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Montpellier. Histoire d’amour entre un jeune juge nouvellement nommé et la fille des Conserveries Gloannec.
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La pièce se passe à Montpellier. La gare. Sort parmi d’autres voyageurs, Geoffroi, sac à anses sur le dos, serviette à ordinateur dans la main droite, plan de Montpellier dans la main gauche, regardant au passage le nom des rues. Il s’engage le Boulevard du Jeu de Paume. Il s’arrête Place Pierre Flotte devant le Tribunal de Grande Instance, qu’il observe un instant, poursuit son chemin. Dans la rue de Maguelonne, regarde les numéros, s’arrête à une belle, ancienne, étroite maison de pierre de 3 étages, monte les marches, regarde le nom des locataires, sonne à l’un d’eux. On lui ouvre. Il monte au deuxième. A la porte ouverte, l’attend une jeune femme en jean, qui lui tend la main.
Claude.- Claude Pakowski.
Geoffroi.- Geoffroi Reiter.
Claude.- De la moitié à l’autre moitié, bienvenue.
Geoffroi.- Merci.
Geoffroi dépose dans l’entrée sac et serviette.
Claude.- Pouvons nous nous passer de préface et entrer dans le vif du sujet ?
Geoffroi s’incline. Précédant Geoffroi, Claude s’engage dans le couloir.
Claude.- A gauche les dépendances : toilettes, salle de bain, cuisine, débarras, à droite les domaines, votre chambre, ma chambre.
Ils disparaissent au fond.
Un peu plus tard,réapparaissant.
Claude.- Les dépenses de loyer, des charges, de la taxe d’habitation, de l’électricité, du gaz, seront couvertes à parts égales.
Geoffroi.- … Ou inégales.
Claude.- (s’arrêtant) Comment cela ?
Geoffroi.- Celui qui gagne le plus mettrait le plus au pot.
Claude.- Mais qu’en savons-nous qui gagne le plus ? (elle l’observe, méfiante) Non, non. Selon l’usage, à parts égales.
Geoffroi.- Comme vous voudrez.
Ils entrent dans la chambre de Claude. Ils s’assiéent à la table de Claude, la porte de la chambre de Geoffroi, derrière Geoffroi, étant ouverte.
Claude.- Comme deux sauvages, nous nous frottons le nez ?
Geoffroi.- Nous nous frottons le nez.
Claude.- Quel est votre travail ?
Geoffroi.- je suis fonctionnaire, à la Justice.
Claude.- Le Maire a une grande ambition pour Montpellier : il veut en faire une Capitale de l’Art. Moi, je travaille au Service de la Culture de la Ville. Je suis chargée des relations avec les artistes parisiens.
Geoffroi admire.
Claude. - Les artistes sont des gens affamés de reconnaissance, des mendiants perpétuels de célébrité. Je me fais leur indispensable Egérie… …… Vous n’avez pas d’ambition ?
Geoffroi.- Une énorme… …(un silence) Mais comme je ne sais pas de quoi, c’est comme si je n’en avais pas.
Un court silence.
Claude.- J’ai trouvé cette belle maison ancienne, au centre. J’ai voulu que quelqu’un m’aide à me loger comme je me veux. Et vous ?
Geoffroi.- J’ai cherché un logement pas trop éloigné du Tribunal.
Un court silence.
Claude.- Vous avez une voiture ? Il y a un parking.
Geoffroi.- Je n’ai pas le permis.
Claude.- Quoi ?
Geoffroi.-Je sais juste crier après mon père, quand il roule trop à droite… … Tellement de gens autour de moi ont le permis pour moi. Pourquoi l’avoir à leur place, en plus d’eux ?
Claude le regarde, étonnée.
Claude.- (se levant) Eh bien.
Geoffroi.- (se levant aussi) Eh bien. (s’inclinant) Merci.
Geoffroi va dans sa chambre, ferme la porte. Claude va à la porte et ferme la porte à clé.
Quai des Tanneurs, dans une beau petit immeuble moderne, trois pièces luxueuses. La cuisine. Mme Libertad, en manteau, sac à terre, est prête à partir. On entend sonner, puis un temps après, une clé ouvrir la porte. Entrent Lise, bellement vêtue, porteuse d’un paquet, et Leïla, en polo et pantalon en jean usés.
