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La prison de Pittsburgh. L’atelier de bonneterie. Sergent Angus. Encadrés de 2 surveillants, entrent des détenus, qui se postent chacun à sa machine. Se détachant d’eux, le prisonnier Le Rouge se poste à l’une des deux premières, une tricoteuse de chaussettes.
Sergent Angus.- Tiens. Le Rouge. Tu dépérissais de nostalgie ?
Le Rouge.- J’ai souvent pensé à vous dehors, Mr Angus. Je me disais : ce pauvre Mr Angus. Iinnocent il est là-bas emprisonné entre 4 murs, et il le sera encore 15 ans, jusqu’à sa retraite, alors que moi,Dieu sait les 400 coups que je suis en train de faire, je suis libre comme l’air. Je me disais que la vie était bien injuste.
Sergent Angus.- En plus de voleur, ne sois pas méchant. Rappelle-toi que bien que nous soyons tous les deux détenus, moi, homme libre, je peux prendre toute liberté avec un détenu comme toi. Cela creuse entre nous un bon fossé. (il lui montre la machine, Le Rouge s’assied)
Entre le sous-directeur, il voit Le Rouge.
Le sous-directeur.- (montrant à Sergent Angus, Le Rouge) Tiens, tiens. Ce n’est pas son premier séjour dans notre petite maison de famille. Qu’est-ce qui peut bien l’attirer chez nous, croyez-vous, sergent ? Le climat ? La vue ? La cuisine ? Le personnel stylé ? La maison pourrait lui proposer la pension complète, qu’en pensez-vous ? .. .. Tu ne te plaisais pas à l’extérieur, Le Rouge ?
Le Rouge.- Il y a plus de salopards dehors que dedans, Mr. le sous-directeur.
Le sous-directeur.- Parlerais-tu de nous par hasard, Le Rouge.
Le Rouge.- Non, non, vous êtes du bon côté, du nôtre.
Le sous-directeur.- Prends garde. A force de rire, crains que tu finisses par pleurer.
Accompagné d’un surveillant, entre Berkman. Le sous-directeur met les machines en marche.
Sergent Angus.- (à Le Rouge, montrant Berkman) Voilà ton apprenti. Voyons si ce macaque à museau proéminent et à grandes fesses calleuses peut singer des gestes simples. (Berkman regarde Le Rouge faire ; au bout d’un court moment, Sergent Angus montre à Berkman la machine en face de celle de Le Rouge) A toi. (Berkman s’assied, et s’essaie, lentement) Tu écoutes les petits oiseaux chanter ? Tu vas te cingler de la cravache, bourrique ? (Berkman prend un rythme plus rapide.)
Le sous-directeur sort. Sergent Angus se poste au fond de la salle.
Le Rouge.- (Il prend dans sa poche une chique de tabac, qu’il met en bouche et mâche, tout en parlant et mâchant il pose une deuxième chique sur le plateau de la machine de Berkman) Mâche tes mots tout en mâchant ton tabac, Berkman. Ils n’y voient que du bleu. (Berkman met le tabac à chiquer dans sa bouche,à Berkman, se présentant).. .. Le Rouge, voleur par effraction, à main armée. Ne me regarde pas de travers. Les voleurs par effraction, à main armée ont des excuses.
Berkman.- Des excuses ?
Le Rouge.- Parfaitement. La justice pèse les voleurs selon deux poids, deux mesures. Les riches et puissants manient tant d’argent d’autrui, qu’ils n’ont qu’un geste bénin à faire pour voler : ils se servent au passage. Nous autres, misérables, si nous voulons voler, nous sommes bien obligés d’aller le chercher où il est, chez les riches : pour se servir chez eux, il ne faut pas moins que violations de domicile, effractions, main armée, bande organisée. Or, qu’est-ce que violations de domicile, effractions, main armée, bande organisée ? Ce sont des circonstances aggravantes du vol, passibles de la criminelle, même si ne sont volées que des sommes ridicules. Tandis que le geste bénin de prélever au passage n’est passible que de la correctionnelle, même si sont volées des fortunes. Tu trouves ça juste ? Ajoute à ça : Qui est plus excusable de voler, le riche et puissant, ou le misérable ?
Berkman.- Vous raisonnez assez bien.
Un silence.
Le Rouge.-.. .. Sais-tu que tu es pour moi une énigme vivante ? S’immoler à la déesse peuple, comme ça, pour rien ?… ..Encore si tu étais moche comme un pou, fichu comme l’as de pique, tordu, bancroche, quelque chose de spécialement loupé, on comprendrait que, pour qu’on ait de la charité pour toi, tu donnes dans la charité. Mais tu es riche d’appas, tu dois traîner les cœurs après toi ? Tu es quelque chose que je ne m’explique pas.
Berkman.- Merci de votre bilan, docteur. Mes appas sont enchantés de se savoir en si bonne santé.
Un silence.
Le Rouge.- Si vous aimez son bilan, peut-être accepterez-vous que le docteur se mette à vos petits soins ?
Berkman.- A mes petits soins ?
Le Rouge.- Je m’offre comme ton ami.
Berkman.- (tendant la main) Je m’offre comme le vôtre
Le Rouge.- Entendons-nous. J’entends non pas amis d’amitié commune, mais d’amitié particulière.
Berkman.- D’amitié particulière ?
Le Rouge.- Tu ne sais pas ce que c’est ?
Berkman.- Première nouvelle.
Le Rouge.- Qu’est-ce qu’on t’a appris dans ton collège catholique ? Tu n’as pas été dans un petit séminaire ? Dans un grand ? Tu n’as pas été enfant de chœur ? Tu n’as pas fait ton service militaire ?
Berkman.- Non.
Le Rouge.- Agneau, tu viens de naître ? Ca casse des têtes, ça coupe des gorges, ça saute des caissons, et ça ne sait pas ce que c’est qu’une amitié particulière ?.. .. Je t’explique. Amour à homme, c’est comme amour à femme, sauf qu’on passe le pont.
Berkman.-(après un instant) Mais c’est dégoûtant.
Le Rouge.- Parce que la garde montante croise la descendante ? Hé ? Déjection d’un côté ne vaut-il pas déjection de l’autre ?.. .. Une question : est-ce qu’on peut porter de l’amitié à une femme ?
Berkman.- Je pense.
Le Rouge.- Pourquoi pas de l’amour à un homme ? Pourquoi cette discrimination ? Qui peut mieux vous aimer que qui est comme vous ? On sait le plaisir qui lui plaît, puisque c’est le sien propre. Qu’est-ce qu’aimer mieux que femme ? C’est aimer homme, parce qu’en plus qu’on l’aime comme une femme, on l’aime comme un homme.
Berkman.-En amour, pour moi, homme est femme sont de parfaits complémentaires : il y a correspondance exacte des parties en forme, en taille, en position. Je ne vois pas pourquoi j’ irais bricoler autre chose.
Le Rouge.- Qu’est-ce qu’amour d’homme pour femme? C’est appât posé par l’espèce. Qu’est-ce qu’une rate ? C’est 15 ratons par portée, et 7 portées par an. Sommes-nous au monde, pour développer des colonies de peuplement, ou pour se développer, soi ? Goûter de soi et d’un autre soi, pendant que l’autre goûte de lui et d’un autre lui, est-ce que ce n’est pas le paradis sur terre ?
Berkman.- A parler franchement, je ne me vois pas adopter tes mœurs.
Le Rouge.- Tu ne manges pas de ce pain-là : attends de n’avoir plus ta brioche quotidienne. Tel que je te vois, sensible, imaginatif, je ne vois pas ton cœur jeûner bien longtemps. Ton cœur chômeur sera bien tôt demandeur d’emploi, crois en ma prédiction.
Berkman.- Ca m’étonnerait.
Le Rouge.- Moi, c’est le contraire qui m’étonnerait. .. ..
Entrent Johnny Davies et Jacky Bradford, qui attendent à la porte de l’atelier.
Le Rouge.- (à Berkman, montrant Johnny Davies) Une consoeur à toi, une rosière, le blondinet. Chaque jour, vierge et martyre, elle est jetée dans l’arène : le lion affamé face à celle aimerait la croquer, mais Johnny préfère consommer son martyre, plutôt qu’être consommé par Jack.
Sergent Angus va vers Johnny Davies et Jacky Bradford, et du menton, leur fait signe de se placer à la paire de trictoteuses jouxte à celle de Le Rouge et de Berkman.
Johnny.- (à Sergent Angus) Si une prière peut vous faire fléchir, Mr Angus, je vous supplie de me mettre à une autre machine.
Sergent Angus.- (pointant l’index sur Johnny) Un deuxième son s’en vient polluer mes oreilles, je t’insonorise au cachot.
Johnny.- Surtout pas, Mr Angus. Dans ce froid, ma flamme vacillante s’éteindrait cette fois pour de bon.
Sergent Angus.- Conclus.
Johnny et Jacky se placent face à face, et se mettent au travail. Sergent Angus va se poster au fond de la salle. Johnny aperçoit Berkman, en est perturbé, le regarde plusieurs fois, des yeux prie Le Rouge.
Le Rouge.- (faisant les présentations) Alexandre Berkman, l’anarchiste. Johnny Davies.
Johnny.- (à Berkman) Monsieur Berkman, depuis le temps que je vous vois de loin. . Vous ne savez pas comme j’aspirais à faire votre connaissance. (Il lui sourit d’un large et long sourire) Bonjour.
Berkman.- (les yeux attachés sur ceux de Johnny, s’attardant) Bonjour.
Chacun se replonge dans son travail.
Berkman.- (off) Mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? La terre sous moi bouge, tout l’édifice, affreusement secoué, se fend et se crevasse. Son sourire, comme un scalpel, ouvre ma poitrine : à travers la cage de mes côtes, mon cœur sanglant palpite à grands coups. .. .. Par Dieu, que cette lave bouillante ne fasse pas éruption, ne vienne pas effrayer la population. Que cette émeute en moi ne descende pas dans la rue, ne sème pas la panique. … … .. .. Nature, comment peux-tu te méprendre ainsi ? Commettre un tel impair ? Comment peux-tu me payer de telle fausse monnaie ? .. .. … … … … Amour, rusé séducteur, conseille-moi de tes conseils perfides. Dis-moi comment, faux pas après faux pas, le conduire jusqu’à moi. Le coup de foudre étant de règle en amitié comme en amour, dis-moi comment le faire passer d’un coup de foudre à l’autre. Je sais ce que je ferai : je le nourrirai de douceur, puis je l’en priverai, pour que de lui-même, il s’en vienne tendre la main. Je l’entourerai d’un tel beau doux printemps que de lui-même, il entrouvrira la chemise. Je l’assiègerai d’une telle tendresse, qu’amolli, il se livrera lui-même. .. Allons promener les yeux : que, comme par hasard, passant dans son quartier, ils croisent les siens, les saluent, et avant que les siens quittent les miens, qu’ils rentrent à la maison sans tarder.
Berkman fait comme il dit. Ses yeux croisent les yeux de Johnny, passent aussitôt leur chemin.
Berkman.- (face à nouveau à sa machine, off) Ses yeux m’interrogent. S’effraie-t-il de la virulence d’une amitié maladive ? S’alerte-t-il de l’ardeur d’une flamme brûlante ? Est-ce que je cache si mal mes troupes et camoufle si mal mon matériel de guerre ?.. .. .. …A sa muette question, je répondrai par une réponse muette.
