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8. (b) La 1ère République (2ème Partie). Danton – Robespierre

2. Robespierre

Acte 1.

Acte 1Acte 2Acte 3Acte 4Acte 5

La Convention en séance. Robespierre, à la tribune.

Robespierre.– Chaumette, tu te trompais : un Etre Suprême existe. Il y a certes, à la surface de notre pensée, de la raison, mais qui ne sent que, sous cette écorce, dans nos profondeurs, palpite et souffle un esprit comme une bête vivante ? Qui ne sait que cet esprit est égal à lui-même, de notre premier jour à notre dernier ? Immatériel ? Donc éternel ? Qu’on appelle âme ? Si l’homme est plus que l’homme, il y a un Etre qui est plus que l’homme. Un Etre Suprême existe, l’âme porte trop sa marque. .. .. Si vous n’écoutez que votre raison, citoyens, vous n’entendrez que critiques acerbes, moqueries railleuses. Ecoutez votre âme : entendez ses profondes plaintes, ses soupirs déchirants, ses gémissements éperdus… … Rendez à la créature son Créateur, représentants. Affirmez hautement l’existence de cet Etre Suprême. Faites mieux que l’affirmer, faites qu’Il existe, inscrivez-Le dans la Constitution. (Il lève la main, l’assemblée unanime lève la main) Une croyance religieuse n’est établie que lorsque sa pratique est fixée : de ses rites et de ses fêtes, dépend sa crédibilité. Inaugurons, représentants, la 1ère fête de l’Etre Suprême.

Le Président.- (descendant de la tribune) Parisiens, décorez vos maisons de draps piqués de roses, vos rues de branches feuillues, vos personnes d’habits de fête, vos mains de bouquets de fleurs, votre esprit de belles pensées morales. Robespierre fête aujourd’hui, la Fête de l’Etre Suprême. Que Paris, en cortège, chemine vers le Champ-de-Mars, d’un pas cérémonieux.

Tous sortent en cortège.

 

Sur un quai, proche du passage du cortège. Barras, qui va vers Tallien et Fouché.

Barras.– Vous voilà… … Je ne sais si vous êtes comme moi. J’arrive à Paris, je me crois 5 ans en arrière. On dirait le jour de la Fête-Dieu. Les maisons, les rues et les gens sont endimanchés. On s’attend de voir passer la procession du Saint-Sacrement. .. ..Je vais au Comité du Salut Public, pour m’enquérir. « Va voir Robespierre, me dit Billaud, c’est lui qui est cause de tout cela. » .. .. Je vais voir Robespierre. Je frappe à sa porte. Il me dit : « Entrez. », c’est le seul mot qu’il m’ait dit de toute l’entrevue. Je le salue affablement, son dos, offert, ne répond : rien. A son expression, son dos, pourtant, connaissait parfaitement ma présence. A ce dos, je rends compte fidèlement compte de ma mission. Le dos va, vient, vaque à sa toilette, soigneusement savonne ses mains jusqu’aux coudes, le visage, le cou, abondamment les rince à grande eau et grand bruit, méticuleusement les sèche, poudre le visage, racle le trop de poudre, ajuste la perruque sur la tête, enfile le pourpoint, se vérifie dans la glace, pour finir par se planter devant la fenêtre, définitif. Je me tais : le dos ne dit mot. Je salue le dos avec une politesse toute républicaine, et je prends congé. … … Je me suis fait réflexion, que faire comme si je n’existais pas laissait présager que bientôt je n’existerai plus, et si moi, (pointant du doigt Tallien et Fouché) vous, non plus. Aussi, j’ai battu votre rappel, pour que nous unissions nos infortunes.

Tallien.– Je l’ai croisé tout à l’heure. Il a posé ses yeux bleus de glace sur moi. J’ai senti à mon cou un froid comme un couperet.

Fouché.– Je suis allé le voir, accompagné de sa sœur. Son silence glacial m’a gelé jusqu’au sang.

Barras.- (à Tallien) A propos, ta Theresa a été arrêtée.

Tallien.- (incrédule) Je l’ai quittée ce matin. Elle était avec moi.

Barras.– Je l’ai vue à 10 heures, elle était entre deux agents.

Tallien.– Je lui ferai un sort, à ce chat-tigre. Je lui casserai la tête, je l’éclaterai, je le fracasserai, et ne le lâcherai qu’à l’état de dépouille, je le jure sur ma tête.

On entend une musique solennelle, qui se rapproche., passent dans l’avenue, que l’on voit au bout d’une courte rue, bannières, magistrats municipaux, jeunes filles en blanc.

Barras.- Que chacun réfléchisse à un plan. Nous nous retrouvons à la Convention. (Ils sortent)

 

Passe Robespierre, un bouquet de bleuets, marguerites, coquelicots, épis de blé, en main. Puis, passent les députés du centre, leur bouquet à la main. Le cortège s’arrête.Un 1er député quitte le cortège pour s’enquérir de la raison de l’arrêt.

1er député du centre.– Ils placent les personnalités dans les tribunes.

 Des députés du centre quittent le cortège, vont dans la rue, s’asseoient sur des bornes, des pas de porte, des rebords de fenêtre.

2ième député du centre.– Voulez-vous que je vous dise ? Son Etre Suprême est trop un pur esprit, ça ne prendra jamais. Les religions qui marchent, c’est, sur de somptueuses scènes, dans de fastueux décors, de magnifiques costumes d’or et d’argent, un horrible sacrifice humain bien sanglant. Personne ne fera jamais mieux que la catholique.

1er député du centre.– Ils nous doublent.

2ième député du centre.– A la file. On était devant vous.

Le cortège défile. Passent les députés de gauche, leur bouquet à la main. Le cortège s’arrête de nouveau.

1er député de gauche.– La machine n’est pas au point. Toute neuve et déjà en panne.

Les députés de gauche prennent repos dans la rue.

 

Collot d’Herbois.- (se détachant, agitant son bouquet en direction de Robespierre) Une jeune mariée, avec son chaste bouquet, à la pensée rouge comme un coquelicot. Jeune homme, je m’étais juré que de ma vie, je ne jouerai les soupirants. Parvenu à mon âge, je croyais que j’avais tenu parole. (agitant son bouquet) Un vieux galant transi. J’enrage.

1er député de gauche.– Il faut combler le vide.

 Ils se précipitent, reprennent la lente marche. Fin du cortège. Du peuple suit, Infortuné Joseph, Liberté chérie.

Liberté chérie.– Avoue que ton héros, avec son Etre Suprême, a un côté bigot.

Infortuné Joseph.– Tu ne comprends pas. Il a inventé sa religion pour les députés. Un bon petit savon religieux ne peut pas faire de mal à ces malpropres. Cht.

Ils se dressent pour voir

Le chœur.- (qu’on entend par bouffées) O toi, qui du néant, ainsi qu’une étincelle, – Fis jaillir dans les airs l’astre éclatant du jour, – Fais plus, verse en nos cœurs ta sagesse immortelle, – Embrase-nous de ton amour. (bis)

Entracte. Infortuné Joseph et Liberté chérie se tournent l’un vers l’autre.

Infortuné Joseph.– A la section, à cause de ma voix de basse-contre, ils ont voulu m’engager dans la chorale. Tu te rends compte ? Le nombre de répétitions ? Par voix d’abord ? En chœur ensuite ? A quoi sert de se convertir, si on ne peut pas jouir du jour férié ? J’ai dit, j’étais désolé, je chantais faux.

Liberté chérie.– C’est juste ? Tu chantes faux ?

Infortuné Joseph.– C’est faux. Je chante juste. Cht.

Ils se dressent pour voir.

Le chœur.- (qu’on entend par bouffées) Tout émane de toi, grande et première cause, – Tout s’épure aux rayons de ta divinité, – Sur ton culte immortel, la morale repose, – Et sur les cœurs, la liberté. (bis)

La cérémonie est finie. Tous deux se détournent.

Infortuné Joseph.– Cette religion me plaît : c’est court, c’est bien… …(tirant Liberté chérie par la manche, indiquant Robespierre et Saint-Just qui entrent.)

Liberté chérie.– Le disciple ne veut pas lui toucher le bas de sa robe ?

Infortuné Joseph.– Suffit, hein.

Ils sortent.

 

Robespierre.– Tu as vu leurs gestes offensants ? Si des hommes éclairés ne savent pas que c’est la soumission de l’âme à un principe supérieur, qui fait la liberté de l’esprit, qui le saura ? .. Saint-Just, je désespère.