Lise.- Je n’ai pas voulu vous surprendre, Mme Libertad. J’avais sonné.
Mme Libertad.- J’ai entendu.
Lise.- (regardant autour d’elle, se récriant) Magnifique. Tout brille de mille feux. (se hâtant, ouvrant son sac) Je vous règle ce que je vous dois. (elle lui remet une enveloppe ouverte)
Mme Libertad.- (ouvrant l’enveloppe, comptant, Leïla comptant avec elle) C’est plus que ce que vous me devez.
Lise.- Quoi que je vous donne, Madame, je vous suis redevable.
Mme Libertad.- A demain Mademoiselle Lise. Au revoir, Mademoiselle Leîla.
Lise, Leïla.- Au revoir.
Sort Mme Libertad.
Leïla passe le doigt sur le buffet, sur les barreaux des chaises.
Leila.- (montrant son doigt empoussiéré) A grand père, elle a laissé sa barbe de huit jours.
Lise.- Je sais.
Elle passe dans la chambre à côté, on la voit se pencher pour regarder sous le lit, revient.
Leïla.- Sous le lit, elle a montré un grand respect des ancêtres.
Lise.- Je sais.
Leïla.- Et toi tu es une bonne poire. Tu lui as donné le double de ce que tu lui devais.
Lise.- Je sais.
Leïla.- Je l’entends dans la rue rire sous cape.
Lise.- Puisses-tu dire vrai.
Leïla.- Puisses-tu dire vrai ?
Lise.- Je pèche en l’abaissant à des travaux serviles. Elle fait grève : elle efface un peu mon péché (Leïla hoche la tête, latéralement) C’est mon ménage, Leïla.
Leïla.- C’est vrai.
Lise.-(A Léïla, l’embrassant, tendant le paquet) Bon anniversaire, Leïla.
Leïla.- (ouvrant le paquet, découvre une jupe et un chemisier, qu’elle remet dans le paquet, et rend à Lise) La vraie amitié respecte l’égalité. Tu m’offres un riche cadeau, quand je t’en avais offert un dérisoire.
Lise.- Justement, ce n’est pas égal du tout… Tu m’offres une belle écharpe, que tes doigts ont longuement tricotée, et moi je t’offre deux bouts de tissu, avec l’argent de mon père… .. Je suis malade à ta tenue ordinaire, je ne te supporte pas fagotée comme ça…… Ça ne te plaît pas ?
Leïla.- C’est trop beau. Je ne porterais jamais ça. Une jupe, c’est une corolle qui ouvre sur une autre corolle. Ça trahit trop un désir de plaire continuel. Je me sentirais tellement femme, que je ne me sentirais plus autre chose. (lui rendant le cadeau) Sois gentille, Lise, je ne me sens bien qu’en mal ficelée
Lise.- Et moi ? (montrant sa jolie tenue)
Leïla.- Plaire et aimer, c’est toi. Autant je suis âpre, haineuse, regardante, autant tu es bonne, généreuse, le cœur sur la main. Ta beauté est faite pour illustrer ta bonté. J’aime que tu sois habillée, comme je me haïrais de l’être….. … Ça peut se rendre, non ?
Lise.- Oui. Oui.
Plus tard. Quai des Tanneurs. Le trois pièces de Lise.Lise. Le téléphone sonne.
Lise.- Lise.
La voix de son père.- Ton père.
Lise.- Papa.
La voix de son père.- Tu ne me téléphones pas ?
Lise.- J’allais.
La voix de son père.- Tu n’es pas bien ?
Lise.- Le mieux du monde.
La voix de son père.- Tu as l’air préoccupée. Tu as des problèmes d’argent ?
Lise.- Tu sais que j’ai plutôt trop d’argent.
La voix de son père.- Quelque chose te tracasse ?
Lise.- Pas ça, papa.
La voix de son père.- J’ai lu ta feuille de comptes que tu t’entêtes à m’envoyer. Permets-moi de te faire un reproche : tu n’es pas la fille préférée de ton père. Tu ne dépenses pas assez… … Il faut que te réformes. Je veux que tu honores ta beauté comme elle le mérite, que tu lui offres la plus belle escorte en habits, en coiffeur, en soins de beauté, en sorties, en soirées. .. ..J’ai décidé de t’acheter une belle voiture, chère.
