2. Marat
Acte 1.
Ministère de l’Intérieur. Bureau du dépouillement des votes. Le décompte des bulletins de vote se termine. Du peuple, Liberté chérie, Infortuné Joseph, Marat.
Le Président.- (décompte terminé) Jean-Paul Marat est élu Député de Paris. Tous vont à Marat.
Liberté chérie.- Vive l’Ami du Peuple.
Tous.- Vive l’Ami du Peuple.
Marat.- (les repoussant) Non, non, mes amis, non pas vive l’Ami du peuple, mais vive le peuple, dont l’Ami est l’ami…(les honorant) Peuple, toujours muet, enfin, tu parleras sans qu’on te fasse taire. Brillant d’aucune célébrité, né d’aucune naissance illustre, un visage et un nom qui ne disent rien à personne, ta parole et ta pensée seront désormais entendues. Ton être est désormais égal à tout autre, et ta parole vaudra celle de tout autre… .. Vive votre Première République, amis.
Tous.- Vive notre Première République.
Marat.- Honorez-vous en moi, mes représentés, escortez de votre cortège votre nouveau représentant jusqu’à la Nouvelle Convention Nationale. Tous, faisant cortège autour de Marat, sortent.
La Convention Nationale, avant séance. Députés épars. Entrent Fabre d’Eglantine et Danton, qui vont à l’écart.
Fabre.- Ministre, tout de même.
Danton.- S’user à servir jusqu’à la corde, pour finir par être jeté comme un chiffon ? Je ne suis pas fou… … Pied à terre, Fabre, je suis servi : la Révolution est finie. Le tableau est parfait, il n’y faut plus rien ajouter, reste à le vernir, l’encadrer, le suspendre : tel est mon programme de législature.
Fabre d’Eglantine rit. Les députés, peu à peu prennent leurs places. Les Girondins occupent à présent la droite de l’hémicycle ; le centre reste toujours le centre ; au centre gauche, prend place Fabre d’Eglantine ; à gauche, Robespierre, Couthon dans sa petite voiture en bois, Saint-Just ; sur la montagne, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois. Au banc des ministres Roland, Danton. Entre Marat, accompagné de peuple, qui reste à l’entrée. Marat prend place entre Fabre d’Eglantine et Robespierre.
Le Président.- (tous étant debout) Amis, de ce jour et de cette année, où la France entière pour la première fois dans une Assemblée est représentée, débute une nouvelle ère : déclarons ce jour et cet an, premier jour de l’An I de la République française. Saluons nos nouveaux élus du peuple : (chacun s’avançant et se présentant à l’Assemblée) Danton, Marat, Couthon, Saint-Just, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois. Bienvenue à eux dans notre hémicycle… … Sans plus perdre de temps passons à l’ordre du jour. (Il s’assied, tous s’assiéent)
Danton.- Avant l’ouverture de cette séance, qu’il me soit permis de résigner mes fonctions de ministre de la Justice, qui m’avaient été délégués jusqu’à l’ouverture de la présente Convention.
Brissot.- Ta place est au ministère, Danton.
Danton.- Ma place est parmi les représentants du peuple. Elu du peuple, comme vous, est pour moi, des places, la plus haute. Surveiller les ministres, comme vous, est pour moi, des tâches la plus haute. Je demande au Président de déclarer la première séance de la nouvelle Convention Nationale ouverte. Il quitte le banc des ministres, et se place au centre gauche, entre Fabre d’Eglantine et Marat. Il regarde imperturbable Fabre d’Eglantine, qui ne peut réfréner un fou-rire ; Danton met sa main sur sa cuisse pour le ramener à la raison.
Le Président.- Au premier point, figure le rapport sur les nouveaux principes. La parole est au rapporteur, Robespierre.
Robespierre.- (montant à la tribune) Par délégation, citoyens, la commission m’a chargé de vous lire l’adresse suivante : (lisant) « Citoyens-représentants, déclarons qu’il n’est qu’un souverain que la République puisse avouer : le peuple. En conséquence, réduisons la puissance des magistrats le plus que nous pouvons. La 1ère règle est que la durée du pouvoir des magistrats doit être courte, et qu’aucun magistrat ne peut cumuler plusieurs magistratures. La 2ième règle est que le pouvoir doit être divisé le plus que l’on peut : il vaut mieux multiplier les fonctionnaires que confier à un seul un pouvoir multiplié. La 3ième règle est d’éloigner le trésor public des magistrats, de le confier à des fonctionnaires dénués de toute autorité, nommés par tirage au sort et pour une durée limitée. Gardons-nous de remettre à ceux qui gouvernent des sommes extraordinaires sous quelque prétexte que ce soit, surtout sous le prétexte de former l’opinion : c’est à l’opinion publique de juger les hommes qui gouvernent, et non à ceux-ci de maîtriser ou de créer l’opinion publique. Fuyons la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner. Laissons aux individus et aux familles le pouvoir de régler eux-mêmes leurs affaires, en ce qui ne tient pas à l’administration générale de la République. En un mot, rendons à la liberté individuelle ce qui n’appartient pas naturellement à la puissance publique. »
Le Président.- Qui est pour une telle déclaration de principes ? (unanimité des mains) La déclaration de principes est votée. (Robespierre retourne à sa place).. ..Le 2ième point à l’ordre du jour est le rapport de la commission de la féodalité. La parole est à son rapporteur.
Le rapporteur.- (montant à la tribune, lisant) « Citoyens-représentants, certaine nuit du 4 août, a été abolie la féodalité dans son principe, mais non dans la pratique. Nous proposons que la Convention Nationale achève de l’abattre. Qu’elle tienne à honneur de décréter que soient supprimées, à partir de ce jour, toutes les redevances ci-devant seigneuriales en argent, graines, volailles, denrées, fruits de la terre, servies sous la dénomination de cens, censives, sur-cens, capcasals, rentes seigneuriales emphytéotiques, champarts, tasques, arrages, agriers, complants, soïtes, dîmes féodales, et généralement tous droits seigneuriaux conservés, ou déclarés rachetables. Les ci-devant seigneurs, dépositaires de titres constitutifs, sont tenus de les déposer dans la semaine au greffe de la municipalité de leur lieu, où les titres seront brûlés le jour même en présence du Conseil Général de la Commune. Ceux qui seront convaincus d’avoir caché, soustrait, recelé des titres constitutifs, seront condamnés à 5 ans de prison. »
Le président.- (levant la main) Déclarons que la dite proposition acquiert de ce jour force de loi. (vote unanime) La proposition acquiert force de loi. (Le rapporteur retourne à sa place) Le 3ième point à l’ordre du jour est le rapport de la Commission sur l’instruction publique. La parole est à son rapporteur.
Le rapporteur.- (lisant) « La commission propose, citoyens, que vous décrétiez comme principes d’éducation, que, depuis l’âge de 5 ans jusqu’à 12 pour les garçons, 11 pour les filles, tous les enfants sans distinction ni exception, seront élevés aux dépens de la République, et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction. Cette portion de la vie est décisive pour la formation de l’être physique et moral de l’homme. Jusqu’à 5 ans, on ne peut que laisser l’enfant aux soins de sa mère, mais, cependant, même à cet âge, la loi peut exercer sur son destin une heureuse influence, donner à la mère secours et conseils, l’intéresser à allaiter elle-même, à porter soin, attention à son enfant. Une des tâches principales de la République est de rendre aux parents la naissance et la conservation de leurs enfants non plus comme une charge pénible, mais comme une source de bonheur et un objet d’espérance. »
Le Président.- Qui est pour une telle déclaration de principes ? (Vote unanime) La déclaration de principes est adoptée… ..Le 4ième point à l’ordre du jour est le rapport sur l’application de l’article 3 du titre 1er du nouveau code pénal. Le rapporteur est le docteur Guillotin. Le docteur Guillotin monte à la tribune, posant son rapport devant lui, et un modèle réduit en bois de la guillotine, sur le coin de la tribune, à la vue de tous.
Guillotin.- » Citoyens-représentants, cet article 3 du titre 1er du nouveau code pénal est si beau, nesça, (respirant avec bruit en ouvrant grand les narines, l’une après l’autre) ff nn, que je ne peux me contenir, m’y attardant un instant, de pousser des cris d’admiration. Sur notre Mère des Arts, des Armes et des Lois, les lettres ont un tel pouvoir, nesça, ff nn, qu’elles font la loi à la loi même. Je lis cet incomparable article 3 : » Tout condamné à mort… …Aura la tête tranchée. » Comptez-moi voir les pieds de cet article-là sur les doigts. »
1er Député.- (hilare, à l’Assemblée, prêt à compter les pieds sur les doigts) Je compte voir les pieds sur les doigts. De nombreux députés sont hilares.
Guillotin.- (comptant les pieds sur les doigts) « Tout condamné à mort : six pieds, id est hexamètre, -césure-, Aura la tête tranchée : six pieds, id est hexamètre : deux hexamètres, id est notre vers héroïque : quel alexandrin, je vous prie, dans quelle tragédie classique, est plus à sa place que dans la tragédie de cet article 3 ? Mm ? Remarquez, nesça, ff nn, la si belle césure médiane : tout condamné à mort, césure, si bien placée, évoquant la césure du cou : aura la tête tranchée : aura, on respire un dernier souffle, haura, puis de deux t, on vous la coupe : tête tranchée. N’est-ce pas de la plus grande délicatesse d’expression ? » Vous comprenez, à présent pourquoi je n’ai pu ni me refuser, ni vous refuser ce délicat hors d’oeuvre à nos agapes républicaines.
1er député.- (hilare, applaudissant) Hors d’oeuvre délectable. Des députés hilares applaudissent.
Guillotin.- (s’inclinant) Venons-en au rôti, pour ainsi dire….(lisant) …Pour que la décapitation actuelle à l’épée sur le billot soit conforme à l’esprit de l’article 3, il faut, nesça, ff nn, que 3 conditions soient remplies : d’abord, il faut que le condamné veuille bien : un, se mettre à genoux, deux, présenter la nuque sous le bon angle, trois garder la pose, bref, qu’il y mette du sien, ce qui n’est pas nécessairement acquis ; ensuite, il faut que l’exécuteur vise bien et frappe fort, ce qui est rarement donné, étant donné l’intempérance conjoncturelle de ce corps de métier ; enfin, que l’épée, qui, à chaque décapitation, heurte avec force un corps dur, crâne, vertèbre, billot, et donc nécessairement s’ébrèche, soit, à chaque décapitation, affilée, à moins que ne soit prévu un nombre d’épées affilées égal au nombre de candidats. Tel était l’état des choses dans l’ancien droit… … Dans un souci de progrès, cherchant ce qui se faisait dans cette discipline dans le Monde, nous avons trouvé en Angleterre, nation inventive entre toutes, la machine suivante : deux hauts poteaux, barrés en haut par une traverse, sont creusés le long de leur face interne d’une rainure, où coulisse le fer d’une hache convexe : le corps du candidat est couché à plat ventre sur une planche, que l’on bascule en bas entre les deux poteaux : sur le cou convenablement présenté, le fer de la hache est lâché de tout son haut, au moyen d’un déclique… … Nous inspirant de cet exemple, nous avons créé un prototype, nesça, ff nn, que nous avons expérimenté à l’hôpital Bicêtre, sur un mort frais sans famille. »
1er député.- (hilare) Sur un mort frais sans famille, nesça, ff nn.