Saint-Just.- (serrant d’une main le bras de Robespierre) Quel homme incorruptible es-tu, qui te laisses corrompre par le désespoir ?

Robespierre.- (serrant de son autre main l’autre bras de Saint-Just) Qu’un ami véritable vienne à sa rescousse, et l’ami réussit où l’homme seul échouait.

*Ils sortent .

 Acte 2.

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La Convention, Fouché, Barras, Tallien présents.

Robespierre.– D’urgence, je sonne l’alarme, législateurs. L’accusateur-public pratique une justice expéditive. Les recherches de preuves ne sont plus faites, les procès ne sont plus instruits. Fouquier-Tinville sanctionne toutes les infractions d’une seule peine : la capitale. Aux remontrances que je lui ai faites, Fouquier-Tinville a fait la sourde oreille. Il est pressant que la Justice rende à nouveau une justice conforme au droit. Je demande que la Convention Nationale suspende Fouquier-Tinville de sa fonction, et rappelle le Tribunal Révolutionnaire à ses devoirs d’équité.

Billaud-Varenne.– Croyez-vous que ce soit le moment de revenir sur nos pas ? (à Robespierre) N’as-tu pas constaté toi-même les effets pervers de ton décret sur l’Etre Suprême ? En ouvrant notre porte à un Dieu, par l’entrebâillement de la porte, tu as laissé se glisser derrière Lui toute la hiérarchie catholique. Et comme, à côté de chaque religion, se trouve un parti politique, qui, par affinité lui est apparenté, derrière la hiérarchie catholique, tu as laissé se glisser l’aristocratie. (à l’Assemblée) La Terreur Blanche actuelle en Vendée, à Machecoul, au Mans, à Cholet, Saint-Florent, Bressuire, Thouars, ne vous instruit-elle pas assez, Représentants ? Sacré-Cœur brodé sur la poitrine, les Chouans, de leurs fourches embrochent les poitrines républicaines comme des bottes de foin ; les enfants, tenus par leurs pieds, tournoyés comme des frondes, sont fracassés sur des calvaires ; des mères enceintes, transpercées par les baïonnettes, par cette horrible césarienne, accouchent d’enfants morts, mortes elles-mêmes ; des adolescents sont crucifiés sur la porte des églises. Les catholiques commettent, au nom du Sacré-Cœur, les crimes mêmes dont ils nous accusent. Croyez-vous qu’ils auraient gratitude de notre bénignité républicaine ? Envers ceux qui sont impitoyables, pour qu’ils ne le soient plus, il faut être sans pitié. Au moment où les ennemis de la République lui disputent avec plus d’acharnement que jamais la place, relâcherez-vous votre zèle? Fouquier-Tinville condamne en connaissance de cause : dites que vous le maintenez à son poste.

Il lève la main, la majorité lève la main.

Billaud-Varenne.– Pour la République, le Comité du Salut Public remercie la Convention Nationale.

Robespierre.- Vous décrétez une justice impitoyable, Conventionnels, c’est votre arrêt, mais pourquoi votre justice, étroite et serrée pour les uns, est-elle lâche et flottante pour les autres ? Est-il juste que votre Convention, qui devrait être le temple de la vertu, soit le seul asile où puisse se réfugier le crime ? Est-il juste et tolérable, au regard de la Nation, que l’Assemblée Nationale décrète l’inviolabilité pour ses propres membres ? Que la Convention se pose avec équité la question.

Tallien.– La Convention ne peut voter la levée de l’inviolabilité de ses députés. Ce serait tenir la Convention entière sans cesse couchée en joue. Le droit de l’Assemblée de décréter ses membres d’accusation est un droit inaliénable.

Robespierre.– Que craint la Convention dans son ensemble ? La Convention dans son ensemble est vertueuse. Ce serait perdre et la Convention et la République, que souffrir que l’un ou l’autre député criminel, sûr de son impunité, défendant ses crimes comme s’il s’agissait d’opinions, puisse dresser une partie de la Convention contre l’autre. En plus de la guerre aux frontières, ce serait déclencher en pleine Convention une guerre civile.

Tallien.– Je demande qu’on prouve ce qu’on avance. On vient de dire assez clairement que j’étais un intrigant et un criminel.

Robespierre.– Ai-je accusé quelqu’un ? Malheur à qui s’accuse lui-même. Maintenant, si l’un d’entre vous veut se reconnaître dans le portrait que le devoir m’a forcé de tracer, il n’est pas en mon pouvoir de l’en empêcher.

Tallien.– Ose nommer ces intrigants et ces criminels dont tu parles. Ose apporter la preuve de leurs intrigues et de leurs crimes.

Robespierre.– Les nommer n’est pas en mon pouvoir, mais du pouvoir du Comité du salut public. Représentants, que le moment où, aux frontières la liberté conquiert un triomphe éclatant, ne soit pas celui où les ennemis intérieurs, réfugiés au sein de son sein, la perdent.

Cambacérès.– La Convention craint de craindre le Comité du Salut Public, Robespierre.

Robespierre.– Le représentant du peuple oublie que, si le Comité du Salut Public peut faire justice des membres de la Convention, la Convention peut faire justice du Comité du Salut Public, par un vote.

Le Président.- Au nom de Robespierre, je soumets au vote une mesure de justice : la levée de l’inviolabilité des députés.

Majorité des mains.

Robespierre.– La justice ne connaissant pas de repos, je demande que le Comité du Salut Public siège sur-le-champ. Sort le Comité du Salut Public.

 

Le Comité du Salut Public. Ses membres entrant.

Saint-Just.- (à Billaud) Lorsque les pleins pouvoirs avaient été donnés à ces trois commissaires de la République Fouché, Barras, Tallien, dans ces trois villes, cela voulait-il dire, qu’ils devaient les exercer selon leur bon plaisir, en monarques absolus ? L’homme laissé à son seul bon plaisir, n’est-il pas excès, démesure ? Il faut en République, des hommes de pouvoir, sur lesquels la vertu ait tout pouvoir.

Collot d’Herbois.– Vertu, vertu, vous n’avez que ce mot à la bouche. Voilà un mot bien commode, qui est un joli fourre-tout. De quelle vertu parles-tu ? De sa vertu à lui ?Quelle est la vertu de celui qui ne fait jamais rien ? Quel a jamais été son seul théâtre d’opérations ? Les 4 murs de sa chambre. En dehors de parler et d’écrire, qu’a-t-il fait ? Parler et écrire sont choses faciles, dont un enfant de 8 ans peut se rendre maître. Dans le désordre de la rue, le chaos de la guerre, la fougue de l’action, qui est sûr d’être maître de lui toujours ?

Billaud-Varenne.– En province, aristocratie et bourgeoisie, baronnies héréditaires, ont toujours exercé et exercent toujours une terreur muette : contre ce despotisme muet, le peuple n’a jamais rien pu.

Saint-Just.– Tu dis vrai.

Billaud-Varenne.– Ces trois commissaires avaient pour devoir d’inciser le plein abcès, et le vider de son pus, au risque de s’éclabousser de sang : telle est la tâche chirurgicale qui leur avait été confiée. Et tu veux les désavouer ?

Robespierre.– Vous prétendez fonder une République sur le droit, et vous défendez des pratiques arbitraires d’Ancien Régime. Je dis qu’il y a ici, au Comité du Salut Public, une ligue du crime contre la vertu. (se levant) J’en appellerai à la Convention contre vous.

Collot d’Herbois.- (courant à lui, le saisissant par les revers de son pourpoint et le secouant) Parce qu’on s’oppose à lui, son orgueil est blessé, son amour-propre est froissé. Veux-tu te plier une bonne fois pour toutes à la règle de la majorité ? (Il lui montre tous les membres du Comité du Salut Public, qui ne font geste ni ne disent mot)

Robespierre.– Je me démets de votre charge sanglante. Je me dissocie de votre association de malfaiteurs.

Collot d’Herbois.- (le secouant avec force) Mademoiselle veut bien dans la boutique, en tablier blanc, servir à la clientèle les saucisses et saucissons dans leur boyau nets et propres, mais refuse, dans l’arrière-boutique, de travailler dans le sang et les abats. J’en ai assez de ton hypocrisie. (Il le lâche et le pousse avec force) Nous te bannissons du Comité du salut Public.

Robespierre.-(avec calme, s’arrangeant) Je vous destituerai de vos pouvoirs discrétionnaires.