Il se tourne vers Johnny, qui se tourne vers lui, il lui sourit, Johnny le regarde avec un visage grave : au même moment, Jacky vole à Johnny une double poignée de paires de chaussettes.
Berkman.- (s’en apercevant, montrant Jacky du doigt) Attention. (Johnny regarde Jacky, à nouveau Berkman, lui sourit, hausse les épaules.)
Sonnerie. Entre le sous-directeur qui arrête les machines. Chaque détenu empile les paires tricotées. Sergent Angus, un carnet en main, note la production de chacun.
Sergent Angus.- (comptant, notant) Jacky Bradford, 102. Johnny Davies, 78. L’un ajoute les excédents aux excédents, l’autre les déficits aux déficits.
Berkman.- (tourné vers le sous-directeur) Le prisonnier A7 demande à Mr Le sous-directeur Mac Pane l’autorisation déposer une plainte auprès de son autorité.
Le sous-directeur.- (s’approchant de Berkman, ironique) Mon autorité veut bien prêter au prisonnier A7 l’attention distraite d’un bout d’oreille.
Berkman.- Le prisonnier A7 a été témoin d’une infraction dont a été victime le prisonnier Johnny Davies. L’excédent de 24 paires de Jacky Bradford est constitué pour moitié du déficit de Johnny Davies.
Le sous-directeur interroge des yeux Sergent Angus. Sergent Angus.- Le déficit en question est dû à une infraction continue, dont se rend coupable Johnny Davies, c’est à dire sa mauvaise volonté, Mr le sous-directeur.
Berkman.- (au sous-directeur) La mauvaise volonté de Johnny Davies s’appelle malveillance de Jacky Bradford. J’ai été témoin de la soustraction frauduleuse, Mr le sous-directeur.
Le sous-directeur.- Seul a droit de déposer plainte la victime de l’infraction. La plainte déposée par un tiers s’appelle dénonciation.
Berkman.- Peut déposer plainte, en sus de la victime, son représentant. Entre incarcérés de force, c’est la force qui règne. Or le rapport de forces entre le voleur et le volé n’est pas à l’avantage du volé. Le témoignage vaut preuve, Mr le sous-directeur.
Le sous-directeur.- Si le témoin a été le témoin qu’il dit, son attention, pendant qu’il a été témoin, ne se portait pas sur le travail : le témoin enfreignait donc le règlement. La dénonciation dénonce le dénonciateur… .. Que répond le Sergent Angus à l’accusation ?
Sergent Angus.- Sous les marionnettes, Mr le sous-directeur, on devine sans peine quelles mains les agitent. Deux meneurs sont à la tête du monde : leur ventre et leur bas-ventre. Jetez un coup d’œil sur les jambons de Johnny Davies, et vous saurez quelles parties de Berkman ont de l’appétit pour quels morceaux de Johnny Davies.
Le sous-directeur.- L’affaire est portée devant la juridiction supérieure.
Sortent le sous-directeur, Berkman, Sergent Angus.
Le bureau du Directeur. Le directeur assis à son bureau. Entrent le sous-directeur, qui va auprès du directeur et lui parle à l’oreille, Berkman, Sergent Angus.
Le directeur.- (pointant du doigt) Sachez une chose : je ne tolèrerai pas que vous enfonciez jamais un seul coin anarchiste dans l’ordre de cette maison.
Berkman.- Je n’ai mené aucune action anarchiste, Monsieur le Directeur.
Le Directeur.- Et comment appelez-vous votre intervention intempestive ?
Berkman.- Je pensais que tant de tâches accaparaient Mr Angus, que certain fait délictueux avait pu lui échapper.
Le directeur.- Certain fait délictueux dont étiez victime ?
Berkman.- Non.
Le directeur.- Mr Berkman, êtes-vous prêt à endosser, en plus de votre crime, le crime, et à purger, en plus de votre peine, la peine d’un quelconque autre prisonnier ?
Berkman.- Tout de même pas.
Le directeur.- C’est l’évidence. Le crime et la peine séparent les prisonniers en prison, comme à l’air libre le travail et son salaire les travailleurs. Que penseriez-vous de celui qui prendrait sur lui la maladie d’un autre, et avalerait les médicaments à sa place ? Plus vite en prison vous soignerez votre seule santé, plus vite vous guérirez. … Toute tête de clou qui dépasse, Berkman, et qui risque de faire des accrocs , à forts coups de marteau je la rentre et l’enfonce. Si vous êtes trop jeune, trop vigoureux, j’ai les tous moyens de vous affaiblir et vous vieillir avant l’âge. Solitude, obscurité, promiscuité, mauvaise hygiène, faim, soif, manque de sommeil, j’ai tous les outils à ma disposition. Du matin de votre vie, j’ai de quoi vous faire passer rapidement à votre soir… … . .. Je vous place en quarantaine pour vous laisser le temps de guérir. Je vous confie une dernière pensée avant vos quarante nuits, afin que vous rêviez dessus : veillez soigneusement sur votre vie, de peur qu’elle vous échappe sans que vous vous en rendiez compte.
Il fait un signe. Sortent Berkman, Sergent Angus, le sous-directeur, qui tient la main à son cœur.
Au sous-sol. Un cachot, où par une lucarne, perce une pâle lumière du dehors. Entrent Sergent Angus, Berkman. Sergent Angus ouvre la porte, Berkman entre, la referme, ses pas s’éloignent.
Berkman.- (pour lui) Est-ce que je me soucie des noms dont je peux être appelé ? Qu’importe le nom injurieux, si l’être me tient à cœur ? Cette chose déraisonnable est-elle susceptible d’être raisonnée ? Non. C’est ainsi, c’est ainsi. Veut-on l’enfant qui vous naît ? Vous naît l’enfant qu’on ne veut pas, ne vous naît pas l’enfant qu’on veut : il est là, il requiert vos soins ; votre devoir n’est-il pas de l’élever ? .. .. Est-ce que je me soucie de l’infraction que Johnny a pu commettre et pour laquelle il est en prison ? Aimer s’interdit-il lui-même, si son objet a un casier judiciaire ? Et parce que j’ai du sentiment pour lui et que je n’en ai pas pour les autres prisonniers, je verrais les autres prisonniers d’autres yeux que je le vois, lui ? … … Même les gardiens ? Comme il faut qu’ils aient été longtemps en campagne d’un gagne-pain pour que, de guerre lasse, ils s’en viennent sonner à la prison, pour qu’elle veuille bien les accueillir… … Méconnu et mal aimé hors de prison, reconnu et aimé en prison : c’est en prison qu’est ma place. Prison, qui abrite ceux que je hais et qui me reconnaissent, et celui que j’aime : sois ma demeure.
Bruit de pas qui s’approchent, d’une clé qui tourne dans la serrure, la porte s’ouvre grande : paraît Sergent Lilian, qui en silence observe Berkman.
Sergent Lilian.- Tu n’as pas assez broyé de noir ?
Berkman.- Je bénéficie d’une remise ?
Sergent Lilian.- Tu remontes de ton enfer, parce que le sous-directeur y est descendu.
Berkman.- Que voulez-vous dire, sergent ?
Sergent Lilian.- Le sous-directeur est mort du cœur d’un coup : à cette occasion, on s’est aperçu qu’il en avait un.
Berkman.- Sergent, est-ce que je peux vous poser une question ?
Sergent Lilian.- Dis toujours.
Berkman.- (montrant le sous-sol) Est-ce que, au secret quelque part, il n’y a pas un anarchiste du nom de Prince ?
Sergent Lilian.- Quelques remous en surface indiqueraient qu’il y a de la vie dans les bas fonds.
Berkman.- Est-ce qu’on peut l’approcher ?
Sergent Lilian.- Tu ne fais pas assez eau comme ça ? Tu veux chavirer pour de bon, sombrer, te perdre corps et biens ? .. Suis-moi. (Sergent Lilian sort guetter l’escalier) Vite. La cellule du fond.
Sergent Lilian guettant l’escalier, Berkman s’enfonce dans le sous-sol, s’arrête à une grille.
Berkman.- Pardon. Vous êtes Prince ?
La voix de Prince.- Moi, Prince ?.. ..Ce vieil homme dégradé, travaillé par de honteuses histoires physiques ?
Berkman.- Je me souviens du jour où vous avez défilé, après votre attentat, dans la rue, avec votre pancarte, où vous vous dénonciez vous-même. Ce souvenir brille en moi, comme dans une église la lampe de la présence réelle.
La voix de Prince.- Un Prince tiendrait l’os de son anarchie entre ces dents branlantes ? Il serait cette guenille trouée, qui sèche, suspendue à une corde par une pince ? Ce sénile, ce caduc, à moitié sourd, à moitié aveugle, la goutte au nez, la goutte à la queue ? Ce fruit pourri dans l’herbe, proie des fossoyeurs de cadavres, mouches, asticots, limaces ?
Berkman.- Quand le corps gagne sa faiblesse, l’esprit gagne sa force. Malgré vents rageurs, vagues furieuses, mer en colère, phare inexpugnable, de votre fanal tournant, vous éclairez toujours notre nuit du même puissant rayon. Devant nous, sur le glacier, dans l’épaisse brume blanche, silhouette pâle, vous êtes notre éternel guide, que nous suivons en aveugle.
Prince.-(se tournant, allant à la grille,serrant Berkman dans ses bras, et pleurant) Ah.
Sergent Lilian.- Berkman, quelqu’un. Vite.
Berkman baise à son tour les mains de Prince qui baise les siens, rejoint Sergent Lilian. Ils sortent.
La cellule de Berkman. Paraissent derrière la grille Berkman et Sergent Lilian, qui déverrouille la porte. Berkman entre.
Berkman.- (à Sergent Lilian) Je vous sais gré, sergent.
Sergent Lilian.- Un mot hors service, , d’un gardien. Vous avez échoué votre attentat, Berkman, votre peine aurait dû échouer aussi.
Berkman.- Merci, sergent.
Sergent Lilian verrouille la porte, le bruit de ses pas s’éloigne et disparaît. Un silence.
La voix de Johnny.- Mr. Berkman.
Berkman.- (off) Le hasard maudit bénit mes vœux. (haut) Oui ?
La voix de Johnny.- Je suis celui, que vous avez défendu avec tant de générosité, et à cause duquel vous avez été si méchamment puni.
Berkman.- Ce que j’ai fait à ton sujet, je l’aurais fait au sujet de n’importe qui, Johnny. C’a été un pur réflexe.
Un silence.
La voix de Johnny.- Mr Berkman ?
Berkman.- Oui.
La voix de Johnny.- Je voudrais vous avouer ce pourquoi j’ai été condamné.
Berkman.- Tout homme est toujours neuf à chaque nouveau moment, Johnny. C’est cet homme neuf, dont je fais connaissance, non de l’ancien.
Un court silence.
La voix de Johnny.- Le reste de ce que je suis, n’est pas grand chose. Je ne peux me recommander de rien ni de personne. Je suis un jeune homme quelconque.
Berkman.- Pas moins que moi, Johnny.
La voix de Johnny.- Vous vous êtes distingué par certain acte.
Berkman.- Manqué. Je me suis distingué par un échec.
La voix de Johnny.- L’acte est peut-être manqué, mais les séquelles, elles sont réussies.
