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La prison de Pittsburgh. La cellule de Berkman. Berkman. Berkman fait sa gymnastique de flexions de jambes et de bras, de torsions, de sauts sur place, puis marche dans sa cellule, dans le sens de la largeur, en aller et retour.
Berkman.- (pour lui tout en marchant) Je ne suis pas libre, mais l’ouvrier est-il libre ? Fautes de moyens, n’est-il pas astreint à suivre chaque jour, le même strict rail quotidien : logis-travail, travail-logis ? Comment se risquerait-il hors de son quartier ? Ses maigres revenus ne lui permettent aucune incartade. Une liberté dont on ne peut pas user n’est-elle pas une cruelle illusion ? N’est-il pas enfermé dans une prison plus douloureuse que la mienne, puisqu’il ne sait pas qu’il y est?… … Un prisonnier ne se donne-t-il pas du courage comme il peut ? .. ..(allant à la lucarne, s’asressant au dehors) Frères humains, qui en liberté vivez, n’ayez pas envers les condamnés de mouvement de répulsion, comme s’ils étaient atteints de la lèpre. Ne vous donnez pas cette facilité. Ouvrant l’album de votre passé, osez affronter de cet enfant, de cet adolescent que vous étiez, certaines pensées, dont le souvenir vous fait aujourd’hui rougir de honte. …Rappelez-vous ces âges criminels, quand vous étiez faibles et impuissants devant les grandes personnes, rappelez-vous les pensées qui roulaient en vous. Votre corps était peut-être chétif, mais votre imagination était fort développée. Rappelez-vous tous les scénarios que vous montiez, rappelez-vous ces criminels que vous rêviez de vous faire, quand vous ne vous sentiez pas de taille pour séduire, vous venger, vous défendre. Et à l’âge, où devenant homme, femme, vous vous êtes aperçus que vous pouviez séduire par vous-mêmes, sans rien faire, simplement parce que vous aviez grandi, rappelez-vous le soulagement que vous avez éprouvé… … Seulement songez : si le sort avait voulu que, grande personne, vous étiez resté aussi affreux que lorsque vous étiez petit, songez comme, muni de force physique, vous auriez été tentés de donner corps aux monstrueuses fantasmagories de vos premiers âges, songez les effroyables criminels que vous auriez été… ..S’il vous plaît donc, frères, si vous n’aimez pas être définis par vos souvenirs honteux, ne définissez pas non plus ces prisonniers par leurs crimes. … … Songez qu’ils sont aussi peu pour quelque chose dans ce qu’ils sont devenus, que vous dans ce que vous étiez. Ils ont droit dans leur vie adulte, aux mêmes circonstances atténuantes que vous dans votre jeune âge. Pardonnez-leur donc, comme vous vous êtes pardonné.
Passe Tom, suivi du sergent Lilian.
Berkman.- Tom, que se passe-t-il ? Tu n’es pas parti ?
Tom.- (s’arrêtant à hauteur de Berkman, sergent Lilian s’écartant plus loin) ..Note, en m’approchant de la porte, je doutais. Angus avait un sourire qui augurait le pire : le chat laissait aller la souris, d’un coup de griffe il allait la ramener à lui… … Je n’ai pas eu tort de douter : ce n’est pas dedans qu’ils m’ont retenu, c’est dehors qu’ils m’ont repris. Pour un délit que j’avais commis dans un autre Etat, j’en ai repris pour 6 mois. Tu aurais dû voir Angus : il se tapait les cuisses. .. … Mais il ne sait pas le ragoût de queues de bœuf aux carottes et aux petits oignons, que je vais lui mitonner à feu doux.
Berkman.- Un ragoût de queues de bœuf ?