Lise.- Rien ne plaît plus aux étudiants qu’une caisse pourrie. Si tu veux m’isoler, achète-moi-z-une, neuve. .. Le vrai luxe, ce n’est pas d’avoir une belle voiture, papa, c’est de pouvoir payer les réparations d’une caisse pourrie.
La voix de son père.- Tu le penses ?
Lise.- Je le pense.
La voix de son père.- Qu’il en soit fait comme tu le veux. .. Je t’en supplie, fillette, fais plaisir à ton père : dépense.
Lise.- Je fais de mon mieux, papa.
La voix de son père.- Tu es la jeunesse que je n’ai pas eue, n’oublie pas. Je t’embrasse fort.
Lise.- Je t’embrasse fort, moi aussi, papa.
Elle raccroche, s’habille pour sortir
Rue Daru. La studette de Jérôme, sous les combles. Bien qu’on soit en plein jour, le volet de la petite fenêtre est baissé, les velux sont obturés. Lumières. Désordre : linge sale par terre, lit non fait, vaisselle sale dans l’évier, feuilles et livres par terre. Jérôme, barbe non faite, en pyjama défraîchi, pull troué. On sonne, Jérôme regarde par l’œilleton, ouvre toutes les serrures.
Jérôme.- (très agité, courant à droite, à gauche, rangeant) Lise. Mon désordre et ma saleté me sont familières à moi, pas à toi. Donne-moi cinq minutes.
Lise.- Pour qui est faite l’intimité est faite, sinon pour les intimes ? Laisse.
Lise entre, Jérôme lui avance son fauteuil à bascule d’ordinateur.
Lise.- Dis-moi, jeune homme. Depuis quand tu n’es pas sorti ?
Jérôme.- (ouvrant la frigo, sort un pot de fromage blanc) 10 jours.
Lise.- Tu devrais sortir, voir du monde.
Jérôme.- Si jamais tu t’avises dehors de parler à quelqu’un, il te regarde de travers et t’aboie à la figure. Je suis cent fois mieux avec moi, ici.
Jérôme s’assied.
Jérôme.- .. ..J’aimerais te poser une question. (Lise, souriant, fait un signe de la main) Réponds franchement… ..Qu’est-ce que tu penses de moi ?
Un silence.
Lise.- Dis-moi, toi d’abord, ce que tu penses-tu de toi ?
Jérôme.- J’ai beau me couper en morceaux, me viviséquer en autant de parcelles que je peux, je ne trouve en moi.. .. que des organes. Surtout sexuels.
Un silence.
Jérôme.- Pour être franc, misère sexuelle aidant, il m’arrive de décrocher. (Il montre l’ordinateur) Je risque un œil dans un trou de serrure. Dehors elles sont si pudiques, là elles le sont si peu. L’œil regarde de tout son œil, on dirait que l’œil n’en a jamais assez. Il a beau être affamé, il est aussi peu rassasié à la fin qu’au début. Je m’y embourbe, et plus je m’embourbe, plus je m’embourbe. Ce n’est pas ma moralité, qui est en question, mais mon moral : ça ne lui fait pas de bien. .. .. (montrant d’une main légère à Lise ses avantages) Toi qui es naturellement richement nantie, tu ne veux pas me donner une petite pièce ?
Lise.- Dans toute vie humaine, il y a des temps de carême, durant lesquels il faut faire jeune et abstinence.
Un silence. Jérôme se lève, va et vient, agité.
Jérôme.- Dix milliards. Et moi, et moi, et moi, comme dit l’autre ? Catastrophe, et plus il y a de milliards, plus ils sont égaux. Dans cette clameur énorme, qui entend une voix ? Que faire quand on n’est rien, et qu’on veut être beaucoup ?
Un silence.
Jérôme.- D’un autre côté, est-ce que chaque homme ne vit pas dans un biotope limité ? Il vit dans une maison, dans un quartier, dans une ville, au plus dans un pays. Est-ce que, dans ce pays, dans cette ville, dans ce quartier, dans cette maison, il n’a pas toute la liberté, tout l’espace qu’il veut, et jusqu’au bout de la terre, pour penser, pour aller, pour faire, malgré les milliards ?
