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22. Geoffroi et Lise

 

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Quai des Tanneurs. Le 3 pièces de Lise. Lise, couchée, elle lit Plutarque. Son portable sonne. Somonolente, elle le prend.

La voix de Geoffroi.- Mademoiselle Gloannec ? Geoffroi Reiter.

Réveillée d’un coup, elle se met sur son séant, ferme le haut de son pyjama, arrange ses cheveux.

Lise.- (off) Il s’appelle Geoffroi. (haut) Oui ?

La voix de Geoffroi.- Vous m’aviez dit que le jour où je n’aurais rien à vous demander, je ne devais pas hésiter à faire appel à vous.. .. Etes-vous encore dans cet état d’esprit ?

Lise.- Je n’ai aucune raison de ne pas l’être.

La voix de Geoffroi.- J’aimerais faire appel à vous pour rien.

Lise.- Je serais siheureuse de ne pas vous être utile.

Geoffroi.- Ma colocataire et moi nous n’avons pas de crémaillère. Aussi, nous avons estimé judicieux de la suspendre. Nous ferez-vous l’honneur de nous y aider?

Lise.- Avec plaisir.

La voix de Geoffroi.- Seriez-vous libre le Vendredi 29 ?

Lise.- Un instant. (elle prend le Plutarque qu’elle a son chevet, approche le téléphone, le feuillette) Je suis libre.

La voix de Geoffroi.- Au plaisir de vous revoir.

Un silence.

Lise.- Vous voulez tellement que je vienne en retard ? (un silence) .. .. Ça fait la 2ème fois que vous me jouez le tour. Si je dois épeler de chaque rue de Montpellier chaque numéro, et de chaque numéro toutes les sonnettes, même si je commence maintenant, il est sûr que je n’arriverai jamais à temps ce vendredi-là.

Geoffroi.- Mille pardons. Où ai-je la tête ?… Nous habitons rue Maguelonne, au 10, 2 ème étage.

Lise prend note.

La voix de Geoffroi.- Tranquillisez-vous, je ne vous fais le coup de la panne. Il y aura des chaperons.

Lise.- Je pensais bien.

La voix de Geoffroi.- A ce vendredi-là 7 heures.

Lise.- A ce vendredi, 7 heures.

Lise raccroche, se lève, toute joyeuse, va dans sa penderie, se choisir une jupe et un chemisier.

 

 

 

 

 

 

Rue Maguelonne. La colocation. Le vendredi. Lise,un sac en papier portant deux magnums de Champagne, à la main, cherche le numéro de la maison où habite Geoffroi, sonne. On lui ouvre. Elle monte l’escalier, au fur et à mesure qu’elle monte, le bruit s’accroît, elle sonne à l’appartement. Un garçon lui ouvre. Brouhaha, musique de blues dans le fond. Le petit appartement est si plein de monde, jeunes gens, jeunes filles, toutes d’un certain monde, qui tous de bout, discutent. Lise est interdite.

 

Le garçon.- (tendant la main vers le sac de Lise) Je suis le grand échanson. (Il saisit les deux magnums, sifflant) La bique n’a pas apporté de la crotte.

 

Lise passe par le couloir, en se faisant un chemin entre les gens, elle admire au passage, sur fond de blues, dans les deux pièces, la salle de bains, le réduit, comme tout est merveilleusement organisé, comme sont alignés le long des murs bancs de jardin ; consoles spécialisées, une première chargée de pains surprises, de tranches de pâté de foie gras avec son persil, une deuxième de mignardises, d’une pyramide de choux, de truffes, une troisième de verres de toute taille, une quatrième de bouteilles de rouge, de blanc, de jus de fruit, de deux tonnelets de bière à la pression ; dans les coins, petites tables en fer avec chaises bistrot et jeux de cartes ; aboutit enfin à la cuisine. Elle y voit Geoffroi, un tablier de cuisine noué à la taille, qui charge tout un peuple de cassolettes de porcelaine de coquilles St Jacques, moules, champignons de Paris, de comté râpé, de sauce béchamel.

Geoffroi.- (tout sourire, comme si elle était l’unique, humant) En son Louvre, le lion les invita. Quel Louvre. Un vrai charnier, dont l’odeur se porta d’abord au nez des gens. (présentant) Claude ma colocataire. Paul-Emile, notre échanson. Lise, une amie.

Geoffroi.- Vous voulez bien servir le Champagne ? Ça vous mettra à l’aise. (L‘échanson sort du frigo une bouteille de champagne, qu’il ouvre, et lui donne) Prenez garde. Ces hauts fonctionnaires sont tous d’affreux carnassiers. N’approchez pas trop votre viande fraîche des barreaux des cages, ils vous arrachent un gigot comme rien.  » Je sens la chair fraîche, te dis-je, reprit l’ogre en regardant sa femme. « 

Lise rit, sort avec le champagne.

