2
Pittsburgh. Une cellule obscure, où l’on voit les choses en ombres grises. Entrent Berkman, la tête rasée, en costume de toile rayée défraîchi et usé, menottes aux mains, fers aux pieds, deux gardes. Un des deux gardes, d’une clé de son trousseau ouvre la cellule, s’écarte, l’autre ôte les fers et les menottes des pieds et des mains de Berkman, les deux poussent Berkman dans la cellule, Berkman tombe en perdant ses lunettes. Le premier garde ferme la cellule, et les deux s’en vont.
Berkman.- (à quatre pattes, cherchant ses lunettes) Mes lunettes. Mes lunettes. Que ma myopie ne soit pas une prison en plus de la prison. .. ..(il les trouve) Ah. Mes yeux élargis s’évadent de leur prison pour réintégrer la mienne. (à quatre pattes, il fait à tâtons l’inventaire de la cellule) Cuvette de WC, cuvette de lavabo, robinet, quart, escabeau, lit, paillasse. Les murs gluants suppurent leur sanie. Le sol visqueux transsude son suint. (Il se lève, voit quelque chose qui brille, ramasse l’objet) Il y a des défaillances dans le système pénitentiaire : une cuiller… …(il s’assied sur l’escabeau) Dans une cage, grande comme 5 fois moi, par décision d’un être humain, interrompu de vivre pendant 22 ans… .. Je ne suis en prison que depuis quelques minutes, je les trouve déjà interminables. Que sera un jour entier ? Plus une nuit ? Un jour entier plus une nuit, est-ce que ce n’est pas déjà sans fin ? Du matin à midi, du midi au soir, du soir au matin, une semaine sous les verrous : c’est déjà l’éternité. Une mois ? N’est pas même imaginable… … 4 saisons, un printemps, un été, un automne, un hiver, d’un anniversaire à l’autre, l’année prochaine, à la même date, je serai toujours dans ce même lieu : n’y a-t-il pas de quoi devenir fou ?..(il aiguise la cuiller sur une dalle du sol) .. 22 fois un an, 22 fois Noël, 22 fois la St Jean, 22 fois 365 jours : un jour déjà, mais 10, 100, 300, 2 ans, 5 ans, 10 ans, 20 ans, 22 ans. Je vieillirai oui, mais à rien. L’âge de la maturité sera un âge pour rien. On m’a appris à vivre, je ne vivrai pas, au lieu, je me reposerai de n’avoir pas vécu. Vivant, qui peut imaginer ne plus vivre ? (On l’entend aiguiser la cuiller)
Lentement, une lumière pâle s’est faite. On entend trois coups de gong. Berkman se dresse. Tout la prison se met en mouvement. On bâille, on tousse, on déplace des lits. Le bruit des roues du chariot du café s’approche, on entend des cliquetis de serrures, des portes s’ouvrent, se ferment. Le chariot paraît poussé par un détenu, surveillé par le sergent Angus. Le sergent Angus ouvre la porte, le détenu tend par l’ouverture un pain, Berkman court, à peine a-t-il le temps de le saisir, que la porte est refermée.
Sergent Angus.- Tu es bien réveillé : le cauchemar est vrai…
Le détenu de service.-(agacé)… Ton quart ?
Berkman à la hâte,cherche son quart, le tend mal, le café servi par la louche coule sur sa main, il crie, lâche le quart, secoue sa main.
Sergent Angus.- (riant) Non seulement, tu manques Frick, mais tu manques encore ton café ? .. .. (au détenu) Son quart a sauté, tu lui sauteras son dîner.
Le détenu de service.- Oui, sergent.
Le chariot sort, son bruit s’éloigne. Le sergent Angus reparaît devant la cellule de Berkman, donne un coup de sifflet. Un surveillant ouvre une porte, un prisonnier sort de sa cellule. A chaque coup de sifflet, sort un autre détenu. Puis, à coups de sifflet, la file avance au pas, disparaît.