Guillotin.- (lisant) « Puis à l’abattoir, sur des moutons vivants. A la suite de ces essais, nous avons apporté les perfectionnements suivants : avons ajouté, en bas, entre les deux poteaux, une planche creusée en demi-lune, (il montre la pièce correspondante sur le modèle réduit) pour y caler le cou du sujet, afin qu’il soit bien dans le plan de visée du tir ; avons remplacé la hache convexe, par un tranchoir oblique, taillé en biseau comme une scie, (il montre la pièce correspondante) : le tranchoir, en tombant, scie avec célérité et sûreté le cou en un coup. L’appareil amélioré a été inauguré, in situ, place de la Révolution, sur un vrai cou de vrai condamné. A notre vif contentement, nesça, ff nn, il a donné pleine satisfaction. La tête saute en un clin d’oeil. Le couteau tombe comme la foudre, la tête vole, le sujet n’est plus. Le supplice est si doux, qu’on ne sent pas qu’on passe : on jurerait ne sentir sur le cou, nesça, ff nn, qu’une légère fraîcheur. » (Faisant marcher le modèle réduit) Clic, couic. Clic, couic.
1er député.- (hilare) Clic, couic. Splendide.
2ième député.- Cette magnifique invention à décoller les cous répandra la renommée de la France jusqu’aux antipodes, je vous en fais prédiction, docteur Guillotin.
1er député.- J’engage vivement le docteur Guillotin à déposer le brevet avant que cette noble invention française ne soit copiée par nos vils concurrents américains.
2ième député.- Je demande à l’inventeur s’il a eu à honneur d’expérimenter son invention sur lui-même.
1er député.- Je m’inquiète pour le budget de l’Etat. Je m’enquiers auprès de l’inventeur, s’il a l’intention de toucher un droit per capita decapita.
2ième député.- Le triomphe pour le docteur Guillotin, nesça, ff nn, ce serait qu’il tombe un jour lui-même sous le coup de l’article 3, et que sa propre machine couronne de lauriers son propre cou.
Le Président.- (martelant, sévèrement) C’est une désagréable habitude française de plaisanter sur les supplices. On reconnaît dans la Nation, une infirmité d’esprit dont le siège est l’âme. .. .. Poursuivez, docteur.
Guillotin.- (lisant) Le prototype mis au point, nous avons demandé un devis au sieur Guédon, fournisseur officiel des potences nationales. (prenant le devis en main) Item, charpente très soignée en bois de chêne de 1ière qualité, composée de 2 montants hauts, creusés sur le long de leur face interne, de deux rainures garnies en cuivre pour s’opposer au gonflement du bois et donner de la célérité au mouton, etc, etc,.. .. je coupe court
1er Député.- (hilare) C’est ça, coupez court, clic couic.
Guillotin.- (lisant) D’une planche creusée en lunette en bois de chêne de 1ère qualité, etc, .. .. d’une main courante, etc,.. ..le tout agrémenté d’un escalier de 12 marches, en bois de chêne, etc, .. .. le tout : 2 300 livres ; item, 3 tranchoirs.. .. : 300 livres ; item, un mouton en fer forgé.. .. : 300 livres. Total : 5 660 livres. Trouvant ce devis exorbitant, la Commission a recouru à la procédure de l’appel d’offres. Sous la condition que son nom ne serait pas publié, nesça ff nn, pour le même travail, les mêmes fournitures, la même qualité, un charpentier allemand, Nation économe entre toutes, a présenté un devis de 960 livres, soit 6 fois moins. Ce qui emporterait l’agrément de la Commission, c’est que l’Allemand offre en prime : la corbeille pour les têtes, le panier pour les corps, en jonc tressé de Sologne de qualité supérieure, trois tabliers en cuir de boeuf lissé battu pour le bourreau et ses aides, ainsi qu’un lot d’éponges naturelles, de balais-brosses en chiendent du Portugal, de seaux en fer étamé pour le lessivage des bois de justice. L’offre de l’Allemand étant la mieux disante, nesça-là, la Commission a conclu ses travaux en le proposant à la Convention Nationale. »
2er député.- (applaudissant) Le travail est tout à fait complet… … Lui.
1er député.- Votre tâche a été parfaitement exécutée, clic couic.
Le Président.- Qui approuve le travail de la Commission ? (approbation unanime des députés hilares) Le travail de la Commission est approuvé. Le temps pour les Conventionnels de rendosser la gravité nécessaire à leurs débats, la séance est suspendue.
Le choeur.-En hommage au docteur Guillotin Je lui dédie ce petit quatrain : La guillotine est un bijou – Qui sera bientôt à la mode – J’en veux faire en acajou – Que je mettrai sur ma commode. Rires et applaudissements. Les députés s’égaillent.
Chez Marat. Appartement à l’étage, la salle qui donne sur la porte d’entrée, et au fond sur un bureau qui fait aussi salle de soins. Simonne qui avait mis deux couverts, entendant Marat, sert. Marat entre, donne à Simonne la dernière feuille de l’Ami du peuple, mange debout. Simonne, sans ouvrir le journal, lui montrant du menton le titre.
Simonne.- Votre titre d’Ami du Peuple est un titre usurpé, Marat : vous n’avez rien du peuple.
Marat.- Vous vous trompez, j’ai tout du peuple.
Simonne.- Rien. Et le peuple n’a rien de vous.
Marat.- Le peuple et moi avons tout l’un de l’autre. Je suis du peuple en tant qu’on ne m’a pas reconnu. Un inconnu, injustement méconnu, se fait l’avocat d’un autre inconnu, méconnu aussi injustement que lui : l’avocat, en défendant son client, se défend lui-même.. .. .. Vous ne pouvez pas savoir. Malade, sans le sou, vivant au jour le jour, excédé de travail, rendu de fatigue, exposé à tous les dangers, je fais enrager ces puissants Hommes d’Etat. Je m’amuse comme un petit fou.
Simonne.- Vous avez beau vous forcer dans ce rôle. Votre culture fait de vous, malgré vous, dans les cieux de la pensée un tel aigle, vous planez à de telles hautes altitudes.
Marat.- A quoi sert la culture, Simonne ? A faire la roue ? A faire des fiches ? A la classer comme des livres dans une bibliothèque, n’y plus toucher et laisser s’empoussiérer ? Peut-on mieux honorer la culture, qu’en la pliant à servir ?… ..Il y a de temps à autre, dans l’histoire des temps, une fenêtre où le peuple orphelin montre le bout de son nez quelques secondes : on n’a pas le droit de laisser passer ce court instant-là, sans lui prêter assistance.
Simonne.- (en larmes) Je pleure toutes les larmes de mon corps, vous restez de marbre ; une grognasse verse trois pleurs et vous fondez. Marat se jette à ses pieds, et lui tient les mains.
Marat.- Simonne. Ne savez-vous pas ce que je vous dois ? Sans vous, je vivrais dans l’anarchie la plus complète. Chacune de mes parties s’en irait errer de son côté. Le coeur se perdrait dans Dieu sait quel Royaume du Tendre à la Scudéry, l’esprit échafauderait Dieu sait quelle Utopie à la Thomas More, le reste se dévoierait dans Dieu sait quelles Infortunes de la Vertu à la Sade, et tout ce petit monde se chamaillerait à qui mieux mieux. Je serais dans la plus totale des guerres civiles. Vous êtes la clé qui tient mon tout. Grâce à vous, je suis un. .. .. Vous êtes mon coeur, Simonne. Si vous vous interrompez de battre pour moi, ne savez-vous pas que mon coeur s’interrompt aussi ? De ses bras, Simonne le serre contre elle.
Acte 2.
La Convention Nationale, en séance.
Marat.- Vos Hommes d’Etat font silence sur ce qui se passe sur le front : vous demandez-vous pourquoi ? Le général Dumouriez, qui soufflait si fort dans les trompettes, tapait avec tant de vigueur sur les tambours, on ne l’entend plus, où est-il, que fait-il?.. .. Je viens d’apprendre, par mes humbles informateurs, que le duc de Brunswick poursuit son avance, qu’il a pris Longwy, qu’il assiège Verdun, qu’il est à 200 kilomètres de la capitale. Représentants, Paris est à sa portée, et les Hommes d’Etat se taisent Entre Danton.
Danton.- Je rectifie, Marat, Verdun n’est pas encore en son pouvoir : la garnison a juré de tuer le premier qui parlerait de livrer la ville. Rien n’est perdu, tout peut être sauvé. Sonnons le tocsin, citoyens.Déclarons la République en danger. (On entend sonner le tocsin, entre Chaumette) Que les volontaires abandonnent leurs maisons, aillent sur le Champ-de-Mars pour recevoir l’ordre de se porter au front. Pour vaincre, citoyens il faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée.
Chaumette.- Par ordre de la Commune de Paris, que soient portées aux ateliers militaires de la Ville, les grilles de fer des églises, pour qu’on en fabrique des piques. Que les cercueils en plomb soient déterrés et portés à l’Arsenal, pour qu’ils soient fondus, et qu’on en fasse des balles. Que soient réquisitionnés serruriers, charrons, cordonniers, taillandiers, afin qu’il soit pourvu à l’habillement et à l’équipement des soldats.
Danton.- Traversons Paris, représentants, recrutons des volontaires. Sus à Brunswick.
Tous.- Sus à Brunswick. Ils sortent tous de tous côtés.
Le choeur. -(par bouffées, chant venant de tous côtés) Entendez-vous dans nos campagnes – Mugir ces féroces soldats – Ils viennent jusque dans nos bras – Egorger nos fils, nos compagnes. – Aux Armes, citoyens, – Formez vos bataillons – Marchons, marchons, – Qu’un sang impur – Abreuve nos sillons.
Valmy. Le général Dumouriez, son aide de camp, deux estafettes, officiers, soldats.
Dumouriez.- (regardant l’ennemi, puis à la 1ière estafette) Ecris. « Aux citoyens des départements des Ardennes et de la Marne. Citoyens, vous tous qui le pouvez, venez vous joindre à nous. Que ceux qui ont des chevaux de selle ou de trait, des fusils de guerre ou de chasse, viennent augmenter de leur nombre nos escadrons. Que ceux qui n’ont pas d’armes à feu, s’arment de haches, de serpes, de fourches, et viennent augmenter le nombre de nos bataillons. Jurons de ne poser les armes, que lorsque tous les peuples qui nous environnent auront conquis la liberté. Valmy, 20 septembre. Dumouriez, général de l’Armée du Rhin. » A copier et afficher dans les villages de ces deux départements, à la porte de l’église. Va. (Sort la 1ière estafette. A la deuxième estafette) Ecris. « Aux citoyens des districts de Sedan, Mézières, Grandpré, Vouziers, Sainte-Menehould. Citoyens, je vous invite à profiter de l’âpreté de vos montagnes et de l’épaisseur de vos forêts, pour m’aider à empêcher l’ennemi de passer. Que ceux qui ont des fusils se portent en avant de leur paroisse jusqu’à la lisière du bois. Que les autres, munis de scies, cognées, haches, coupent les arbres dans leurs forêts, et fassent des barrages de troncs et de branchages pour faire obstacle aux chevaux et aux canons ennemis. Par ce moyen prudent et courageux, vous nous aiderez à conserver votre liberté. Valmy, 20 septembre. Dumouriez, général de l’Armée du Rhin. » A copier et afficher dans les villages des 5 districts à la porte de l’église. (sort la 2ième estafette) Des paysans volontaires arrivent, armés de fourches, serpes, haches.On voit Kellermann fraterniser avec eux, les embrasser, les serrer dans ses bras.