 

Dans l’appartement, Lise servant, et écoutant, deux jeunes convives, en complet.

5.- Alors ? Ce Ministère des Finances ?

6.- Ne m’en parle pas. Ce devait être le Paradis : l’Enfer sur terre. J’y chante non seulement les grandes heures laudes, matines, vêpres, mais aussi les petites primes, tierces. A force de reposer le bout des fesses sur leur miséricorde, j’en ai des escarres aux fesses.

5.- (qui se retient de sourire) Non ?

6.- Ecoute ça. Le 1er jour, plein de zèle, je me présente à 7 h. et demie. Le Ministère bourdonnait comme un chapître. Quelles sont les heures, Monsieur, je vous prie ? (d’un ton pincé) : Au service de l’Etat, Monsieur, il n’y a pas d’heure. On me claustre dans une cellule, je médite mon ordinateur, jusqu’à midi. Midi, sandwich, bouteille d’eau, on casse-croûte, sur un coin du pupitre, souris en main. 19 h, je risque un œil dans le couloir, la moinerie s’affaire dans le cloître, comme en plein jour. 20 h, pareil. 21 h, pareil. 22 h, certaines lampes s’éteignent aux impostes des cellules : certains avaient osé déserter leur sainte chapelle. Je fais 15 heures par jour… ..Bac plus 7, on travaille 7 ans comme un fou, on est classé élite, on travaille pire qu’un OS.

5.- (hilare) Si l’air est trop sec dans les hauteurs parisiennes, il te reste à demander les plaines humides de la chère province.

6.- Ça te venge de ton échec, trou du cul.

5.- (hilare) Mon trou du cul n’est pas sans péter de plaisir.

 

6.- Dans quels goguenots de sous-préfecture, toi, tu fais ta petite commission ?

5.- (Un doigt en l’air) Guéret, deux minutes d’arrêt.

6.- Le désert des Tartares.

5.- La Paix du Seigneur. .. ..Je n’ai jamais ambitionné qu’un emploi menacé par aucune crise, par aucune récession, qui me permette de vivre dans l’aisance, et qui me laisse libre de m’adonner à ma faiblesse.

6.- Le cul ?

5.- L’ écriture..

6.- Tu écris quoi ? Tes culeries ?

5.- Je ne vais pas m’épargner les tracas du gagne-pain, pour me dilapider dans des tracas de bonnes femmes. Vie sage, rangée : bon mari, bon père.

Un silence.

6.- Tu écris quoi alors ? Ton petit ventre, ta petite digestion, tes petits rots, tes gros pets ?

5.- Le réel se tue lui-même. Vive l’imagination. Je donne dans le roman policier, la science fiction.

6.- La seule excuse d’un livre, a dit je ne sais plus qui, c’est d’offrir quelque chose de neuf, vrai et (insistant) d’utile.

6.- Voltaire, XVIIIème. C’est fini tout ça. Nous sommes arrivés au siècle de l’amusement pour tous.

5.-Le problème, c’est que l’amusement pour tous m’emmerde. Juge comme tes livres me feraient chier.

Il le repousse, Pisse-copie, va et lui tourne le dos.

 

 

Deux autres jeunes gens.

1.- Tu es socialiste. Hé les gars. Jean-Louis est socialiste.

Un jeune homme s’approchant.

2.- (reniflant) Je me disais bien qu’il y avait quelque chose qui puait.

Un autre s’approchant.

3.- Et tu aimes le peuple d’où, pharisien ? De ton balcon ?

 

1.-(prenant à une tranche de pâté un brin de persil, le tendant) Pour l’édification de notre camarade socialiste, un concours, les gars, : une image pour figurer le peuple. La palme à qui ?

2.- J’ai. J’ai.

1.- Oui ?

2.-Je frapperai l’Egypte avec des crapauds, a dit le Tout-Puissant. La terre s’infestera de crapauds. Ils monteront des marais, ils envahiront les maisons, ils monteront sur les chaises, sur les tables, ils infesteront les lits.

1.- Nul. Antique. Et copié.

3.- J’ai, j’ai.

1.-Oui ?

3.-Un troupeau de vaches. Cornes redoutables, montagne de viande, ventre comme une barrique, écusson de bouse plaqué sur ses fesses, terrorisé par une boule de poils qui leur aboie par derrière, – et qu’une fillette phtisique, une baguette sur l’épaule conduit par devant.

1.- Nul. Faisandé. Bucolique.

4.- (de loin) J’ai, j’ai.

1.- Oui ?