Un silence.
Jérôme.- Mauvais sort ? Il n’y a pas de mauvais sort. Bonne fortune ? Il n’y a pas de bonne fortune non plus. C’était écrit ? Il n’y a qu’une chose d’écrit : le passé. Il y a des hasards heureux, des hasards malheureux. Il y a des circonstances, heureuses, dont il faut profiter, malheureuses, dont il faut s’accommoder. Voilà ce qu’il faut se dire.
Un silence.
Jérôme.- (regardant Lise) Dieu que j’aurais voulu être né femme : être recherchée, non que je recherche.
Lise.- Dieu sait que j’aurais voulu être née homme : rechercher, non être recherché.
Un silence.
Jérôme.- (se dressant devant Lise) Est-ce que tu as remarqué ? Longtemps j’ai été pour toi un petit, et toi une grande, maintenant je t’ai rattrapée…. .. Dans la glace de l’entrée, en passant, je vois l’autre jour un jeune homme extrêmement beau : je reviens sur mes pas : c’était moi. Ajoute à cela, intelligent comme peu le sont. En plus idiot, comme le sont tant. D’une vanité extraordinaire, d’une modestie exceptionnelle. Sachant que ce rare jeune homme est amoureux de toi, je ne comprends pas que tu n’en tombes pas amoureuse
Lise.- Sauf que je suis autant devant toi aujourd’hui qu’autrefois. Tu es un jeune jeune homme, et moi une vieille jeune fille.
Un silence.
Jérôme.- Aujourd’hui les vieilles prennent les jeunes. Tu n’aurais pas besoin de chercher, tu aurais ton jeune sous la main.
Lise.- Jusqu’au jour où le jeune vieilli à son tour, face à la vieille vieillie, cherchera une jeunesse.
Un silence.
Jérôme.- Petit, j’étais accroché à tes jupes, tu devrais t’apercevoir que, grand, je suis à l’âge de les lever.
Lise.- Si tu étais si grand que ça, tu ne l’aurais pas dit, tu l’aurais fait. .. Patience, Jérôme. Les femmes tu t’en vengeras plus tard. Je n’aimerais d’ailleurs pas être entre tes griffes.
Lise se lève.
Jérôme.- Tu sais que tu es la seule femme, à qui j’ai pu parler depuis des jours et des jours ?
Lise.- Tu sais que, moi, femme, j’ai le bonheur d’assister au développement d’un homme rare ? J’admire comme à l’aventure, seul, sans modèle, sans exemple, sans itinéraire, tu avances, comme, avec intelligence, tu développes ton expression algébrique. Quel beau prologue tu fais, cela augure bien de la pièce.
Jérôme.- Qu’elle est mignonne ! Mais qu’elle est gentille !
Lise.- (allant vers sa porte) … .. Jérôme, si tu veux me faire plaisir, tu accepteras que je t’aide. Mon trop plein d’argent me fait honte. Laisse-moi me libérer un peu de l’un et de l’autre.
Jérôme.- C’est comme ça que tu m’estimes ? Je me fais une fierté de vivre de mon RMI. J’arrive même à mettre de côté. Ne me méprise pas, s’il te plaît….. Grand merci de ta chère et unique visite, belle Lise. (Il l’embrasse sur la joue gauche, s’arrête, montre les lèvres de Lise) Est-ce que tu me laisses faire une station au milieu, le temps de prendre un petit rafraîchissement ?
Lise.- (riant) Il ne faut jamais s’arrêter, quand on est en chemin.(elle lui tend l’autre joue, il l’embrasse)
Ils se tiennent les mains. Elle sort. Il referme sa porte au double verrou.
Rue de la Providence. Dans une cour, un ancien atelier tout en vitres. Michel, Florian.
Michel.- Femme, c’est bas-empire, gothique flamboyant, art dégénéré, volutes de tous côtés, courbes et contrecourbes, des tas d’ornements surajoutés devant, des tas d’ornements surajoutés derrière. Homme, c’est géométrie pure, juste répartition des masses, équilibre parfait, beauté pure, beauté classique… … Amour de femme, c’est calcul incessant, double jeu permanent, c’est toujours à troubler les eaux, elle n’est jamais plus heureuse que quand les boues remontent, c’est l’ennemi qualifié. Amour d’homme, c’est amour franc, amour d’égaux, amours d’amis. Aucune femme n’aimera un homme avec plus de ferveur, de respect qu’un homme.