On entend un bruit de pas qui fait halte, reprend, fait halte, reprend, s’approche : paraît le prisonnier Lewis, une balayette en main, qui époussette les grilles des cellules.
Prisonnier Lewis.-(il parle sans presque bouger les lèvres, en continuant son travail, sans un regard pour Berkman) C’est toi, le bourgeois, qui a tiré sur Frick? …. … Qu’est ce que c’est que ces sales gosses de riches, qui s’accrochent à nos jambes ? Parce que votre vieux canasson est poussif, vous voulez grimper sur notre jeune monture ? Occupez-vous donc de vos petits désordres dans vos petites armoires.
Il sort.
La voix de Lancaster.- Sergent Angus, s’il vous plaît.
Le sergent Angus paraît, passe devant la cellule de Berkman et disparaît.
La voix de Lancaster.-Avez-vous des nouvelles à mon sujet, sergent. Je devais être libéré ce matin.
La voix du Sergent Angus.- Tu le devais peut-être, mais tu ne le seras pas, c’est sûr.
La voix de Lancaster.- Voulez-vous dire à Mr le Directeur qu’il a dû faire une erreur dans sa petite addition. Hier ça faisait exactement 7 ans, jour pour jour.
La voix du Sergent Angus.- Il a très bien calculé au contraire.
La voix de Lancaster.- Je vous jure, sergent. J’ai tenu mon compte exactement. J’ai barré chaque matin le jour de la veille. Le 2 557ième est tombé hier. J’ai payé ma dette. Voulez-vous avoir la gentillesse de demander à Mr le Directeur de recalculer mon petit compte. Il a peut-être oublié que je bénéficie d’une remise de 6 mois.
La voix du Sergent Angus.- Ce que tu ne sais pas, c’est que tes 6 mois ont été sucrés. Tu oublies que tu as essayé de t’évader. Tu restes en retenue parce que tu as voulu faire l’école buissonnière..
La voix de Lancaster.- Vous savez bien que je n’avais aucune chance de m’évader…. .. J’ai été poli avec les surveillants, vous ne pouvez pas dire le contraire. J’ai été à confesse tous les samedis, j’ai communié tous les dimanches, j’ai appris des passages entiers de la Bible, demandez à Monsieur l’Aumônier. Ne me faites pas faire 6 mois de plus, s’il vous plaît, je ne le supporterai pas.
La voix du Sergent Angus.- Les pleurnicheries des voleurs à main armée me font mal au sein, Lancaster.
La voix de Lancaster.- C’est pas juste, sergent. Je me suis bien conduit, vous ne pouvez pas le nier.
La voix du Sergent Angus.- (frappant du plat de la main sur la grille de la cellule de Lancaster) Tu vas fermer ton bureau des pleurs ? Tu veux que je cloue ta porte ?
La voix de Lancaster.- J’ai fait mon temps, sergent. J’ai payé ma note.
La voix du Sergent Angus.- (hélant) Hep. (on entend des pas qui s’approchent) Donnez-lui donc sujet de gémir.(on entend un bruit de serrure, puis des coups de matraque, Berkman se ferme les oreilles)
La voix de Lancaster.- J’ai fait mon temps, sergent. J’ai payé ma note.
La voix du Sergent Angus.- Martelez-lui le tuyau, jusqu’à ce qu’il ne fuie plus.
La voix de Lancaster.-(fort, au milieu des coups) Il commença à ressentir effroi et angoisse. Et il leur dit : mon âme est triste à mourir. Demeurez ici et veillez. Abba, Père, tout t’est possible. Eloigne de moi cette coupe. Pourtant que ce ne soit pas ce que je veux, mais ce que tu veux. Puis, il revint et les trouva endormis. Désormais vous pouvez dormir. C’en est fait. L’heure est venue.(les coups de matraque continuent, Lancaster se tait)
Voix du Sergent Angus.- C’en est fait. Son heure est passée.(On entend les surveillants sortir, le Sergent Angus verrouiller la porte) Qu’est ce qu’il croit, ce sale nègre, que Jésus était noir ?
