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22. Geoffroi et Lise

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Dans l’avenue voisine du Tribunal de grande instance, Lise guette la sortie du Tribunal. Elle voit Geoffroi sortir du Tribunal, descendre les marches, s’engager dans l’avenue, elle va à sa rencontre. Lorsqu’elle est à quelques mètres de lui, elle fait semblant de le reconnaître.

Lise.- Ah. Monsieur le Juge.

Geoffroi.- Vous, je vous remets. Mademoiselle

Lise.- Gloannec.

Lise se tournant, se plaçant à côté de lui, marche à côté de lui.

 

Lise.- Sans doute, vos collègues du Tribunal se sont empressés de vous parler de moi.

Geoffroi.- Pas du tout.

Lise.- Je suis la fille d’un homme qui fait fortune dans la conserverie. Je ne sais pas si c’est tellement un titre de gloire.

Geoffroi.- Votre père est un self made man ?

Lise.- Oui.

Geoffroi.- Si votre père était resté pauvre, malgré un travail acharné, vous en rougiriez ?

Lise.- Non, bien sûr.

Geoffroi.- A l’inverse, si grâce à un travail acharné, il a fait fortune, pourquoi en avoir honte ?

Lise.- C’est vrai.

Geoffroi.- D’ailleurs, à mes yeux, vous n’êtes pas la fille de votre père, vous êtes une étudiante en droit.

Lise.- (triomphante) Qui repique sa 2ème année.

Geoffroi.- (riant) Qui repique sa deuxième année.

Lise.-…..( .. .. Je serai franche jusqu’au bout. Si j’ai choisi le droit, c’était parce que c’était la discipline où je risque d’être la moins nulle. Pour moi mes vraies études sont les belles lettres. .. Vous ne m’écoutez pas. Depuis dix minutes, vous flânez Dieu sait où.

Geoffroi.- Je pensais à ce que vous disiez… …Les belles lettres.

Lise.- Vous, vous êtes un homme d’action.

Geoffroi.- .. .. Oui. J’agite beaucoup d’air.

Un silence.

 

Lise.- Monsieur Reiter, je voulais vous dire quelque chose. Je vous aime bien.

Geoffroi.-Moi aussi, Mademoiselle Gloannec.. J’aime bien aussi la tarte aux oignons. .. ..Éplucher les oignons, les émincer, chauffer l’huile dans la poêle, laisser fondre les oignons sans qu’ils prennent couleur, saupoudrer les oignons de farine, mouiller avec du lait, ajouter crème, parmesan, poivre, sel, œufs, verser le tout sur le fond de pâte, laisser cuire 25 minutes. C’est la recette de Maman.

Lise.- Les oignons ne vous font pas pleurer ?

Geoffroi.- Je les tiens à bout de bras… … Je plaisante. Je hais les oignons.

Lise éclate de rire. Ils s’éloignent. On voit Lise, a loin faire un signe de la main vers la droite. Ils se serrent la main. Elle quitte Geoffroi.

 

 

 

La nuit. Tribunal de grande instance. Seule lumière allumée, celle de Geoffroi. Son bureau. A sa gauche ses dossiers, à sa droite, les codes, au milieu l’ordinateur, Geoffroi tape. Sonne le téléphone, Geoffroi, pousse son fauteuil du bureau, prend l’appareil.

Geoffroi.- Oui ?

La voix de Mathias.- Ton frère.

Geoffroi.- (heureux) Matthias. Comment vas-tu ?

Silence.

La voix de Matthias.- Pas bien.

Geoffroi.- (inquiet) Matthias. Qu’est ce qui se passe ?

Un silence.

La voix de Matthias.- .. .. C’est le trou.

Un silence.

Geoffroi.- Matthias. Ça ne te ferait rien de remonter de ton trou un instant. J’instruis une affaire. Je te rappellerais tout à l’heure ?

La voix de Matthias.- D’accord.

Geoffroi termine son travail. Puis sa lumière s’éteint. Il sort du Tribunal, s’éloigne dans la nuit. Il prend le téléphone.

 

Geoffroi.- Matthias ?

La voix de Matthias.- Oui.

Geoffroi.- Tu peux redescendre dans ton trou. Quel est le vilain qui se permet de faire du mal à mon frère ?

La voix de Matthias.- Pas le vilain. La vilaine.

Geoffroi.- Toutes des salopes. Il fallait s’y attendre. Raconte. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Un silence.

La voix de Mathias.- J’avais l’oiselle dans ma main, je sentais ses ailes battre dans ma paume. Je l’invite à dîner. Elle arrive la première. Toute réjouie et pleine d’appétit qu’elle était au début du repas, à la moitié, l’appétit coupé, morne elle n’avait qu’une hâte, en finir, et que je la rentre chez elle.

Geoffroi.- Quelque chose n’avait pas passé.