Dumouriez.- (appelant) Kellermann. Kellermann quitte les volontaires, rejoint Dumouriez, qui l’entraîne de côté.
Dumouriez.- Kellermann, petit saligaud, tu mériterais qu’on te tire les oreilles. Tu aimerais que ton chien, après avoir flairé on ne sait quoi sur le trottoir, ou sous la queue des chiennes, te lèche le visage, mange dans ton assiette, couche dans ton lit ? (montrant les volontaires) Pourquoi te mêles-tu aux torchons, serviette ? .. ..(Entrent des volontaires, Dumouriez leur serre la main, pendant qu’ils passent) Que je vous aime de venir. Que vous me flattez de nous rejoindre. Jamais général n’eut une telle armée. Alexandre n’a pas été mieux secondé. Charmé. Ravi. Honoré. Très heureux. Toute ma gratitude. Toute ma reconnaissance.
L’aide de camp.- Mon général, les Prussiens se rangent en ordre de bataille.
Dumouriez.- (après avoir jeté un coup d’oeil sur la manoeuvre) Faites sonner le tocsin. (Le tocsin sonne au loin, à Kellermann) Kellermann, je vais au-devant de l’armée du Nord, afin de la presser d’arriver. A toi de jouer. Je sais : on a beau multiplier des zéros par 10, 100, 1 000, par n’importe quel chiffre, le produit de ces zéros fera toujours zéro. Fais avec ce que tu as, ce que tu pourras. Je croise les doigts. Dumouriez sort avec ses soldats. Kellermann s’avance vers les volontaires, tournés vers les Prussiens.
Kellermann.- (aux volontaires) Frères, vous les regardez, pleins d’appréhension. (montrant l’ennemi) Ce sont leurs uniformes éclatants qui vous en imposent ? Qui porte uniforme, frères ? Valets, huissiers, portiers, chauffeurs, généraux, préfets, académiciens. Que sont académiciens, préfets, généraux, chauffeurs, portiers, huissiers, valets ? Gens aux ordres et à la botte, dressés à marcher au pas et filer doux, s’aligner et saluer, beaux automates pour belles escortes de hauts dignitaires. Vous, frères, en quelle tenue êtes-vous ? De travail. Comme gens au travail, qu’êtes-vous ? Toute initiative, toute invention, tout talent, toutes connaissances…. …Ce sont leurs armes étincelantes qui vous en imposent ? Vous, qu’avez-vous en main ? Vos outils de travail, fourches, haches, serpes, faits à votre main, que les siècles ont fait parfaits. Qui, dans ces champs, est plus à sa place et mieux outillés que vous?.. .. Cette terre, qu’ils ont envahie, est-elle, comme la leur, à roi, duc, comte, archevêque, évêque, abbé ? Vous êtes votre propre abbé, évêque, archevêque, comte, duc, roi. Elle est à vous, vous êtes à elle. Qui défend le mieux sa patrie, sinon des citoyens libres, égaux, frères?.. .. (mettant son chapeau au bout de son sabre, le brandissant en parcourant les lignes) Frères, avec les siècles, songez, envers vous et les vôtres, combien de dettes accumulées. Pensez aux répressions sauvages de rois impitoyables, aux dédains et aux mépris d’une noblesse hautaine, d’un haut clergé arrogant. Le moment est venu d’aller vous faire rembourser. La fureur des vôtres a été contenue depuis tant de siècles : l’instant est venu de la libérer. La rage vous est enfin permise, donnez-lui libre cours. Vive la Nation.
Tous.-(formidable) Vive la Nation. Kellermann, et tous derrière lui, courent à l’ennemi. Plus loin, une butte. Paraissent Dumouriez, son aide de camp, deux estafettes, l’état-major de l’Armée du Nord, soldats.
Dumouriez.- (observant le champ de bataille) Nous arrivons à temps. .. .. Messieurs, mettez l’armée en ordre de bataille. (Sortent les officiers de l’Etat-Major)
1er soldat.- Mon général, les Prussiens font demi-tour.
Dumouriez.- (montrant du bras) Nos imbéciles de bouseux n’y voient que du feu, ils suivent les Prussiens comme des moutons. Dans quel affreux guet-apens le vieux renard n’attire-t-il pas nos benêts.
1er soldat.- Mon général, l’infanterie prussienne jette fusils, sacs, cartouchières.
2ième soldat.- Mon général, les uhlans fuient ventre à terre.
3ième soldat.- Mon général, Brunswick et son Etat-Major tournent casaque.
4ième soldat.- Mon général, les Prussiens sonnent la retraite.
Dumouriez.- (montrant le poing aux Prussiens) Germains cousins, où est votre crânerie légendaire ? Teutons teutonnant, voyez ce que vous voyez : c’est du bétail domestique, ce sont animaux de boucherie. Ces cambrousards, ces agrestes, de leurs fourches n’ont jamais percé que des bottes de foin .. ..(furieux, tapant du pied) Demi-tour, Capons Teutons, Teutons poltrons. Ces cochons sont juste bons à saigner. Ce sont des boudins, bons à faire du boudin… ..(à son aide de camp) Mes yeux n’en croient pas leurs yeux, duc : la 1ère armée d’Europe fuit devant une ruée de rustres… … (A la première estafette, écrivant sur un papier sur son genou) A cheval. Rattrape le lieutenant-général Kellermann, dis-lui d’arrêter la poursuite. Dis-lui que c’est un ordre formel. (Il lui donne le billet, l’estafette sort).. ..(à la deuxième estafette, écrivant sur un papier de même) Arbore un drapeau blanc, rattrape Brunswick, dis-lui que je demande à entamer des négociations.(Il lui donne le billet ; comme l’estafette cherche des yeux) Ta chemise blanche, morbleu. (L’estafette arrache sa chemise et sort ; à son aide de camp) Duc, trouvez l’Etat-Major, dites-lui que j’ordonne que l’armée du Nord établisse son campement sur le route de Paris.
L’aide de camp.- Oui, mon général. (Il sort)
Dumouriez.- (à sa suite) Nous, à Paris. Ils sortent.
Convention Nationale. Députés du centre, députés girondins et Danton accueillant Dumouriez.
Brissot.- Gloire à toi, Dumouriez. Tu as dit que tu ferais et tu as fait.
Roland.- Quand nous atermoyions, indécis, ne sachant que faire devant l’invasion, toi, déterminé, tu es allé, as mis de l’ordre dans nos armées et du désordre dans les armées d’en face. Hommage à toi.
Dumouriez.- Hommage ni à moi, ni mes officiers, ni à mes soldats, mais à vous, citoyens législateurs. Vous êtes la loi, nous ne sommes que vos exécuteurs.
Brissot.- Ta modestie te couronne d’une gloire plus fière encore. Nous savons ce que le pays te doit. C’est toi que nous devons honorer en premier.
Dumouriez.- Si vous voulez m’honorer, Conventionnels, honorez-moi de cet honneur : laissez-moi vous honorer davantage. Laissez-moi convertir cette victoire en triomphe. Donnez-moi des soldats de ligne, des armes, des subsistances.
Roland.- Tu as vaincu avec rien, juge avec quelque chose, comme tu triompheras. Tu as gagné armes et soldats par ta victoire.
Brissot.- Des êtres comme toi, hommes de foi et d’action, sont l’avenir de la République : (il lève la main pour entraîner la Convention) Munitions, subsistances, soldats de ligne, crédits, la Convention t’accordera ce que tu demandes. (Les députés qui entourent Dumouriez lèvent la main)
Danton.- (entraînant Dumouriez) Général victorieux, laisse-toi célébrer par Paris : goûte les plaisirs du triomphe. Un peu plus loin, s’étant écartés, en tête à tête étroit..
Danton.-(plantant son doigt sur le ventre de Dumouriez) Explique-moi, Dumouriez. Tu remportes une victoire éclatante, et tu demandes des soldats et des munitions. Tu as de la pratique qu’on voit, mais tu as une foi que tu ne dis pas.
Dumouriez.- (plantant son doigt sur le ventre de Danton) Danton, explique-moi. Tu fréquentes un prince du sang, tu fréquentes Brissot, tu fréquentes Marat, tu fréquentes du peuple, tu milites pour tout le monde, mais tu es d’un parti que tu ne dis pas.
Danton.- (idem) Pour flagorner la Convention comme tu fais, comme il faut comme tu la dédaignes.
Dumouriez.-(idem) Pour flatter le peuple comme tu fais, comme il faut que tu le méprises.
Danton.-(souriant)Je ne vois guère à quoi peut servir le peuple d’autre chose, qu’à être utile.
Dumouriez.-(souriant) Je ne vois pas à quoi peut servir cette grosse fille de la Convention d’autre qu’à la mettre sur le trottoir.
Danton.-(lui saisissant les bras avec ses mains) Je t’ouvre mon coeur, camarade. Pour mon parti, je m’affiche vieux jeu : j’ai un faible pour la monarchie. Cette vieillerie est chère à mon coeur.
Dumouriez.-(lui saisissant les bras avec ses mains) A qui m’ouvre son coeur, j’ouvre le mien. Pour ma religion, je suis plutôt désuet. J’ai le même affreux faible pour la même vieille antiquité.
Danton.- (prenant de sa main gauche le bras droit de Dumouriez, et allant) Quand la gauche s’allie avec la droite, y a-t-il une chose qu’elles ne puissent faire ? Ils sortent.
Salon Roland Roland allant au-devant de Manon Roland.
Roland.- Manon, j’ai eu la visite d’un serrurier. Il m’a révélé qu’il avait scellé pour le roi une armoire de fer dans un mur des Tuileries. Cette armoire de fer, dit-il, renferme tous les papiers secrets du roi.
Manon Roland.- Dieu nous punit. Nous sommes perdus. Qui le sait ?
Roland.- Personne que lui et moi. Il me l’a juré sur sa tête.
Manon Roland.- Dieu nous bénit. Nous sommes sauvés. .. ..Va, cours, seul. Soustrais nos lettres et suppliques au roi. Brûle-les.
Roland.- Si j’y vais seul, je serai soupçonné d’avoir soustrait des pièces. Ca ne fera pas un pli.
