Non.
Leïla.- Est-ce que l’électricité fonctionne ?
Lise.- (elle va, allumant) Elle, oui.
Leïla.- Pardonne-moi d’être graveleuse. Est-ce que la prise mâle de l’aspirateur est bien enfoncée dans la prise femelle?
Lise.- (jouant le jeu, regardant partout) Excuse l’oie blanche… … Quelle prise mâle ?
Leïla.- La prise mâle au bout du fil électrique de l’aspirateur.
Lise.- Il n’y a pas de fil électrique.
Leïla.- C’est dans le derrière, Lise, que se trouvent la partie honteuse.
Leïla se penche à l’arrière de l’aspirateur.
Lise.- (triomphante) Le bout est rentré, le pauvre.
Leïla.- Tu le prends, tu le développes.
Lise saisit la prise, tire dessus, le fil électrique se déroule. Elle branche la prise.
Lise.- … Je savais bien qu’il manquait quelque chose à la bête : c’était sa laisse. Quelle idiote je fais. Tu me sauves la vie.
Lise raccroche, a’approche de l’aspirateur, en étendant son bras, pousse le bouton, le tonnerre se déclenche, elle s’écarte vivement, se rapproche lentement, comme pour apprivoise l’animal, finit par se saisir du tuyau, et à aspirer le tapis.
Plus tard. L’aspirateur rangé, tenant à bout de bras une serpillière neuve avec son crochet en plastique telle qu’elle est vendue en magasin, dans l’autre son dictionnaire noms communs, elle s’assied à la table de la cuisine, étudie d’abord la serpillière.
Lise.- (pour elle) Serpillière doit venir du bas-latin sirpucularia, qui doit venir du latin scirpus, qui veut dire jonc, roseau. (ouvrant le dictionnaire). Quant à ce que c’est qu’une serpillère, mystère. Serpillière, serpillière. (Elle lit la définition) ” Pièce de toile épaisse à tissage gaufré faisant éponge, servant à laver le sol. “
Elle détache le carton et le crochet, cherche sous l’évier un seau, qu’elle remplit d’eau. Elle met les quatre chaises à l’envers sur la table.
Lise.- C’est ce que faisait Maman, je m’en souviens. Il y a une certaine fierté à savoir faire le ménage. (elle s’écarte, contemple les 4 chaises) (elle prend le seau) Rien à moitié. A grande eau.
Elle vide le seau sur le sol de la cuisine, ce qui l’inonde, elle s’écarte vivement, ôte ses mules, les jette dans le couloir, pataugeant pieds nus.
Lise. - Ce n’est peut-être pas la meilleure idée. (elle se met à genoux, et éponge) Grand avantage, en corrigeant ma bêtise, je lave en même temps.
Elle éponge.
Lise en jolie jupe noire et chemisier blanc, Michel, Jérôme, Leïla.
Lise.-Je ne saurais pas quoi faire de mes bras et de mes jambes. Pour détourner son attention de moi, soyez gentils parlez-lui. Jérôme.- Nous nous sommes déjà entendus là-dessus.
On sonne. Lise va pousser un bouton, se regarde dans la glace, arrange ses cheveux, ouvre la porte : Geoffroi entre, une rose rose de jardin en main.
Geoffroi.-Meilleurs vœux, Lise. (il l’embrasse sur les deux joues et lui offre la rose)
Lise.- (la respirant) Qu’est ce que j’avais dit ?
Geoffroi.- Les seules roses roses odorantes poussent dans les jardins. J’ai été réduit à la voler.
Jérôme.- Un juge peut-il porter plainte contre un juge ?
Geoffroi.- En toute légalité : elle dépassait de la grille. Je l’ai sauvée du trottoir, vous n’allez pas me le reprocher ?
Tous rient.
Geoffroi.- Bonsoir à tous.
Michel, Jérôme, Leïla.- Bonsoir.
Lise invite tout le monde à entrer dans sa salle.
Un peu plus tard, dans la salle de séjour.
Michel.- (présentant) Leïla, la basanée, la Maghrébine.(Geoffroi s’incline) (montrant Jérôme) Jérôme, cas social, cas pathologique. Au sein d’une ville peuplée, s’est fait une Thébaïde à lui, y a dressé une colonne, y a grimpé, et joue au stylite. (Geoffroi s’incline, se présentant) Michel, dit inverti alors que ce sont les autres qui le sont : l’homme qui va vers son inverse, la femme, la femme qui va vers son inverse, l’homme, ces deux-là, à juste titre, il faut les appeler invertis. Mais celui qui va du même au même, qui ne quitte pas sa norme, comment l’appellerait-on autrement que normal.
Leïla.- (à Geoffroi) La distributive d’amour avait ramassé dans la rue nos trois miséreux, et les avait invités à sa table.
Jérôme.- (à Geoffroi) On peut peut-être savoir un tout petit peu quelque chose de vous ?