Collot d’Herbois.– Nous te mettrons hors la loi, avant que tu nous y mettes.

Robespierre.– Vous voulez la guerre ? Vous l’aurez.

Il sort.

Billaud-Varenne.- (s’asseyant et invitant tous au travail) Les cellules cancéreuses prolifèrent et envahissent les tissus voisins. Opérons largement.

 

Un appartement secret. Arrivant l’un après l’autre, avec des précautions, Barras, Tallien, Collot d’Herbois, Fouché accompagné de Vadier, porteur d’un dossier. Fouché les invite à prendre place.

Fouché.-(présentant Vadier) Vadier, directeur du Comité de Sûreté Générale est de notre côté. Robespierre est quelque chose qu’il vomit.

Vadier.– Je le compisse et je le conchie.

Tous sourient.

Fouché.– …. Quelqu’un a un plan de bataille ? (Tous hochent la tête, en se regardant) .. .. J’en ai un. (Tous disent qu’ils l’écoutent, à Vadier) Est-ce que tes agents et gardes du Comité de Sûreté générale t’obéissent ?

Vadier.– Perinde ac cadaver. La police a la peau lisse. D’une obéissance aveugle, comme les moines au pape.

Fouché.– Parfait… ..(à Collot d’Herbois) Collot du Comité du Salut public est connu ? Les gens savent qui est Collot ?

Collot d’Herbois.- (regrettant) J’aimerais bien.

Fouché.– Billaud-Varenne, celui qui donne au Comité du Salut Public son impulsion, le maître d’œuvre, le Terroriste en chef, le public le connaît ?

Collot d’Herbois– C’est le plus inconnu de tous. Qui sait qui est Billaud-Varenne ? Personne.

Fouché.– Couthon ? Saint-Just ?

Collot d’Herbois.– Couthon est connu par sa chaise roulante. Saint-Just n’a qu’un succès d’estime.

Fouché.– Par contre, qui, du Comité du salut Public, est plus connu que le loup blanc, poudré, perruqué, culotté, moliéré à l’escarboucle, se porte lui-même sous son dais comme son propre Saint-sacrement, la foule s’ouvre et se retourne sur son passage ?

Collot d’Herbois.– Lui.

Fouché.- (à Collot d’Herbois ) Grâce à vous, 30 têtes sautent par jour. Vous fauchez des têtes comme la paysanne l’herbe pour les lapins. D’artisanale, votre guillotine est passée industrielle. Toute la maison est éclaboussée de sang des murs au plafond. La conjoncture ne peut pas être meilleure. .. ..(à Vadier) A chaque arrestation, emprisonnement, interrogatoire, visite de parents, menée au tribunal, transport en charrette, tu donneras ordre à tes agents et à tes gardes, de dire aux prévenus, familles, inculpés, condamnés : par ordre de Robespierre, ainsi le veut Robespierre, affaire instruite par Robespierre, c’est Robespierre qui a la haute main, je n’y peux rien, adresse-toi à Robespierre.

Vadier.- (souriant jusqu’aux oreilles) C’est fait.

Fouché.-(à Tallien et à Barras) Votre matériau à vous, ce sont les députés. La consigne est de glisser dans quelques oreilles de bavards, que vous avez appris de source sûre, qu’il circule des listes de proscription, établies par l’Incorruptible, où figurent les noms de 3, ou 4, ou 5 députés, pas plus. Donnez cela en pâture à leur imagination, sans précision d’aucun nom. Quel député, pour faire plaisir à sa femme, obliger un ami, n’accorde sa protection pour une place, ou un marché, en toute innocence ? La vertu de Robespierre a quelque chose d’impitoyable. Je vous fais une prédiction : chaque député craindra pour sa tête.

Collot d’Herbois.– Il y a un hic. Billaud est honnête. Il saura que c’est faux. Il démentira et rétablira publiquement la vérité.

Fouché.– C’est prévu. J’organise ce soir, un faux attentat sur le chemin de son retour chez lui, dont il réchappera. Il reconnaîtra demain matin ses deux agresseurs dans la suite de Robespierre.

Collot d’Herbois.– On peut toujours essayer.

Tallien.– Nous n’avons pas le choix.

Un silence.

Barras.– C’est infâme.

Fouché.– Qui veux-tu qu’il soit dégradé ? Lui ou toi ?.. .. Autre question ?

Fouché va à la porte. Tous s’espacent pour sortir.

Acte 3.

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Dans un couloir de la Convention. Passent deux députés.

1er député.– Sanson le bourreau dînait en face de moi, au restaurant. Il mâche, avale, sa pomme d’Adam monte et descend, et pendant ce temps il vous sourit jusqu’aux oreilles. Malgré moi, je me sens de la glace à mon cou.

2ième député.– On dit qu’il circule des listes de proscription où figure le nom de 3 députés. Il ferait beau voir que Robespierre n’épure pas la Convention de ses éléments corrompus.

1er député.– J’ai entendu parler d’une liste de 5 députés.

2ième député.– Ceux qui sont assez sots pour laisser derrière eux des traces, il est juste que leur sottise les punisse.

1er député.– Il paraît que les policiers sont de vrais diables. Ils ont pour principe que l’homme est malhonnête par nature. S’ils ne trouvent rien contre lui, c’est qu’il est encore plus filou que les autres, ils ont encore plus de raisons de le suspecter, ils s’acharnent alors. Leurs recherches sont, paraît-il, toujours couronnées de succès.

2ième député.– Il serait peut-être temps de mettre un frein à la machine folle. Ils vont.

Se rencontrent Saint-Just et Robespierre.

Saint-Just.– De retour de l’Ile aux Peupliers ?

Robespierre.– Jamais je n’ai plus apprécié d’avoir dans le passé un correspondant qui me sorte de l’ingrat internat du présent. Aucun vivant proche n’est plus proche ni plus vivant, que lui qui n’est plus. Je suis son si exact double, qu’à chaque chose que je vis, il me semble que je répète quelque chose qu’il a vécue. Cet éloignement de ces jours m’a été salutaire. .. ..Comment va l’absurde rumeur?

Saint-Just.– On dit que tu tranches des têtes comme on hache des bûches. Du doux agneau à la toison laineuse, brouteur d’herbe, la rumeur fait de toi un loup sanguinaire, égorgeur et massacreur.

Robespierre.– Mes faits et mes actes sont des rocs durs et solides, contre lesquels ni vent ni rumeur ne peuvent rien. J’opposerai mes actes et mes faits, et la rumeur tombera. J’ai confiance.

Ils sortent. Se rencontrent Collot d’Herbois et Billaud-Varenne.

Billaud-Varenne.– Collot. Collot, je suis mort. J’ai été attaqué hier soir, quand je rentrais chez moi, par deux malfaiteurs. Je n’ai dû mon salut qu’à la fuite.

Collot d’Herbois.– Non ?

Entre Robespierre, suivi de deux hommes, qui, vus de Billaud-Varenne, se détachent de lui et sortent.

Billaud-Varenne.– Collot. Ces deux hommes derrière lui : c’étaient eux.

Collot d’Herbois.– Non ?

Sur le passage de Robespierre, les députés s’écartent. Avec crainte, Robespierre s’en aperçoit.

 

La Convention. Les députés prennent place, dont Fouché, Barras, Tallien.. Couthon est Président, on le porte à son siège.

Le Président.- (martelant) La séance est ouverte. La parole est au premier inscrit, Robespierre.

Robespierre.- (tout allant à la tribune) Représentants, est-il possible qu’un homme seul soit écouté et entendu ? Un homme qui n’est d’aucun parti peut-il espérer que vous lui rendrez justice ?.. .. Citoyens, des magiciens malfaisants peuplent vos nuits de monstres imaginaires. Reprenez-vous, saisissez ces monstres à bras-le-corps : reconnaissez que ce sont de vains fantômes. Est-il vrai qu’on dit qu’il circule des listes de proscription, où figurent des noms de membres de la Convention, et que ces listes sont l’œuvre de celui qui règne en maître au Comité du salut Public, et que celui qui règne en maître au Comité du Salut Public, c’est moi. Est-il vrai qu’il est murmuré à l’oreille de certains députés, qui ont eu la malchance de payer quelque tribut à la fatalité des circonstances et à l’erreur ou à la faiblesse humaine, que la peine capitale a été requise contre eux par celui qui règne en maître au Comité du Salut Public, et que celui qui règne en maître au Comité du salut Public, c’est moi. Légende affreuse, fable horrible, est-il vrai qu’à chaque arrestation, condamnation, exécution, chaque porte frappée en pleine nuit, chaque verrou poussé d’une porte de cellule, chaque grincement de roue, chaque cahot de charrette, agents et gardes disent que l’horrible inquisiteur, l’affreux pourvoyeur de l’affreuse machine, est celui qui règne en maître au Comité du Salut Public, et que celui qui règne en maître au Comité du salut Public, c’est moi. Un seul fait aura raison de ces diffamations : il y a un mois, à la suite d’une discussion avec les membres du Comité du Salut Public, je me suis désuni de lui, et n’ai plus été présent au Comité du salut Public que pour des questions d’administration civile. Comment aurais-je pu dès lors régner en maître.