Un silence.
Florian.- Sauf que femme peut ce qu’homme ne peut pas. .. ..Je suis assez savant de vie, c’est le moment d’instruire de moi quelqu’un de moi. Je veux faire un enfant qui soit de moi.
Michel.- Raisonne, Florian. Quel est le père ? Celui qui fait l’enfant, à quoi suffit n’importe quel ivrogne avec n’importe quelle traînée, ou celui qui l’élève ? Le vrai père, c’est celui, qui par un acte conscient, se fait père conscient. .. .. Florian, n’aie pas cette fausse vanité, de te vouloir père biologique… … J’aurais à te proposer une solution à ce problème : accorde-moi quinze jours. Tu feras après ce que tu voudras. Accepte au nom de ce que nous avons vécu.
Un silence.
Florian.- Je veux bien attendre quinze jours.
Quai des Tanneurs. Le 3 pièces de Lise. Lise, Michel, en imper, debout.
Michel.- Laisse-moi finir. ..Les derniers mois de la grossesse déforment votre ligne d’une obésité disgracieuse. Vous n’avez qu’une hâte, retrouver au plus vite votre forme.. … Femme, c’est volupté fainéante. Femme c’est chatte à se lécher : c’est la tâche à laquelle vous vous adonnez avec le plus de coeur. La vérité est de vous êtes faite pour aimer et enfanter, non pour élever. L’enfant né, au mieux, vous l’envoyez dans la rue, au pis, vous le jetez dans une poubelle. A la chair de votre chair, c’est à nous, hommes de donner un esprit de notre esprit. Ne me dis rien, je te prie, note-le dans ton agenda., je te passe commande d’un enfant.
Lise.- J’en prends note.
Sort Michel.
Tribunal de Grande Instance. Entre, ordinateur dans sa serviette en main, Geoffroi. Le guettait un capitaine, qui va à lui le salue.
Le capitaine.- M. le Juge Reiter ?
Geoffroi.- Oui.
Le capitaine.- Mme La Présidente vous attend.
Il précède Geoffroi, qui le suit.
Le bureau de la Présidente, dont la porte ouverte. La Présidente en sort, et va droit à Geoffroi.
La Présidente.- (souriante et lui serrant la main des deux mains) Monsieur Reiter, bonjour.
Geoffroi.- Bonjour, Madame la Présidente.
La Présidente.- Je vous attaque au débotté, Monsieur Reiter…(le priant d’entrer) … Savez-vous que vous êtes pour moi une énigme ? Classé au concours comme vous l’êtes, vous auriez pu choisir les sommets, Paris l’Inspection des Finances, le Conseil d’Etat, la Cour des Comptes, et vous vous déclassez, vous choisissez la dernière ville de Province, et un Tribunal en plus.
Geoffroi.- Mon classement au concours m’a permis de choisir exactement ce que je désirais.
Un silence.
La Présidente.- Savez-vous que Votre Présidente est moins diplômée que vous ? Devinez comme elle vous estime face à elle, et comme elle s’estime, elle face à vous.
Geoffroi.- J’ai été jugé d’après ma seule mémoire. Mieux vaut de mille fois être riche de vie vécue que de choses apprises par coeur .. .. Cela me blesserait, Madame, que vous m’appréciiez autrement qu’au travail que je ferai.
La Présidente.- (soulagée, riant) Je m’attendais à Dieu sait quoi. J’en faisais des cauchemars. Je m’aperçois avec bonheur, que je me trompais. Merci d’être ce que vous êtes. (elle lui serre chaleureusement les mains)… …Le juge que vous remplacez ne pourra pas libérer son bureau avant une huitaine, il veut régler certains litiges en cours. Vous me pardonnerez, si je vous place dans un lieu de fortune.
Geoffroi.- (se levant) Je vous en prie.
La Présidente, honorant Geoffroi, le fait passer devant elle.
Le greffe. Entrent le greffier, qui a une lettre à la main, Lise et Leïla, et un juge.