Manon Roland.- Qui serait assez malveillant pour soupçonner le patriote Roland d’une pareille forfaiture ? Roland est un homme honnête, simple, sans défiance ni arrière-pensée. Il n’agit pas en politicien cynique et calculateur, mais en citoyen naïf et sincère. S’il est coupable, il n’est coupable que d’une faute d’étourderie. Roland rit, baise Manon Roland sur le front, et sort d’un pas pressé.
Acte 3.
La Convention Nationale, en séance. Un huissier s’avance.
L’huissier.- Plaise à l’Assemblée d’entendre la pétition d’une délégation : elle entend rappeler à l’Assemblée que l’Assemblée avait promis au peuple qu’elle jugerait le roi.
Roland.- (levant la main) Soyez Républicains, représentants. Dites au peuple qu’il doit laisser la justice poursuivre sereinement son cours.
Marat.-(vivement) Le peuple avait pensé qu’enfin étaient rompus les fils des conspirations : il voit qu’il n’en est rien. Jour après jour, le procès de l’assassin des Tuileries est reporté sans que l’on sache pourquoi… … Des hommes armés, Monsieur le Ministre de l’Intérieur, circulent librement dans les rues, dans les assemblées de sections, répandent des écrits royalistes. Des brochures, des almanachs, des images saintes propagent dans le peuple la légende du roi martyr, décrivent comme dans un nouvel évangile, sa passion, son chemin de croix, son calvaire au Prieuré du Temple. Pendant que sans état d’âme on envoie le peuple confiant se tuer au front, plein de félonie, on tente de sauver le roi traître à l’arrière.
Roland.- Citoyens représentants, le moment où nous avons le plus besoin d’union, est le moment où nous sommes le plus divisés. Point de liberté sans ordre, point de guerre sans discipline. Point d’ordre, point de discipline sans confiance dans les institutions. Je demande, pour le salut de la patrie, que le peuple et la Convention s’unissent derrière le gouvernement.
Marat.- Point de liberté sans ordre, dit le Ministre de l’Intérieur, point d’ordre sans subordination. Sous prétexte de guerre, accorderons-nous aux Hommes d’Etat une confiance aveugle ? Affirmer que les Hommes d’Etat et les administrateurs publics sont les fidèles gardiens des lois, c’est affirmer que les hommes privés renoncent à leurs préjugés et à leurs passions, qu’ils renoncent à l’amour du pouvoir, des honneurs, des richesses, à l’amour des voluptés, des vanités mondaines. Loin de leur accorder une confiance aveugle, il faut au contraire, citoyens, les surveiller sans cesse, éplucher leur conduite, éclairer leurs opérations, dévoiler leurs desseins, les soumettre à la censure publique. Que sait-on des sommes fantastiques laissées entre leurs mains, de toutes les arrestations et libérations, dont ils trafiquent à leur gré ? Je reviens à la charge, et au nom du peuple trahi, je vous demande de ne pas vous déjuger, d’ouvrir le procès du traître, et, pour que cette ouverture soit effective, d’en fixer la date. (Il lève la main, les députés de gauche lèvent la main, puis ceux du centre, enfin, avec réticence, les députés girondins ; Marat regarde le Président, attend) J’attends.
Le Président.- Compte tenu de l’urgence de certains débats, je propose la date du 11 décembre.
Marat.- (levant la main) Le 11 décembre. (fort) Votez. Tous lèvent la main.
Le Président.- Le 11 décembre 1792 s’ouvrira le procès du roi. La séance est suspendue.
Marat sourit aux Girondins, qui le regardent les sourcils froncés.
La Tour du Temple. La chambre du Roi. Le Roi lit la Bible. Une petit autel est improvisé dans un renfoncement. Entre la Reine.
La Reine.- (debout, à la porte).. .. Du temps de ma comédie de cour forcenée, combien de fois, épouvantée par le vide affreux de mon âme, vous apercevant dans votre chapelle, priant, ne vous ai-je pas envié pour votre foi d’enfant ? .. .. Cette religieuse jalousie peut se calmer enfin : le ciel, venant à mon secours, par l’intermédiaire de mon saint confesseur, m’a convertie à lui, et m’a donné la paix. (lui tendant les mains) Remontant la nef de l’église, femme de mon mari, avec votre permission, je viens m’agenouiller à vos côtés.
Louis XVI.- (se levant, allant à elle, lui prenant les mains) Heureux ce jour, ma Reine, qui nous fait aller ensemble vers l’Unique Bien.
La Reine.- Je veux que vous sachiez que, malgré rumeurs et apparences, Louis, jamais je ne vous ai manqué.
Louis XVI.- Je le savais.(La Reine le regarde, étonnée) Je ne veux pas vous désobliger, mais lorsqu’à 16 ans vous êtes arrivée de Vienne, vous étiez mince comme un roseau. Durant ces 20 années de cour française, vous vous êtes étoffée. Je vous aime bien ainsi, mais vous, vous ne vous aimez guère : vous vous torturez à loisir à serrer votre taille, et ce que vous ne pouvez serrer, vous le dissimulez sous d’amples vêtements. Jamais, vous ne vous seriez risquée à déceler à qui vous aimiez ce que vous travailliez tant à celer à tout un chacun. …Tout cela est le passé. Nous voilà réunis pour toujours.(Se levant, prenant la main de la Reine et l’entraînant vers l’autel) Qu’on nous coupe la langue, qu’on nous arrache la peau de la tête, qu’on nous tranche les membres, louons et chantons Dieu. (Ils s’agenouillent) Béni sois-tu, Seigneur, que ton nom soit glorifié à jamais.
Tous deux se prosternent devant le petit autel.
La Convention Nationale, entière réunie Un fauteuil est préparé pour le Roi, à côté, une table est réservée à son avocat.
Le Président.- Conformément au vote de l’Assemblée, ce jour, 11 décembre, je déclare ouvert le procès du Roi.
Roland.- Le Comité de Sûreté Générale informe la Convention qu’à la nouvelle du procès, des personnes effrayées quittent Paris, et que ce mouvement d’émigration peut semer la panique.
Marat.- Nouvelles prises, Monsieur le Ministre, ce ne sont pas des personnes qui quittent Paris, mais des capitaux, et, à la suite des capitaux, des capitalistes. Où est la patrie des riches ? Là où l’argent est en sécurité, ne perd pas de sa valeur, et rapporte davantage, là est la patrie du riche. L’état de leur pays, ils n’en ont rien à faire. Les pauvres, au contraire, qui n’ont ni tirelire, ni bas de laine, qui du vaste territoire de la France, ne possèdent pas un pouce, eux sont tous bien là, je rassure Monsieur le Ministre de l’Intérieur.
Le Président.- Huissier, faites entrer l’accusé. L’Assemblée se lève. Le Roi entre et prend place.
Le Président.- Lecture est donnée de l’acte d’accusation. « Louis, comme il appert par vos actes et par les écrits trouvés dans l’armoire de fer des Tuileries, le peuple français vous accuse d’avoir corrompu les hommes de la Révolution au moyen de la liste civile à vous allouée par la Nation ; de vous être parjuré en jurant fidélité à la Constitution, puis la trahissant ; déserteur et transfuge, d’avoir tenté de passer à l’ennemi ; d’avoir entretenu une correspondance traîtresse avec l’envahisseur ; lorsque le peuple est venu au palais demander votre abdication, de n’avoir donné ordre à vos Suisses de cesser le tir, que lorsqu’il vous est apparu que vos Suisses avaient le dessous. » La parole est au rapporteur de la peine.
Robespierre.- Citoyens représentants, vous posez la question de la peine. Pour les crimes perpétrés par Louis, trois peines ont été débattues par la commission : le bannissement, la détention, la peine capitale. Dans le cas du roi, ceux qui défendent le bannissement, sentent bien que le roi ne peut sans danger être expulsé : on devine assez qu’il deviendrait le point de ralliement actif des émigrés de Coblence, des rois et empereur ennemis ; on sait assez aussi qu’il existe, en France, une classe peu éclairée et superstitieuse, portée d’elle-même aux dévotions de toute sorte, qui, contre elle-même, prendrait le parti du roi, pour qu’on ne commette pas une semblable imprudence… … Pour la détention, en prison au milieu de nous, Louis serait un foyer perpétuel de division et de discorde, le centre de tous les complots, une arme dangereuse entre les mains des factieux… …. Quant à la peine capitale, elle est aussi inutile que barbare. Elle existe cependant, à cause de vous, dans notre code, et jusqu’à ce que la raison et l’humanité l’en aient effacée, elle figure comme sanction de la trahison et de l’assassinat… …M’enlisant dans ces sables mouvants, je trouve cependant un sol ferme : la justice. Un homme du peuple, qui sur le front, déserte et trahit, s’il est repris, est passé par les armes sur-le-champ ; même sort est réservé aux homicides et aux assassins. Un roi, coupable des mêmes crimes, ne peut être passible d’une peine moindre. Vous ne pouvez dire qu’il sera fait des exceptions dans le domaine de la loi pour des raisons politiques. Au regard du droit, pour sa trahison et ses assassinats, Louis encourt, selon la commission, la peine capitale.
Brissot.- (descendant vivement au milieu de l’hémicycle) Et le peuple ? (aux députés de gauche) Et le peuple, amis du peuple ? Quand on a tout fait, dans une Révolution pour y faire entrer le peuple comme partie nécessaire, peut-on le congédier comme vous le faites ? Le doit-on, après ses longs et importants services ? Si la Convention nationale condamnait le roi à la mort, tous les ennemis de la Révolution l’accuseraient d’avoir cédé à une atroce soif de sang. Les périls de cette réputation infâme disparaîtraient si le peuple était juge en dernier ressort. Je demande que le jugement du roi soit soumis à la ratification du peuple réuni dans ses assemblées primaires.
Robespierre.- D’où vient, représentants, que ceux-là mêmes pour qui le peuple était le dernier souci, font appel à lui, comme s’il était devenu le premier ? Je ne vois dans la pieuse proposition de Brissot qu’une cynique machination politique. Tout le monde sait, que rares sont les travailleurs, absorbés par le souci de leur gagne-pain quotidien, qui assistent encore aux assemblées des sections. Par nécessité, ils laissent les tribunes et les bancs, à ceux qui n’ont pas nécessité de travailler pour vivre, aux gens aisés. Vous savez assez aussi, comme les gens aisés, nés pour obéir à un roi et commander au peuple, sont les alliés naturels de la monarchie. Pendant donc, qu’ouvriers et paysans vaqueraient à leur gagne-pain si nécessaire, les gens aisés, maîtres des assemblées, acquitteraient le roi, et ils l’acquitteraient d’autant plus aisément, qu’à mesure que les jours s’écouleront, l’impression du parjure, de la trahison et des assassinats par lui perpétrés, s’atténuera. Si vous faites appel au peuple dans ses assemblées primaires comme vous le propose le parti girondin, cet appel s’étalant sur un large temps, les chances que le roi soit acquitté par les gens aisés seront des certitudes. (levant la main) Je demande, citoyens-représentants, que vous rejetiez l’appel au peuple. Majorité de mains.
Le Président.- L’appel au peuple est rejeté. La parole est à la défense.