On les entend tous trois s’éloigner.
Paraissent deux surveillants encadrant Sammy. Va à leur rencontre le Sergent Lilian.
Le Sergent Lilian.- Qu’est-ce qu’il a fait ?
Un surveillant.- Il est devant sa machine, en tas, flasque, comme une serpillière pleine d’eau. Le chef d’atelier vous le renvoie, et vous demande de l’essorer.
Sergent Lilian.- (saisissant Sammy par les bras) Sammy, ressaisis-toi. Ne te laisse pas glisser entre les doigts. Tu t’étais constitué, par ta bonne conduite, une petite épargne de jours de peine, ne va pas la dilapider en un coup. Il te reste 15 jours, tiens bon… … Tu m’écoutes ?.. … Tu vas désespérer ta maman. Que n’a-t-elle pas fait pour toi ? Ni visites, ni lettres, ni paquets, ni argent ne t’ont fait défaut un seul jour. Mieux, mère de prisonnier elle est venue me voir à la maison, moi, un surveillant. Une jolie maman, des sœurs charmantes, attentionnées, une famille aimante : tu as une main gagnante que bien des prisonniers t’envient. … Tu cours les derniers mètres de la course, ne va pas déclarer forfait. Pour ta maman et pour tes sœurs, fais un effort. Tu me promets, Sammy ?
Le Sergent Lilian laisse aller les deux surveillants, qui disparaissent. On les entend plus loin ouvrir une cellule, puis la refermer.
Un silence se passe. Puis, on entend des pas courir, une serrure s’ouvrir.
La voix d’un surveillant.- Chef. Chef. Vite.
Paraît Sergent Lilian.
Sergent Lilian.- (à voix haute) Quoi ?
La voix du surveillant.- Sammy. Il a une flaque noire sous son cou. Sous son menton, le cou est ouvert.
Le Sergent Lilian disparaît en pressant le pas.
La voix du Sergent Lilian.- Imbécile. (frappant avec force contre la grille) Certains se tuent parce qu’ils n’ont rien, lui se tue bien qu’il ait tout. Ton sergent était prêt à échanger son sort contre le tien… …Voler un tranchet de tapissier, l’aiguiser, comme un fermier qui tue un cochon, d’un geste technique, trancher : comme il faut que la volonté ait été forte et la décision arrêtée. Crétin … … .. Ce sang s’étire en filets comme de la salive, de l’huile visqueuse, du blanc d’œuf gluant, s’incruste dans les plus fines rides de la main, sous les ongles, sous les lunules, mucus immonde d’une plaie immonde, je ne peux pas le voir. Cherche seau d’eau, serpillière, brosse, savon noir.(on entend des pas, un seau qu’on remplit d’eau dans le couloir) Lave-moi ces dalles à fond. Entre les pierres, à la brosse, je ne veux plus voir de rouge… … Mes yeux, mes narines ont la nausée, ils ont envie de se vomir elles-mêmes. Porte-le à l’infirmerie. Je préviens le directeur.
Divers bruits de pas s’éloignant, de serrure.
Passent Jérémy menotté, Sergent Angus, deux gardiens. On entend la grille d’une cellule s’ouvrir.
La voix de Sergent Angus.- Pendez-le au piton par les bracelets.
La voix de Jérémy.- Pas ça, Mr le Sergent.
La voix de Sergent Angus.- Tu as vu comme tu étais, quand tu m’as parlé ? Assis. J’étais debout, tu m’as répondu assis. Ce qui est tordu doit être redressé.
La voix de Jérémy.- A genoux, j’embrasse vos genoux. S’il vous plaît, Mr le Sergent, pas les mains ; ce sont mes instruments de travail. Je sollicite de votre bonté cette faveur. Par grâce, ne me pendez pas par les menottes : mes mains sont mon gagne-pain.