Le greffier.- (lisant, curieux) Lise Gloannec, de Lorient ?
Lise.- Oui.
Le greffier.- Qui, en France, ne connaît pas les Conserveries Gloannec. Peut-être êtes-vous apparentée ?
Lise.- Je suis la fille.
Le greffier.- (confondu, s’inclinant) Le nom, et le renom du nom Gloannec avaient quelque chose d’immatériel, à présent, au nom on peut mettre une figure, et quelle belle figure. Vous illustrez les Conserveries de votre père, plus que les Conserveries vous illustrent.
Le juge.-(s’avançant pôur se mettre en valeur) Le droit est chose rigide, linéaire, tout d’équerre, tiré au cordeau, vous êtes toute courbe : je formule le vœu que tout ce masculin ne rape pas trop ce si beau féminin.
Lise.- Il est difficile, Messieurs, d’accepter des éloges qu’on ne peut pas retourner.
Le juge.- (qui accuse le coup) Et en plus, un esprit des plus aiguisés : j’imagine combien la fille doit combler son père. (Il indique les classeurs tout autour de la salle) Vous trouverez dans ces classeurs les minutes des affaires qui ont été jugées par les juges des huit chambres. Si une question se pose à vous, à laquelle vous ne pouvez répondre, faites-moi l’honneur de faire appel à moi
Le greffier et le juge sortent. Les deux filles pouffent.
Leïla.- Dis donc, toi.
Toutes deux s’installent au bout de la vaste table, et font le tour des classeurs.
Entrent Geoffroi, porteur de son ordinateur et de trois classeurs, et la Présidente, qui, déférente, fait passer Geoffroi devant elle.
La Présidente.- (lui montrant le bout de la table) Pardonnez de vous placer dans les cuisines et dépendances.
Geoffroi.- Les cuisines et les dépendances sont les meilleurs endroits pour travailler.
La Présidente.- …(allant vers Lise et vers Leïla, à Geoffroi) Deux étudiantes en droit de deuxième et troisième année, qui font un stage chez nous. Mademoiselle ?
Lise.- Lise Gloannec.
Geoffroi.- (allant vers elle et lui serrant la main en inclinant la tête) Enchanté.
La Présidente .- Mademoiselle ?
Leïla.- Leïla Sousse.
Geoffroi.- (de même) Enchanté.
La Présidente.-(à Lise et Leïla) Le juge Reiter, nouvellement nommé.
Lise et Leïla.- Monsieur.
La Présidente sort.
Geoffroi, branche son ordinateur, ouvre le 1er de ses trois classeurs : ses yeux vont du classeur à l’ordinateur. Il tape sur son clavier à une vitesse étonnante. Less deux jeunes filles ayant trouvé les classeurs qu’elles cherchaient s’assiéent, les compulsent en prenant des notes.
Leïla.- (jetant un coup d’œil, en oblique sur Geoffroi, chuchotant) Droit, mince, élancé, noble tête, quelle chevelure, quel beau juge.
Lise.- (qui n’a pas quitté des yeux sa minute) J’ai vu.
Leïla.- (chuchotant) Tu as vu avec quelle révérence la Présidente lui parlait ?
Lise.- (les yeux toujours sur sa minute) Qu’il me plaît. Qu’il me plaît. Je crois que je vais en tomber amoureuse.
Un court silence.
Lise.- (les yeux toujours sur sa minute) Est-ce qu’il nous jette un regard en coulisse ?
Leïla.- ( jetant un coup d’œil en oblique, et ne quittant pas Geoffroi du regard un instant assez long, chuchotant) Non.
Un court silence.
Lise.- (chuchotant) Il ne jette pas un regard par dessous ? Leîla fait comme précédemment.
Leïla.- (à la fin) Le palmier balance là-haut son bouquet de palmes, sans abaisser un seul regard sur le peuple des estivants qui grillent sur la plage… … Ce doit être un de ces eunuques qui hantent les sérails parisiens…
Geoffroi se lève.
Leïla.- (chuchotant) Il se lève.
Lise.- (chuchotant) Je vois. J’ai le cœur qui bat la chamade.
Geoffroi fait le tour de la table, va jusqu’aux jeunes filles.