La voix de Matthias.- Je n’ai eu ni geste, ni parole déplacés, au contraire. Je lui ai dit que je voulais jouer cartes sur table…. …Quel est la fin de l’amour, je lui ai demandé ? L’accouplement. Quelle est la fin de l’accouplement ? La reproduction… .. Soft ou hard, nu ou vêtu, en viande saignante ou crue à point, en film X ou en film sirupeux, l’amour n’a qu’un but : l’enfant. Je lui ai demandé si c’était sa religion aussi. A partir de ce moment-là qu’elle m’a battu froid.

Geoffroi.- Tu ne veux pas qu’elle couche, tu veux qu’elle accouche. Tu ne veux pas de la fille, de la fille tu veux de l’enfant.

 

La voix de Matthias.- Les parents qu’est-ce qu’ils ont fait ? ?

Geoffroi.- Papa aurait dit à Maman : la fécondité de la femme en France étant de 1,8, notre devoir est de repeupler le pays. au travail, mémère, il s’agit de repeupler le pays, en position. …Tu connais la salacité de Maman, que crois-tu qu’elle aurait répondu à Papa. .. .. Tu te rappelles cette belle Péruvienne, qui était si amoureuse de toi ? Tu lui as méchamment tourné le dos.

La voix de Matthias.- Elle ne rentrait pas dans mes idées.

Geoffroi.- Voilà la question : elle ne rentrait pas dans tes idées. … … A présent que tes anciennes sont mariées, tu les courtises, elles, leur mari et leurs enfants. Comment tu expliques ça ?…Des enfants, des enfants. Qu’en sais-tu si tes enfants ne seront pas pour toi un sujet de chagrin, de colère, de désespoir ?.. … Tu sais que l’ambition d’un enfant est de dépasser son père. Ça te plairait ?.. ..Tu crois que je suis mieux pourvu que toi ? Je suis veuf, comme toi. Je joue à l’entomologiste, j’observe les mantes religieuses, j’admire comme, en prière, mains jointes, à la vitesse de l’éclair, elles vous lancent leurs bras armés d’aiguillons sur le mâle, et vous le transpercent en moins de deux.

La voix de Matthias.- Tu vis là-haut dans les tribunes. Les femmes, en bas, mendient de toi un regard. Examens, concours, tout t’a réussi.

Geoffroi.-J’aurais dû m’acharner à les rater ?

La voix de Matthias.- Bien sûr que non.

Geoffroi.- Je devrais battre ma coulpe de les avoir réussis ?

La voix de Matthias.- Non, bien sûr.

Geoffroi.- Quand je quitte mon siège au Tribunal, est-ce que je sors mon siège collé aux fesses ? Quand tous les deux nous nous retrouvons, est-ce que nous ne racontons pas les mêmes histoires cochonnes, nous ne faisons pas les mêmes plaisanteries débiles. .. .. Chaque frère, Matthias, a toujours de quoi jalouser l’autre.

La voix de Matthias.- Tu me jalouses ? Je me demande bien en quoi.

Geoffroi.- (ricanant) Ha ha. Je ne te le dis pas. Ça te ferait trop plaisir… … De quoi te plains-tu ? Tu as une santé parfaite, tu es beau comme un dieu, tu exerces le plus beau métier du monde, tu as une mère, un père, un frère aimants, qu’est ce qu’il te faut de plus ? …Ne sais-tu pas que, si un de la cordée décroche, il entraîne toute la cordée dans l’abîme?

 

Au bout d’un moment

La voix de Matthias.- (la voix changée) .. .. Vive Geoffroi. Qu’est ce que je ferais sans mon frère ?

Geoffroi.- Et ton frère sans son frère ?

La voix de Matthias.- Je t’embrasse, Geoffroi.

Geoffroi.- Matthias, je t’embrasse bien fort.

Geoffroi raccroche.

 

 

 

 

Rue Maguelonne. Dans la colocation. Dans la cuisine, Geoffroi et Claude préparent une salade composée.

Claude.- (qui a un regard en coulisse sur Geoffroi) Geoffroi. Jamais vous n’avez eu vis à vis de moi, rien d’équivoque, ni mot, ni attitude, ni regard. … .. Savez-vous qu’une autre fille que moi pourrait s’en offenser ?

Geoffroi.- Je vous retourne le compliment.

Claude rit, en hochant la tête.

 

Claude.- Quelle est cette affectation de modestie ? J’ai appris que quelqu’un de votre nom était juge au Tribunal de Grande Instance. C’était vous… … Que vous soyez passé par la fameuse haute école, que vous ayez réussi le concours de sortie à cette haute place, je ne pouvais pas le deviner par votre seul aspect. Vous auriez dû me le dire.

Geoffroi.-Votre œil sur moi eut-il été différent ? Un juge n’a un renom guère meilleur que les justiciables. C’est une marge de la société, qui s’occupe d’une autre marge.

Claude l’observe immobile.

Geoffroi.- A table.

Claude s’assied, ne quittant pas Geoffroi des yeux.

 

 

 

 

Quai des Tanneurs. Le 3 pièces de Lise. Lise prend le téléphone et fait un numéro.