Geoffroi.- Il n’y a rien à dire. J’ai obéi à papa maman. J’ai étudié. Comme un âne, j’ai essayé de gagner les peaux qui se présentaient. Le résultat est que je gagne un peu plus de pain que d’autres, mais ça n’en reste pas moins un gagne-pain. … …L’homme est un sujet trop merveilleusement divers. J’accepterais de défendre une cause, que je serais poussé à défendre la cause opposée. En conséquence, je suis un bouchon, qui flotte au gré des courants.
Un peu plus tard. Michel débouchonne le magnum de champagne, sert.
Geoffroi.- Pour les 25 ans de notre amie, je propose que nous formions un vœu commun.
Michel.- Il y a peu de temps, alors qu’on ne s’y attendait pas, il y a eu un affreux tremblement de terre dans notre région. Les maisons ont tremblé, les meubles ont bougé, les lampes ont balancé. Lise est tombée amoureuse.
Lise fusille du regard Michel. Un silence.
Jérôme.- Tombée, c’est le mot. Un instant d’inattention, quelqu’un lui a fait un vilain croche-pied, la voilà par terre, incapable de se relever.
Lise fusille du regard Jérôme.
Geoffroi.- (à Lise, tout réjoui) Vous êtes amoureuse ? Que voilà une bonne chose.
Jérôme.- Pas tellement bonne, parce que celui qu’elle aime ne l’aime pas.
Geoffroi.- C’est donc une mauvaise chose.
Jérôme.- Pas tellement mauvaise, parce qu’on espère que celui qui ne l’aime pas, finira par l’aimer.
Geoffroi.- C’est donc une bonne chose.
Jérôme.- Pas tellement bonne, parce que c’est un garçon haut placé, qui peut-être n’abaissera jamais ses yeux sur elle.
Geoffroi.- C’est donc une mauvaise chose.
Jérôme.- Pas tellement mauvaise, parce qu’on espère que, s’il ne l’aime pas, c’est peut-être tout simplement parce qu’il n’a pas vu qu’elle l’aimait.
Geoffroi.- Il y aurait une solution, c’est de le lui dire.
Jérôme.- Il y en aurait une meilleure. Ce Monsieur a 6, 7, 8 années de plus que moi. C’est un vieux quignon, qu’il faut tremper dans du lait pour le ramollir. Un vieux tronc, au bois de cœur bien épais bien lignifié. Plutôt que lui dire que Lise est amoureuse de lui, si vous avez compassion de Lise, vous décourageriez plutôt Lise d’aimer un tel barbon. La femme doit prendre pour amant un plus jeune qu’elle, afin que, quand elle commencera à ne plus l’être, lui le sera encore. Faites-lui mon article, dites-lui comme je suis jeune, frais, neuf, rappelez-lui que je n’ai jamais servi.
Rires.
Michel.- On ne peut pas accoupler un cheval avec une girafe, bien que ce soient tous les deux des mammifères ongulés. Peut-être est-il d’une espèce, qui n’accepte pas de se croiser avec la sienne.
Lise fusille Michel du regard.
Geoffroi.- S’il se sait aimé autant, il ne pourra qu’aimer en retour… Je me fais fort de le persuader.
Lise.- On le tirerait par la manche, du doigt on lui montrerait quelque chose, qui est sous ses yeux ?
Geoffroi.- Il vous voit, et il ne voit rien ?
Lise.- Quand je le regarde, on voit bien qu’il ne se doute pas, que celle qui le regarde est amoureuse de lui.
Geoffroi.- Votre bonhomme a plutôt l’air plutôt tarte.
Jérôme.- (applaudissant) Je suis ravi que ce soit une bouche aussi autorisée que la vôtre, qui le dise.
Geoffroi.- .. .. Si vous me le présentiez, que je fasse sa connaissance ?
Tous se regardent.
Leïla.- Peut-être, le connaissez-vous ?
Jérôme.- Ça m’étonnerait.
Michel.- Si vous le connaissiez, vous sauriez tout de suite que c’est.
Un silence.
Geoffroi.- Vous ne vous êtes pas éprise de lui, sans que quelque chose vous ait dit qu’il pourrait s’éprendre de vous.
Lise.- Je le croyais aussi
Un silence.
Geoffroi.- Donnez-moi son nom. J’en fais mon affaire.
Lise.- Ne comprenez-vous que l’amour a son point d’honneur ? Qu’il faut que ce jeune homme m’aime de lui-même ?
Un silence. Lise en joignant les mains, prie Jérôme.
Jérôme.-(sortant des papiers de sa poche) Pour faire paratonnerre et capter la foudre qui frappe la demeure, je propose de lire votre horoscope.
Geoffroi.- Je ne suis pas croyant de cette confession.