Collot.– J’opposerai tout à l’heure la vérité à cette contre-vérité.

Robespierre.– Les principes aux quels je n’ai jamais dérogé ne sont-ils pas preuves plus probantes que cette simple preuve physique d’absence ? La République étant encore en gestation, n’ai-je pas été, dans cette enceinte, le seul à plaider que la peine maximale qui puisse être infligée par les tribunaux fût la détention criminelle à perpétuité, principe que l’Assemblée Nationale m’a refusé ? Lorsqu’il fut question de nos combats contre nos envahisseurs, puis de nos victoires, n’ai-je pas demandé, qu’économes de la vie de nos patriotes, la République limite toute guerre à la guerre de défense, et négocie la paix au plus vite ? N’ai-je pas sans cesse soutenu que ce n’est pas par la guillotine ni par les conquêtes, que nous convertirions l’Europe à la République, mais par la paix, la sagesse de nos lois, la transparence de notre administration, le fonctionnement continu de nos services publics ? J’affirme hautement que sont coupables de la Terreur dont on m’accuse, ceux-là justement qui m’en accusent, qu’inquiets pour eux, ils cherchent à inquiéter les députés pour eux-mêmes, afin de se noyer dans leur foule… …J’affirme, représentants, qu’il existe une conspiration contre la liberté, qu’elle doit sa force à une coalition au sein de la Convention, que cette coalition, a des complices dans le Comité de Sûreté générale, et dans le Comité du Salut Public. Quel est le remède à ce mal ? Epurer le Comité du Salut Public, épurer le Comité de Sûreté générale, et constituer l’unité de gouvernement sous l’autorité souveraine de la Convention Nationale. Si un homme seul et sans parti ne peut demander cela à la Convention sans passer pour un tyran, j’en conclurai que le parti des malfaiteurs y règne déjà en tyran.

Le Président.– Je demande que soit soumis aux votes la création d’une commission d’enquête sur le complot dénoncé par Robespierre.

Il lève la main. Les députés hésitent.

Tallien.– Un député célèbre parle, il se fait un silence général, et sans délibération aucune, toute la Convention est invitée à se plier comme un seul homme aux désirs d’un seul. Le régime selon lequel un homme seul parle, et tout le monde écoute, me paraissait être un régime ancien, dont il me semblait que nous nous étions défaits ? Si, néanmoins, nous sommes encore dans la République que j’espère, je demande que me soit accordé un droit de parole.

Le Président.– La parole est donnée à Tallien.

Tallien.– La Convention ne me trouvera pas où elle m’attend. Je l’invite à s’associer avec moi pour rendre hommage à la vertu de l’Incorruptible. Toujours, Robespierre a été devant nous cette nuée ardente, qui nous conduisait dans la nuit et les déserts. Célébrons-le comme il le mérite. Dans notre univers de vices, il a toujours été le vertueux parmi les vertueux… … Vertueux, combien. Vertueux, tant et tant. Je m’interroge : peut-être un peu trop ? Dans ce monde corrompu , j’ai une affreuse crainte, représentants, que sa vertu ait tellement souffert, qu’elle soit devenue trop sensible. Nous avons toujours honoré Robespierre d’avoir pris Jean-Jacques pour modèle. Ne l’a-t-il pas un peu trop imité, jusqu’à copier ses excès et ses ridicules ? Comme lui, ne voit-il pas des complots partout?.. .. En député consciencieux, j’assiste à toutes les séances de la Convention, je n’ai jamais eu vent d’aucune rumeur. A cause des craintes d’un seul, vertueux d’une vertu dont nous l’honorons quoique par trop susceptible, devrions-nous suspecter la vertu du plus grand nombre ? Pour apaiser les frayeurs d’un seul, il faudrait décimer la tête de l’Etat ? Républicains, soyez républicains : faites confiance à votre Comité du Salut Public, et soumettez-lui l’affaire de ce complot supposé.

Le président.– Soumettre l’affaire de ce complot à ceux-là mêmes que le plaignant dénonce, n’est-ce pas une moquerie cruelle ?

Billaud-Varenne.– Vous préfèreriez laisser l’infectieuse lèpre de la suspicion ronger les institutions de l’Etat ? Comment, publiquement suspectés, une Convention pourrait continuer à légiférer, un Comité de Sûreté générale assurer la sécurité, un Comité du Salut Public gouverner, et tous ces Grands Corps espérer être obéis ? Pensez-vous à l’anarchie qui s’en suivrait ? Quels sont les deux partis en présence, représentants ? D’un côté un homme vertueux, mais seul, – a-t-il été assez dit que soi pour soi est la plus mauvaise compagnie qui se puisse ? -, de l’autre, une Convention et 2 Comités en pleine action, dont il serait dit qu’ils ne sont vertueux en rien : des deux, de l’homme seul, et de ces Grands Corps Multiples, en qui vous semble-t-il qu’il faille se fier ?

Robespierre.– Je n’attaque ni la Convention ni les Comités en masse. La majorité de la Convention et des Comités est loyale et droite.

Tallien.– Si on accuse les députés de conjuration, je demande qu’on dise qui on accuse, et qu’on en donne des preuves.

Robespierre.– Je suis le plaignant, non le ministère public. Ce n’est pas à moi de mener l’enquête. Dire que tel est coupable serait dire que tel autre ne l’est pas, ce qu’en toute justice, je ne peux pas.

Le Président.– Est soumise aux votes la création d’une commission indépendante sur le complot dénoncé par Robespierre. Qui est pour ? (Minorité de voix) Qui est contre ? (Majorité de voix) La motion est rejetée. Le discours de Robespierre est renvoyé à l’examen du Comité du Salut Public.

Robespierre.– L’hideuse pieuvre, déroulant ses tentacules, a trouvé prise sur chacun de vous. J’ai devant moi, une association de criminels, de voleurs et de couards. Puissiez-vous ne jamais regretter votre vote, et vos descendants ne jamais vous le reprocher.

Il sort.

Barras.-(descendant les gradins) Fini le garde à vous, tête haute, talons joints, bras le long du corps. Repos, représentants.

Les députés descendent des gradins, détendus. Collot d’Herbois rejoint Tallien, qu’il emmène à l’écart.

Collot d’Herbois.– Vive Theresa et ses appas. Que cette chose bête entre les jambes puisse inspirer tant d’esprit. Au frérot, mes félicitations.

Passe Billaud-Varenne, qui interpelle Collot d’Herbois.

Billaud-Varenne.– Collot, il va aux Jacobins.

Tous deux sortent.

Acte 4.

Acte 1Acte 2Acte 3Acte 4Acte 5

Club des Jacobins.Robespierre parmi Infortuné Joseph, Liberté chérie, des jacobins, Payen.

Robespierre.- (les bras autour des épaules d’Infortuné Joseph et de Liberté chérie) Amis, je vous lègue votre bien : la République. Vous seuls la fonderez, si elle doit être fondée un jour.

Entrent Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, deux agents du Comité de Sûreté Générale.

Infortuné Joseph.- (à Billaud-Varenne et Collot d’Herbois) Lâches, vous êtes peut-être puissants dans vos ministères, sachez que votre pouvoir s’arrête à la rue.

Billaud-Varenne.– Si ce club n’est pas une chapelle sectaire, vouée au culte d’un seul et réservée aux seuls initiés, mais une société populaire ouverte à tous, vous accueillerez des Républicains sincères.

Ils prennent place.

Robespierre.- (aux Jacobins) Je vous lègue aussi mon bien propre : ma mémoire. De toute mon âme, j’ai voulu vivre en pur Républicain. Si j’étais sûr que l’avenir me rendre justice, j’irais à ma fin sans regret.