La voix de Sergent Angus.- Entendez comme il nous assaisonne d’une sauce piquante. Entendez comme il flatte notre palais.
La voix de Jérémy.- Je baise le saint anneau de votre Sainteté. Je baise ses saintes mules. Prenez en pitié mes mains : je n’ai qu’elles pour vivre.
La voix de Sergent Angus.- Je veux te fixer dans une attitude droite, pour quand je te parlerai. Je formule le voeu, pour toi, que, quand on te dépendra, tu garderas la pose. Allez.
Bruit de verrou, gémissements, qui s’éteignent.
Berkman.- (pour lui) Parmi les fous, comment rester sain d’esprit, si on est seul à n’être pas fou ? Au milieu d’assassins, de voleurs, de fous, comment peut-on ne pas être soi-même fou, voleur, assassin ?… (on l’entend aiguiser sa cuiller) Vieillir à pourrir parmi la pourriture ? .. .. .. ..Vivre mourant, mourir vivant ? Etant n’étant pas, n’étant pas étant ? Mort sans l’être : ne vaut-il pas mieux achever la chose ? .. .. (Il relève sa blouse) Un paysan, du pied avec force enfonce la bêche, et la lame coupante coupe la terre : place entre la 2ième et la troisième côte gauche, pénètre la poitrine avec force, et coupe la chair, comme si tu coupais de la viande.
Un surveillant survient, et du plat de ses deux mains tape sur la grille de la cellule.
Le surveillant.-Tu te reposes de quoi ? Debout.
Affolé, Berkman se met debout, sa blouse se rabat, la cuiller tombe par terre en tintant.
Le surveillant.- (à Berkman) Les mains sur la tête. Reste où tu es. Ne fais pas un pas… …Sergent. Quand A 7 s’est levé, quelque chose de traître est tombé en sonnant.
Paraît le Sergent Lilian.
Sergent Lilian.- (au surveillant) Passe la cellule au peigne fin.
Le surveillant.- (ouvrant la cellule, l’inspectant) Voilà le donneur : une cuiller.
Sergent Lilian.- (éprouvant le tranchant de la cuiller) On l’a rattrapé juste quand il allait se faire la malle. (au surveillant) Chez le sous-directeur.
Sortent Berkman, surveillant et Sergent Lilian.
Le bureau du sous-directeur. Le sous-directeur assis à son bureau, travaillant. Frappent, entrez, entrent Sergent Lilian, Berkman, le surveillant.
Le sous-directeur.- Abscisse ordonnée ?
Sergent Lilian.- A 7.
Le sous-directeur.- (compulsant son fichier, examinant Berkman) Ah c’est vous le terroriste. L’anarchiste a commis un attentat contre le règlement ?
Sergent Lilian.- 2, Monsieur le sous-directeur. Le 1er : il s’est couché en plein jour. Le 2ième : (il dépose la cuiller sur le bureau) il a voulu se soustraire à la justice en se soustrayant à lui-même.
Le sous-directeur.- Mm… .. Le 2ième attentat n’en est pas un. Le règlement ne reconnaît pas la tentative de suicide comme un délit… …Et sagement, ma foi : si un prisonnier tente de s’infliger une punition supérieure à celle à laquelle il a été condamné, je ne vois pas pourquoi on devrait l’en punir. .. .. Je ne vois pas non plus pourquoi on devrait le punir pour s’être manqué : il ne s’est manqué, somme toute, que pour subir le châtiment auquel la justice l’a condamné. …. … Par contre le 1er attentat est un délit, que je ne peux pas laisser passer. L’indolent qui se couche à n’importe quelle heure du jour, dénote un lâche laisser aller moral. Ces jeunes gens que l’on voit le dimanche, devant leurs oncles, s’affaler dans les fauteuils, poser les jambes sur les tables basses, bâiller à se décrocher la mâchoire, sans respect pour leurs aînés, sont les nouveaux barbares. Le respect de l’heure est la première loi civilisatrice. La 1ère règle de la prison, Mr Berkman, c’est qu’on ne s’étend que pour dormir, et on ne dort que la nuit. Vous méditerez cela pendant 3 jours, dans la solitude, le silence, et l’obscurité. Au cachot.