Tom.- La tour blindée de son mirador est pour lui une place inexpugnable, le jour. Mais la nuit ? Le soir, le personnel de la prison rentre chez lui, tous se séparent de tous, s’égaillent de tous côtés. Qui se sent bien seul, quand il rentre par les rues vers son petit pavillon de banlieue, épiant les ombres derrière les arbres ? Eclairé au milieu de la nuit, cibles offertes, lui et les siens, eux chez eux, et moi dehors, ombre parmi les ombres, qui de lui ou de moi, aura l’avantage ? Il n’y a de terreur que d’imagination : un petit incident inexplicable la nuit effraie plus qu’une agression violente le jour. Imagine : des petites choses déplacées, ou qui disparaissent, de petits indices de malveillance, des bruits dehors, un carreau de fenêtre cassé, de petits vols dans le jardin ou dans le garage, des coups de téléphone, des lettres anonymes, des colis macabres, des pneus crevés. Ma puce, un Monsieur t’a parlé ? Quelqu’un te suit, chérie ? Ces 6 mois de surplus, dont il se tapait les cuisses, qu’il se tape les cuisses, je vais les lui consacrer. Il s’est réjoui de me sucrer ma liberté, je me réjouis d’avance de lui assaisonner la sienne.
Berkman.- Est-ce que je peux noter une note, en marge de ta copie ?
Tom.- Toute critique utile est bienvenue.
Berkman.- Tu es plus victime de ton imagination, qu’Angus ne le sera de la sienne. A supposer que, fatigué d’avance pour avoir vécu en esprit cent fois ton aventure, tu n’abandonnes pas ton projet, crois-tu qu’Angus restera les bras croisés. A la première alerte, il portera plainte. Notre société de propriétaires est chatouilleuse à l’endroit du personnel de ses prisons. Le juge diligentera sur le champ une enquête de police. .. ..Je suis l’inspecteur : comment crois-tu que je raisonnerai ? Qui a les plus fortes raisons d’en vouloir à un sergent gardien de prison ? Les prisonniers, bien sûr. Parmi les prisonniers, lesquels le plus ? Ceux qui ont été libérés sous peu, pardi. Parmi les prisonniers, qui ont été libérés il y a peu, lesquels le plus ? Ceux qui ont eu maille à partir avec le dit sergent, c’est l’évidence. Trois semaines ne seront pas passées que tu seras de nouveau sous les verrous… … Et si, au lieu de placer ce supplément de temps à te nuire, tu le plaçais pour qu’il te rapporte ? Les parents verrouillent leurs enfants indociles dans des pensionnats, pour qu’ils étudient. Toi, tu n’as pas besoin d’être verrouillé, tu l’es déjà. Pourquoi ne pas profiter de ton avantage, étudier, faire un apprentissage ?
Tom.- Mon savoir est une guenille toute trouée : au travers se voit mon ignorance crasse toute nue. Les maths sont pour moi un écheveau emmêlé : je n’ai jamais pu trouver le bout.
Berkman.- J’ai quelques connaissances. Je peux t’aider, si tu veux.
Tom.- Tu ferais ça pour moi?
Berkman.- Comme l’a fait pour moi un autre.
Tom.- Quand est-ce qu’on commence ? Berkman.- Permets que je te teste d’abord.
Tom.- Berkman, approche.
Berkman s’approche de la grille, Tom lui baise la main, sort avec le sergent Lilian.