Infortuné Joseph.– Avant ta fin, c’est à d’autres que nous ferons une fin. (Il va vers Billaud-Varenne et Collot d’Herbois suivi des Jacobins)

Billaud-Varenne.- (reculant, protégé par les deux agents) Lâches, vous n’avez de courage qu’en masse et en nombre

Infortuné Joseph.– Lâche, tu n’as de courage que de force publique.

1er agent.– Ne vous insurgez pas contre les représentants de la loi, citoyens. Place aux représentants de la loi. Place aux représentants de la loi.

Sortent Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et les deux agents.

Payen.– Qui procède de qui ? Le peuple de la Convention, ou la Convention du peuple ? Qu’un seul mot soit prononcé, Robespierre, et le peuple souverain imposera sa force à la Convention sa sujette.

Robespierre.– Peut-on obéir à la loi si elle vous est favorable, Payen, et lui désobéir si elle vous est contraire ? Si chacun n’obéissait qu’aux lois qu’il considèrerait comme justes, quelle loi serait obéie ? Je ne dirais qu’un mot et toujours le même : force à la loi. Dirai-je que je suis perdu ? Au contraire. Qui m’a rendu mon courage ? Vous. Votre confiance en moi m’a rendu en moi ma confiance. (allant vers la sortie) Frères, je retourne au combat. Quelle sera mon arme ? La parole. Mon bouclier ? La loi. J’engagerai le combat contre la ténébreuse conjuration , et l’éclatante vérité triomphera de la noire calomnie.

Infortuné Joseph.– Songe que chacun de tes ennemis ne représente que sa criminelle personne, et que toi, tu es fort du peuple vertueux.

Robespierre.– Cela ne me quittera pas l’esprit.

Ils sortent.

 

Dans la rue, Mme Duplay guette Robespierre. Robespierre passe.

Mme Duplay.- (les yeux baissés, à Robespierre, qui s’arrête, regarde droit devant lui) Cette femme, qui, dans l’oubli maisonnier, est dégradée par l’éphémère répétition des mêmes humbles gestes, qui, chaque jour, inlassablement se répètent, Dieu veuille qu’un peu pour vous elle existe, quand, pour elle, au plus vous existez.

Robespierre.– Cet homme commun est heureux que vous l’ayez trouvé assez particulier.

Il s’en va. Eléonore se découvre derrière Mme Duplay, et voit Mme Duplay regarder Robespierre s’en aller.

 

La Convention, les députés entrant, dont Fouché, Barras, Tallien, Collot d’Herbois étant Président de séance.

Le Président.– Je déclare la séance ouverte. La parole est au premier inscrit, Saint-Just.

Saint-Just.– Représentants. Bien que saisissant le relais des mains de l’orateur du jour passé, je poursuive la route qu’il a commencée, rassurant la Convention, je l’assure que je ne suis d’aucune faction.

Tallien.– Moi, non plus, je ne suis d’aucune faction. Je ne reçois mes mots d’ordre que de ma conscience. Je n’ai pas d’autre parti qu’elle… …Citoyens-représentants, je vous mets en garde. D’armes dissimulées sous des manteaux, on menace la Convention. Je demande que l’ambition soit dévoilée, dénoncée et condamnée.

Saint-Just.– Par des diversions, on essaie de détourner les Convention du débat.

Billaud-Varenne.– Je demande la parole pour une motion d’ordre. Je veux révéler des faits qui dénoncent la faction de la dictature. Apprenez que, tantôt, aux Jacobins, celui dont personne ne parle mais auquel tout le monde pense, a si bien échauffé les esprits contre l’Assemblée et contre le Comité du Salut Public que, dans l’accès de fièvre qui a suivi, certains membres ont parlé de se porter contre la Convention.

Robespierre.– J’exige qu’on me donne le droit de répondre.

Tallien.– Et moi, j’exige que plus rien ne soit exigé. .. ..Représentants, je m’étais jusqu’ici imposé le silence, parce que je savais, d’un proche du tyran, qu’il avait dressé des listes de proscription. Je pensais que je n’avais pas à faire obstacle au cours de la justice. Mais j’ai assisté hier soir à la sortie du club des Jacobins, et mes yeux se sont dessillés, et j’ai vu clair dans les menées de cet homme. Il est temps de dénoncer d’un faux patriote les forfaitures. Cet homme, qui, au Comité du Salut Public, avait la charge du peuple dans les assemblées primaires et du peuple aux armées, à l’instant des plus grands dangers, a abandonné sa charge. Au moment où les armées en difficulté réclamaient les soins les plus pressants, où les contre-révolutionnaires relevaient le front dans les assemblées, cet homme a abandonné ses charges au Comité du Salut Public, pour le calomnier aux Jacobins.

Robespierre.– Vous vous trahissez. Vous avouez que j’étais absent : je ne pouvais donc initier la Terreur actuelle.

Tallien.– Vous confondez d’époque.

Robespierre.– Il s’agissait de la même.

Tallien.– Reconnaissez la pratique de l’intervenant : par ses amalgames, il cherche à troubler la Convention.

Robespierre.– On laisse certains m’attaquer, qu’on me laisse me défendre. (il veut aller à la tribune) Tallien bondit, sort un poignard et lui barre le passage.

 

Tallien.– Et moi je dis que l’ambition ne s’appropriera plus la parole. (brandissant son poignard) Mieux vaut tuer à temps un dictateur, que lutter trop tard contre une dictature… (montant à la tribune)…Représentants, maîtrisant mes craintes, j’oserai porter la si nécessaire accusation. J’accuse le nouveau Protecteur Puritain de vouloir ériger dans la République un système d’exception, qui déroge au droit commun : au-dessus de la loi, il veut ériger une autre loi : celle de sa vertu. Méfiez-vous de la vertu des dictateurs : de leur vertu effilée comme un couperet, ils veulent trancher le cou du pauvre monde pécheur.

Robespierre.– Le représentant me charge et me caricature pour épouvanter la Représentation Nationale. Représentants, au nom de la loi, je requiers contre mon accusateur.

Tallien.– La Convention en a assez de tes réquisitoires : c’est elle qui veut requérir contre toi à son tour.. .. Se dire vertueux, c’est s’affirmer supérieur à tous, c’est être despotique d’âme. Se considérer comme parfait, et considérer les autres comme imparfaits, c’est trahir une ambition démesurée. Et moi je dis que la vertu de ce puritain est trop terrible pour être innocente.

Robespierre.- (aux députés du centre) C’est à vous, hommes purs et intègres que je m’adresse. C’est à votre probité que je fais appel, non à la fourberie des intrigants.

Tallien.– Je demande que la Convention rappelle à l’ordre le député qui vient de parler. Appeler fourbes des députés, sans qu’aucun méfait ne leur ait été imputé, ni aucune preuve apportée est une insulte dont je réclame réparation.

Robespierre.– Je vous fais témoins, Conventionnels : par des procédés dilatoires, je suis empêché de me défendre.

Tallien.– Quand perdras-tu, Robespierre, ta vicieuse habitude de couper la parole sans cesse, comme le bourreau des têtes.

Robespierre.– Si vous êtes justes, législateurs, vous me laisserez assurer ma défense, comme le prévoit le code que vous avez vous-mêmes institué. 

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 Tallien.– Tu as eu la parole plus souvent qu’à ton tour. On n’a entendu que toi. Ceux que tu as fait taire prétendent parler à leur tour. Je demande à la Convention, recouvrant l’empire sur elle qu’elle avait, de prendre conscience que la force de cet homme n’est forte que de sa faiblesse. Sa peur présente n’est-elle pas la preuve même que l’accusation de dictature est fondée ? Je demande à la Convention, s’armant de courage, d’oser prendre enfin le décret d’accusation nécessaire.

Barras.- (se levant, à sa place) Tu ne seras pas seul, Tallien.

Le Président.– Je soumets la motion d’un décret d’arrestation au vote de l’Assemblée.

 Les députés hésitent.

Barras.- (descendant les gradins) Vous préférez trembler quand certain barbier chirurgien approchera son rasoir affûté de votre gorge ?

Robespierre.– Représentants, je proteste

Barras.– Que la Convention sanctionne le voleur : il vole la parole qui est à un autre. Vous croyez que pour vos peccadilles, péchés véniels, péchés en parole, pensée, intention, il vous accordera l’absolution ? Vous ne le connaissez pas : Dieu veut la mort du pécheur.

Robespierre.– Président assassin d’assassins, une dernière fois, je demande la parole.

Le Président.– Et moi, une deuxième fois, je soumets le décret d’accusation au vote.