Berkman.- Lorsqu’on fait connaissance de quelqu’un, à quoi prête-t-on attention ? A ce qu’il a fait, ou à ce qu’il est ? A son passé, ou à ses façons d’être ?
La voix de Johnny.- .. .. Est-ce que mes façons d’être vous plaisent assez pour que vous m’acceptiez pour ami ?
Berkman.- (se pressant la poitrine) Oui.
La voix de Johnny.- Vous êtes sincère ?
Berkman.- Je le suis.
La voix de Johnny.- Je réclame un gage : laissez-moi vous appeler par votre prénom.
Berkman.- Le gage est accordé. Je m’appelle Sacha.
La voix de Johnny.- Sacha, je forme le vœu fervent : qu’un jour la même amitié vous porte vers moi, que celle qui me porte vers vous.
Berkman.- Elle en prend le chemin, Johnny.
Bruit de pas. Sergent Lilian passe, s’arrête devant la cellule de Johnny.
La voix du Sergent Lilian.- Johnny, promets-moi de ne plus te battre avec plus fort que toi.
La voix de Johnny.- Je vous promets, sergent.
La voix du Sergent Lilian.- Tu rejoins ta cellule.
Bruit de clé qans un verrou, bruit de pas, bruit de clé dans un verrou.
Voix de Johnny.- Au revoir, Sacha.
Berkman.- Au revoir, Johnny.
Le bruit des pas s’éloigne et disparaît.
Berkman.- (pour lui) Vainqueur à l’arraché. … Le séducteur a si bien séduit, que le séduit s’est fait séducteur…. … Mon cher Johnny. Mon cher, non, c’est comme si le saisissant, je voulais me l’approprier. Cher Johnny. Cher dit assez qu’il m’est cher, sans qu’il le dise trop. Je pense à ce que tu m’as dit. Ton ami. Ton ami peut dire : je suis ton ami , le seul, il peut dire aussi : tranquillise-toi, je suis bien disposé à ton égard. S’il y a hésitation, l’hésitation me profitera. Si ma lettre est débridée, elle l’est moins que ses propres dires à lui.
Bruit de pas. Paraît Sergent Lilian.
Sergent Lilian.- (ouvrant la cellule) Ordre du nouveau sous-directeur : Berkman, tu as désormais droit à la promenade.
Berkman sort, Sergent Lilian reverrouille, ils s’éloignent.
La cour de la prison. Tony.Une brute et Iorgu. La brute tient Iorgu par le bras avec force. Accompagné du Sergent Lilian, Berkman entre, s’adosse contre un mur. Sergent Lilian va vers la brute,la brute secoue Iorgu, du poing lui donne un coup sur la pommette, Lilian saisit la brute par le bras. La brute et Sergent Lilian sortent. Tony, qui a tous ses regards sur Berkman, hésite à aller vers lui.
Berkman.- (va vers Iorgu, lui tend la main) Berkman. Bonjour.
Iorgu.- (de côté, serrant la main, voulant s’écarter) Iorgu.
Berkman.-Tu es nouveau. J’ai appris que tu avais été condamné à une longue peine.
Iorgu.- (voulant s’écarter) C’était mérité. J’ai commis une transgression grave, contraire aux valeurs sociales admises, et réprouvée par la conscience. Le jury m’a reconnu coupable de meurtre aggravé et m’a condamné pour 15 ans. Ce n’était que justice.
Berkman.- Je ne te demande rien.
Iorgu.- (voulant s’écarter) Je préviens ta demande.
Berkman.- (insistant) J’aimerais que tu me parles de toi.
Iorgu.-(voulant s’écarter) La seule chose que j’ai à dire, c’est que j’ai tout dit.
Berkman.- J’ai remarqué que tu t’isolais. Tu ne fréquentes que des gens peu recommandables.
Iorgu.-(faisant face) Pourquoi me harcelez-vous d’assauts incessants ? Ne tournez pas autour du pot. Dites-moi qui vous envoie.
Berkman.- Personne ne m’envoie. Je parle en mon nom.
Iorgu.- Quand j’ai avoué, l’inspecteur m’a serré dans ses bras, il m’a dit qu’il se réconciliait avec moi, que, si je confirmais mon aveu au procès, il me pardonnerait, même si le tribunal me condamnait. J’ai tenu parole : veuillez lui dire qu’il tienne la sienne… .. .. .. Pourquoi me percez-vous cruellement de l’épingle de vos yeux ? Je ne demanderais pas mieux de lui dire que c’est moi qui ai pris l’argent. Mais il me demanderait où je l’ai caché, je lui dirais forcément quelque chose de faux, alors il se fâcherait pour de bon. Dites-lui que je lui ai dit la vérité : ce n’est pas moi qui ai pris l’argent.
Berkman.- Et moi, je soupçonne ton inspecteur d’avoir abusé frauduleusement de la situation de personne d’une particulière vulnérabilité. Avoir obligé quelqu’un à un aveu, qui lui a été gravement préjudiciable, est un crime passible des assises.
Iorgu.- Je vous oppose mon double aveu volontaire à l’inspecteur et au juge. L’intime conviction du juge, forgée en son âme et conscience, a constitué le critère et le fondement de l’appréciation du jury. Iorgu est-il coupable ou non coupable ? Le jury a répondu : coupable. Vous voulez que je désavoue mon aveu ? Vous voulez mon malheur ? Si vous dites à quiconque que je ne suis pas coupable, je vous démentirai hautement.
Berkman.- Tu fréquentes de sombres brutes, qui te rudoient : c’est un coup qui a fait ce bleu sur ta pommette, je l’ai vu.
Iorgu.- C’était une marque de gentillesse un peu brusque. Je les aime bien, ils m’aiment bien.
Berkman.- Dans quel trafic ils te trempent ?
Iorgu.- Vous me faites bien de l’honneur, si vous croyez qu’ils m’associeraient à quelque chose. Nos relations sont uniquement privées.
Berkman.- Privées ?
Iorgu.- Pourquoi ne me dites-vous pas simplement ce que vous voulez de moi ? Si je ne connais pas la demande, comment pourrais-je faire l’offre ?.. .. Je vous en supplie, ne me tailladez de l’éclat cruel de vos yeux.
Berkman.- Mais je ne veux rien.
Iorgu.- Comment voulez-vous que je vous contente, si je ne sais pas ce que vous désirez ? Epargnez-moi d’interpréter une langue que je ne connais pas. Je suis prêt à satisfaire vos exigences, encore faut-il que vous m’en fassiez part.
Berkman.- Je ne veux qu’une chose, Iorgu, qu’on se lie amitié.
Iorgu.- C’était si difficile à dire ? Quand ? Où ?
Berkman.- Comment quand ? Où ?
Iorgu.- Dites-moi l’heure et le lieu.
Berkman.- Tu te méprends sur moi, Iorgu. Mon amitié est désintéressée.
Iorgu.- Qu’allez-vous penser ? Je suis aussi désintéressé que vous. Je ne fais rien payer à personne.
Berkman.- Tu ne m’as pas compris, Iorgu. Je ne mange pas de ce pain-là.
Un silence.
Iorgu.- Jurer sur la Bible qu’on a tué, quand on n’a pas tué, c’est moins faire un faux serment, que jurer sur la Bible qu’on n’a pas tué, quand on a tué, n’est-ce pas ?
Berkman.- C’est certain. Iorgu.- Vous m’avez dit que vous voulez être un ami, Mr Berkman.
Berkman.- Oui.
Iorgu.- Si vous êtes sincère, par amitié, je vous en supplie, laissez-moi tranquille.
Berkman quitte Iorgu, et retourne s’adosser contre le mur. Tony fait un pas vers lui. Entre Sergent Lilian.
Sergent Lilian.- Le sous-directeur vous demande.
Tous deux sortent.
Le bureau du sous-directeur. Entrent Berkman et Sergent Lilian, le colonel va vers Berkman.
Le sous-directeur.- Je suis le nouveau sous-directeur, Mr Berkman. Prenez place, je vous prie.
Berkman s’asseoit.
Le sous-directeur.- Mr Berkman, contrairement à l’opinion publique, je ne crois pas du tout, que dans le corps de notre société, la tumeur anarchiste soit une tumeur maligne, capable d’atteindre tous les tissus, et d’altérer l’économie de la société… … Pour faire un anarchiste solide, il faut une solide assise de maturité… … Or le peuple est loin de ces âges. Comme un enfant, il a besoin d’un chef, qui le récompense d’un bonbon et le punisse du cabinet noir. Il y a des années-lumière entre l’anarchisme et lui. .. .. La peur que vous suscitez dans le pays, pour moi, n’est pas fondée. Vous êtes destinés à rester à jamais des minoritaires de minoritaires. … .. Pour être conséquent avec mon opinion, j’ai décidé de rompre votre isolement et de vous donner la place vacante d’homme de section, si du moins vous l’acceptez.
Berkman.- Me traiter comme un droit commun m’honore.
Le sous-directeur.- Vous commencez dès maintenant. (Tous deux se lèvent) … …Sergent, veuillez exécuter mes ordres.
Sortent Berkman et Sergent Lilian. Le sous-directeur reste rêveur.
Un couloir de prison. Sergent Lilian, Berkman à qui Sergent Lilian donne une balayette, un balai, une pelle.
Sergent Lilian.- Si je m’absentais, qu’est-ce que tu ferais, que tu ne fais pas quand je suis présent ? Tu ne vas incendier la prison, tu ne vas pas t’évader. Je vais prendre un café.
Sort Sergent Lilian. Berkman s’approche de la cellule de Johnny.
Berkman.- Johnny. Johnny, qu’est-ce que tu as ? Tu es pâle comme un linge. Je vais de ce pas t’inscrire pour une visite médicale.
La voix de Johnny.-C’est de toi que je ne suis pas bien, Sacha. Je suis mal en point de toi. Le doute de toi fait mon désespoir.
Berkman.- Je tenais ton amitié pour fidèle, elle ne l’est pas, puisque tu ne tiens pas pour fidèle la mienne.
La voix de Johnny.- Mon Dieu, Sacha, si tu savais.
Berkman.- Heureux tes doutes, Johnny, parce qu’ils chassent les miens. Quelles preuves plus certaines de notre amitié, que les doutes en chacun de l’autre ?
La voix de Johnny.- Parce que tu as triomphé de moi, tu veux en conquérir d’autres ? Parce que tu m’as eu, tu veux en avoir d’autres ?.. …Je t’ai vu de la lucarne, parler dans la cour à Iorgu. Tu le buvais des yeux. Tu sais ce qu’est un Iorgu ? Un prostitué… .. Je ne courrai pas après celui qui court après un Iorgu. Je n’ai pas le cœur de te disputer à lui. Il faut que je rompe avec toi, je souffre trop.
Berkman.- Tu sais ce qu’est Iorgu pour moi ? Un devoir. Mon règlement intérieur me contraint à porter secours et assistance aux démunis. Le médecin porte des soins objectifs à un mal objectif : s’il veut garder l’esprit clair, il lui est interdit de compatir. Autant je suis attentif au mal de Iorgu, autant je suis indifférent à Iorgu… .. … ..Si tu me quittes, la vie me quitte, Johnny. T’arracher de moi, c’est m’arracher de moi. Tu viens de me donner la vie, ne me l’ôte pas. Je t’en prie romps ta rupture.
La voix de Johnny.- A une condition.
Berkman.-Toutes.