De Sèze.-(lisant en partie) Législateurs, je vous parlerai avec la franchise d’un homme libre. Je cherche parmi vous des juges, je n’y vois que des accusateurs. Vous voulez vous prononcer sur le sort de Louis, et vous vous êtes déjà prononcés. Louis sera donc le seul Français pour lequel il n’existe aucune loi. Il n’aura ni les prérogatives d’un roi, ni les droits d’un citoyen. Il ne jouira ni de l’ancienne condition, ni de la nouvelle. On l’accuse sur la foi de papiers trouvés dans l’armoire de fer des Tuileries. Le domicile de Louis a été violé par un homme seul, le Ministre de l’Intérieur. Il n’a pas été apposé sur cette armoire de scellés, la loi n’a pas pris ces papiers sous sa sauvegarde, il n’y a pas eu d’inventaire fait en présence de l’accusé. Bien des documents, qui auraient pu servir à sa défense, ont pu donc être soustraits. Bien des accusations, de ce fait, sont nulles et non avenues. Quant à la sanglante journée des Tuileries, lorsque le roi a vu l’accroissement de l’effervescence devant le palais, il était constitutionnel que le pouvoir exécutif, craignant une attaque, ait pris des mesures de défense. Les autorités constituées n’ont-elles pas elles-mêmes requis la garde nationale de ne pas laisser forcer le château ? Louis a été ensuite invité par l’Assemblée à se réfugier en son sein. Il s’y rend. On lui dit qu’il est la cause des malheurs qui ont lieu au même moment aux Tuileries. Vous parlez des intentions hostiles de la part de Louis. Mais où est la preuve de ces intentions ? Qu’a fait Louis pour être convaincu d’agression ? Celui-là est-il un agresseur, qui est forcé de lutter contre une multitude qui l’agresse ? Il ne s’est préoccupé que de sa défense et de sa sauvegarde, comme lui en donnait le droit et le devoir la Constitution. Vous lui reprochez le sang répandu : il gémit autant que vous sur la fatale catastrophe qui l’a fait se répandre : c’est son plus affreux désespoir, mais il sait bien qu’il n’en est pas l’auteur.. ..En conclusion de ma plaidoirie, citoyens-législateurs, innocent des crimes dont on l’accuse, je demande l’acquittement de ce Louis que vous accusez.
Le Président.- Louis, avez-vous quelque chose à ajouter ?
Louis XVI.- (se levant) Mon coeur est déchiré de trouver dans l’acte d’accusation l’imputation d’avoir voulu répandre le sang du peuple. Les preuves multiples que j’ai données dans tous les temps, de mon amour pour le peuple, me paraissent devoir éloigner de moi à jamais pareille imputation. (Il se rassied)
Saint-Just.- Je demande à répondre à cette déclaration.
Le Président.- La parole est à Saint-Just.
Saint-Just.- Je dénonce cette bonhomie menteuse. Lorsque l’Assemblée fit des réformes, qu’elle présenta les Droits de l’Homme à la sanction du roi, qu’en toute humanité, elle déclara, que tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, quelle défiance injuste, si ce n’est la soif du pouvoir absolu, lui fit-elle refuser sa sanction ? Celui qui appelle son peuple, son bon peuple, qui dit n’être heureux que du bonheur du peuple, et malheureux que de ses malheurs, celui-là refusait de lui reconnaître son droit le plus élémentaire. Je dénonce cette bonhomie hypocrite, qui fait de l’apparence de la bonté, un système de tyrannie. (Il se rasseoit) Un silence.
Le Président.- Quelqu’un veut-il intervenir au sujet de la peine?
Brissot.- Je vois dans la sentence de la mort les prémisses d’une instabilité politique et le signal d’une guerre, qui coûtera prodigieusement de sang et d’argent à la patrie.
Saint-Just.- Je relève de la déclaration de Brissot, qu’il ne déplore pas les dépenses prodigieuses de sang et d’argent, qu’à coûtées la guerre, qu’il avait pressé l’Assemblée de déclarer, alors qu’il n’y en avait pas nécessité.
Condorcet.- La peine contre les traîtres et les assassins, selon le code pénal, est la peine capitale. Mais cette peine est contre mes principes. Je voterai pour la peine la plus grave dans le code pénal, qui ne soit pas la mort.
Saint-Just.- Je demande au député Condorcet, s’il réclame la même indulgence pour tout traître et tout assassin civil.
Condorcet.- Je la réclame.
Saint-Just.- Je prie la Convention Nationale, de se souvenir de cette déclaration, lorsqu’il s’agira de juger traîtres et assassins de basse origine.
Danton.- (aux députés girondins) Je ne suis pas de cette foule d’Hommes d’Etat qui croient qu’on asseoit son pouvoir sur les tyrans. Je vote pour la mort.
Couthon.- La mort sans phrase.
Billaud-Varenne.- La mort. Un silence.
Le Président. – J’invite la Convention à procéder au vote de la peine par département. Nous commencerons par le département de l’Ain, et du département de l’Ain, au vote de ses représentants par ordre alphabétique. Représentants de l’Ain, veuillez procéder au vote. Il fait signe aux députés, qui s’alignent hors de la vue.
Les tribunes de l’Assemblée. Du peuple est penché par-dessus le parapet, vers l’hémicyle. Liberté chérie et Infortuné Joseph essaient de voir par-dessus les corps penchés. De guerre lasse, ils renoncent, et s’asseoient devant.
Liberté chérie.- La tête ici, et le corps plus loin, tu aimerais ?
Infortuné Joseph.- (haussant les épaules).. .. Etre, dans un bois, un mort abandonné, gris comme la terre glaise, inerte comme un chiffon, les mouches lui entrant par les narines, par la bouche, par les oreilles, par la ceinture, par le bas des pantalons, qui, bien que mort, respire et palpite bientôt des larves qui pullulent sous la peau ?.. .. Ou être le crâne déboîté des peintures édifiantes, gratté, poli, ciré dans la main gauche d’un moine en robe blanche et scapulaire noir, qui s’en inspire pour écrire, de la main droite, un beau Carême sur la mort ?.. ..Pourri, brûlé, croqué, noyé, haché, débité, dissous, écrasé, qu’est-ce que tu veux que ça me fiche ? A ce moment fatidique, ne sommes-nous pas rendus aux éléments? Crois-tu que les éléments demandent à quiconque leur avis ? Ils agissent à leur guise, avec toute l’indépendance qui est la leur… … (écoutant, montrant la fosse de l’hémicycle) Le verdict. (ils se précipitent par-dessus les dos)
La voix du Président.- Sur 749 députés, 414 ont voté la peine capitale, soit 50 %, soit la majorité absolue. Louis est condamné à la peine capitale. Liberté chérie et Infortuné Joseph se font face à face, joyeux : »la mort : la vie » et s’embrassent. Les autres personnes de la tribune sont, hébétées.
Le choeur.- O mon peuple, que vous ai-je fait ? J’aimais la vertu, la justice, Votre bonheur fut mon unique objet, Et vous me traînez au supplice.
Place de la Révolution. Un endroit de la place éloigné de l’échafaud. Gens divers, Marat, Liberté chérie, tous tendus, tournés vers l’échafaud. On entend le bruit de la charrette, qui s’approche. Entre Infortuné Joseph, traînant sa femme.
Infortuné Joseph.- (tenant par les poignets sa femme, qui se débat, la voix retenue) De gré ou de force, tu verras de tes yeux comment cet assassin, descendant d’assassins, est châtié pour les crimes de sa race… …(sa femme détourne sa tête de côté, refusant de voir, et quand il la tourne pour qu’elle soit de face, elle détourne la tête de l’autre côté, et fermant les yeux. La charrette s’arrête, on entend marcher sur l’escalier en bois. Certains se mettent sur la pointe des pieds et tendent le cou)
La femme.- Ah ! Tu me fais mal.
Infortuné Joseph.- Si tu ne veux pas voir l’image, tu entendras le son, mais tu assisteras à la scène… .. (Elle se débat, essayant de pencher l’oreille vers l’épaule, il lui tend les bras et lui serre les poignets. Il se met de côté et tourne la tête vers l’échafaud) Il monte sur l’échafaud. Ils lui coupent les cheveux sur la nuque.(Il lui tire les bras) Reste tranquille. (se hâtant) Il s’échappe de leurs mains, court au garde-fou.
Voix de Louis XVI, du lointain.- Peuple, je meurs innocent. Je pardonne aux auteurs de ma mort. Je prie Dieu que mon sang ne retombe pas sur la France.
Voix de l’officier.- Tambours. Force à la loi. (On entend le roulement de tambour) Exécuteurs, faites votre devoir.
Infortuné Joseph.- (sa femme se débattant, lui la tenant fort, à sa femme, les yeux vers l’échafaud) Ils sont à 6. 2 lui empoignent les bras, deux les jambes, deux les épaules, ils le couchent sur le ventre sur la planche à bascule. Ils basculent la planche. Ils entrent le cou dans la lunette. Ils ont de la peine, ils forcent.
La femme.- Ah. Tu me tords les poignets.
Infortuné Joseph.- (la secouant) Ces femmes, sujettes éternelles… …(les yeux vers l’échafaud) L’instant béni que le peuple attend depuis douze maudits siècles. (Quelques assistants détournent la tête, les autres regardent de tous leurs yeux, sa femme tournant la tête et le tirant en arrière.Tous sont immobiles, figés. On entend le bruit du couperet) (fort) Vive la Nation.
Une partie des assistants.- (jetant chapeaux en l’air, s’embrassant) Vive la Nation.
Infortuné Joseph.- (des deux mains poussant et lâchant sa femme, qui manque de tomber à la renverse, et s’enfuit) Esclave.
Marat.- Jour à jamais mémorable dans les fastes de la République Naissante. Adieu le prestige des grandeurs mondaines, le talisman des puissances célestes, le sacrement de la religion royale. Adieu toute révérence et toute vénération pour les autorités constituées, quand elles affectent de s’élever au-dessus du peuple. Ce jour, les têtes couronnées de la terre ont été dégradées en la personne de Louis XVI. Que ce jour donne à jamais matière à réflexion à tous les ambitieux qui se croient supérieurs au peuple. Vive la République.
Tous.- Vive la République. On entend la charrette s’éloigner.
Devant une tombe. Curé Jacques Roux, entouré d’officiers d’Etat-Civil, lisant le livre d’Etat-Civil.
Curé Jacques Roux.- Nous, officiers d’Etat-Civil, établissons l’acte de décès suivant : (lisant) Nom : Capet Louis. Profession : roi des Français. Age : 39 ans. Né à Versailles, domicilié à Paris, Tour du Temple. Le dit Capet a été exécuté sur le place de la Révolution, le 21 janvier, à 10 h 22 du matin, en vertu des décrets de la Convention Nationale des 15, 16, 19 janvier. Il a été décrété que son corps sera enterré parmi les corps de ses victimes des Tuileries, que dans le cercueil, sa tête sera posée entre ses jambes, qu’il ne sera pas mis de couvercle pour que la décomposition du corps soit hâtée, que seront couchés sur le corps des lits de chaux vive alternés avec des lits de terre, que la surface de la terre sera battue, enfin qu’il ne sera laissé sur la terre nul signe qui puisse faire reconnaître le lieu. Ce que nous avons fait. En foi de quoi, nous officiers d’Etat-Civil de la Commune de Paris, signons le présent acte de décès. » Les officiers d’Etat-Civil signent l’acte.