Barras.– Représentants, ne tremblez plus maintenant pour n’avoir pas à trembler davantage plus tard.(Il lève la main) Votez par Saint Paul. La majorité lève la main.

Robespierre.– La République des conjurés triomphe.

Le Président.– Conséquence logique du décret d’accusation : votez un décret d’arrestation. Qui a voté l’un doit voter l’autre.

Barras.– Représentants, un ultime effort. La gencive est rouge, gonflée, la chique est douloureuse, la pince tient fermement la dent entre ses mâchoires. Un dernier mal affreux, et la dent est extraite. Serrez bien les poings. Arrachez la dent. Votez.

Il lève la main. La majorité lève la main.

Le Président.– Robespierre est décrété d’arrestation.

Billaud-Varenne.– Cerbère est tricéphale : si on ne veut pas que la bête survive, on ne peut lui couper une tête, sans couper aussi les deux autres. Votez la mise en accusation et l’arrestation de Couthon et de Saint-Just. (Il lève la main , la majorité lève la main) Capitaine arrêtez les inculpés.

Robespierre.– Je récuse l’accusation de dictature. Je n’ai jamais recherché le pouvoir. Qui l’ont recherché ? Ceux qui l’exercent.

Tallien.– Robespierre affirme qu’il n’a jamais recherché le pouvoir. Pourquoi conteste-t-il celui de la Convention ? Ne peut-il pas mieux se trahir, qu’en ne se soumettant pas au votre majoritaire ?

Le Président.– Par ordre de la Convention, les députés en état d’arrestation, sont sommés de descendre à la barre.

 Robespierre descend.

Couthon.– Je ne m’avilirai pas à faire partie de votre ignoble assemblée.

Saint-Just.– Par honneur je me bannis de votre honteuse république.

Ils rejoignent Robespierre.

Le Président.– Ne laissons pas la corde tressée, de peur qu’elle ne résiste trop. Détordons les trois brins : (écrivant un ordre d’arrestation) un 1er peloton conduira l’accusé Robespierre à la prison du Luxembourg, (un autre) un 2ième l’accusé Saint-Just à la prison des Ecossais, (un autre) un 3ième l’accusé Couthon à la prison de la Force. Opération faite, capitaine, venez nous rendre compte.

Sous les ordres du capitaine, les soldats emmènent les prévenus.

1er député du centre.– Je ne respirerai que quand ils seront sous triple verrou, derrière porte de fer, barreaux, grilles, murs avec un geôlier à chaque porte.

Entre un garde de la Commune, escorté d’une escouade, porteur d’une adresse à la Convention.

Le garde.- (en entrant) Adresse de la Commune de Paris à la Convention Nationale : (lisant) « Proclamant que lorsque l’Assemblée expédie, exécute ou fait exécuter des ordres arbitraires, l’insurrection est pour le peuple le plus sacré des devoirs, la Commune de Paris annule les décrets d’arrestation des députés du peuple Robespierre, Saint-Just et Couthon, ordonne aux concierges des prisons de Paris de n’admettre dans leur prison aucun des trois députés sus-nommés, et appelle les sections de Paris de s’insurger avec elle contre la Convention despotique. Signé : Fleuriot-Lescot, Maire de Paris, Payen, Agent National auprès de la Mairie de Paris. »

Le garde sort avec son escouade.

1er député du centre.– Juste retour des choses. Qui transgresse la justice, voit son injustice transgressée à son tour.

2ième député du centre.– Il nous est fait ce que nous avons fait aux Girondins. L’histoire se venge.

Barras.- (sautant dans l’hémicycle) Parce que vous avez le dessous, vous battez votre coulpe ? L’histoire se venge : qu’est-ce que c’est que cette sottise ? Législateurs, avez-vous si peu de caractère ? Les faits anciens ont sur vous tant de force, que vous avez peur d’en créer de nouveaux? .. ..Représentants, reprenez le haut caractère qui est le vôtre. Dès le moment où le peuple vous a mandatés pour exercer le pouvoir, que devient le peuple ? Un justiciable. Dès le moment où vous avez été élus, législateurs, qu’êtes-vous ? La loi. Ceux qui sont contre vous ? Sont contre la loi. Qu’est-ce que la volonté ? Une raison pratique. Mettez votre raison pratique en pratique. La Commune en appelle au peuple : appelez-en au peuple à votre tour.

Tallien.– Barras, courage de nos peurs, notre force d’âme, notre esprit de décision, commande, nous t’obéissons. Qui rédige et distribue avec moi l’appel de la Convention au Peuple ?

Il lève la main, sort, et à sa suite des députés. Entre le capitaine.

Le capitaine.—Je viens rendre compte de l’opération d’incarcération, qui m’avait été confiée. J’ai le regret de dire qu’elle s’est soldée par un échec. Obéissant à la consigne de la Commune, les trois concierges ont refusé d’emprisonner les trois prévenus dans leur prison. Là-dessus, sont survenus trois détachements de la Commune, qui, au nom du peuple en insurrection, ont sommé les trois accusés de s’insurger avec lui. Les accusés Robespierre, Saint-Just, Couthon, rebelles, sont, avec la Commune rebelle, à l’Hôtel de Ville.

1er député du centre.– Tu as beau dire, Barras, le sort est contre nous.

2ième député du centre.– Il faut nous rendre à l’évidence : nous avons le dessous.

Barras.- (descendant dans l’hémicycle) Que brais-tu, âne ? Le dessous ? Que sont à présent Robespierre, Saint-Just, Couthon ? Rebelles. Quel châtiment châtie la rébellion ? La peine capitale, sans autre forme de procès. Peut abattre les rebelles, en toute légalité, n’importe quel canon de fusil qui les aura à son bout. Certains s’inquiétaient d’un procès : cette rébellion bénie les soulage de leurs damnées inquiétudes. (sortant ses deux pistolets de sa ceinture) Sus à l’Hôtel de Ville, citoyens. Que ceux qui se sentent l’envie d’en découdre, s’arment au passage dans la salle d’armes, et me suivent. Que le reliquat reste siéger jusqu’à mon retour.

Il sort, suivi de députés.

Acte 5.

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Gravilliers. Du peuple. Infortuné Joseph, Liberté chérie. Entre un messager de la Commune.

Le messager de la Commune.– Adresse de la Commune de Paris aux sections de Paris : (lisant) « Peuple de Paris, la Convention Nationale a arrêté arbitrairement les députés du peuple Robespierre, Saint-Just, Couthon. La Commune de Paris te conjure de la rallier à l’Hôtel de Ville, pour abattre une Convention despotique, et sauver la République. » (il sort)

Entre un messager de la Convention.

Le messager de la Convention.– Adresse de la Convention Nationale aux sections de Paris. (lisant) « Républicains, la Commune de Paris s’est déclarée en insurrection. L’Assemblée Nationale conjure les sections de Paris de la rallier à la Convention, pour abattre une Commune insurrectionnelle et sauver la République. » (il sort)

1er homme du peuple.– La Révolution n’est plus qu’une révolution de palais. Le sérail s’entredéchire.

2ième homme du peuple.– Il restait à notre tête peu de révolutionnaires. Ils se jugeaient encore de trop.

Le Président.– Quand le père et la mère ont des mots, se font des scènes, se portent des coups, les enfants commettent-ils l’imprudence, se mêlant de leur querelle, de prendre parti pour l’un ou pour l’autre? Ils savent trop que c’est eux qui trinqueraient. Sagement, ils se mettent à l’écart et attendent que ça se passe.

1er homme du peuple.– Tu as raison. Qu’ils vident leurs querelles entre eux.

2ième homme du peuple.– Il y en a assez. Qu’ils règlent entre eux leurs comptes.

Le Président.– Renvoyons-les dos à dos. Envoyons deux des nôtres à la Convention, deux à l’Hôtel de Ville.

1er homme du peuple.– Et donnons ordre aux uns et aux autres de ne pas faire de zèle.

Il lève la main, tous lèvent la main, sauf Infortuné Joseph et Liberté chérie, abattus.

Le Président.– Je mets l’Assemblée en congé jusqu’à nouvel ordre.

Tous sortent.

 

L’Hôtel de Ville. Une salle au premier. Robespierre, Couthon, Saint-Just, Fleuriot-Lescot, Payen. Saint-Just, Couthon et Payen sont à la fenêtre, soulevant un rideau de velours.