La voix de Johnny.- Que l’écorce de ta mémoire s’ouvre d’une faille, et que dans l’abîme de ton oubli, tu engouffres ma crise de jalousie.
Berkman.- C’est fait.
La voix de Johnny.- (s’approchant de la grille) Mon ami. Ai-je jamais été aussi heureux ?… Béni soit ton attentat et son échec. Bénie soit l’injuste peine qui t’a puni de ton attentat manqué. Béni soit ce cachot qui nous cache. Code pénal, sois béni. Injuste justice entremetteuse, sois louée. Sans elle aurais-je aimé ce qui grâce à elle est aimé ? J’aime tant que cet aimer-là dépérit tout autre aimer. Vivant cela je veux bien ne plus vivre.
Il pose ses mains sur les deux barreaux sur lesquels sont posées les mains de Berkman, juste à côté.
Berkman.- (off) Sa main sait-elle qu’elle effleure la mienne ? Le ciel veuille qu’elle reste ignorante.
La voix de Johnny.- Sans toi, je dépéris, Sacha. Permets que, me nourrissant de toi, je reprenne des forces. Que ta substance transfuse sa subsistance dans la mienne. (Il pose ses mains sur celles de Berkman)
Berkman.- (off) Paradis sur terre. Ne gâchons pas notre trop bonne fortune. N’allons pas au-devant de déboires. .. ..(haut) Johnny, soyons prudents, ne nous laissons pas surprendre. Séparons-nous, avant qu’un autre nous sépare. Ne nous mettons pas au péril d’être découverts, et découverts, d’être perdus.
La voix de Johnny.- Soyons sages, pour sauvegarder notre folie, tu as raison, Sacha.(Berkman s’écarte) Qu’il te plaise, lorsque tu es devant moi, dans ma disette de toi, t’offrir en nourriture à mes yeux, et te démarquer de la file.
Berkman.- Que la communion soit d’officiant à officiant. Ce que tu pries de moi, je le prie de toi.
La voix de Johnny.- Ta prière sera exaucée, si tu exauces la mienne. Je m’offrirai à toi. Assouvis-toi de moi. Gorge-toi de moi. Ta soif de moi me soûle, Sacha.
Ils se serrent les mains. Sort Berkman. Berkman va plus loin, et se mettant à une lucarne, se reprend.
Berkman.- (off)… …J’étais fournaise : loin de se détourner, se brûlant le visage et les mains, il alimente le brasier, le feu se fait d’enfer. .. ..De l’amitié, cela ? Il faut l’appeler d’un autre nom. Parce que la génération ne s’en mêle pas, ne pas aimer ? Une fois qu’aimer est en marche, tellement la pente d’aimer est forte, quel homme né de femme est fort assez pour freiner cet aimer-là ? Si aimer se cantonne à aimer, au nom de quoi y aurait-il d’amour un objet licite et un objet illicite ?.. .. .. .. Lorsqu’une femme conçoit, cette semence d’amour dont son mari l’a fécondée, bouge en elle, en elle se développe, en elle croît : toute prise par ce petit d’elle en elle, elle sort faire les courses, rentre préparer le repas, comble, toute à cette vie qui est en elle : qu’a-t-elle encore besoin de l’homme ? Qu’ai-je besoin d’autre au monde, que cet amour dont cet être m’a fécondé ?.. …
Sa balayette, son balai, sa pelle en main, il sort.
Le lendemain. Le même couloir. Balayette, balai, pelle en mains, qu’il dépose, il s’approche de la cellule Johnny, pose ses mains sur deux barreaux de la grille.
La voix de Johnny.- … …Cet air ennemi qui t’enveloppe, dont je suis jaloux, laisse-moi prendre sa place…(Johnny pose ses deux mains sur les siennes) … Il a fallu que ce soit en prison que je trouve cette chose précieuse et rare, un être aussi bon que beau, beau bien que bon, bon bien que beau, qui ne se sait pas bon et beau, ce qui est la vraie beauté et la vraie bonté, et que cet être précieux et rare accepte d’être mon ami.. .. La vigne vierge grimpante rouge feu de ses longues vrilles s’enroulant en hélice, embrasse la grille du balcon étroitement. Emmêle-moi à toi, Sacha, enchevêtre-toi à moi, entremêle-toi à moi. Entrelaçons-nous, comme deux mains ferventes. Rapprochons les deux bords de notre plaie : cicatrisons-nous. Que notre double chair se fasse mitoyenne, que la chair de l’un se fasse la chair de l’autre
Berkman.- (s’écartant vivement) C’est trop, tu me défais. Je m’échappe à moi, je me déserte. C’est la débâcle, c’est la déroute. Par pitié, laisse-moi réunir mes forces.
La voix de Johnny.- Nous ne faisons rien de mal.
Berkman.- La guerre civile a éclaté en moi, ils en viennent aux mains en pleine rue. Je ne me contrôle plus, laisse-moi me ressaisir.
La voix de Johnny.- Sacha.
Berkman.- Johnny.
Berkman sort. Berkman se réfugie dans son réduit d’homme de service.
Berkman.- (pour lui) .. … L’esprit, dès qu’il commence à penser, c’en est fini de lui, à penser il ne s’arrête plus : entreprend-il un sujet qui lui plaît, il faut qu’il l’embrasse à l’étreindre, le connaisse jusqu’à le posséder en entier, jusqu’à n’en plus rien ignorer. La chair est pareille à l’esprit : du début, elle a bientôt hâte de passer à la suite, de la suite elle n’a de cesse de passer à la fin. Amitié particulière ? Amitié commune. La simagrée est parfaite. Pureté ? Singerie. Innocence ? Momerie. … … Pour amour utilitaire de femme, on comprend que la volupté soit à son extrême, quand l’acte de génération est à son achèvement, mais amitié ? Imposture. Amitié, tu te fais passer pour ce que tu n’es pas : de singerie en singerie, tu aboutis en cul de sac sordide… … Avant que pris de vertige tout oscillant autour de vous, vous vous abîmiez dans le gouffre, il importe de reculer au plus vite. Il y a urgence. Il est impératif que la seconde nature ne devienne pas la première.
Il sort.
Le lendemain. La balayette, le balai et la pelle posées, Berkman reste à un pas de la grille de la cellule de Johnny.
La voix de Johnny.- A Dieu ne plaise, Sacha, que par moi tu sois malheureux.
Berkman.- .. ..Si un frère, parmi les jeunes filles, pour celle qui est la plus proche, sa sœur, brûlait d’une flamme ardente, qu’est-ce que tu lui dirais ?
La voix de Johnny.- Je lui dirais de mettre la terre entre lui et sa sœur. L’inceste est un crime. L’amour, en famille est une chausse-trappe mortelle.
Berkman.- Dans le brouillard, si on prend une personne pour une autre, que, en s’approchant, on s’aperçoit qu’on s’est trompé, est-ce que confus, on ne s’éloigne pas au plus vite ? Un cœur, victime d’une illusion, persistera-t-il dans son erreur ?
La voix de Johnny.- Aimer, est-ce que c’est une illusion ? Si aimer est sûr, l’objet d’aimer n’est-il pas sûr comme aimer ?.. .. Cette amitié qui t’a porté vers moi ne savait-elle pas qui j’étais ? Est-ce que je me suis travesti ? Quand tu m’as aimé, m’as-tu trouvé indigne d’être aimé ? Et maintenant, parce que tu as réfléchi sur qui j’étais, je le serais ?
Berkman.- En toutes choses, ne faut-il pas considérer la fin, Johnny ? Si une noble action est menacée d’une fin déshonorante, ne faut-il pas la suspendre?
La voix de Johnny.- Quelle marque d’amour flétrit celui qui aime ?
Berkman.- Cette marque-là d’amour me flétrirait, moi. Ce serait pour moi une marque d’infamie.
La voix de Johnny.- Qui te dit que la marche serait fatale ?
Berkman.- Aucune fureur d’amour ne supporte de n’être pas assouvie. Je chavirerai, je sombrerai, Johnny, je me connais. Je me méfie de moi : méfie-toi de moi avec moi.
La voix de Johnny.- Par amour, que n’accepterait pas celui qui aime ?
Berkman.- Par amour, pour l’amour, que ne s’interdirait celui qui aime ? Faire semblant que l’autre soit ce qu’il n’est pas ? S’abaisser à un compromis sordide ? Faute de ne pas pouvoir adapter ce qui ne peut s’adapter, user de moyens de fortune ? C’est avilissant.
La voix de Johnny.- Qui te dit que je ne t’en aurais pas aimé davantage ?
Berkman.- Je ne me serais jamais pardonné. Ne veuille pas, Johnny, que je me dégrade à mes yeux. Respecte-moi pour que je puisse me respecter.
La voix de Johnny.- Qu’il en soit fait selon ta volonté. (d’une voix voilée) J’ai découvert d’aimer, à peine découvert, je le perds. Moi t’aimant, toi m’aimant, par amour nous ne nous aimerons plus. Si j’ai vécu, c’est à toi, Sacha, que je le dois.
Berkman recule, et s’éloigne.
La cellule de Berkman. Berkman assis,les genoux au menton, les bras autour des genoux, dans un coin.
La voix sourde de Le Rouge.- Ici, Le Rouge, infirmier. J’appelle Berkman. Sacha, tu me reçois ? (Berkman se lève, regarde partout, pour savoir d’où vient la voix) Sacha, mets l’appareil de ta cuvette à l’oreille. Ouvre ton trou d’oreille, là où tu ouvres ton trou du cul.
Berkman regarde la cuvette, s’agenouille devant, écoute.
Berkman.- Sacha à l’appareil. J’écoute.
La voix sourde de Le Rouge.- J’emprunte cette sale voie pour te transmettre une sale nouvelle. Ton Johnny a essayé de faire le mur. Ils l’ont rattrapé juste à temps. Ils l’ont hospitalisé à l’infirmerie. Je te tiendrai au courant. Terminé.
Berkman se coince dans un coin, face au coin.
Plus tard. Berkman est dans la même attitude.
La voix sourde de Le Rouge.- J’appelle Berkman, j’appelle Berkman. Le Rouge à l’appareil. Sacha, ouvre le trou de ton oreille où tu ouvres ton trou du cul.
Berkman.- Ici Sacha. Je t’écoute.
La voix sourde de Le Rouge.- Johnny a joué la fille de l’air. Son âme s’est envolée d’au milieu des gardiens… … Avant de sauter le mur tout à fait, il m’a dit de te dire, qu’il t’attendait de l’autre côté. Sacha, tu m’écoutes ?
Berkman.- Je t’écoute.
La voix sourde de Le Rouge.- Pensant à lui, réjouis-toi. Il n’a plus à se préparer longuement à mourir, comme nous avons encore à faire. Si nous étions sains et sages philosophes, on ferait comme lui, malheureusement, nous sommes d’incurables malades utopiques. Nous préfèrerons toujours attendre quelque chose qui n’arrivera jamais… … Terminé.
Berkman va à sa lucarne, se tient debout et croise ses bras.
Berkman.- … Vivant inabouti, Johnny, tu es à moi, jusqu’au bout de ma vie. Amour inachevé, à cause de ton inachèvement, tu vivras en moi jusqu’à ce que je ne vivrai plus. Repose en paix en moi, Johnny, pendant que je vivrai en guerre.
Sonnent les trois coups de gong de la nuit. Les lumières s’éteignent. Berkman sanglote.