Berkman.-(pour lui) Tu fais la leçon aux autres, et tu es incapable de te la faire à toi-même ? Ne peux-tu pas arrêter de faire le petit fou ? Ne peux-tu pas parvenir enfin à l’âge de raison ? .. … Combien, dehors, sont-ils que la liberté affole, perdus et éperdus, mille fois plus désemparés dehors que toi dedans ? Combien, ne sachant que faire du temps et de l’espace infinis, sont en fiévreuse quête d’une clôture, qui les limiterait, les bornerait, les forcerait à s’atteler enfin à une tâche sérieuse ? A toi, cette aubaine t’est offerte, retraite et récollection te sont imposées, et tu ne saisirais pas l’occasion au vol ? Réfléchis, Berkman. ….. Réfléchis.. …Comment les gens vivent-ils au-dehors ? Le temps s’étend libre devant eux, et pourtant jusqu’à quelle limite de temps, chaque matin, leurs yeux portent-ils leur regard ? Pas plus loin que midi. Chaque matin, en se levant, ils ne pensent qu’à une chose, à ce qu’ils feront le matin. Le matin, leur esprit ne s’aventure pas même jusqu’au soir : il sait que le soir aura son tour, et demain aussi. Ce n’est que le soir, lorsque, couché, corps et esprit s’apprêtent à glisser tous deux dans l’inconscience de la nuit, qu’enfin, timidement, pour eux, demain entre en scène. Comment les gens vivent au dehors ? Au jour le jour….. … Que la prison copie la liberté. Vivons au jour le jour, comme eux. … Que chaque jour se suffise à lui-même. Que, comme pour les gens dehors, chaque jour soit quelque chose de bien fait, qui laisse satisfait. Prenons cette résolution.
Bien plus tard dans le temps.
Berkman.- Et c’est ce que j’ai fait. Et j’ai si bien suivi mes résolutions, je me suis si bien plié à mon programme, que souvent j’ai craint que les jours de prison qui me restent, ne me suffisent pas pour achever ce que je veux faire. Certains jours ont été si inventifs, si créatifs, ni nouveaux, si originaux, que je les aurais crus ailés : à peine le matin était-il commencé, qu’il était midi, à peine l’après-midi que le soir, à peine le soir, que la nuit. Si certains autres jours tiraient en longueur, se traînaient poussivement, n’en finissaient pas de finir, c’est que les commandaient les idées reçues, les lieux communs. C’était à moi de veiller sans cesse à moi. .. .. J’ai ainsi tourné tant de pages et de jours, en ne pensant qu’au jour et à ce qu’il fallait faire le jour, que je me suis aperçu un beau jour que mon temps de prison ne faisait comptable, ne se comptait plus qu’en mois, et un autre beau jour, plus qu’en semaines, qu’enfin la liberté se pointait l’horizon.
Paraît Sergent Lilian : Promenade, qui ouvre la porte. Sortent Berkman et Sergent Lilian.
La cour. Harry et La Trinité, qui porte un bouquet. Entre Berkman. Vont à la rencontre de Berkman, Tom et La Trinité, qui porte une rose entourée de papier journal.
Tom.- (poussant La Trinité) La Trinité. Eh bien.Dis-lui ce que tu voulais lui dire.
La Trinité.- Je ne sais plus ce que je voulais lui dire.
Tom.- Tu disais que chaque fois que M. Berkman te croisait
La Trinité.- Ca, je l’ai déjà dit.
Tom.- Tu me l’as dit à moi, tu ne l’as pas dit à lui.
La Trinité.- Mais je l’ai dit à toi.
Tom.- Oui, mais tu m’as dit que tu voulais le lui dire à lui.
La Trinité.- (coupant Tom) Oui, mais je te l’ai déjà dit à toi.
Harry.- Tu me l’as dit à moi. Mais tu m’as dit que c’était ce que tu voulais lui dire à lui.
La Trinité.- Mais voilà : je te l’ai déjà dit à toi.
Harry.- Mais lui ne sait pas ce que tu voulais lui dire.
La Trinité.- Mais toi tu le sais.
Harry.- Tu veux que je lui dise à ta place ?
La Trinité.- Je ne te l’ai pas dit, pour que tu le lui répètes. Ne me fais pas honte.(à Berkman) Pardonnez-moi. Je suis sans voix.
Berkman.- Le quoi que tu ne sais pas dire me plaît plus, que ce que tu voulais me dire, que tu lui as dit que tu me dirais, et que tu ne veux pas redire.
La Trinité.- (lui jetant d’un geste bourru, une rose enveloppée dans le papier journal) Joyeux anniversaire. (pointant le journal) Sur le journal qui enveloppe la rose, votre libération est annoncée. (pointant la rose) La rose a été volée dans le bouquet sur le bureau du directeur.