Geoffroi.- Si vous permettez. (Les deux jeunes filles, l’air étonné, lèvent leur tête vers lui) Dans ce lieu seul est autorisé le dialogue muet entre l’œil muet, et l’écrit muet. Si se mettent en travers deux bouches parlantes, il y a carambolage.
Lise.- -(vivement) On se tait.
Geoffroi.-Merci.
Il retourne travailler à sa place.
Fin de journée. Le greffe. Les trois travaillent en silence. Sonnerie. Pliant ses affaires, Lise se lève et va vers Geoffroi, qui se lève, l’écoute.
Lise.- Monsieur, s’il vous plaît.
Geoffroi.- (se levant) Mademoiselle ?
Lise.- Je prie votre mémoire de bien vouloir passer ma mauvaise conduite par la trappe de l’oubli.
Geoffroi.- Mauvaise conduite ?
Lise.- J’avais émis des bruits parasites qui avaient troublé votre bonne réception.
Geoffroi.-(riant) Je vous promets qu’il n’en sera fait aucune mention dans le bulletin.
Lise.- (riant, faisant une petite génuflexion, à la pensionnaire) Merci.
Leïla de loin s’incline, à quoi Geoffroi s’incline à son tour. Les deux filles sortent, Geoffroi s’assied et travaille, comme si rien ne s’était passé.
Sortant du Tribunal, dans la rue, Lise et Leïla.
Lise.- Leïla.
Leïla.- Oui ?
Lise.- Avoue que tu es amoureuse de lui.
Leïla.- Quelle horreur. C’est le genre de garçons que je fuis comme la peste. Le Blanc est par nature infidèle : son âme est trop vaste, pour qu’une seule femme le comble. On lui sent trop de facettes, jamais je ne pourrais faire face à toutes. Non, non. Trop beau, trop haut, trop noble pour moi, je le préfère très loin… … Le jeune homme que j’aimerais sera un peu simplet, un peu moche, un peu mal fichu, un peu sous-développé. Je souffre trop à l’idée qu’un garçon me quitte. Je veux, si ça m’arrive, qu’il souffre davantage que moi.
Lise.-Tu ne sais pas comme tu me tranquillises. A côté de toi, je n’aurais eu aucune chance.
Leïla lève les yeux au ciel, Aucune chance, et hausse les épaules.
A la fin d’une autre studieuse et silencieuse journée. La greffe du tribunal. Sonnerie. Lise, pliant ses affaires, va à Geoffroi, qui se lève.
Lise.- Nous avions fait mauvaise connaissance, je sollicite de votre gentillesse que nous la corrigions en bonne. … .. Croyez qu’un jeune homme et une jeune fille peuvent se lier d’amitié ?
Geoffroi.- Entre jeune fille et jeune homme, rien ne vaut l’amitié. Rien n’est trouble, rien n’est glauque. L’eau est pure et transparents. On voit les cailloux dans le fond.
Lise.- Faisons pacte d’amitié, si vous voulez bien.
Geoffroi.- (tendant la main) Il est signé.
Lise.- (la serrant, lui souriant) Votre visage dément notre main.
Geoffroi lui sourit. Leïla salue Geoffroi de loin, à quoi Geoffroi répond. Les filles sortent. Geoffroi s’assied et travaille, comme si rien ne s’était passé.
Fin du dernier jour du stage des filles. Le greffe. Geoffroi, les filles. Sonnerie. Lise, Leïla, rangeant leurs affaires. Lise va vers Geoffroi
Lise .- Notre stage se termine. Nous nous serons connus dos à dos, , en chiens de faïence, comme des serre-livres. A présent que les livres ne sont plus, on peut se faire face à face. (tendant la main)Au revoir.
Geoffroi.- (lui serrant la main) Si quelque question juridique se pose à vous, je vous prie de me faire l’honneur de vous adresser à moi. J’essaierai d’y répondre.
Lise.- A condition que, si aucune question juridique ne se pose à vous, vous me promettiez aussi de vous adresser à moi. J’essaierai de n’y pas donner de réponse.
Geoffroi.- (riant) Promis.
Faisant un pas en arrière, puis revenant à lui.
Lise.- Pourquoi manquez-vous déjà à votre promesse ?
Geoffroi.- Je manque ?