3
La prison de Pittsburgh. L’atelier de bonneterie. Sergent Angus. Encadrés de 2 surveillants, entrent des détenus, qui se postent chacun à sa machine. Se détachant d’eux, le prisonnier Le Rouge se poste à l’une des deux premières, une tricoteuse de chaussettes.
Sergent Angus.- Tiens. Le Rouge. Tu dépérissais de nostalgie ?
Le Rouge.- J’ai souvent pensé à vous dehors, Mr Angus. Je me disais : ce pauvre Mr Angus. Iinnocent il est là-bas emprisonné entre 4 murs, et il le sera encore 15 ans, jusqu’à sa retraite, alors que moi,Dieu sait les 400 coups que je suis en train de faire, je suis libre comme l’air. Je me disais que la vie était bien injuste.
Sergent Angus.- En plus de voleur, ne sois pas méchant. Rappelle-toi que bien que nous soyons tous les deux détenus, moi, homme libre, je peux prendre toute liberté avec un détenu comme toi. Cela creuse entre nous un bon fossé. (il lui montre la machine, Le Rouge s’assied)
Entre le sous-directeur, il voit Le Rouge.
Le sous-directeur.- (montrant à Sergent Angus, Le Rouge) Tiens, tiens. Ce n’est pas son premier séjour dans notre petite maison de famille. Qu’est-ce qui peut bien l’attirer chez nous, croyez-vous, sergent ? Le climat ? La vue ? La cuisine ? Le personnel stylé ? La maison pourrait lui proposer la pension complète, qu’en pensez-vous ? .. .. Tu ne te plaisais pas à l’extérieur, Le Rouge ?
Le Rouge.- Il y a plus de salopards dehors que dedans, Mr. le sous-directeur.
Le sous-directeur.- Parlerais-tu de nous par hasard, Le Rouge.
Le Rouge.- Non, non, vous êtes du bon côté, du nôtre.
Le sous-directeur.- Prends garde. A force de rire, crains que tu finisses par pleurer.
Accompagné d’un surveillant, entre Berkman. Le sous-directeur met les machines en marche.
Sergent Angus.- (à Le Rouge, montrant Berkman) Voilà ton apprenti. Voyons si ce macaque à museau proéminent et à grandes fesses calleuses peut singer des gestes simples. (Berkman regarde Le Rouge faire ; au bout d’un court moment, Sergent Angus montre à Berkman la machine en face de celle de Le Rouge) A toi. (Berkman s’assied, et s’essaie, lentement) Tu écoutes les petits oiseaux chanter ? Tu vas te cingler de la cravache, bourrique ? (Berkman prend un rythme plus rapide.)
Le sous-directeur sort. Sergent Angus se poste au fond de la salle.
Le Rouge.- (Il prend dans sa poche une chique de tabac, qu’il met en bouche et mâche, tout en parlant et mâchant il pose une deuxième chique sur le plateau de la machine de Berkman) Mâche tes mots tout en mâchant ton tabac, Berkman. Ils n’y voient que du bleu. (Berkman met le tabac à chiquer dans sa bouche,à Berkman, se présentant).. .. Le Rouge, voleur par effraction, à main armée. Ne me regarde pas de travers. Les voleurs par effraction, à main armée ont des excuses.
Berkman.- Des excuses ?
Le Rouge.- Parfaitement. La justice pèse les voleurs selon deux poids, deux mesures. Les riches et puissants manient tant d’argent d’autrui, qu’ils n’ont qu’un geste bénin à faire pour voler : ils se servent au passage. Nous autres, misérables, si nous voulons voler, nous sommes bien obligés d’aller le chercher où il est, chez les riches : pour se servir chez eux, il ne faut pas moins que violations de domicile, effractions, main armée, bande organisée. Or, qu’est-ce que violations de domicile, effractions, main armée, bande organisée ? Ce sont des circonstances aggravantes du vol, passibles de la criminelle, même si ne sont volées que des sommes ridicules. Tandis que le geste bénin de prélever au passage n’est passible que de la correctionnelle, même si sont volées des fortunes. Tu trouves ça juste ? Ajoute à ça : Qui est plus excusable de voler, le riche et puissant, ou le misérable ?
Berkman.- Vous raisonnez assez bien.
Un silence.
Le Rouge.-.. .. Sais-tu que tu es pour moi une énigme vivante ? S’immoler à la déesse peuple, comme ça, pour rien ?… ..Encore si tu étais moche comme un pou, fichu comme l’as de pique, tordu, bancroche, quelque chose de spécialement loupé, on comprendrait que, pour qu’on ait de la charité pour toi, tu donnes dans la charité. Mais tu es riche d’appas, tu dois traîner les cœurs après toi ? Tu es quelque chose que je ne m’explique pas.
Berkman.- Merci de votre bilan, docteur. Mes appas sont enchantés de se savoir en si bonne santé.
Un silence.
Le Rouge.- Si vous aimez son bilan, peut-être accepterez-vous que le docteur se mette à vos petits soins ?
Berkman.- A mes petits soins ?
Le Rouge.- Je m’offre comme ton ami.
Berkman.- (tendant la main) Je m’offre comme le vôtre
Le Rouge.- Entendons-nous. J’entends non pas amis d’amitié commune, mais d’amitié particulière.
Berkman.- D’amitié particulière ?
Le Rouge.- Tu ne sais pas ce que c’est ?
Berkman.- Première nouvelle.
Le Rouge.- Qu’est-ce qu’on t’a appris dans ton collège catholique ? Tu n’as pas été dans un petit séminaire ? Dans un grand ? Tu n’as pas été enfant de chœur ? Tu n’as pas fait ton service militaire ?
Berkman.- Non.
Le Rouge.- Agneau, tu viens de naître ? Ca casse des têtes, ça coupe des gorges, ça saute des caissons, et ça ne sait pas ce que c’est qu’une amitié particulière ?.. .. Je t’explique. Amour à homme, c’est comme amour à femme, sauf qu’on passe le pont.
Berkman.-(après un instant) Mais c’est dégoûtant.
Le Rouge.- Parce que la garde montante croise la descendante ? Hé ? Déjection d’un côté ne vaut-il pas déjection de l’autre ?.. .. Une question : est-ce qu’on peut porter de l’amitié à une femme ?
Berkman.- Je pense.
Le Rouge.- Pourquoi pas de l’amour à un homme ? Pourquoi cette discrimination ? Qui peut mieux vous aimer que qui est comme vous ? On sait le plaisir qui lui plaît, puisque c’est le sien propre. Qu’est-ce qu’aimer mieux que femme ? C’est aimer homme, parce qu’en plus qu’on l’aime comme une femme, on l’aime comme un homme.
Berkman.-En amour, pour moi, homme est femme sont de parfaits complémentaires : il y a correspondance exacte des parties en forme, en taille, en position. Je ne vois pas pourquoi j’ irais bricoler autre chose.
Le Rouge.- Qu’est-ce qu’amour d’homme pour femme? C’est appât posé par l’espèce. Qu’est-ce qu’une rate ? C’est 15 ratons par portée, et 7 portées par an. Sommes-nous au monde, pour développer des colonies de peuplement, ou pour se développer, soi ? Goûter de soi et d’un autre soi, pendant que l’autre goûte de lui et d’un autre lui, est-ce que ce n’est pas le paradis sur terre ?
Berkman.- A parler franchement, je ne me vois pas adopter tes mœurs.
Le Rouge.- Tu ne manges pas de ce pain-là : attends de n’avoir plus ta brioche quotidienne. Tel que je te vois, sensible, imaginatif, je ne vois pas ton cœur jeûner bien longtemps. Ton cœur chômeur sera bien tôt demandeur d’emploi, crois en ma prédiction.
Berkman.- Ca m’étonnerait.
Le Rouge.- Moi, c’est le contraire qui m’étonnerait. .. ..
Entrent Johnny Davies et Jacky Bradford, qui attendent à la porte de l’atelier.
Le Rouge.- (à Berkman, montrant Johnny Davies) Une consoeur à toi, une rosière, le blondinet. Chaque jour, vierge et martyre, elle est jetée dans l’arène : le lion affamé face à celle aimerait la croquer, mais Johnny préfère consommer son martyre, plutôt qu’être consommé par Jack.
Sergent Angus va vers Johnny Davies et Jacky Bradford, et du menton, leur fait signe de se placer à la paire de trictoteuses jouxte à celle de Le Rouge et de Berkman.
Johnny.- (à Sergent Angus) Si une prière peut vous faire fléchir, Mr Angus, je vous supplie de me mettre à une autre machine.
Sergent Angus.- (pointant l’index sur Johnny) Un deuxième son s’en vient polluer mes oreilles, je t’insonorise au cachot.
Johnny.- Surtout pas, Mr Angus. Dans ce froid, ma flamme vacillante s’éteindrait cette fois pour de bon.
Sergent Angus.- Conclus.
Johnny et Jacky se placent face à face, et se mettent au travail. Sergent Angus va se poster au fond de la salle. Johnny aperçoit Berkman, en est perturbé, le regarde plusieurs fois, des yeux prie Le Rouge.
Le Rouge.- (faisant les présentations) Alexandre Berkman, l’anarchiste. Johnny Davies.
Johnny.- (à Berkman) Monsieur Berkman, depuis le temps que je vous vois de loin. . Vous ne savez pas comme j’aspirais à faire votre connaissance. (Il lui sourit d’un large et long sourire) Bonjour.
Berkman.- (les yeux attachés sur ceux de Johnny, s’attardant) Bonjour.
Chacun se replonge dans son travail.
Berkman.- (off) Mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? La terre sous moi bouge, tout l’édifice, affreusement secoué, se fend et se crevasse. Son sourire, comme un scalpel, ouvre ma poitrine : à travers la cage de mes côtes, mon cœur sanglant palpite à grands coups. .. .. Par Dieu, que cette lave bouillante ne fasse pas éruption, ne vienne pas effrayer la population. Que cette émeute en moi ne descende pas dans la rue, ne sème pas la panique. … … .. .. Nature, comment peux-tu te méprendre ainsi ? Commettre un tel impair ? Comment peux-tu me payer de telle fausse monnaie ? .. .. … … … … Amour, rusé séducteur, conseille-moi de tes conseils perfides. Dis-moi comment, faux pas après faux pas, le conduire jusqu’à moi. Le coup de foudre étant de règle en amitié comme en amour, dis-moi comment le faire passer d’un coup de foudre à l’autre. Je sais ce que je ferai : je le nourrirai de douceur, puis je l’en priverai, pour que de lui-même, il s’en vienne tendre la main. Je l’entourerai d’un tel beau doux printemps que de lui-même, il entrouvrira la chemise. Je l’assiègerai d’une telle tendresse, qu’amolli, il se livrera lui-même. .. Allons promener les yeux : que, comme par hasard, passant dans son quartier, ils croisent les siens, les saluent, et avant que les siens quittent les miens, qu’ils rentrent à la maison sans tarder.
Berkman fait comme il dit. Ses yeux croisent les yeux de Johnny, passent aussitôt leur chemin.
Berkman.- (face à nouveau à sa machine, off) Ses yeux m’interrogent. S’effraie-t-il de la virulence d’une amitié maladive ? S’alerte-t-il de l’ardeur d’une flamme brûlante ? Est-ce que je cache si mal mes troupes et camoufle si mal mon matériel de guerre ?.. .. .. …A sa muette question, je répondrai par une réponse muette.