Saint-Just.– L’esplanade est bien dégarnie. Il y a bien dessus et de côté quelques rares cheveux. La République est bien chauve. Elle a pris de l’âge.

Couthon.- (à Fleuriot-Lescot) C’est ça ton insurrection ? Quelques malheureux sectionnaires observent la façade, placent leurs fusils en faisceau, s’assemblent et conversent… … Si tu ne nous avais pas libérés de force, nous serions en prison, à préparer notre défense.

Payen.– Tu es injuste, Couthon. Que voit le peuple de l’Hôtel de Ville ? Un visage de pierre aveugle, dont il ne sait que penser. (à Robespierre) Si tu t’identifies, toi, qui ne te laissas jamais corrompre, le peuple ira à toi. Tu es le seul dont il ne s’est jamais défié. Je t’en conjure, ne désespère pas sa foi. .. .. Si tu ne te fais pas reconnaître, je le ferai pour toi. (Il ouvre la fenêtre, crie) Citoyens, Robespierre est ici même.

Robespierre avec vivacité, tire Payen de la fenêtre, et la referme.

Robespierre.– Le peuple est une personne éminente. Je t’interdis de le racoler… …. Il nous faut apprendre l’humilité, camarades. Mon rôle est passé. .. .. J’espérais. J’espérais tant. Mais, sur les chantiers, démolition et construction ne se font pas par les mêmes entreprises. Il faut se faire une raison.

On entend au loin le bruit d’une troupe qui débouche sur la place.

Payen.- (à la fenêtre) Barras, pistolets au poing, suivi de députés et de peuple, traverse la place.

Couthon.– J’ai peu de forces, mais ce n’est pas moi qui m’en déferai.

Couthon, poussant des roues sa chaise roulante, sort, laissant derrière lui la porte très légèrement entrouverte. On entend Couthon perdrer le contrôle de sa chaise roulante, dévaler les marches jusqu’en bas, où elle s’abîme. Bruit d’une courte lutte, puis silence. On entend la troupe monter l’escalier avec le moindre bruit possible, s’approcher, puis s’arrêter sur le palier devant la porte entrouverte.

Voix de Barras.– La 1ère porte. La 2ième. La 3ième. Le fond. (On entend des pas qui s’éloignent) Assurez vos avants, couvrez vos arrières. A mon signal tout le monde se précipite à l’intérieur. Tirez sans sommation sur tout ce qui bouge… … Prêts ? En avant.

D’une brusque poussée ouvrant la double porte, Barras entre, suivi de la troupe, pointant sur tous leurs armes.

Barras.– Faites les morts ou vous l’êtes. (voyant que personne ne songe à se défendre, à un gendarme, en tournant le dos) Tire-lui dans la mâchoire, pour qu’il ne puisse plus parler.

Le gendarme va à Robespierre. Robespierre tourne la tête vers Barras, le gendarme lui tire dans la mâchoire. Robespierre crie, porte sa main à sa mâchoire, qu’il soutient, s’abat à quatre pattes, crache salive, sang, dents. Saint-Just va à lui, l’aide à s’étendre, Robespierre gémit. Couthon est poussé dans la salle, il a une longue estafilade de sabre au bras.

Barras.– Par ordre de la Convention, je vous donne avis du décret de la Représentation Nationale. (lisant) « L’insurrection étant un crime contre la Nation, la Convention Nationale, s’érigeant en Haute Cour de Justice, condamne les insurgés Robespierre, Saint-Just, Couthon, à la peine capitale. » Avez-vous une observation à faire. (aux soldats, montrant du menton Robespierre) Deux fusils, deux manteaux, une civière. (Deux soldats la font, y portent Robespierre) En escorte serrée, canon sur eux, prêts à tirer. S’ils sont libérés ou s’ils s’évadent, vous les tuez. A la Convention. (Il fait signe à deux soldats de pousser Couthon)

Il sort.

Le 1er soldat.- (poussant la petit voiture en rond vers la gauche, de plus en plus vite) Mais où vas-tu ? Sais-tu où tu vas ? Je t’assure, la gauche, ce n’est pas la bonne direction. Je t’en conjure, tu fais fausse route. Pourquoi ne veux-tu pas m’entendre ? Ne t’obstine pas, tu cours à ta perte.

Barras était entré et l’observait.

Barras.- (au soldat) Prends ceci pour un présage pour ton avenir. Quand tu seras à ton tour dans une petite voiture, tes petits enfants s’amuseront comme de petits fous. Ils te lanceront de l’un à l’autre comme une balle au pied, comme tu fais avec lui.

Ils sortent.

 

La Convention. Les députés inquiets accueillent Barras.

Barras.– Réjouissez-vous, camarades, la si douce liberté de pécher vous est rendue.

Vifs applaudissements : vive Barras, Barras, tu nous sauves.

1er député .– Mais encore ?

Barras.– Le problème a trouvé sa solution : à la dangereuse éloquence, il a été tordu un cou définitif. Une balle intempestive a atteint le tribun en pleine mâchoire : la bouche d’or ne pousse plus que des grognements de gorille.

2ième député.– Tu nous dois d’être ton propre mémorialiste, Barras.

Barras.– Je n’en ai cru ni mes yeux ni mes oreilles, camarades. Durant le trajet, contre Robespierre étendu et souffrant, se sont tendus cent poings, ont vociféré cent bouches : à bas le Terroriste, à bas le Guillotineur. L’invraisemblable conspiration a atteint son but : Robespierre est accusé de tous les maux.

Applaudissements.

Barras.– Des prémisses du raisonnement, camarades, il va vous falloir maintenant tirer la conclusion. Vous avez fait de Robespierre la guillotine en personne : sauf à innocenter Robespierre et vous condamner vous, Robespierre guillotiné, bon gré, mal gré, vous voilà condamnés à ranger la guillotine dans le magasin des accessoires, que vous le vouliez ou non.

Billaud-Varenne.– Je mets en garde la Convention contre une telle précipitation. Pendant qu’aux frontières, le peuple, avec bravoure, par exploits et actions d’éclat, chasse l’ennemi hors des frontières, pour les suspects, vous décrèteriez l’amnistie ? C’est une chose que vous ne pouvez voter.

Barras.– Suspects, suspects, tes suspects sont suspects de quoi, Billaud ? D’être bien nés, d’avoir des mains blanches, de belles manières, une belle politesse, un bon goût,une belle culture ? Camarades, et si vous laissiez enfin les choses et les êtres reprendre leur place naturelle ? Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de laisser la tête de la Nation reprendre la tête ?

Billaud-Varenne.– Je supplie la Convention de prendre claire conscience de la motion et de ses conséquences. Que suggère Barras ? Rien moins que passer d’une République à une autre. Si, à sa tête, il n’y a plus le peuple, mais l’élite, notre Nation ne sera plus une République démocratique, mais une République oligarchique.

Barras.– Hypocrites, qu’est-ce que c’est que votre Convention, sinon une oligarchie élective ? Et votre Comité du salut Public ? Sinon une oligarchie élective d’une oligarchie élective ? Vous vous fiez si peu dans le peuple, et si fort en vous, que vous mettez vous-mêmes le peuple hors course, et que vous vous attribuez à vous-mêmes tous les pouvoirs. Je dis, que lorsqu’une classe dit avec force, que l’élite n’existe pas dans sa République, l’élite y existe plus que partout ailleurs : c’est elle-même qui avec force l’affirme… …. Représentants, prenez conscience de votre qualité, libérez vos frères malchanceux. Ordonnez que la peine de mort soit abolie, que l’Accusateur Public dissolve le Tribunal révolutionnaire, se démette lui-même de ses fonctions, que soient amnistiés les prisonniers politiques, et, enfin, symbole, que la place de la Révolution soit rebaptisée place de la Concorde. Levez la main, camarades, et le cauchemar est fini.

Il lève la main, l’Assemblée lève la main, sauf Billaud-Varenne et Collot d’Herbois.

Barras.– Tout est bien qui finit bien, représentants… … Avant la chute du rideau, je convie l’Assemblée d’assister au dernier acte de l’affreuse tragédie. (à la cantonnade) Que la dernière charrette des derniers condamnés soit avancée. Ils sortent.

 

 

La Convention. La salle de garde. Robespierre étendu sur une table tient sa mâchoire ensanglantée dans sa main.