Jérôme.- Laissez-moi prêcher, vous vous ferez votre religion après… … Geoffroi vient du germain Gaut qui veut dire Dieu, et de Fried, qui signifie paix. Sa couleur est jaune. Il occupe la maison XII. Son chiffre est 7. Il y a 7 jours dans une semaine, 7 degrés de perfection, 7 prêtres portant 7 trompettes font le 7ème jour sept fois le tour de la ville, ce qui fait que 7 symbolise l’achèvement d’une époque. Il indique le passage d’une semaine à la semaine suivante, du connu à l’inconnu, de l’idée apprise à l’idée nouvelle. L’Arcane 7 du tarot, c’est le chariot : l’homme a résolu ses conflits et conquis son unité, monte dans le chariot, et fait route.
Geoffroi.- Vous m’annoncez tellement de bonnes choses, que je ne peux pas faire autrement que me convertir.
Un silence.
Geoffroi.- (à Lise) Je ne supporte pas qu’un amour soit malheureux.
Lise.- Est-ce que j’ai l’air absente, à penser à un absent ? Je suis avec vous, soyez avec moi, je vous prie. Musique, Michel
Fin de la fête. Geoffroi, habillé, près de la porte, face à eux 4.
Geoffroi.- Beaucoup de gens, muets, hagards, front plissé, sourcil froncé, passent leur présent à avoir l’esprit et l’âme ailleurs, tout à l’avenir, tout au passé. Or qu’est-ce que le présent ? C’est l’instant où l’on vit. Et qu’est-ce qui fait que le présent soit bon à vivre ? Vous me le soufflez : l’amitié… .. On vous sent tous les quatre respirer, on sent votre cœur battre, on vous sent vivre. J’aime votre tribu chaleureuse. Je sollicite l’honneur de faire partie de votre club. Je fais acte de candidature.
Jérôme.- (blagueur) Pas si vite. Il faut passer grand O
Lise.- (levant la main)Nous l’acceptons ?
Michel, Leïla.-(levant la main) Nous l’acceptons.
Jérôme.- La majorité m’écrase. (levant haut la main) Je plie en manifestant hautement mon identité d’opposant.protestant.
Geoffroi.- Des hyperliens lient la page de chacun à la page de chacun. Il suffira de cliquer deux fois dessus, et la page apparaîtra. A revoir, tous.
Il sort.
Rue de Maguelonne. Geoffroi , dans sa chambre, sur son ordinateur. Lise téléphonant à Geoffroi.
Lise.- (essoufflée) Geoffroi vite. Jérôme vient de m’appeler. Il veut que je l’emmène à l’hôpital.
Geoffroi.- J’arrive.
Lise.- Je vous attends en bas de chez vous.
Rue Daru. Les combles de Jérôme. Entrent Lise, Michel, Leïla, Geoffroi . Jérôme marche courbé, la main au dos, boitant.
Jérôme.- Pour mes dernières heures, je suis heureux d’être entouré d’êtres chers.
Lise.- Qu’est ce qui t’arrive ?
Jérôme.- A l’ellipse de la vision, je vois trouble. J’ai des fourmis dans une jambe : le sang ne l’irrigue plus. J’ai mal au dos. (montrant la télé) Ils ont été très clairs : n’achetez pas sur les marchés, en été, de la charcuterie il y a de grandes chances qu’elle soit avariée. Je sors une fois tous les 10 jours, et le bacille botulique est pour moi. Ma survie est de 12 à 36 heures. (allant vers la porte) Lise, vite.
Geoffroi.- Votre vision est troublée toute la journée ?
Jérôme.- 1, 2 heures. De 10 heures à midi… .. Lise, s’il te plaît
Geoffroi.- Qu’est-ce que vous avez mangé et bu ce matin ?
Jérôme.- Une baguette beurrée, avec un peu de confiture, et trois bols de café. Le café est ma seule innocente débauche.
Geoffroi.- Vous ne croyez pas qu’en cas de botulisme, votre trouble de vision serait permanent ? .. (Jérôme se tourne vers lui)… Le café est de la même famille d’alcaloïdes que la morphine.
Michel.- Sa fiche médicale signale qu’il a déjà attrapé l’encéphalite spongiforme bovine ; la grippe A ; l’hépatite B ; la peste aviaire ; la peste porcine ; la salmonelle ; la maladie du légionnaire ; la dengue ; il n’a pas encore attrapé le VIH, mais ça viendra. A sa décharge, il est doté d’un organisme extrêmement résistant, il a survécu à tout… …. Il dit qu’il ne s’expose aux maladies de la rue que tous les dix jours. Il ne dit pas qu’il s’expose 24 heures sur 24 aux pandémies des 5 continents.
Tout le monde le regarde, interrogatif. Michelmontre l’ordinateur . Tout le monde éclate de rire.
Jérôme.- (furieux) Suffit. Assez, hein. Changeons de sujet. La plaie, ça suffit, pas de sel dessus. On respecte ma susceptibilité.
Geoffroi.- Et vos fourmis dans la jambe ?
Jérôme.- Devant l’ordinateur, j’avais la jambe repliée.
Geoffroi.-Et votre dos ?
Jérôme.- J’avais lavé le sol. Je le lave tous les six mois.
Tous éclatent de rire. Jérôme leur montre le poing.