Il se tourne vers Johnny, qui se tourne vers lui, il lui sourit, Johnny le regarde avec un visage grave : au même moment, Jacky vole à Johnny une double poignée de paires de chaussettes.
Berkman.- (s’en apercevant, montrant Jacky du doigt) Attention. (Johnny regarde Jacky, à nouveau Berkman, lui sourit, hausse les épaules.)
Sonnerie. Entre le sous-directeur qui arrête les machines. Chaque détenu empile les paires tricotées. Sergent Angus, un carnet en main, note la production de chacun.
Sergent Angus.- (comptant, notant) Jacky Bradford, 102. Johnny Davies, 78. L’un ajoute les excédents aux excédents, l’autre les déficits aux déficits.
Berkman.- (tourné vers le sous-directeur) Le prisonnier A7 demande à Mr Le sous-directeur Mac Pane l’autorisation déposer une plainte auprès de son autorité.
Le sous-directeur.- (s’approchant de Berkman, ironique) Mon autorité veut bien prêter au prisonnier A7 l’attention distraite d’un bout d’oreille.
Berkman.- Le prisonnier A7 a été témoin d’une infraction dont a été victime le prisonnier Johnny Davies. L’excédent de 24 paires de Jacky Bradford est constitué pour moitié du déficit de Johnny Davies.
Le sous-directeur interroge des yeux Sergent Angus. Sergent Angus.- Le déficit en question est dû à une infraction continue, dont se rend coupable Johnny Davies, c’est à dire sa mauvaise volonté, Mr le sous-directeur.
Berkman.- (au sous-directeur) La mauvaise volonté de Johnny Davies s’appelle malveillance de Jacky Bradford. J’ai été témoin de la soustraction frauduleuse, Mr le sous-directeur.
Le sous-directeur.- Seul a droit de déposer plainte la victime de l’infraction. La plainte déposée par un tiers s’appelle dénonciation.
Berkman.- Peut déposer plainte, en sus de la victime, son représentant. Entre incarcérés de force, c’est la force qui règne. Or le rapport de forces entre le voleur et le volé n’est pas à l’avantage du volé. Le témoignage vaut preuve, Mr le sous-directeur.
Le sous-directeur.- Si le témoin a été le témoin qu’il dit, son attention, pendant qu’il a été témoin, ne se portait pas sur le travail : le témoin enfreignait donc le règlement. La dénonciation dénonce le dénonciateur… .. Que répond le Sergent Angus à l’accusation ?
Sergent Angus.- Sous les marionnettes, Mr le sous-directeur, on devine sans peine quelles mains les agitent. Deux meneurs sont à la tête du monde : leur ventre et leur bas-ventre. Jetez un coup d’œil sur les jambons de Johnny Davies, et vous saurez quelles parties de Berkman ont de l’appétit pour quels morceaux de Johnny Davies.
Le sous-directeur.- L’affaire est portée devant la juridiction supérieure.
Sortent le sous-directeur, Berkman, Sergent Angus.
Le bureau du Directeur. Le directeur assis à son bureau. Entrent le sous-directeur, qui va auprès du directeur et lui parle à l’oreille, Berkman, Sergent Angus.
Le directeur.- (pointant du doigt) Sachez une chose : je ne tolèrerai pas que vous enfonciez jamais un seul coin anarchiste dans l’ordre de cette maison.
Berkman.- Je n’ai mené aucune action anarchiste, Monsieur le Directeur.
Le Directeur.- Et comment appelez-vous votre intervention intempestive ?
Berkman.- Je pensais que tant de tâches accaparaient Mr Angus, que certain fait délictueux avait pu lui échapper.
Le directeur.- Certain fait délictueux dont étiez victime ?
Berkman.- Non.
Le directeur.- Mr Berkman, êtes-vous prêt à endosser, en plus de votre crime, le crime, et à purger, en plus de votre peine, la peine d’un quelconque autre prisonnier ?
Berkman.- Tout de même pas.
Le directeur.- C’est l’évidence. Le crime et la peine séparent les prisonniers en prison, comme à l’air libre le travail et son salaire les travailleurs. Que penseriez-vous de celui qui prendrait sur lui la maladie d’un autre, et avalerait les médicaments à sa place ? Plus vite en prison vous soignerez votre seule santé, plus vite vous guérirez. … Toute tête de clou qui dépasse, Berkman, et qui risque de faire des accrocs , à forts coups de marteau je la rentre et l’enfonce. Si vous êtes trop jeune, trop vigoureux, j’ai les tous moyens de vous affaiblir et vous vieillir avant l’âge. Solitude, obscurité, promiscuité, mauvaise hygiène, faim, soif, manque de sommeil, j’ai tous les outils à ma disposition. Du matin de votre vie, j’ai de quoi vous faire passer rapidement à votre soir… … . .. Je vous place en quarantaine pour vous laisser le temps de guérir. Je vous confie une dernière pensée avant vos quarante nuits, afin que vous rêviez dessus : veillez soigneusement sur votre vie, de peur qu’elle vous échappe sans que vous vous en rendiez compte.
Il fait un signe. Sortent Berkman, Sergent Angus, le sous-directeur, qui tient la main à son cœur.
Au sous-sol. Un cachot, où par une lucarne, perce une pâle lumière du dehors. Entrent Sergent Angus, Berkman. Sergent Angus ouvre la porte, Berkman entre, la referme, ses pas s’éloignent.
Berkman.- (pour lui) Est-ce que je me soucie des noms dont je peux être appelé ? Qu’importe le nom injurieux, si l’être me tient à cœur ? Cette chose déraisonnable est-elle susceptible d’être raisonnée ? Non. C’est ainsi, c’est ainsi. Veut-on l’enfant qui vous naît ? Vous naît l’enfant qu’on ne veut pas, ne vous naît pas l’enfant qu’on veut : il est là, il requiert vos soins ; votre devoir n’est-il pas de l’élever ? .. .. Est-ce que je me soucie de l’infraction que Johnny a pu commettre et pour laquelle il est en prison ? Aimer s’interdit-il lui-même, si son objet a un casier judiciaire ? Et parce que j’ai du sentiment pour lui et que je n’en ai pas pour les autres prisonniers, je verrais les autres prisonniers d’autres yeux que je le vois, lui ? … … Même les gardiens ? Comme il faut qu’ils aient été longtemps en campagne d’un gagne-pain pour que, de guerre lasse, ils s’en viennent sonner à la prison, pour qu’elle veuille bien les accueillir… … Méconnu et mal aimé hors de prison, reconnu et aimé en prison : c’est en prison qu’est ma place. Prison, qui abrite ceux que je hais et qui me reconnaissent, et celui que j’aime : sois ma demeure.
Bruit de pas qui s’approchent, d’une clé qui tourne dans la serrure, la porte s’ouvre grande : paraît Sergent Lilian, qui en silence observe Berkman.
Sergent Lilian.- Tu n’as pas assez broyé de noir ?
Berkman.- Je bénéficie d’une remise ?
Sergent Lilian.- Tu remontes de ton enfer, parce que le sous-directeur y est descendu.
Berkman.- Que voulez-vous dire, sergent ?
Sergent Lilian.- Le sous-directeur est mort du cœur d’un coup : à cette occasion, on s’est aperçu qu’il en avait un.
Berkman.- Sergent, est-ce que je peux vous poser une question ?
Sergent Lilian.- Dis toujours.
Berkman.- (montrant le sous-sol) Est-ce que, au secret quelque part, il n’y a pas un anarchiste du nom de Prince ?
Sergent Lilian.- Quelques remous en surface indiqueraient qu’il y a de la vie dans les bas fonds.
Berkman.- Est-ce qu’on peut l’approcher ?
Sergent Lilian.- Tu ne fais pas assez eau comme ça ? Tu veux chavirer pour de bon, sombrer, te perdre corps et biens ? .. Suis-moi. (Sergent Lilian sort guetter l’escalier) Vite. La cellule du fond.
Sergent Lilian guettant l’escalier, Berkman s’enfonce dans le sous-sol, s’arrête à une grille.
Berkman.- Pardon. Vous êtes Prince ?
La voix de Prince.- Moi, Prince ?.. ..Ce vieil homme dégradé, travaillé par de honteuses histoires physiques ?
Berkman.- Je me souviens du jour où vous avez défilé, après votre attentat, dans la rue, avec votre pancarte, où vous vous dénonciez vous-même. Ce souvenir brille en moi, comme dans une église la lampe de la présence réelle.
La voix de Prince.- Un Prince tiendrait l’os de son anarchie entre ces dents branlantes ? Il serait cette guenille trouée, qui sèche, suspendue à une corde par une pince ? Ce sénile, ce caduc, à moitié sourd, à moitié aveugle, la goutte au nez, la goutte à la queue ? Ce fruit pourri dans l’herbe, proie des fossoyeurs de cadavres, mouches, asticots, limaces ?
Berkman.- Quand le corps gagne sa faiblesse, l’esprit gagne sa force. Malgré vents rageurs, vagues furieuses, mer en colère, phare inexpugnable, de votre fanal tournant, vous éclairez toujours notre nuit du même puissant rayon. Devant nous, sur le glacier, dans l’épaisse brume blanche, silhouette pâle, vous êtes notre éternel guide, que nous suivons en aveugle.
Prince.-(se tournant, allant à la grille,serrant Berkman dans ses bras, et pleurant) Ah.
Sergent Lilian.- Berkman, quelqu’un. Vite.
Berkman baise à son tour les mains de Prince qui baise les siens, rejoint Sergent Lilian. Ils sortent.
La cellule de Berkman. Paraissent derrière la grille Berkman et Sergent Lilian, qui déverrouille la porte. Berkman entre.
Berkman.- (à Sergent Lilian) Je vous sais gré, sergent.
Sergent Lilian.- Un mot hors service, , d’un gardien. Vous avez échoué votre attentat, Berkman, votre peine aurait dû échouer aussi.
Berkman.- Merci, sergent.
Sergent Lilian verrouille la porte, le bruit de ses pas s’éloigne et disparaît. Un silence.
La voix de Johnny.- Mr. Berkman.
Berkman.- (off) Le hasard maudit bénit mes vœux. (haut) Oui ?
La voix de Johnny.- Je suis celui, que vous avez défendu avec tant de générosité, et à cause duquel vous avez été si méchamment puni.
Berkman.- Ce que j’ai fait à ton sujet, je l’aurais fait au sujet de n’importe qui, Johnny. C’a été un pur réflexe.
Un silence.
La voix de Johnny.- Mr Berkman ?
Berkman.- Oui.
La voix de Johnny.- Je voudrais vous avouer ce pourquoi j’ai été condamné.
Berkman.- Tout homme est toujours neuf à chaque nouveau moment, Johnny. C’est cet homme neuf, dont je fais connaissance, non de l’ancien.
Un court silence.
La voix de Johnny.- Le reste de ce que je suis, n’est pas grand chose. Je ne peux me recommander de rien ni de personne. Je suis un jeune homme quelconque.
Berkman.- Pas moins que moi, Johnny.
La voix de Johnny.- Vous vous êtes distingué par certain acte.
Berkman.- Manqué. Je me suis distingué par un échec.
La voix de Johnny.- L’acte est peut-être manqué, mais les séquelles, elles sont réussies.