Lise.- Papa.

La voix de son père.- (parmi d’autres voix, on entend qu’il est en réunion) Lise. Un instant.

Les voix s’éloignent.

La voix de son père.-Tu me téléphones. Quelque chose ne va pas ?

Lise.- Si, si, tout va.

Un silence.

La voix de son père.- ..Lise, est-ce que je n’ai pas toujours pris part à tes soucis avec enthousiasme ?

Lise.- Tu es le meilleur papa du monde.

La voix de son père.- Prive-moi de ce compliment. Je suis un père égoïste : c’est à lui qu’il se fait plaisir. Parle..

Lise.- Tu m’avais parlé de m’acheter une voiture neuve, chère.

La voix de son père.- Tu m’avais répondu que tu préférais garder ta caisse pourrie ?..Un silence … Tu as changé d’opinion ?..Un silence ..Quel est la cause de ce retournement ? .. Un silence. Un garçon ?

Lise.- Je voudrais m’honorer en même temps que lui.

La voix de son père.- Tu juges ta caisse pourrie digne de toi, mais indigne de lui ? Le paon dresse, sur la tête son aigrette en couronne, et déploie à son derrière sa queue ocellée en éventail, et ça t’impressionne ? Déplume-le, Lise, tu trouveras un poulet, avec de la chair de poule. .. .. Si tu m’en crois, Lise, ne te satisfais pas d’un seul : au nom de l’un ne te prive pas de l’autre. Tu as épuisé d’un garçon le charme, la drôlerie, quitte-le

Lise.- (tout en lisant) Tu me l’as déjà dit papa.

La voix de son père.- J’ai eu une jeunesse de chien. J’ai travaillé et gagné assez, pour m’offrir ta jeunesse à toi. Tes plaisirs sont ce que me paie mon travail. Est-ce que tu m’écoutes, Lise ?

Lise.- Tu me l’as déjà dit, papa.

La voix de son père.- Je ne te le répèterai jamais assez. Un silence. Tu auras ta voiture dans deux jours… ..Lise.

Lise.- Merci, papa.

La voix de son père.- Toute belle jeune fille est une aristocrate. Tout garçon a côté d’elle, n’est qu’un roturier.

Lise.- Je t’entends, papa.

La voix de son père.- Téléphone-moi demain, Lise.

Lise.- A demain, papa.

 

 

 

Un dimanche, aux aurores. On entend les cloches d’une église sonner. Geoffroi seul, face à la mer.

Geoffroi.- (off) Jugé d’élite. Etiqueté d’élite. Toi qui as été distingué, en quoi te distingues-tu ?. .. ….. …Est-ce être un homme que ne pas agir ? N’est-ce pas proprement ne valoir rien, que n’être utile à personne ? Quoi faire, quoi ne pas faire ? Où aller ? Où ne pas aller ?.. .. On a beau vouloir, on a beau vouloir vouloir, que peut-on pour qui ? Qui aider ? Lutter contre l’inégalité, qui est naturelle ? Faire d’une juste inégalité une injuste égalité ? A ce qui ne vaut rien, lui donner un prix fictif ? Chaque homme ne veut et ne peut que ce qu’il peut : pourquoi vouloir qu’il veuille plus qu’il ne peut ? On ne peut que laisser aller le monde à son allure naturelle : celui qui a voulu forcer l’allure, n’est-il pas allé au-devant des pires dégâts ? Forcer la pièce du puzzle à entrer dans la place pour laquelle elle n’est pas faite, n’est ce pas abîmer la pièce et abîmer le puzzle ? L’humanité avance en égalité, de sa lente et harmonieuse allure : n’est-il pas criminel de hâter sa marche … … La maison est abandonnée, le toit est écroulé, il pleut, il neige dedans, les vitres sont cassées, elle est ouverte à tous les vents. .. . . Chiens en bas, chiens en haut : chiens en bas adorateurs de chiens en haut. En bas, le porc pompe de son groin boue et détritus, en haut le fermier cruel cloue le porc par un clou à la poutre d’une grange, le saigne, et bat son sang pour qu’il ne se fige pas. Haine et jalousie en bas, haine et arrogance en haut. ..Où êtes-vous, gens de goût, gens d’esprit ? Où êtes-vous, frères ? .. Mon âme affamée hurle. Mon âme affamée crie famine. La bouche de mon rien hurle son rien. Comme une roue folle, je roule sans fin, lourd de maux sans nombre. Dans le noir, l’aveugle avance à tâtons , se cogne à tout. J’appuie sur l’accélérateur, le moteur, à vide, hurle. Non est mon nom. Non, non, le nom, non, non, non.(Il s’éloigne) Âme chômeuse, âme licenciée, erre dans les rues, désespère. Parole sans voix, silence bruyant : je hurle muet, le silence me répond de son hurlement. Mon âme, si vaste, si haute, bat comme un tambour : son vide effrayant sonne son battement lugubre.

 


 

 

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