Sortent Berkman, le surveillant, le sergent Lilian.
Un cachot souterrain, dans le noir. Berkman entre. Le verrou se referme sur lui.
Berkman.- (seul, à quatre pattes) Ah, ma main a senti une autre vie que la mienne. Quelque chose de vivant s’est signalé entre deux dalles. (Il se lève, de ses pieds nus marche sur les dalles, en évitant les interstices) On jette la terre entre vos jambes, sur le corps, dans vos oreilles, sur vos yeux, sur votre bouche, dans vos narines, on en recouvre vos cheveux, les dernières voix du cortège s’éteignent : règne un silence de mort. Abandonné, dans la noire terre humide, vers, larves, insectes prolifiques aux 4, 6, 8, mille pattes, coprophages, nécrophages, scatophages, stercoraires, armés de pompes, de stylets de rostres, de doubles mâchoires, de mille yeux, de soies tactiles sur tout le corps, agents de nettoiement de notre espèce destructrice vous envahissent par vos orifices, yeux, narines, bouche, oreilles, pénis, anus, vous sucent, vous pompent vivante charogne. Leur fonction est de se nourrir de nous, en nous pourrissant…. .. Mon Dieu, je ne vois plus ma main. (il approche sa main tout près de ses yeux) Je suis aveugle. Enfermé du dehors, enfermé au-dedans. En plus de condamné, condamné à moi, cachot dans le cachot… …. (Il se lève, va à la porte, à voix qu’il ose plus haute) Quelqu’un ? Est-ce qu’il y a quelqu’un ?.. .. Il y a quelqu’un de vivant en bas… … Que suis-je pour celui qui a la charge de moi ? Une petite tâche dans l’ensemble de ses tâches. Surveillant, puisse ma petite poussière dans ton œil se rappeler à toi, et portant ton doigt à ton œil, puisses-tu te souvenir de moi… … (il s’agenouille) Mon Dieu, sors de ta divine sérénité, prends-toi un peu pour moi d’humaine compassion. Fais que dans la mémoire de mon surveillant ressurgisse mon souvenir. (Silence, du temps se passe. Un léger bruit se fait entendre de la surface) Un bruit. Quelque chose vit. L’inanimé s’anime. (Le bruit se précise : quelqu’un descend l’escalier) Un vivant de la surface vient visiter les ombres des enfers. .. .. Qui que tu sois, ange du ciel, sois béni. (Une pâle lumière vient trouer la nuit) Vive Dieu, je ne suis pas aveugle. Je vois la lumière et la source de la lumière.
Paraît Sergent Lilian, avec un pain et un broc. Il ouvre la porte du cachot.
Sergent Lilian.- (tend le pain) Ta gamelle.
Berkman.- (se précipitant) Oui. Oui. (Sergent Lilian verse la soupe) S’il vous plaît, sergent, est-ce que j’ai fait mon temps ?
Sergent Lilian.- Tu es loin du compte.
Sergent Lilian reverrouille la porte, remonte, disparaît.