Berkman.- C’est plus beau cadeau d’anniversaire qu’on m’ait jamais fait, et qu’on me fera jamais. (il tend la main à La Trinité, qui la serre avec chaleur) Merci, La Trinité.
Tom.- Mr Berkman, le miracle s’est produit : je n’ai plus besoin de vous en maths.
Berkman.- Le miracle, c’est qu’il n’y a pas de miracle.
Harry.- Justement, le magique, c’est qu’il n’y a rien de magique. Moi-même, j’étais un tel labyrinthe, je me disais : les maths ne peuvent pas être moins simples que moi. Quand je pensais 1 + 1, je savais bien sûr que ça faisait 2, mais je me torturais. Bien sûr que ça fait 2, tout le monde sait ça, mais ça ne peut pas être aussi simple que ça. Examinons tous les cas, qui feraient que 1 + 1 ne feraient pas 2, et après on passera à 1 + 1 = 2. Et je ne trouvais rien, je désespérais. Le jour où vous m’avez dit : 1 + 1, ça fait 2, point, je suis tombé des nues. Vous m’avez mis l’esprit en ordre, Mr Berkman, merci.
Berkman.- Je te dois d’avoir été utile : c’est le bonheur de l’enseignant.
Coup de sifflet annonçant la fin de la promenade. Tous sortent.
La cellule. Berkman.
Berkman.- (pour lui) Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? – Hélas, ma sœur, on ne voit que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie-Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? – Je vois une grosse poussière qui vient de ce côté-ci-Sont-ce mes frères ? – Hélas, non, ma sœur, c’est un troupeau de moutons.-Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? – Je vois deux cavaliers qui viennent de ce côté-ci.-Dieu soit loué, ce sont mes frères. Ainsi, de semaine en semaine, un beau jour, il n’est plus resté que 8 jours, puis 3, puis 2, enfin l’aube du dernier jour point. Un vertige affreux vous saisit : 13 ans 10 mois, n’est-ce pas comme si on sautait d’un siècle à l’autre ? Vieilli avant l’âge, titubant, vacillant sur mes 3 pattes, est-ce que je ne vais pas me faire bousculer à la sortie, par la ruée des galopins ? Si longue a été la parenthèse, est-ce que je n’ai pas perdu le fil de l’histoire ?
Paraît Sergent Lilian, qui ouvre la porte,entre dans la cellule, et attend.
Sergent Lilian.- Vous aimeriez remettre ça ?
Berkman prend son quart, sa gamelle, sa cuiller, sa couverture, des yeux fait le tour de sa cellule. Berkman et Sergent Lilian sortent.
Devant la prison. Attendent un inspecteur de police, des journalistes, et, à l’écart, un 1er anarchiste, en cravate, qui observe le groupe. Berkman, le crâne rasé, paraît, en col cassé.
L’inspecteur.- (tenant les journaliste à l’écart, à Berkman) Berkman, je suis envoyé par notre jolie demoiselle, la ville de Pittsburgh. Elle me fait te dire qu’elle n’est pas du tout sensible à ton genre, que tu n’es pas du tout son type d’homme. Elle te prie de ne plus la poursuivre de tes assiduités. Elle te demande de ne plus chercher à la revoir. Elle t’envoie ce ticket de train pour New-York.
1° journaliste.- Monsieur Berkman, quel effet ça vous fait de respirer le bon air vif et piquant ?
2° journaliste.- Monsieur Berkman, quel effet, cela vous a fait de respirer tant de longues années une atmosphère confinée ?
Berkman sort, suivi de l’inspecteur de police, des journalistes, puis l’anarchiste, qui sort d’un autre côté.
New-York, dans le Bronx, chez Goldman. Goldman, Becky, trois anarchistes, en cravate. Entre le 1er anarchiste.
Goldman.- Ils font des difficultés pour le relâcher ?
L’anarchiste.- Il a été libéré. Il essaie de semer l’inspecteur de police.