Berkman.- Lorsqu’on fait connaissance de quelqu’un, à quoi prête-t-on attention ? A ce qu’il a fait, ou à ce qu’il est ? A son passé, ou à ses façons d’être ?
La voix de Johnny.- .. .. Est-ce que mes façons d’être vous plaisent assez pour que vous m’acceptiez pour ami ?
Berkman.- (se pressant la poitrine) Oui.
La voix de Johnny.- Vous êtes sincère ?
Berkman.- Je le suis.
La voix de Johnny.- Je réclame un gage : laissez-moi vous appeler par votre prénom.
Berkman.- Le gage est accordé. Je m’appelle Sacha.
La voix de Johnny.- Sacha, je forme le vœu fervent : qu’un jour la même amitié vous porte vers moi, que celle qui me porte vers vous.
Berkman.- Elle en prend le chemin, Johnny.
Bruit de pas. Sergent Lilian passe, s’arrête devant la cellule de Johnny.
La voix du Sergent Lilian.- Johnny, promets-moi de ne plus te battre avec plus fort que toi.
La voix de Johnny.- Je vous promets, sergent.
La voix du Sergent Lilian.- Tu rejoins ta cellule.
Bruit de clé qans un verrou, bruit de pas, bruit de clé dans un verrou.
Voix de Johnny.- Au revoir, Sacha.
Berkman.- Au revoir, Johnny.
Le bruit des pas s’éloigne et disparaît.
Berkman.- (pour lui) Vainqueur à l’arraché. … Le séducteur a si bien séduit, que le séduit s’est fait séducteur…. … Mon cher Johnny. Mon cher, non, c’est comme si le saisissant, je voulais me l’approprier. Cher Johnny. Cher dit assez qu’il m’est cher, sans qu’il le dise trop. Je pense à ce que tu m’as dit. Ton ami. Ton ami peut dire : je suis ton ami , le seul, il peut dire aussi : tranquillise-toi, je suis bien disposé à ton égard. S’il y a hésitation, l’hésitation me profitera. Si ma lettre est débridée, elle l’est moins que ses propres dires à lui.
Bruit de pas. Paraît Sergent Lilian.
Sergent Lilian.- (ouvrant la cellule) Ordre du nouveau sous-directeur : Berkman, tu as désormais droit à la promenade.
Berkman sort, Sergent Lilian reverrouille, ils s’éloignent.
La cour de la prison. Tony.Une brute et Iorgu. La brute tient Iorgu par le bras avec force. Accompagné du Sergent Lilian, Berkman entre, s’adosse contre un mur. Sergent Lilian va vers la brute,la brute secoue Iorgu, du poing lui donne un coup sur la pommette, Lilian saisit la brute par le bras. La brute et Sergent Lilian sortent. Tony, qui a tous ses regards sur Berkman, hésite à aller vers lui.
Berkman.- (va vers Iorgu, lui tend la main) Berkman. Bonjour.
Iorgu.- (de côté, serrant la main, voulant s’écarter) Iorgu.
Berkman.-Tu es nouveau. J’ai appris que tu avais été condamné à une longue peine.
Iorgu.- (voulant s’écarter) C’était mérité. J’ai commis une transgression grave, contraire aux valeurs sociales admises, et réprouvée par la conscience. Le jury m’a reconnu coupable de meurtre aggravé et m’a condamné pour 15 ans. Ce n’était que justice.
Berkman.- Je ne te demande rien.
Iorgu.- (voulant s’écarter) Je préviens ta demande.
Berkman.- (insistant) J’aimerais que tu me parles de toi.
Iorgu.-(voulant s’écarter) La seule chose que j’ai à dire, c’est que j’ai tout dit.
Berkman.- J’ai remarqué que tu t’isolais. Tu ne fréquentes que des gens peu recommandables.
Iorgu.-(faisant face) Pourquoi me harcelez-vous d’assauts incessants ? Ne tournez pas autour du pot. Dites-moi qui vous envoie.
Berkman.- Personne ne m’envoie. Je parle en mon nom.
Iorgu.- Quand j’ai avoué, l’inspecteur m’a serré dans ses bras, il m’a dit qu’il se réconciliait avec moi, que, si je confirmais mon aveu au procès, il me pardonnerait, même si le tribunal me condamnait. J’ai tenu parole : veuillez lui dire qu’il tienne la sienne… .. .. .. Pourquoi me percez-vous cruellement de l’épingle de vos yeux ? Je ne demanderais pas mieux de lui dire que c’est moi qui ai pris l’argent. Mais il me demanderait où je l’ai caché, je lui dirais forcément quelque chose de faux, alors il se fâcherait pour de bon. Dites-lui que je lui ai dit la vérité : ce n’est pas moi qui ai pris l’argent.
Berkman.- Et moi, je soupçonne ton inspecteur d’avoir abusé frauduleusement de la situation de personne d’une particulière vulnérabilité. Avoir obligé quelqu’un à un aveu, qui lui a été gravement préjudiciable, est un crime passible des assises.
Iorgu.- Je vous oppose mon double aveu volontaire à l’inspecteur et au juge. L’intime conviction du juge, forgée en son âme et conscience, a constitué le critère et le fondement de l’appréciation du jury. Iorgu est-il coupable ou non coupable ? Le jury a répondu : coupable. Vous voulez que je désavoue mon aveu ? Vous voulez mon malheur ? Si vous dites à quiconque que je ne suis pas coupable, je vous démentirai hautement.
Berkman.- Tu fréquentes de sombres brutes, qui te rudoient : c’est un coup qui a fait ce bleu sur ta pommette, je l’ai vu.
Iorgu.- C’était une marque de gentillesse un peu brusque. Je les aime bien, ils m’aiment bien.
Berkman.- Dans quel trafic ils te trempent ?
Iorgu.- Vous me faites bien de l’honneur, si vous croyez qu’ils m’associeraient à quelque chose. Nos relations sont uniquement privées.
Berkman.- Privées ?
Iorgu.- Pourquoi ne me dites-vous pas simplement ce que vous voulez de moi ? Si je ne connais pas la demande, comment pourrais-je faire l’offre ?.. .. Je vous en supplie, ne me tailladez de l’éclat cruel de vos yeux.
Berkman.- Mais je ne veux rien.
Iorgu.- Comment voulez-vous que je vous contente, si je ne sais pas ce que vous désirez ? Epargnez-moi d’interpréter une langue que je ne connais pas. Je suis prêt à satisfaire vos exigences, encore faut-il que vous m’en fassiez part.
Berkman.- Je ne veux qu’une chose, Iorgu, qu’on se lie amitié.
Iorgu.- C’était si difficile à dire ? Quand ? Où ?
Berkman.- Comment quand ? Où ?
Iorgu.- Dites-moi l’heure et le lieu.
Berkman.- Tu te méprends sur moi, Iorgu. Mon amitié est désintéressée.
Iorgu.- Qu’allez-vous penser ? Je suis aussi désintéressé que vous. Je ne fais rien payer à personne.
Berkman.- Tu ne m’as pas compris, Iorgu. Je ne mange pas de ce pain-là.
Un silence.
Iorgu.- Jurer sur la Bible qu’on a tué, quand on n’a pas tué, c’est moins faire un faux serment, que jurer sur la Bible qu’on n’a pas tué, quand on a tué, n’est-ce pas ?
Berkman.- C’est certain. Iorgu.- Vous m’avez dit que vous voulez être un ami, Mr Berkman.
Berkman.- Oui.
Iorgu.- Si vous êtes sincère, par amitié, je vous en supplie, laissez-moi tranquille.
Berkman quitte Iorgu, et retourne s’adosser contre le mur. Tony fait un pas vers lui. Entre Sergent Lilian.
Sergent Lilian.- Le sous-directeur vous demande.
Tous deux sortent.
Le bureau du sous-directeur. Entrent Berkman et Sergent Lilian, le colonel va vers Berkman.
Le sous-directeur.- Je suis le nouveau sous-directeur, Mr Berkman. Prenez place, je vous prie.
Berkman s’asseoit.
Le sous-directeur.- Mr Berkman, contrairement à l’opinion publique, je ne crois pas du tout, que dans le corps de notre société, la tumeur anarchiste soit une tumeur maligne, capable d’atteindre tous les tissus, et d’altérer l’économie de la société… … Pour faire un anarchiste solide, il faut une solide assise de maturité… … Or le peuple est loin de ces âges. Comme un enfant, il a besoin d’un chef, qui le récompense d’un bonbon et le punisse du cabinet noir. Il y a des années-lumière entre l’anarchisme et lui. .. .. La peur que vous suscitez dans le pays, pour moi, n’est pas fondée. Vous êtes destinés à rester à jamais des minoritaires de minoritaires. … .. Pour être conséquent avec mon opinion, j’ai décidé de rompre votre isolement et de vous donner la place vacante d’homme de section, si du moins vous l’acceptez.
Berkman.- Me traiter comme un droit commun m’honore.
Le sous-directeur.- Vous commencez dès maintenant. (Tous deux se lèvent) … …Sergent, veuillez exécuter mes ordres.
Sortent Berkman et Sergent Lilian. Le sous-directeur reste rêveur.
Un couloir de prison. Sergent Lilian, Berkman à qui Sergent Lilian donne une balayette, un balai, une pelle.
Sergent Lilian.- Si je m’absentais, qu’est-ce que tu ferais, que tu ne fais pas quand je suis présent ? Tu ne vas incendier la prison, tu ne vas pas t’évader. Je vais prendre un café.
Sort Sergent Lilian. Berkman s’approche de la cellule de Johnny.
Berkman.- Johnny. Johnny, qu’est-ce que tu as ? Tu es pâle comme un linge. Je vais de ce pas t’inscrire pour une visite médicale.
La voix de Johnny.-C’est de toi que je ne suis pas bien, Sacha. Je suis mal en point de toi. Le doute de toi fait mon désespoir.
Berkman.- Je tenais ton amitié pour fidèle, elle ne l’est pas, puisque tu ne tiens pas pour fidèle la mienne.
La voix de Johnny.- Mon Dieu, Sacha, si tu savais.
Berkman.- Heureux tes doutes, Johnny, parce qu’ils chassent les miens. Quelles preuves plus certaines de notre amitié, que les doutes en chacun de l’autre ?
La voix de Johnny.- Parce que tu as triomphé de moi, tu veux en conquérir d’autres ? Parce que tu m’as eu, tu veux en avoir d’autres ?.. …Je t’ai vu de la lucarne, parler dans la cour à Iorgu. Tu le buvais des yeux. Tu sais ce qu’est un Iorgu ? Un prostitué… .. Je ne courrai pas après celui qui court après un Iorgu. Je n’ai pas le cœur de te disputer à lui. Il faut que je rompe avec toi, je souffre trop.
Berkman.- Tu sais ce qu’est Iorgu pour moi ? Un devoir. Mon règlement intérieur me contraint à porter secours et assistance aux démunis. Le médecin porte des soins objectifs à un mal objectif : s’il veut garder l’esprit clair, il lui est interdit de compatir. Autant je suis attentif au mal de Iorgu, autant je suis indifférent à Iorgu… .. … ..Si tu me quittes, la vie me quitte, Johnny. T’arracher de moi, c’est m’arracher de moi. Tu viens de me donner la vie, ne me l’ôte pas. Je t’en prie romps ta rupture.
La voix de Johnny.- A une condition.
Berkman.-Toutes.