Berkman.- (mangeant, seul, suivant du regard Sergent Lilian) A qui vit relégué, le 1er être vivant qui paraît, la 1ère âme passante, fut-il un sergent, le 1er visage humain, la 1ère voix humaine sont le visage, la voix, l’âme, l’être d’un dieu : (il se met à genoux) j’adresse à ce dieu mes plus ferventes actions de grâces. Témoignons hautement de la conscience professionnelle des sergents et des surveillants de prison ? Corrigeons les idées reçues : il est d’honnêtes gardiens. .. .. (il s’assied posément) Imagination folle, je t’en prie, sonne le rassemblement, range tes esprits en débandade… … Matamore, fier à bras pour commettre l’attentat, serais-tu lâche pour supporter les séquelles ? C’est toi qui avais engagé les hostilités, et tu trouves mauvais, que les choses se défendent et contre-attaquent ?.. … Qu’ils t’aient condamné à une si lourde peine, au lieu de t’en plaindre, ne peux-tu t’en réjouir ? Seul contre une Etat tout-puissant, comme cet Etat a dû te craindre pour te punir aussi lourdement. Qu’est-ce que prison politique ? Prison d’honneur. Extrême honte pour juste cause, c’est honneur extrême ? .. .. Quel homme, s’il se veut homme, d’autre part peut s’estimer tout savoir et avoir tout vécu, s’il n’a connu la prison ? N’ai-je pas toujours pensé que la prison était une connaissance qu’il fallait acquérir, pour être honnête homme ? Que sait l’homme de l’homme, s’il ne sait la prison ? Tu es au pied d’étudier, de quoi tu te plains ? Prison, sois cabinet d’étude : toi, dans ce cabinet d’étude, étudie.
Silence. Du temps se passe.Bruit à nouveau de quelqu’un qui descend l’escalier, pâle lampe qui troue la nuit.
Berkman.- Un homme. Vive l’homme. Vue d’homme à voir, voix d’homme à entendre est pour l’homme la nourriture essentielle.
Paraît Sergent Lilian, qui déverrouille la porte.
Sergent Lilian.- Eh bien ? Tu as fini ton temps.
Berkman.- Déjà ?
Ils sortent, remontent l’escalier.
La cellule de Berkman, à l’étage. Entrent Sergent Lilian et Berkman. Sergent Lilian déverrouille la porte de la grille, Berkman entre, Sergent Lilian la reverrouille, et disparaît.
Berkman.- (faisant le tour de sa cellule, s’arrêtant à la lucarne, admirant) Passer du cachot étroit à la large cellule, du sous-sol à l’étage, de la pierre à la paillasse, n’est-ce pas, en deux escaliers, passer de barbarie à civilisation ? Cette cellule que je jugeais un enfer, est paradis, en comparaison d’un enfer pire.. … Quel âne que l’homme, qui se plaint toujours de son état pour peu qu’il y demeure. Du noir cachot, il aspire à la cellule simple et nue, comme à un paradis ; de la simple et nue cellule, il aspire, à la simple et nue liberté, encore comme un paradis encore; de la simple et nue liberté, il aspire à une liberté plus apprêtée et mieux habillée, comme un paradis toujours. L’espoir naît et renaît chaque fois d’autre chose en mieux. L’homme est une foutue bête… .. (il commence à marcher) Un pas fait un demi-mètre, un aller et retour 4 mètres, si je veux faire 8 km par jour, il faut que je fasse 2 000 aller-retour.
On entend une équipe de gardiens s ’arrêter à une cellule voisine.
La voix du Sergent Angus.- Hé, le nouveau. Questa. Voilà quelqu’un à qui il va falloir apprendre la politesse. Il nous présente son cul : il croit peut-être qu’on va le lui baiser.
La voix de Questa.-(au bout d’un instant)Tu préfères ma pipe ? Tu serais partisan de la sucer ?
La voix du Sergent Angus.- Gardien, est-ce j’ai bien entendu ?
La voix d’un gardien.-J’ai peur que vous ayez bien entendu, sergent.
La voix de Questa.- Veux-tu me répéter ce que tu viens de me dire, ducon ?
La voix de Questa.-(au bout d’un instant)Tu as très bien entendu, ma couille.
La voix d’un surveillant.- Sergent
La voix du Sergent Angus.- Je le laisse remplir son ardoise. Qu’il se serve abondamment sur les rayons, je l’attends à la caisse… …(à Questa) Il faut que tu saches, ignorant, que si les prisonniers n’adoptent pas envers les gardiens un langage châtié, c’est eux qui le seront.