Au bout d’un moment, entre, essoufflé, Berkman. Les anarchistes vont vers lui, l’entourent.
Les anarchistes.- (tendant les bras, serrant les siens) Alexandre. Enfin. Depuis le temps. Sacha.
Berkman s’approche de l’un d’eux, écarte la veste, regarde la chemise, le col, la cravate, va vers la table, passe la main sur la nappe, va au mur, passé la main sur le papier peint, regarde la lampe, voit Goldman : ils se regardent tous les deux.
Goldman.- (pour elle) Pauvre poulet. Les os lui sortent de la chair, comme les côtes d’un chou.
Berkman.- (pour lui) La poularde a pris du gras. On la croirait huilée de graisse.
Berkman va à Goldman, lui tend la main, mais Goldman s’approche de lui et l’embrasse. Ils restent embrassés quelques instants. Les quatre anarchistes entourent Berkman.
1° anarchiste.- Combien de fois, nous privant de notre liberté, en pensée, nous t’avons rejoint dans votre cellule.
2° anarchiste.- Ce qui a été le plus offensant, c’est qu’ils t’aient classé parmi les droit commun. On n’imaginait que trop, comme ça a dû t’outrager.
3° anarchiste.- En plus, à côté de ce positif, que sont vols et les assassinats, comme ton anarchisme a dû te paraître utopique. On se doute comme cela a dû te désespérer.
4° anarchiste.- Sans compter que ne se comptent que sur les doigts d’une main, ceux, parmi les ouvriers, qui se souviennent de toi. On se rend compte comme ça a dû te désenchanter.
1°anarchiste.- (les écartant) Parce que le peuple est un grand enfant, qui vit au jour le jour, est-ce que nous le laisserons à lui ? A ce grand corps sans tête, il faut une tête. Ses ennemis ont à leur service, esprit, pensée, parole en abondance : il faut, en face, quelqu’un qui soit l’esprit, la pensée, la parole de celui qui n’a ni esprit, ni pensée, ni parole. Voilà pourquoi nous présentons aux élections une liste démocrate. Pour que ton attentat et ta prison ne passent pas par le compte profits et pertes, nous t’avons inscrit en 5ième position sur la liste.
Goldman.- (s’approchant du groupe) S’il vous plaît, vous l’enfermez comme les murs d’une prison, vous le harcelez comme des surveillants. Ne lui volez pas la liberté qu’il vient à grand peine de gagner. (Elle les écarte, met sa main sous le bras de Berkman, et l’entraîne vers Becky) Tu te souviens de celle qui, de sa prison religieuse t’avait écrit à ta prison civile ? Tu avais fait connaissance du nom de Becky au bas de cette lettre : (présentant Becky) fais connaissance, sous le nom, de la personne.
Becky.- Quand de désespoir, je menaçais de sombrer, c’est à votre planche de salut que je m’accrochais. C’est vous qui m’avez maintenu la tête hors de l’eau.
Berkman.- (reculant, désemparé) Permettez. Il faut que j’aille respirer l’air de la rue.
Goldman.- (cherchant dans son sac) Sacha, ne sors pas sans rien. (Elle lui donne de l’argent)
La nuit, la même chambre. Goldman,seule, nerveuse, allant et venant. Entre le 1°anarchiste.
Le 1er anarchiste.- Comme de sa main à plat, on tâte les dalles pour déceler les débris de verre qui pourraient blesser des pieds nus, j’ai ratissé tous les lieux où il aurait pu trouver refuge, l’imprimerie, ses 3 domiciles, les restaurants, les salles de réunion, les domiciles des camarades : je n’ai rien trouvé de lui.
2° anarchiste.- J’ai ausculté les hôpitaux, les cliniques, son médecin, les dispensaires, les asiles de nuit, les refuges catholiques, l’armée du salut, je n’ai diagnostiqué sa présence nulle part.
3° anarchiste.- J’ai battu les parcs, les squares, les quais, les entrepôts, je n’ai pas trouvé trace de lui.