La voix de Johnny.- Que l’écorce de ta mémoire s’ouvre d’une faille, et que dans l’abîme de ton oubli, tu engouffres ma crise de jalousie.
Berkman.- C’est fait.
La voix de Johnny.- (s’approchant de la grille) Mon ami. Ai-je jamais été aussi heureux ?… Béni soit ton attentat et son échec. Bénie soit l’injuste peine qui t’a puni de ton attentat manqué. Béni soit ce cachot qui nous cache. Code pénal, sois béni. Injuste justice entremetteuse, sois louée. Sans elle aurais-je aimé ce qui grâce à elle est aimé ? J’aime tant que cet aimer-là dépérit tout autre aimer. Vivant cela je veux bien ne plus vivre.
Il pose ses mains sur les deux barreaux sur lesquels sont posées les mains de Berkman, juste à côté.
Berkman.- (off) Sa main sait-elle qu’elle effleure la mienne ? Le ciel veuille qu’elle reste ignorante.
La voix de Johnny.- Sans toi, je dépéris, Sacha. Permets que, me nourrissant de toi, je reprenne des forces. Que ta substance transfuse sa subsistance dans la mienne. (Il pose ses mains sur celles de Berkman)
Berkman.- (off) Paradis sur terre. Ne gâchons pas notre trop bonne fortune. N’allons pas au-devant de déboires. .. ..(haut) Johnny, soyons prudents, ne nous laissons pas surprendre. Séparons-nous, avant qu’un autre nous sépare. Ne nous mettons pas au péril d’être découverts, et découverts, d’être perdus.
La voix de Johnny.- Soyons sages, pour sauvegarder notre folie, tu as raison, Sacha.(Berkman s’écarte) Qu’il te plaise, lorsque tu es devant moi, dans ma disette de toi, t’offrir en nourriture à mes yeux, et te démarquer de la file.
Berkman.- Que la communion soit d’officiant à officiant. Ce que tu pries de moi, je le prie de toi.
La voix de Johnny.- Ta prière sera exaucée, si tu exauces la mienne. Je m’offrirai à toi. Assouvis-toi de moi. Gorge-toi de moi. Ta soif de moi me soûle, Sacha.
Ils se serrent les mains. Sort Berkman. Berkman va plus loin, et se mettant à une lucarne, se reprend.
Berkman.- (off)… …J’étais fournaise : loin de se détourner, se brûlant le visage et les mains, il alimente le brasier, le feu se fait d’enfer. .. ..De l’amitié, cela ? Il faut l’appeler d’un autre nom. Parce que la génération ne s’en mêle pas, ne pas aimer ? Une fois qu’aimer est en marche, tellement la pente d’aimer est forte, quel homme né de femme est fort assez pour freiner cet aimer-là ? Si aimer se cantonne à aimer, au nom de quoi y aurait-il d’amour un objet licite et un objet illicite ?.. .. .. .. Lorsqu’une femme conçoit, cette semence d’amour dont son mari l’a fécondée, bouge en elle, en elle se développe, en elle croît : toute prise par ce petit d’elle en elle, elle sort faire les courses, rentre préparer le repas, comble, toute à cette vie qui est en elle : qu’a-t-elle encore besoin de l’homme ? Qu’ai-je besoin d’autre au monde, que cet amour dont cet être m’a fécondé ?.. …
Sa balayette, son balai, sa pelle en main, il sort.
Le lendemain. Le même couloir. Balayette, balai, pelle en mains, qu’il dépose, il s’approche de la cellule Johnny, pose ses mains sur deux barreaux de la grille.
La voix de Johnny.- … …Cet air ennemi qui t’enveloppe, dont je suis jaloux, laisse-moi prendre sa place…(Johnny pose ses deux mains sur les siennes) … Il a fallu que ce soit en prison que je trouve cette chose précieuse et rare, un être aussi bon que beau, beau bien que bon, bon bien que beau, qui ne se sait pas bon et beau, ce qui est la vraie beauté et la vraie bonté, et que cet être précieux et rare accepte d’être mon ami.. .. La vigne vierge grimpante rouge feu de ses longues vrilles s’enroulant en hélice, embrasse la grille du balcon étroitement. Emmêle-moi à toi, Sacha, enchevêtre-toi à moi, entremêle-toi à moi. Entrelaçons-nous, comme deux mains ferventes. Rapprochons les deux bords de notre plaie : cicatrisons-nous. Que notre double chair se fasse mitoyenne, que la chair de l’un se fasse la chair de l’autre
Berkman.- (s’écartant vivement) C’est trop, tu me défais. Je m’échappe à moi, je me déserte. C’est la débâcle, c’est la déroute. Par pitié, laisse-moi réunir mes forces.
La voix de Johnny.- Nous ne faisons rien de mal.
Berkman.- La guerre civile a éclaté en moi, ils en viennent aux mains en pleine rue. Je ne me contrôle plus, laisse-moi me ressaisir.
La voix de Johnny.- Sacha.
Berkman.- Johnny.
Berkman sort. Berkman se réfugie dans son réduit d’homme de service.
Berkman.- (pour lui) .. … L’esprit, dès qu’il commence à penser, c’en est fini de lui, à penser il ne s’arrête plus : entreprend-il un sujet qui lui plaît, il faut qu’il l’embrasse à l’étreindre, le connaisse jusqu’à le posséder en entier, jusqu’à n’en plus rien ignorer. La chair est pareille à l’esprit : du début, elle a bientôt hâte de passer à la suite, de la suite elle n’a de cesse de passer à la fin. Amitié particulière ? Amitié commune. La simagrée est parfaite. Pureté ? Singerie. Innocence ? Momerie. … … Pour amour utilitaire de femme, on comprend que la volupté soit à son extrême, quand l’acte de génération est à son achèvement, mais amitié ? Imposture. Amitié, tu te fais passer pour ce que tu n’es pas : de singerie en singerie, tu aboutis en cul de sac sordide… … Avant que pris de vertige tout oscillant autour de vous, vous vous abîmiez dans le gouffre, il importe de reculer au plus vite. Il y a urgence. Il est impératif que la seconde nature ne devienne pas la première.
Il sort.
Le lendemain. La balayette, le balai et la pelle posées, Berkman reste à un pas de la grille de la cellule de Johnny.
La voix de Johnny.- A Dieu ne plaise, Sacha, que par moi tu sois malheureux.
Berkman.- .. ..Si un frère, parmi les jeunes filles, pour celle qui est la plus proche, sa sœur, brûlait d’une flamme ardente, qu’est-ce que tu lui dirais ?
La voix de Johnny.- Je lui dirais de mettre la terre entre lui et sa sœur. L’inceste est un crime. L’amour, en famille est une chausse-trappe mortelle.
Berkman.- Dans le brouillard, si on prend une personne pour une autre, que, en s’approchant, on s’aperçoit qu’on s’est trompé, est-ce que confus, on ne s’éloigne pas au plus vite ? Un cœur, victime d’une illusion, persistera-t-il dans son erreur ?
La voix de Johnny.- Aimer, est-ce que c’est une illusion ? Si aimer est sûr, l’objet d’aimer n’est-il pas sûr comme aimer ?.. .. Cette amitié qui t’a porté vers moi ne savait-elle pas qui j’étais ? Est-ce que je me suis travesti ? Quand tu m’as aimé, m’as-tu trouvé indigne d’être aimé ? Et maintenant, parce que tu as réfléchi sur qui j’étais, je le serais ?
Berkman.- En toutes choses, ne faut-il pas considérer la fin, Johnny ? Si une noble action est menacée d’une fin déshonorante, ne faut-il pas la suspendre?
La voix de Johnny.- Quelle marque d’amour flétrit celui qui aime ?
Berkman.- Cette marque-là d’amour me flétrirait, moi. Ce serait pour moi une marque d’infamie.
La voix de Johnny.- Qui te dit que la marche serait fatale ?
Berkman.- Aucune fureur d’amour ne supporte de n’être pas assouvie. Je chavirerai, je sombrerai, Johnny, je me connais. Je me méfie de moi : méfie-toi de moi avec moi.
La voix de Johnny.- Par amour, que n’accepterait pas celui qui aime ?
Berkman.- Par amour, pour l’amour, que ne s’interdirait celui qui aime ? Faire semblant que l’autre soit ce qu’il n’est pas ? S’abaisser à un compromis sordide ? Faute de ne pas pouvoir adapter ce qui ne peut s’adapter, user de moyens de fortune ? C’est avilissant.
La voix de Johnny.- Qui te dit que je ne t’en aurais pas aimé davantage ?
Berkman.- Je ne me serais jamais pardonné. Ne veuille pas, Johnny, que je me dégrade à mes yeux. Respecte-moi pour que je puisse me respecter.
La voix de Johnny.- Qu’il en soit fait selon ta volonté. (d’une voix voilée) J’ai découvert d’aimer, à peine découvert, je le perds. Moi t’aimant, toi m’aimant, par amour nous ne nous aimerons plus. Si j’ai vécu, c’est à toi, Sacha, que je le dois.
Berkman recule, et s’éloigne.
La cellule de Berkman. Berkman assis,les genoux au menton, les bras autour des genoux, dans un coin.
La voix sourde de Le Rouge.- Ici, Le Rouge, infirmier. J’appelle Berkman. Sacha, tu me reçois ? (Berkman se lève, regarde partout, pour savoir d’où vient la voix) Sacha, mets l’appareil de ta cuvette à l’oreille. Ouvre ton trou d’oreille, là où tu ouvres ton trou du cul.
Berkman regarde la cuvette, s’agenouille devant, écoute.
Berkman.- Sacha à l’appareil. J’écoute.
La voix sourde de Le Rouge.- J’emprunte cette sale voie pour te transmettre une sale nouvelle. Ton Johnny a essayé de faire le mur. Ils l’ont rattrapé juste à temps. Ils l’ont hospitalisé à l’infirmerie. Je te tiendrai au courant. Terminé.
Berkman se coince dans un coin, face au coin.
Plus tard. Berkman est dans la même attitude.
La voix sourde de Le Rouge.- J’appelle Berkman, j’appelle Berkman. Le Rouge à l’appareil. Sacha, ouvre le trou de ton oreille où tu ouvres ton trou du cul.
Berkman.- Ici Sacha. Je t’écoute.
La voix sourde de Le Rouge.- Johnny a joué la fille de l’air. Son âme s’est envolée d’au milieu des gardiens… … Avant de sauter le mur tout à fait, il m’a dit de te dire, qu’il t’attendait de l’autre côté. Sacha, tu m’écoutes ?
Berkman.- Je t’écoute.
La voix sourde de Le Rouge.- Pensant à lui, réjouis-toi. Il n’a plus à se préparer longuement à mourir, comme nous avons encore à faire. Si nous étions sains et sages philosophes, on ferait comme lui, malheureusement, nous sommes d’incurables malades utopiques. Nous préfèrerons toujours attendre quelque chose qui n’arrivera jamais… … Terminé.
Berkman va à sa lucarne, se tient debout et croise ses bras.
Berkman.- … Vivant inabouti, Johnny, tu es à moi, jusqu’au bout de ma vie. Amour inachevé, à cause de ton inachèvement, tu vivras en moi jusqu’à ce que je ne vivrai plus. Repose en paix en moi, Johnny, pendant que je vivrai en guerre.
Sonnent les trois coups de gong de la nuit. Les lumières s’éteignent. Berkman sanglote.