Acte 4.
Chez les Duplay.Piètre chambre meublée sur cour, au-dessus de l’atelier, avec cheminée et glace sur la cheminée.
Robespierre.- (s’ajustant devant la glace) De quoi s’agit-il? D’instaurer une chose qui, dans ce pays, n’a jamais existé : une République, dans cette République, d’instituer un être qui n’a jamais été : un Républicain. Décrétons qu’au moment où il n’a plus au-dessus de lui ni roi, ni noble, ni prêtre, l’homme est à lui-même son propre roi, son propre noble, son propre prêtre. En conséquence, établir les règles suivantes : à la stricte pureté de pensée et de langage, joindre la stricte pureté des moeurs ; que nourriture et boisson soient pris pour la seule subsistance ; se vêtir avec le plus d’élégance possible, sans coquetterie ni affèterie ; marcher corps droit et tête haute, sans fatuité ni suffisance. Etre pour soi de la plus grande exigeance possible, se tenir, à toute heure et en toutes circonstances, sous son propre contrôle incessant : telle est la loi pour l’exemple que je me vote ce jour. Il sort, se tenant comme il dit
La salle à manger, petit déjeuner mis. A table, Mme Duplay suspend son service.
Duplay.- (près de la porte) Dans ma hâte de l’héberger, je ne vous avais pas consultée.
Mme Duplay.- … Pour avoir un tel état d’âme si tard, il faut que je vous aie désobligé.
Duplay.- Vous êtes toujours aussi attentive et respectueuse.
Mme Duplay.- Mais quelque chose de moi vous a déplu.
Duplay.-(avec peine) .. .. Il m’a semblé que ces derniers temps, tout en vous n’était plus tout à fait dans le même ordre qu’avant. Quelque chose d’infime me semble avoir bougé. Vous, active sans cesse, à la fin d’un travail, vous restez inactive un instant. Il vous arrive de ne pas entendre ce que je dis… …Pour dire les choses en toute franchise, ce jeune homme est si délicat, si réservé, si élégant que je crains affreusement, que, malgré vous, insensiblement, vous vous soyez laissé aller à de l’inclination.
Mme Duplay.- Une femme mariée, parmi ses travaux ménagers incessants, mère de si grands enfants, que pourrais-je espérer, sinon désespérer ? Réfléchissez : est-ce que je ne serais pas bien extravagante ?
Duplay.- Une si jeune et si jolie mère.
Mme Duplay.- Raisonnez, mon ami. Un jeune homme qui a sa vie à faire, une ménagère d’âge, qui a sa vie faite, est-ce que je ne serais pas tout à fait déraisonnable ?.. .. Sachant combien je vous suis redevable, comment pouvez-vous penser que je puisse vous manquer ?.. ..(Duplay, se détourne, de la main, ôte des larmes du bord de la paupière) .. ..Si un tel soupçon doit tellement vous affecter, je prends le remède de retourner à l’instant vivre chez ma mère. (elle va à l’armoire, et sort un sac)
Duplay.- (l’arrêtant) Je rougis de mes pensées, Madame…(lui ôtant le sac) …Si vous vous souvenez du passé, vous voudrez bien oublier cela. (Il va vers la porte)
Mme Duplay.- (montrant le petit déjeuner) Il vous espère chaque matin. Ne le privez pas de vous.
Duplay.- Mon amitié pour lui est trop souillée par ces noirs soupçons. Ayez de la compassion, laissez le temps effacer la tache. Il sort. Au bout d’un instant, Robespierre entre, Mme Duplay, sans porter les yeux sur lui, lui sert le café.
Robespierre.- M. Duplay est absent ?
Mme Duplay.- (tournée vers lui, les yeux baissés) Vous le manquez de peu.
Robespierre.- Il n’a cessé de m’éviter toute la soirée. Il se dérobait, quand je m’approchais de lui. Dans mon comportement, y a-t-il eu quoi que ce soit qui l’ait offensé ?
Mme Duplay.-(idem) Il a la plus vive amitié pour vous. Il vient encore de m’en témoigner.
Robespierre.- Il ne sait pas combien je lui ai d’obligation. Grâce à lui, je connais un peu de belle et douce vie privée, malgré cette affreuse tare de vie publique. J’aimerais que vous lui disez, combien, à cause de cela, son amitié m’est chère.
Mme Duplay.-(idem) Je le lui dirai. Faisant une courte révérence, les yeux baissés, Mme Duplay sort. Robespierre prend debout la tasse de café. Entre Eleonore, qui vient mouiller une bassine de linge.
Robespierre.- Soyez remerciée. Cela m’abaisse que vous vous abaissiez à cela.
Eléonore.- Je vous sais gré, de m’accorder cette faveur de vous être utile un peu.
Robespierre.- (montrant la porte) Je ne sais si j’ai le droit. Madame votre mère me semble assombrie par un perpétuel voile de tristesse.
Eléonore.- Elle l’est… … J’ai parfois l’impression que mari et enfants lui ont échu sans qu’elle le veuille vraiment… … Quand j’étais enfant, quand nous l’excédions, combien de fois, en plein après-midi, elle disait qu’elle en avait assez, revêtait son manteau, prenait son sac, partait. Je m’accrochais à elle en sanglotant, elle me repoussait avec force. Elle n’était pas au bout de la rue, que déjà elle revenait, ôtait son manteau, et sans dire un mot, reprenait son travail comme si de rien n’était… … J’ai tout fait pour susciter en elle un début d’affectueux abandon. Je n’y suis jamais arrivée.
Robespierre.- Vous êtes toujours derrière elle, comme un ange inquiet.
Eléonore.- Vous êtes le seul pour qui elle semble avoir un faible. Elle s’inquiète de ce que vous ne mangez pas. Elle craint que sa cuisine ne vous plaise pas.
Robespierre.- Dites-lui que je n’ai jamais mieux mangé de ma vie.
Eléonore.- Faites-lui plaisir. Ne laissez plus de votre assiette.
Robespierre.- Ne me nourrissez pas de force. Ne placez pas mal votre sensibilité.
Eléonore.- Ne vous froissez pas. Je ne le souffre pas.
Robespierre.- Ne faites pas jouer des sentiments pour des questions de cet ordre.. Laissez-moi me nourrir comme je l’entends. Il sort, Eléonore sort, mettant sa main devant les yeux.
La Convention Nationale, en séance.
Marat.- (aux députés du Marais, montrant la lettre que tient le Président) Dumouriez, tu te plains de la pénurie des munitions et des subsistances, de l’indiscipline des soldats. Qu’est-ce que tu machines ? Est-ce te dénoncer faussement lorsqu’on te dit, qu’à Valmy, tu aurais dû chasser les Prussiens au-delà du Rhin, et que tu ne l’as pas fait ? Qui t’a demandé de faire la campagne que tu fais en Belgique ? .. .. Représentants, Dieu sait, personne plus que moi n’abhorre la dictature, mais avant que le parti au pouvoir, par ses perfides menées secrètes ne perde la République, (revenant aux bancs, et mettant les mains derrière les dos de Danton et de Robespierre) je presse la Convention de nommer un triumvirat d’hommes éclairés et intègres, qui concerteront des mesures à prendre pour la sauver.
Roland.- Représentants, l’aveu est fait. Les apprentis-dictateurs ne dissimulent plus qu’ils visent la maîtrise. Les démagogues populistes ne cachent plus leur ambition de s’emparer du pouvoir.
Danton.- (s’emportant) On m’accuse d’ambitionner la dictature. Je ne peux pas laisser passer cette accusation. Je suis prêt à tracer le tableau de ma vie publique. Pendant la courte durée de mon ministère, j’ai déployé toute la vigueur de mon caractère. Je sais qu’il court des bruits sur moi. S’il y a quelqu’un qui puisse m’accuser de quoi que ce soit, qu’il se lève, et qu’il parle.
Marat.- Qui t’accuse de quoi que ce soit, Danton ?
Danton.- Il existe, certes, dans la députation de Paris, un homme exagéré. (Marat lève la main, s’incline, sourit) Trop longtemps, on m’a accusé d’être en collusion avec cet homme. J’attribue ses exagérations aux vexations qu’il a éprouvées dans les caves où il a dû se réfugier pour fuir la police. Mais n’accusez pas, je vous prie, à cause d’un seul, la députation entière. Citoyens-représentants, ruinons cet esprit de parti qui nous oppose et nous perd. Etablissons enfin dans la République, cette paix et cette concorde que la Nation entière appelle de tous ses voeux.
Robespierre.- Cette accusation de dictature bouffonne ne mérite pas de réponse sérieuse.
Marat.- (se levant) On m’accuse d’ambitionner la dictature. J’ai donc dans cette Assemblée un grand nombre d’ennemis personnels.
Guadet.- Tous.
Nombreux députés.- Tous.
Marat.- Si je vous ai mis tous à dos, j’en suis ravi. Je raffole de la haine des gens que je hais… … Je vous rappelle néanmoins que nous sommes en République, que le seul crime dont vous puissiez m’accuser, c’est la liberté de ma parole. J’ai toujours exprimé mes opinions à voix haute devant tous. Si vous les trouvez dangereuses, ce n’est pas en me menaçant de l’échafaud, que vous devriez me combattre, mais en m’opposant des raisons solides…
Roland.- Marat ? Des opinions ? Un dessein bien plutôt.
Marat.- … Malgré mes dénégations, Roland persiste à m’accuser : ne sent-il pas combien il est ridicule?. . Comparez les situations, par pitié. Il est homme public, je suis homme privé. Il est illustre à une place illustre, je suis obscur à ma place obscure. Il dispose des ressources de l’argent public, de la presse d’Etat, de son armée de fonctionnaires ; j’ai tous les désavantages de la pauvreté, de la solitude, de l’impuissance du justiciable. Il a pour lui une foule de flatteurs, de partisans, de clients, je n’ai pour partisans que la cohorte des miséreux, amis impuissants. .. Législateurs, tant de machinations, d’intrigues, de trahisons, de concussions, de malversations, de forfaitures se fomentent, en secret, dans les sphères du pouvoir, que pour en avoir raison, j’avais pensé que le seul moyen était d’instaurer un triumvirat temporaire. Cette idée de dictature était une mauvaise idée : je le reconnais et l’abandonne. Mais cessez de prendre ce prétexte pour réduire la députation de Paris au silence. .. ..Je saute ma sottise, et reprends mon réquisitoire. Pourquoi les Hommes d’Etat cachent-ils ce qui se passe aux frontières? Que fait Dumouriez dans la lointaine Hollande ? La France est-elle venue en Belgique pour conquérir les Belges ? De quel droit, Dumouriez prétend-il forcer les Belges d’accepter des lois dont ils ne veulent pas ? Pour arrêter les pillages, l’indiscipline, la désertion de ses soldats, Dumouriez passe par les armes les pillards et les mutins. Mais ne sait-il pas que c’est lui le coupable ? Ne sait-il pas que toute guerre de conquête est corruptrice ? Qui dit guerre de conquêtes, dit pillages, saccages, viols, violences. C’est Dumouriez, qui est cause de ce qu’il dénonce.(levant la main) Je demande que des commissaires lui soient envoyés et lui ordonnent de paraître à la barre de la Convention pour s’expliquer.