Sonne le téléphone. Vivement Goldman saisit l’écouteur.
La voix de Becky.- Emmma ? Emma, il est là. Il est à deux pas, dos au mur, les yeux égarés. Je lui ai promis que chez toi, ne l’attend que toi.
Goldman.- (aux anarchistes) Chez moi, ne l’attend que moi.
Sortent les anarchistes. Au bout d’un moment, entre Becky, qui des yeux fait un tour de la chambre, se retourne, fait signe, entre. Entre Berkman. Goldman va vers lui, Berkman recule. Goldman recule au fond de la chambre. Berkman s’assied.
Berkman.- … … Une production à la chaîne d’individus, unité défile après unité, élément de statistique après élément de statistique, c’est un compteur qui se déroule chiffre après chiffre, voilà la rue…. … Dans le végétal peut-être trouverai-je un peu d’humanité ? La forêt avait les yeux bien ailleurs, elle était toute à ses affaires, elle n’en avait rien à faire de moi. Ville, nature, je suis éconduit partout…. … (à Goldman) C’est avec ces gredins que tu t’es acoquinée ? Ces nauséeux, qui vomissent le peuple, sont de ton goût ? Tu es friande de ces frelatés ? Elle est si sensible à ce tas de cailloux, qu’elle en est devenue caillou elle-même.
Goldman.- Les temps qui ont changé, Sacha. Tu as décollé à un certain âge, survolé les années, et tu atterris à un âge autre. Nous, nous avons marché toutes ces années à pied. Le temps n’est plus à l’action, Sacha, il est à la parole.
Berkman.- Vous autres, femmes, vous êtes toutes les mêmes. Un âge mûr arrive où, soucieuse de votre confort, vous abandonnez les humbles, et vous laissez attirer, comme par des aimants, par les riches et orgueilleux, qui parlent haut, donnent du poing sur la table.
Goldman.- Tu m’en veux, parce que je ne t’ai pas été fidèle ? Ne m’as-tu pas dit toi-même, que je ne t’appartenais pas ?
Berkman.- Tu me crois jaloux ? Tu surévalues ton petit cheptel, maquignonne. Ai-je jamais été jaloux de ton mauvais goût ? Des romans à l’eau de rose le soir, et des pâtisseries l’après-midi, dont tu te mettais plein de fusil ? Comment serais-je jaloux de tes petits bellâtres ? Ton goût douteux est tien : mon goût à moi est que ton goût n’est pas le mien… … Donne à ta chair, la pâtée qu’elle réclame, je m’en balance… … Mais l’âme, au moins. L’âme ?
Goldman.- Si ça peut te faire plaisir, de toutes les relations que j’ai eues, aucune n’a abouti. Toutes ont été des essais échoués. Ses successeurs m’ont tous renvoyée au fondateur.
Berkman.- Pour l’affamé, on réchauffe les restes ? Secouant la nappe par la fenêtre, on jette les miettes au mendiant sur le trottoir ?
Il va vers la porte. Becky le retient.
Becky.- Où allez-vous ?
Berkman.- Utopie. Je vais à Utopie. Que veut dire : utopie ? Nulle part.
Becky.- Et moi ? Et moi ? .. .. Qui fait l’escorte du précurseur anonyme ? Les gens célèbres ou la jeunesse obscure ? Pour qui doit briller le précurseur obscur ? Pour les gens connus, ou pour les jeunes gens anonymes ? Qui ne comprend que vous ne vouliez pas loger dans un appartement occupé, où le monde doit se pousser pour vous faire de la place ? Laissez celle qui vous attendait et qui n’a jamais aimé, vous aimer, et vous accueillir en hôte désiré.
Becky met son bras sous celui de Berkman, et l’entraîne.