La voix de Questa.- (au bout d’un instant) Si ta couille m’interroge, mon con forcément te répond. C’est toi qui me donnes l’exemple, Angus.
La voix d’un surveillant.- Sergent
La voix du Sergent Angus.- Laisse-le accumuler ses dettes. Je veux bien combler ton ignorance, Questa, et t’apprendre où tu es, et qui tu es…. … Sache que la prison, c’est la pissotière, les goguenots de la société, et toi, tu es du pissat, un sale étron, du caca, de la petite et de la grosse commission, autrement dit de la merde.
La voix de Questa.- (au bout d’un instant) Si je suis du pissat, il faut que tu en tires la conclusion, Angus, tu es la dame-pipi. Si je suis de la merde, tu es un fouille merde.
La voix du Serge Angus.- Là, il est passé dans le rouge. Il est temps que vous le saisissiez et que vous lui fassiez rembourser ses dettes. .. ..(on entend des bruits de semelles cloutées). Il ne s’est pas soucié quelle partie de nous il visait, que vos matraques ne se soucient pas non plus quelle partie de lui elles visent. Au signal. (on entend des pas, des serrures qui se déverrouillent) Go.
On entend des pas, et une pluie de coups de matraque. Berkman se bouche les oreilles. Au bout d’un moment, les surveillants s’arrêtent de matraquer.
La voix de Sergent Angus.- Ca c’était pour rembourser l’emprunt. Maintenant, qu’il paie les intérêts.
Nouvelle pluie de matraques. Au bout d’un moment, les surveillants s’arrêtent de matraquer.
La voix de Sergent Angus.- Ne vous arrêtez pas aux centimes. Faites un compte rond.
Nouvelle pluie de matraques.
La voix du Sergent Angus.- Il semblerait qu’on lui ait enfoncé un peu de raison dans le crâne.
Les surveillants s’arrêtent de matraquer. Bruits de pas des surveillants , verrouillage des deux portes, puis bruit des pas de l’équipe qui s’éloigne.
La voix de Questa.- (affaiblie, mais distincte) Ma bite te pisse à la raie, trou du cul. On entend un pas rapide, qui revient.
La voix du Sergent Angus.- Il a parlé. J’ai entendu qu’il a parlé.
La voix d’un surveillant.- Il geignait, sergent. Il faisait ii, ou ou.
La voix d’un autre surveillant.- Il faisait ou ou, ii Il geignait, sergent.
La voix de Sergent Angus.- Bien. C’est bien.
Bruit des pas qui s’éloignent et disparaissent.
Paraît derrière la grille l’aumônier, porteur de lettres.
L’aumônier.- Je suis l’aumônier de la prison, Mr Berkman.. Outre que je suis le facteur spirituel qui apporte à tous la bonne nouvelle, je suis aussi le facteur temporel, qui apporte aux prisonniers leur courrier. Vous avez une lettre de votre sœur. (Il lui tend une lettre à travers la grille, que Berkman saisit)
Berkman.- Mon père, j’aimerais des livres à lire.
L’aumônier.- La bibliothèque est largement desservie : elle offre aux esprits bien des promenades.
Berkman.- J’aimerais profiter du fait que je ne suis pas libre, mais que mon temps l’est, pour faire ce que je ne faisais pas quand j’étais libre : lire les livres classiques.
L’aumônier.- Je vous apporterai le catalogue. .. Aumônier de prison, je suis fonctionnaire de l’Etat, malgré cela et bien que nous ne soyons pas du même bord, je juge votre peine excessive.
Berkman.- Ne me la rappelez pas, s’il vous plaît.
L’aumônier.- Vous travaillez dans un atelier ? Vous ne refuseriez pas de travailler ?
Berkman.- Je serais au contraire désireux de détourner mon attention de moi.
L’aumônier.- J’en parlerai au directeur.
Sort l’aumônier, en faisant un signe.