Cambacérès.- Tu as raison, Marat. (Il lève la main, et avec lui la majorité de la Convention, excepté les Girondins)
Le Président.- (signant un ordre de mission) Que les commissaires désignés viennent prendre leur ordre de mission. (Trois députés se lèvent dont Proly, vont à la tribune prendre leur ordre de mission, et sortent). Entre un huissier, porteur d’une lettre.
L’huissier.- Le général Dumouriez adresse une lettre à la Convention.
Marat.- A point nommé. Voyons ce qu’il en est. Ne faites pas perdre à cette lettre davantage de temps : elle en a déjà assez perdu en chemin.
Le Président.- (lisant) » Citoyens-législateurs, je vous donne avis que l’armée de Belgique se perd par l’indiscipline et la désertion. J’ai cherché à faire oublier à cette armée ses maux en attaquant la Holllande. Mais pendant que je conquérais des places en Hollande, l’armée de Belgique a reculé avec des pertes inouïes : magasins et artillerie sont la proie de l’ennemi. De jour en jour, les maux s’aggravent : l’armée de Belgique n’a plus que pour dix jours de vivres. Je vous déclare que si on ne recrute pas avec promptitude des bataillons de ligne, il sera impossible d’empêcher l’ennemi d’arriver à Paris. Où est le temps où l’Assemblée avait de l’ensemble et de l’autorité ? Si l’impudence et l’exagération continuent de gouverner cette Convention qui gouverne, je vous en fais prédiction, la France est perdue. Dumouriez, général de l’Armée du Nord. »
Marat.- Voyez quel éternels aveugles vous faites. Il a fallu que le coupable vous dessille lui-même les yeux, pour que vous les ouvriez enfin.
Danton.- Dumouriez ne peut que s’être égaré. Je m’offre pour aller à lui, en tant que votre commissaire. Je le convaincrai de revenir sur le droit chemin ou je vous le ramènerai.
Marat.- Va, citoyen intègre. Sort Danton.
La Convention Nationale, en séance, des jours ayant passé, le Président ayant changé. Entre un huissier.
L’huissier.- Plaise à l’Assemblée d’entendre ses trois commissaires, retour de Belgique.
Le Président.- Il lui plaît, elle les en presse. Entrent les 3 commissaires, dont Proly, couverts de poussière.
Proly.- Nous rapportons de mauvaises nouvelles, représentants. A votre convocation, le général Dumouriez a répondu qu’il refusait de comparaître à votre barre. Il a ajouté que la France était dans une parfaite anarchie, qu’à la première nouvelle de scènes sanglantes à Paris, il marcherait sur la capitale, rétablirait l’ancienne constitution monarchique, toute médiocre et vicieuse qu’elle était, avec un roi, car il en faut un absolument. « - Qui rétablirait le roi, lui ai-je demandé. – Mon armée réclamera un roi, et je l’imposerai en son nom. Je me fais fort de mater Paris avec 12 000 hommes. » Je lui ai répondu que je trouvais l’idée belle et possible, et que je l’aiderai tant qu’il le sera en mon pouvoir, et je me suis empressé de revenir vous faire mon rapport. Entre un lieutenant de la garde nationale.
Le lieutenant.- Garde Nationale de Paris. La révolte de la rue des Lombards a été maîtrisée. Les repris de justice qui l’avaient fomentée sont sous les verroux.
Le Président.- Bien. Entre la 1ière estafette de l’armée du Nord, couverte de poussière.
1ière estafette.- Estafette Jeanbien de l’armée du Nord. Citoyens, les soldats de Dumouriez ont refusé de marcher sur Paris.
1er député du centre.- La République a pris corps dans l’armée. Vive l’Armée citoyenne. Applaudissements.
Brissot.- Où est Danton ? Que fait Danton ? Il devait mettre Dumouriez à la raison. Depuis trois jours, il devait être là. Entre la 2ième estafette de l’armée du Nord, couverte de poussière.
2ième estafette.- Estafette Rosenwiller de l’armée du Nord. Citoyens, Dumouriez est passé aux Autrichiens, avec son aide de camp, le prince Louis-Philippe d’Orléans.
1er député du centre.- Le traître s’est jugé lui-même : il s’est condamné à l’infamie.
Brissot.- Je répète : où est Danton ? Où est votre Danton ? Ne sait-il pas de quels ciseaux notre coiffeur national coupe sur les têtes les épis rebelles ? Entre Danton.
Brissot.- Danton. Te voilà enfin. On t’attendait depuis trois jours. Que trafiquais-tu avec Dumouriez ?
Danton.- En luttant contre les contretemps, citoyens-représentants, je reviens de Belgique avec toute la célérité que j’ai pu… …Tu as raison, Brissot, je dois la vérité à l’Assemblée, et je remplirai mon devoir. Savez-vous, citoyens représentants, quels sont les vrai coupables de la trahison de Dumouriez? (montrant Brissot, Roland, les députés girondins) Vous, et vous. Vous, Hommes d’Etat, vous, parti des Hommes d’Etat, vous êtes coupables d’un crime capital : galopant pour vous loin devant, vous avez laissé le peuple loin derrière. Votre parti girondin est affecté d’un vice congénital : chacun de vous trafique pour lui dans son coin, et c’est ceci qui est la cause des graves errements où se perd la République.
Marat.- Hommes d’Etat, ne détournez pas la foudre qui vous menace (montrant Danton) sur ce trop commode paratonnerre. Tout le monde connaît le désintéressement de Danton pour les places, sa générosité pour la défense de la Révolution. Vous n’allez pas lui disputer quelques minutes de retard, dont, imprudemment, il n’a pas songé qu’il devrait en rendre compte.
Danton.- Hommes d’Etat, je vous défie. Dites ce que vous savez sur moi, je dirai ce que je sais sur vous.
Marat.- Danton, je te somme de monter à la tribune, et d’arracher le masque qui dissimule le visage des intrigants.
Danton.- Je m’y engage, Marat, et je tiendrai mon angagement.
Marat.- Acquitte ta promesse avec la franchise d’un coeur qui n’a jamais aimé que le peuple et la patrie. Je te conjure d’abandonner ta nonchalance naturelle et tes si louables désirs d’union et de paix. Libère ta force.
Danton.- Pour l’amour de la paix, j’ai trop pactisé avec le parti des Hommes d’Etat, au risque de me compromettre. Mais puisqu’ils m’attaquent, je me défendrai.
Marat.- Ecoutez Danton. Ecoutez de quel parti il se déclare. Ecoutez comme il ouvre son coeur.
Danton.- Pour l’amour de la paix et de la concorde, je m’étais allié à vous. Je déchire ce pacte qu’avec vous j’avais signé. Vous n’êtes pas les politiques que j’espérais. Votre parti de droite s’appuie trop sur vos seules maigrichonnes personnes : la vraie force et massive se trouve du côté gauche… …(levant la main, à toute la Convention) Citoyens, envoyons cette adresse à toute la Nation : » Français, il faut vous annoncer une vérité bien douloureuse. Nos plus grands ennemis se trouvent dans la Convention. Le général Dumouriez et le parti des Hommes d’Etat n’ont cherché qu’une chose : rétablir la Royauté. »
La majorité lève la main et se lève et va vers Danton.
Danton.- Allons la rédiger ensemble et la signer.
Danton, entouré, sort.
Acte 5
Section des Gravilliers. Liberté chérie, Infortuné Joseph, seuls. Entre une bande de muscadins.
1er muscadin.- Peuple, c’est tout ce que tu es ? Tu ne fais plus masse ? Si tu ne fais plus masse, qu’est-ce qu’il te reste d’être ?
2ième muscadin.- Votre République, vieux rafiot, fait eau de toutes parts.
3ième muscadin.- Vos généraux vous trahissent. Les Prussiens avancent sur Paris.
4ième muscadin.- L’assignat baisse de valeur. Les denrées se font rares et sont hors de prix.
5ième muscadin.- Votre République part en couille, citoyens.
1er muscadin.- Vous avez destitué le roi et la religion. Les évènements vous destituent à leur tour. Ils vont sur Infortuné Joseph et Liberté chérie, menaçants.
Infortuné Joseph.- On avait oublié que ça existait. Sortent Infortuné Joseph, Liberté chérie.
1er muscadin.- (occupant la place de Président, levant la main) Dans un but d’hygiène publique, prenons sanitaire urgente : révoquons ce jour le sale bureau de l’Assemblée de la section des Gravilliers. Qui est pour ? (les deux autres muscadins lèvent la main) Le sale bureau est révoqué. Premier décret du nouveau bureau : déclarons la gueuserie hors la loi. Qui est pour ? (Les deux autres muscadins lèvent la main) La gueuserie est déclarée hors la loi. Deuxième décret : proclamons ce jour Monseigneur le Dauphin Louis Charles de France, héritier légitime de la couronne, Roi de France par la grâce de Dieu, sous le nom de Louis le Dix-Septième. Le Roi est mort, féaux, vive le Roi.
Les muscadins.- Le Roi est mort, vive le Roi. Paraît Liberté chérie, que l’on voit de dos.
Liberté chérie.- (parlant à l’extérieur) Peuple, au secours. Du fils à papa, de la culotte dorée, du godelureau frisé a mis sa main manucurée sur les assemblées de section. Ces réactionnaires se réjouissent des avancées des Prussiens, soupirent après le rétablissement de la royauté. Sectionnaires de Paris, secourez vos frères. Entrent Liberté chérie, Infortuné Joseph et des sectionnaires d’autres sections. Infortuné Joseph et Liberté chérie s’approchent de la tribune, menaçants.
1er Muscadin.- Dix contre un, vous êtes des lâches ataviques.
Liberté chérie.- Tu as dit toi-même qu’on ne valait quelque chose qu’en masse.
Infortuné Joseph.- Rentre à la maison : la rue n’est pas un endroit pour toi. Entends les cris que pousse ta maman : où as-tu encore traîné ? Infortuné Joseph et Liberté chérie le saisissent chacun par un bras, et le sortent. Devant les autres sectionnaires , les autres muscadins s’enfuient.
Infortuné Joseph.- (aux sectionnaires, montrant de la main les Muscadins) Ces vénéneux champignons ne disent-ils pas assez le pourri du climat ? Voilà les maléfiques rejets auxquels la maléfique souche dirigeante donne le jour. (A la cantonnade) Députés de la Montagne, ne voyez-vous pas qu’il est temps de mettre les arrogants Hommes d’Etat hors d’état d’être des Hommes d’Etat. Qu’attendez-vous ? Que dit Robespierre ? Que fait Robespierre? Où est Danton ? Que dit Danton ? Où est Marat ? Que fait Marat ?