Goldman.- (pour elle) Que vas-tu faire avec cette pucelle brute, cette dure tendron ? Que vas-tu jargonner des b a ba dans une nouvelle langue étrangère, quand dans ta langue maternelle, tu exprimais toutes les nuances de la pensée et du sentiment ? … Infidèles, vous faites des jeunes filles des femmes, et après les abandonnez. Vous nous déchirez, vous n’auriez pas trop de toute votre vie pour cicatriser la blessure, et vous nous laissez derrière vous… .. Tu t’étais donné en me prenant, et tu te reprends : est-ce que tu étais encore à toi ?
Elle sort.
New-York. Bowery. Un studio. Becky, Berkman.
Becky.-Jamais un homme n’est plus à une femme que désarmé. J’ai eu cette bonne fortune que celui que j’aimais, était à l’abandon. Maintenant que tu te reprends, tu es moins à moi. Crois-tu que, si je t’ai eu m’aimant, je veuille t’avoir, m’aimant moins ?
Berkman.- Becky
Becky.-.. Aime-t-on quelqu’un pour soi ou pour lui ? Aimer, est-ce que c’est verrouiller celui qu’on aime ? N »est-ce pas véritablement aimer d’amour, qu’accepter par amour, de ne plus être aimée ?
Berkman.- Becky
Becky.- Parce qu’elle l’a aimé, celui qu’elle aimait est à nouveau celui qu’il était, quand elle l’admirait tant : ceci est son titre de gloire. Ne le lui ôte pas.(elle va à lui et le serre dans ses bras)
Berkman.- Becky (Il lui baise les mains)
On entend deux ou trois coups de sonnette, et des coups de poing sur la porte.
La voix de Goldman.- Sacha, c’est Emma. Sacha.
Berkman.- Le fantôme cogne à la porte du placard.
La voix de Goldman.- Ce n’est pas Emma qui cogne à ta porte, c’est une déflagration. La bombe de la révolution a explosé en Russie. Le peuple de Saint-Petersbourg et son bras armé, les marins de Cronstadt ont renversé le tsar et son gouvernement, et investi du pouvoir les communistes bolcheviks.
Berkman.- Le peuple et les marins ?
La voix de Goldman.- Le peuple et les matelots… … Si tu fais la campagne de Russie, tu m’emmènes comme cantinière ?
Becky.- (à Berkman) Je n’ai pas peur qu’elle me supplante. Sur son vieux cadre, mon jeune souvenir se rappellera d’autant mieux. Fais-toi escorter de ta vieille garde, dans la bataille, elle pourra te servir. Sacha, prends avec toi ton petit soldat.
Berkman.- Mon cœur portera ton talisman jusqu’à son dernier jour.
Becky.- Le mien est gravé de ton signe à jamais.
Il ouvre la porte, et sort rapidement. On entend Goldman courir après lui.
Epilogue
1936. Nice. Le mémorialiste, à sa table.
Le mémorialiste.- (achevant d’écrire) « Le mien est gravé de ton signe à jamais » (Il pose la dernière feuille sur le tas de feuilles déjà écrites, pose son stylo dessus, pousse sa chaise en arrière, se lève, mais reste derrière sa table) … L’échec, malheureusement, appelle l’échec… Malgré meetings et manifestations de rue, en Russie, le parti communiste bolchevik, nouvel oppresseur, imposant la dictature du parti unique, écrasa le peuple russe de son talon de fer. Fuyant la Russie, Berkman a fui en Europe. C’était tomber de Charybde en Sylla : malgré meetings et manifestations de rue, les partis fascistes italien et allemand, nouveaux oppresseurs, imposant la dictature du parti unique, écrasèrent les peuples européens de leur talon de fer à leur tour. En Amérique contre le capitalisme, en Russie contre la dictature de gauche, en Europe, contre la dictature de droite, Berkman aura décidément tout manqué… … Mais il n’est pas dit qu’il restera sur un échec. Qu’un attentat, au moins, dans sa vie, réussisse. Mais il ne sera réussi que s’il n’en est pas témoin. Dieu veuille donc qu’il n’en soit pas témoin.
Il saisit dans le tiroir de son bureau un revolver et se tue.