3.- Une file de mongoliens, en petite voiture, tête penchée, yeux fendus, mâchoire pendante, salive coulant de la bouche en filet, éructant leurs mots comme des pruneaux, à qui une infirmière du service public donne à manger à la petite cuillère.

1.- Bravo. Art nouveau. Art contemporain. Veau des des veaux. Tu as gagné la palme.

Il veut glisser le brin de persil dans la narine du gagnant, qui, en riant l’écarte.

 

 

Geoffroi et Claude passent avec les cassolettes, les distribue. Lise goûtant.

Lise.- J’ai rarement goûté quelque chose délicieux.

Geoffroi.- Copié collé. Pur plagiat. Je transmets le compliment à Maman.

Lise.- Vous êtes très attaché à votre mère ?

Geoffroi.- Plus qu’à tout. Maman, c’est ma Maman.

Il continue à distribuer ses cassolettes.

 

 

 

Plus tard. Lise, en compagnie d’une jeune fille assez ingrate de visage, observe Geoffroi. Geoffroi, va de groupe en groupe, salue, questionne, fait parler, sourit, rit. Chaque groupe veut le retenir, mais lui, riant, s’en détache et va au suivant.

 

 

 

Plus tard Deux couples dansent sur un blues. Lise, toujours en compagnie de la jeune fille , est invitée à danser par un jeune homme. Geoffroi a les yeux sur elle.

Lise.- Je ne peux danser qu’avec quelqu’un dont je suis amoureuse. Cela ne vous blesse pas que je ne sois pas amoureuse de vous ?

Le jeune homme.- (riant) Pas du tout.

Geoffroi détourne les yeux.

 

 

Plus tard. Un autre moment. Lise, voyant Geoffroi ramasser, discrètement, en demandant pardon en souriant, des papiers, des miettes, des bouteilles vides, les débris d’un verre cassé, ranger les consoles, porter à la cuisine assiettes, verres et couverts, veut l’aider.

Geoffroi.- Je vous en prie. Ne me faites pas honte.

 

 

Plus tard. Lise va à la cuisine, range la vaisselle sale, emplit l’évier. Geoffroi survient, Pas de ça, lui prend les mains et l’entraîne vers le couloir.

Lise.- Fichu orgueil, Geoffroi. Vous ne laissez pas aux femmes même une place à la cuisine.

Geoffroi.- La vaisselle est pour moi le plus bel épilogue d’une soirée. On quitte ses invités, on revient à soi. Ne m’en privez pas.

Lise.- Vous vous marierez bien un jour. Que laisserez-vous à votre femme ?

Un silence.

Geoffroi.- Se marier ? Quelle est cette institution médiévale ? Quand il y a tant d’avantage à être seul ? On se fait doucement la leçon, on s’écoute avec obéissance. On ne s’ennuie jamais, tellement on sait ce qui plaît et ce qui déplaît. Je parie que vous vous moquez de moi. Vous pensez comme moi.

Lise.- Pas du tout.

Geoffroi.- Je ne vous crois pas.

 

 

Vers quatre heures du matin. Saluant Geoffroi, les invités s’en vont. Lise et la jeune fille se préparent à s’en aller, Geoffroi, prenant une veste, mettant ses deux bras sous leur bras :

Geoffroi.- Je vous accompagne.

 

 

La voiture parquée à Pallavas, Geoffroi et Lise, seuls, sur la plage, devant la mer.

Geoffroi.- Hier soir, j’ai eu affaire avec la tramontane. C’est un vent à décorner les bœufs. Je me suis penché, de la proue de la tête et du nez, j’ai essayé de le fendre. En vain. Je reculais.

Geoffroi.- (marchant sur la plage) Chaque vague est nouvelle, et à sa suite, la faisant ancienne, une nouvelle nouvelle vague lui succède : c’est toujours la même vague et jamais. La mer toujours recommencée. Eternellement à jamais nouvelle, sans commencement ni fin.

Plus loin, face à la mer.

Geoffroi.- Couchée de côté, sa poitrine se soulève, inspire, expire. Gonflée doucement, sa poitrine respire d’une respiration éternelle. Etendue de son long, une jambe hors de la couverture, paresseuse, elle se satisfait de ne rien faire d’autre que d’être. Naissez, vivez, mourez, les hommes, je veille sur vous.

Ils reprennent la voiture.

 

 

Arrivant quai des Tanneurs.

Geoffroi.- Je peux vous remettre entre vos mains ?

Geoffroi sortant de la voiture, s’en éloignant un peu. Il attend que Lise sorte de la voiture.

Lise.- Je vous raccompagne ? Vous n’habitez pas tout près.

Geoffroi.- (la saluant de sa main) Le grand duc ouvre grand ses ailes et vole d’un vol silencieux.

Il s’éloigne.

 


 

 

 

 

 

 

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