Lise.- Comment me joindrez-vous, si vous voulez vous adresser à moi ? Vous ne sauriez pas comment.
Geoffroi.- (se rattrapant, sortant son agenda) Pardon. J’allais vous demander
Lise.- Vous vous rattrapez mal. Ne vous donnez pas la peine d’écrire. (elle lui tend sa carte) Je vous sais surchargé, je vous pardonne. Rappelez-vous. Je suis à votre non-service.
Geoffroi.- (riant) Comment l’oublierai-je ?
Geoffroi rit, ils se serrent la main. Lise et Leïla sortent. Geoffroi s’assied et travaille, comme s’ils ne s’était rien passé..
Sortant du tribunal, dans la rue, Lise et Leïla.
Lise.- Sa poignée de main était si dépourvue de sous-entendus que c’en est vexant.
Leïla.- Il voulait peut-être un peu trop montrer que son amitié n’avait rien d’équivoque. C’est plutôt de bon augure.
Lise fait une moue sceptique.
Lise.- Ce dont j’ai peur, c’est que par ses collègues, il va ne me connaître que comme une fille de riche. Signe extérieur de richesse, signe intérieur de pauvreté. Un riche décor souligne encore l’indigence d’une pièce.
Leïla.- L’argent de ton père entre-t-il pour quelque chose dans l’amitié que je te porte ? Je ne vois pas ce qui pourrait l’empêcher de t’aimer de la même façon.
Elles s’éloignent.
La nuit. Le Tribunal de grande instance. Une unique lumière brûle à une fenêtre. La lumière s’éteint. Geoffroi sort du tribunal, descend les marches, s’éloigne dans la nuit. Son portable sonne.
Geoffroi.- Oui.
La voix de son père.- Geoffroi ?
Geoffroi.- Papa ?
(un silence)
La voix de son père.- Abandonnez toute espérance, vous qui touchez au terme
Geoffroi.- (inquiet) Papa.
La voix de son père.- Ce sénile, près de sa fin, insomniaque, ventru, au cheveu et à la dent rare, qui marche sur trois pieds, dont l’avenir c’est le passé, espère toujours, et espérant désespère : nouvel échec, Geoffroi.
Geoffroi.- (alarmé) Papa.
La voix de son père.- De ta plateforme tout là-haut, cette fourmi là-en bas, qui marche sur ses pattes de fourmi, c’est ton père. Le fils, là-haut, grimpe de réussite brillante en réussite brillante, le père, dans la boue de son marais, s’enfonce d’échec bourbeux en échec bourbeux. Le fils fier éternel jeune gagnant, le père vieil éternel honteux perdant. Un père jaloux du fils, est-ce qu’il n’y a pas pire déchéance ?
Geoffroi.-(fondant en sanglots) Papa.
La voix de son père.- (alarmé) Geoffroi. … Geoffroi.. .. Geoffroi, par pitié. .. .. Je suis un caillou, j’ai un cœur de pierre. Je ne suis sensible qu’à moi. Geoffroi, je me jette à tes pieds, je pose mon front contre terre. A Dieu ne plaise, qu’un père à son fils, fasse couler des larmes… Geoffroi… (Geoffroi sanglote toujours) (d’une voix coléreuse) Tu sais ce que je me dirais, si j’étais toi ? Vieux, tu t’es plu toute ta vie à échouer. L’échec a été le but de ta vie. Donc, en échouant, tu as réussi. Qu’est-ce que tu as à te tordre les mains ? Tu t’es voulu rebelle, tu ne veux pas en plus qu’on te porte en triomphe. .. Geoffroi, réponds-moi.
Geoffroi.- Je t’écoute, papa.
La voix de son père.- Dis-moi que tu me gardes ton estime.
Geoffroi.- Oui, papa.
La voix de son père.- Sur sa tête, ton père te jure qu’il ne jouera plus de sa vie une comédie, comme celle qu’il vient de jouer.
Geoffroi.- Oui, papa.
La voix de son père.- Généreux, magnanime, le fils est ce que devrait être le père. Le père embrasse fort le fils.
Geoffroi.- Le fils embrasse fort le père.
La voix de son père.- Un millions de mercis, Geoffroi.
Le père raccroche, puis Geoffroi.