Un sectionnaire.- J’ai vu Marat. Il court par monts et par vaux. Il fait ce qu’il peut.
Liberté chérie.- Cet instituteur ne vous a pas assez instruits, camarades ? N’avons pas l’âge de quitter les bancs de l’école? Puisque la Montagne est impuissante, nous n’avons plus qu’une ressource, camarades, allons besogner à sa place.
Infortuné Joseph.- Allons. Tous : Allons, sortent.
La Convention Nationale, en séance, le Président étant Isnard, un Girondin.
Brissot.- Je sonne l’alerte, législateurs. On nous donne avis qu’une conspiration ourdie dans les sections de Paris vise à abattre le gouvernement et livrer le pays à l’anarchie.
Président.- Si jamais par une de ces insurrections, qui, depuis les origines, ne cesse de couver et de menacer l’Assemblée, il arrivait que Paris porte atteinte à la Représentation Nationale, je vous le déclare au nom de la France
Danton.- Prenez garde
Brissot.- Si, parlez.
Le Président.- Je vous le déclare, Paris serait anéanti. Bientôt, on chercherait sur les rives de la Seine, si cette ville a existé.
Brissot.- Pour sauver la Nation de l’anarchie, je demande que soient créées sur le champ une garde armée révolutionnaire propre à la Convention, ainsi qu’une Commission de police des 12, aux pouvoirs discrétionnaires, chargée d’étrangler tous les complots, qui menacent le gouvernement légal. J’offre de nommer moi-même 12 députés fidèles, soucieux de défendre la loi et les institutions. (Il lève la main, la majorité, centre et girondins, lève la main) Entre Marat, qui va siéger à sa place.
Robespierre.- Je demande la parole.
Le Président.- La motion est votée. Je demande que l’on passe à l’ordre du jour.
Danton.- Une parole demandée doit être donnée.
Le Président.- (levant la main) Qu’il soit opposé à cette demande de demande un refus. Qui est pour?(Majorité des mains) La parole est refusée. La Convention passe à l’ordre du jour.
Danton.- Tant d’impudence commence à nous lasser. Un député honnête s’il en est a demandé la parole : s’il ne veut pas de son côté, être accusé de malhonnêteté, quel député osera la lui refuser ? (à Robespierre) La parole est à celui qui l’a demandée.
Robespierre.- Citoyens-représentants, j’ai beaucoup entendu parler d’anarchie depuis la prise de la Bastille, mais j’affirme que ce n’est pas l’anarchie qui est la maladie des corps politiques, mais le despotisme des soit-disantes élites. Jamais les maux ne viennent du peuple : le peuple aime naturellement l’ordre et la paix. Comment n’en serait-il pas ainsi ? L’intérêt du peuple, c’est le bien public, l’intérêt de l’homme en place, c’est son intérêt privé. Pour être bon, le peuple n’a besoin que se préférer lui-même à ce qui n’est pas lui ; pour être bon par contre, il faut que le magistrat préfère le peuple à lui-même. Les passions de l’Homme d’Etat tendent à l’élever au-dessus des lois, les voeux du faible au contraire sont la justice et la protection de la loi.
Le Président.- Concluez.
Robespierre.- Oui, et je vais conclure contre vous. Contre vous, qui, après chaque insurrection, dont vous êtes les premiers bénéficiaires, avez voulu condamner ceux qui l’ont faite ; contre vous, qui, renversant l’aristocratie, en avez créé une nouvelle, aussi à visage royaliste, mais sous le masque républicain, plus sournoise qu’elle ; contre vous qui n’avez cessé d’ameuter la France contre le peuple parisien ; contre vous qui vous considérez comme une race supérieure, et, imbus de vous, gouvernez selon votre bon plaisir, et conduisez la République à sa perte et à sa ruine. Pour le salut de la Nation je demande que la Convention suspende les Hommes d’Etat girondins de leur charge, et les députés girondins de leur députation. Il lève la main, seule lève la main la Montagne. Entrent Infortuné Joseph, Liberté chérie, du peuple : par la porte ouverte, apparaît la garde nationale armée et ses canons. Des députés girondins cherchent à s’enfuir.
Brissot.- La liberté est perdue. Une garde nationale ennemie tient en otage la Convention.
Le Président.- La Convention, constatant que la Garde Nationale cerne la Convention sans son ordre exprès, exige que paraisse devant elle son commandant. Un huissier cherche le commandant Hanriot, qui entre, accompagné de Chaumette, escortés de gardes.
Le Président.- (à Hanriot) La Convention demande au commandant de la garde nationale la raison de ce mouvement militaire.
Hanriot.- Le peuple souverain, par ma voix, demande à la Représentation Nationale l’arrestation et la mise en accusation des Hommes d’Etat et des députés girondins, coupables de mettre un obstacle journalier au fonctionnement de la démocratie.
Le Président.- Céder à l’insurrection, c’est faire régresser la civilisation de 5 siècles. Céder au pouvoir de la rue, c’est inaugurer un nouvel âge des Barbares.
Saint-Just.- Je m’inscris en faux contre une telle thèse. Jamais un peuple ignorant et superstitieux ne connaîtra le droit légitime de la résistance à l’oppression, et quand bien même il les connaîtrait, jamais il n’aurait assez d’assurance en lui pour se révolter. S’insurger est une marque de haute civilisation.
Couthon.- (levant la main) Je demande que les députés et ministres dénoncés soient mis en état d’arrestation. (La majorité des mains se lève)
Danton.- Les députés girondins sont décrétés d’arrestation. Hanriot et ses soldats font un pas. Les Hommes d’Etat et députés girondins sont arrêtés.
Chaumette.- La Commune remercie l’Assemblée d’un vote qui est le salut de la patrie. Elle offrira des otages pris en son sein, en nombre égal à celui des députés arrêtés, pour répondre devant la Convention de leur sûreté. Hanriot, ses soldats, les Girondins, Chaumette sortent.
Marat.-(descendant dans l’hémicycle, à Infortuné Joseph, Liberté chérie, et au peuple) Peuple, enfin, honneur à toi. Tu as conquis toi-même ta juste place. Jusqu’ici, c’était toi, relégué sur les trottoirs, qui étais sollicité par les Hommes d’Etat de les applaudir, agiter des drapeaux, chanter des hymnes, réciter des compliments. La situation est, à partir de ce jour, inverse. (se retirant, comme faisant place au peuple) A toi, peuple, le milieu de la rue, le centre des places, et aux Hommes d’Etat, à être sollicités de t’applaudir, te chanter des hymnes, te réciter des compliments, t’agiter des drapeaux. Vive toi, peuple. Il applaudit le peuple, et invite l’Assemblée à se lever, et applaudir le peuple comme lui, ce que l’Assemblée fait mollement.
Une chambre d’hötel. Charlotte Corday, achevant de se coiffer, épinglant des papiers sur le revers du col de sa robe, puis un dé et du fil, puis prend un long couteau fermé.
Charlotte de Corday.- (prête) Sixte, tierce, quarte, quinte, octave, seconde, septième, prime, coups droits, coups d’arrêt, coups de manchette, coups de revers, en salle et sur le pré, comme mon père et mes frères étaient habiles à l’épée… … Ambler, aubiner, billarder, bourrer, trotter, ballotade, cabriole, croupade, levade, pesade, en haute école, comme mon père et mes frères montaient bien à cheval… … Formes, fonds, divisions, partitions de l’écu, pièces honorables, meubles et ornements, comme mon père et mes frères étaient doctes dans la science du blason ? Qui a reçu plus parfaite éducation de chevalier, que mon père et mes frères, nobles seigneurs de Corday d’Armont?.. .. Art de l’aiguille et du crochet, art de dresser la table et de recevoir, art d’écrire des lettres, art de faire la conversation, art de jouer de l’épinette et de danser le menuet, qui a reçu plus futile éducation de jeune fille noble que leur fille et soeur ?.. ..Le Roi est arrêté, emprisonné, la religion bafouée, l’élite du pays incarcérée. Dans la capitale la boue populaire monte des égoûts. Ses flots haineux inondent Paris. A leur surface nage un rat gris au long museau, aux longues moustaches, à la queue glabre. Que font les nobles chevaliers de Corday d’Armont, mon père et mes frères ? En tout déshonneur, désertant roi, religion, élite, fille et soeur, serrant contre leur coeur comme un trésor lettres de noblesse et titres de rentes, ils s’enfuient à Coblence. Que fait la futile fille et sœur ? Sauvant l’honneur de la famille, elle tue Marat. Elle ouvre le couteau, le glisse dans sa manche gauche et sort.
Chez Marat. La salle, sur laquelle donnent la porte d’entrée, et, dans le fond, le bureau de Marat, où l’on voit un bout de baignoire en plomb. Marat, en peignoir, recroquevillé, toussant, va dans son bureau. On frappe à la porte.
Simonne.- (à travers la porte, tout en vaquant) Oui ?
Une voix.- Commissionnaire. Simonne ouvre, entrent le commissionnaire, et se glissant derrière lui, Charlotte de Corday.
Simonne.- (barrant le chemin à Charlotte de Corday) Marat ne reçoit personne.
Charlotte de Corday.- (à voix forte) Je lui ai écrit. A-t-il reçu ma lettre ? Puis-je espérer un moment d’audience ? J’ai fait un long chemin pour voir le citoyen Marat. Il ne peut refuser de me recevoir, sachant combien la chose est importante.
Simonne. – Je vous dis qu’il ne peut pas vous recevoir. N’insistez pas.
Charlotte de Corday.- (geignant) Une malheureuse orpheline n’intéressera donc jamais personne ? Il ne suffit pas que je sois bien malheureuse pour être reçue et entendue ? Le citoyen Marat n’a-t-il aucune humanité ?
La voix de Marat.- Simonne ?
Charlotte de Corday.- (allant à la chambre, montrant une liste) Citoyen Marat, j’arrive de Rouen. Je viens dénoncer vos ennemis. Des gens armés se réunissent à Evreux, se préparent à monter sur Paris. J’ai la liste des conjurés. Elle manque de se trouver mal, se rattrape au chambranle de la porte.
La voix de Marat.- Courage, citoyenne. Elle va à Marat par derrière lui, de la main gauche lui donne la liste, fait glisser le couteau de sa manche, le saisit de la main droite, d’un coup, de haut en bas, poignarde Marat dans la salière, l’y laisse un instant, le retire, le jette à terre, se met à l’écart, et croise les bras.
La voix de Marat.- (râlant) Simonne. Simonne va à la chambre, voit, brandit une chaise, pieds devant, vers Charlotte de Corday, la lâche, revient à la porte d’entrée.
Simonne.- (criant) Madame Florian. A l’aide. On a poignardé Marat.(Elle va dans la chambre, affolée va, vient) Madame Florian, le sang jaillit par jets, je ne sais pas comment l’arrêter. (Elle va dans la chambre, la main tendue, va à Marat , met les doigts sur la plaie pour arrêter le sang, revient, les mains et la robe pleines de sang, criant) Madame Florian. Madame Florian. Elle revient vers la chambre. Marat meurt, Simonne laisse tomber ses bras sanglants.
Pages: 1 2