Saint-Just.- (les mains menottées, à Robespierre) De doux agneau inoffensif, flétri de l’horrible renommée de loup sanguinaire, massacreur féroce, égorgeur maniaque, n’est-ce pas de l’injustice la plus révoltante ? Stigmatisé de la réputation inverse de celle que tu méritais, de toutes les railleries, n’est-ce pas la plus cruelle ? (Robespierre râle, de sa manche, Saint-Just lui essuie ses larmes) Je te fais une prédiction, ami : des traces laissées derrière nous, un patriote découvrira un jour la tragique erreur judiciaire, et pourvoira à la révision de ton procès. Il y aura alors autant d’honneur et de gloire, qu’il y a eu de honte et d’infamie. (Robespierre gémit, et de sa main libre, serre le bras de Saint-Just) Entre un lieutenant et deux gardes.

Le lieutenant.- (à Robespierre) Le médecin va te panser, citoyen. Les gardes emmènent Robespierre.

Saint-Just.- (allant à la porte, souriant) On y va ? Eh bien ?

Le lieutenant.- Est-il indécent que quelqu’un qui est interroge quelqu’un qui ne va plus être ?

Saint-Just.- M’offrir d’être utile, à deux pas de n’être plus, vous m’honorez, lieutenant.

Le lieutenant.- De quelle réserve intérieure, puisez-vous ce beau courage ?

Saint-Just.- Rien de bien sorcier, lieutenant. D’un constat. (il s’adosse au mur) Etes-vous en puissance de femme et d’enfants ?

Le lieutenant.- J’ai une femme et 4 enfants.

Saint-Just.- De parents ?

Le lieutenant.- Aussi.

Saint-Just.- Comment jugez-vous l’éducation que vos parents vous ont donnée ?

Le lieutenant.- Connaissant les mœurs qui faisaient loi à l’époque, je pense qu’ils s’en sont assez bien tirés.

Saint-Just.- Assez bien ?

Le lieutenant.- Il y a des choses à redire. Ils auraient pu nous écouter davantage. Ils auraient pu être plus attentionnés.

Saint-Just.- Reconnaissez-vous qu’enfant, vous avez mangé de leur vie sans doute autant que vos enfants mangent de la vôtre ?

Le lieutenant.- Sans doute.

Saint-Just.- Que, grandis, vos enfants diront, selon toute vraisemblance, de votre femme et de vous, que, compte tenu des mœurs qui faisaient loi à l’époque, vous vous en êtes assez bien tirés, qu’il y avait des choses à redire, que vous auriez pu les écouter davantage, que vous auriez pu être plus attentionnés ?

Le lieutenant.- C’est ce qu’ils diront vraisemblablement.

Saint-Just.- Entre les animaux et nous, pensez-vous qu’il y ait une telle différence ? Chère maman, cher fils, cher papa, petite maman, fillette, fiston, mon grand, ma petite, papa chéri, maman adorée, nous avons beau décorer cela des plus jolis rubans roses et bleus, est-ce que comme les animaux,nous ne passons pas notre vie à perpétuer l’espèce ? Nous épuiser, comme les jolies mésanges bleues, à construire le nid, pondre, couver, donner la becquée des jours et des jours, puis, la nichée s’envolant, mourir dans un coin, ignorés : il y a un sens biologique à cela, mais un sens humain ? S’évertuer sa vie durant à reproduire des reproducteurs, est-ce une belle vie, et rare et intelligente ? A voir la future mère de mes enfants, je n’entrevois que trop le futur qui m’attend. Si c’est pour ne pas vivre en homme, à quoi bon ? Voyez-vous, cette fonction biologique, la barbe. J’ai vécu le seul bel âge de la vie : celui de l’insouciante jeunesse. Sautons allègrement le reste, qui est pure corvée. Voilà où en est ma réflexion.

Le lieutenant.- Il n’est guère gracieux de nous laisser avec de pareilles idées.

Saint-Just.- Dites-vous qu’avec ce qui m’attend, le mieux que je puisse faire, c’est de le prendre avec philosophie. Entre un soldat.

Le soldat.- Le citoyen Robespierre est pansé, lieutenant.

Saint-Just.- (allant vers la porte, au lieutenant) C’est vous qui devez me conduire, ou moi vous ? Sortent Saint-Just et le lieutenant.

 

 

Place de la Révolution. Muscadins, du peuple, morne, Infortuné Joseph, Liberté chérie, Eléonore Duplay. On entend au loin les grincements des roues de la charrette qui s’approche, s’arrête. Tous tournent leurs regards vers elle.

1er muscadin.- La jolie musique moderne.

2ième muscadin.- Saluant la dernière charrette portant le dernier fumier. Bruit de pas pesants sur les marches de bois.

1er muscadin.- Couthon, tu étais diminué à un bout, tu vas l’être à l’autre.

2ième muscadin.- Tu n’étais plus qu’un demi, tu vas n’être plus qu’un quart.

3ième muscadin.- Couthon. Ton cou. Bruit du couperet. Pas plus légers sur les marches en bois.

1er muscadin.- Tu as beau porter haut ta tête, Saint-Just, on va te l’abattre.

2ième muscadin.- Saint-Just. A force d’avoir trop de tête, tu as fini par n’en avoir plus du tout. Bruit du couperet. Pas de trois personnes. Tous se haussent du cou pour voir.

1er muscadin.- Robesse de pierre. A tout seigneur tout honneur.

2ième muscadin.- Saignez le saigneur. Guillotinez le guillotineur.

 

Du peuple, certains tournent la tête. Les muscadins regardent de tous leurs yeux. Bruit du couperet.

2ième muscadin.- Le trancheur de gorge a sa gorge tranchée.

1er muscadin.- Sanson, tourne sa tête vers ici. .. .. Tête, quel effet ça te fait d’être sans corps ?

2ième muscadin.- (épouvanté, montrant de son bras) Horreur, ses yeux bougent.

1er muscadin.- (horrifié) Sanson, tue-le, il vit.

2ième muscadin.- Où veux-tu qu’il le tue ? Il n’est plus qu’une tête. On entend jeter tête et corps dans la charrette, la charrette s’éloigner.

3ième et 4ième muscadins.-(s’embrassant et chantant) Révolue, la Révolution. (se tournant vers le peuple, pointant leurs cannes)

1er muscadin.- Domestiques, à l’office.

2ième muscadin.- Dans les faubourgs, le peuple.

3ième muscadin.- Dans les coulisses, les machinistes.

4ième muscadin.- Visages abîmés, gros doigts, peaux calleuses, laides figures, vieille usure, figures affreuses d’une vie de travail, vous offensez la vue. Disparaissez. Dans vos banlieues. Le peuple ne bougeant pas, le 1er muscadin s’en approche, levant sa canne.

1er muscadin.- Il faudrait voir à voir que la fleur de l’esprit et du goût ne puisse pas être aussi cruelle que la populace. De leurs cannes, ils frappent le peuple sauvagement. Le peuple, Infortuné Joseph, Liberté chérie s’enfuient.

2ième muscadin.- Les lieux vidés, qui les occupe ? Jeunes, frais, yeux brillants, dents blanches, beaux du goût de leur mère, riches de la richesse de leur père, leur jeune jeunesse pour seul haut fait, leur jeune joliesse pour seule prouesse ? Talons rouges aux pieds, les poupées insolentes. Les muscadins se font des gràces et s’éparpillent, occupant places et rues. Entre Duplay.

Duplay.- Eléonore, ma fille. A peine le supplice de notre hôte appris, ta mère s’est portée le même coup horrible, avec la même horrible sauvagerie, et a achevé sa vie dans la même horrible mare de sang. Eléonore se jette dans les bras de son père.

 

 

Section des Gravilliers. Infortuné Joseph. Liberté chérie.

Le chœur.- Quand il vivait, il allégeait nos maux, – Il avait toute notre estime ; – Les commissaires, pour perdre ce héros, – L’accusent de leurs propres crimes. – Ah, pauvre peuple, adieu le siècle d’or, – N’attends plus que peine et misère. – Il est passé, dès le 10 thermidor, – Jour qu’on immola Robespierre.

Infortuné Joseph.- (portant deux verres et une bouteille sombre) Ce liquide violet, râpeux comme du brou de noix, visqueux comme du goudron, qui dépose de la boue comme de l’encre, ils appellent ça du vin.

Liberté chérie.- (humant) Remarque. Ils ont un peu attrapé l’odeur.

Infortuné Joseph.- (trinquant) La belle époque que nous avons vécue.

Liberté chérie.- La belle époque.(Ils font la grimace.)

Infortuné Joseph.- On pique une tête et on plonge dans nos bas fonds ? Ils sortent.


 

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