Berkman.- (pressant la lettre sur son cœur) .. .. Un temps, de corps et d’esprit, elle a été à moi. La liberté et le monde sont à elle, au prisonnier elle s’est donnée le temps d’une lettre. Loin de ses yeux, deux minutes, j’ai été près de son cœur…(Il pose la lettre sur le lit, la contemple) … Contre ma farouche volonté d’indépendance, me voilà rabaissé à cette situation offensante de dépendre en tout d’elle, et elle en rien de moi. Attendre tout d’elle, et elle rien de moi, quand j’étais fait pour l’inverse, n’est-ce pas, plus que tout, outrageant ? (montrant la lettre) Voilà un stupéfiant, si je ne veux pas me dégrader, dont il va falloir que j’apprenne à me sevrer.
Il s’assied dans un coin, hors de toute vue, ouvre la lettre.
Berkman.- (Décryptant, lisant lentement) « Je t’envoie ces signaux dans ta planète lointaine, en espérant qu’ils seront captés. Cher Sacha, tu n’es pas un malade qu’il faut tromper dans l’espoir de sauver ses restes de vie, mais un homme sain, à qui la vérité renforce la santé. Je t’honorerai : je ne cacherai ni ne travestirai la vérité. Au sujet de ton acte, je ne te conterai pas de conte, je te rapporte les propos de Most. Il a dit que ce que tu as fait était ce qui pouvait être fait de pire ; que l’échouer en plus était le pire du pire, c’était faire de l’anarchisme quelque chose de dérisoire. C’est à se demander si tu ne t’es pas servi d’un pistolet à eau, ou d’un pistolet à pétards. Moins on parlerait de toi, a-t-il conclu, mieux cela vaudrait… … Pour moi, je déplore que tu aies tourné un tel acte grave en un tel vaudeville. Si déjà tu échouais ton attentat contre Frick, tu aurais pu le réussir contre toi. C’eut été laisser à ton attentat la moitié de son sens, au lieu qu’il n’en a plus du tout. Est-ce que cela n’aurait pas été une autre destinée que la piètre qui t’attend ? J’ai peur que tu ne passes de longues années à regretter de t’être conservé.. .. Pour te parler de moi, Sacha, ne m’as-tu pas dit que j’étais seule à disposer de moi ? Aimer 2 personnes à la fois n’est pas contradictoire, si les 2 personnes sont dissemblables. A chacune d’elles est offerte une part différente de soi : vous n’êtes pas divisée en deux, mais les deux vous multiplient. Aucun des deux n’a de motif d’être jaloux, puisque la part de moi que je donne à chacun, est de son goût à lui, mais n’est pas du goût de l’autre. Fedya a accepté que je t’aime, tu ne pourras faire moins qu’accepter que j’aime Fedya. .. ..Comprends que, toi en prison, mon amour pour toi est devenu idéal, en ceci d’abord bien sûr qu’on n’en imagine pas de meilleur, mais en ceci aussi, qu’il est devenu bien abstrait. Il faut bien assurer la matérielle. A toi. Emma. »
Avec violence, Berkman fait une boule de la lettre et la jette à travers la cellule.
Le soir descend , les lampes s’allument.
Berkman.- Qu’y peut-elle ? C’est une femme. Elle n’aime pas Truc, Chose, Machin, elle aime truquer, choser, machiner. Elle est touchée, quand elle peut toucher. Sa flamme pour brûler a besoin de bon gros suif… …Comment ne se comprend-elle pas que, prisonnier, je n’ai pas assez de pouvoir sur moi, pour accepter de la partager ? Dans le zoo, la cigogne, les rémiges de ses ailes coupées,non plus voilier puissant mais bipède bancal, grise, sale, atteinte de pelade, envahie de poux, ne peut plus que marcher sur les cannes de ses échasses, avec gaucherie. … .. Me voilà abandonné à moi. Enfermé dans ma chambre, je ne peux plus, me blottissant entre mes bras, n’attendre d’étreintes plus que de moi. Me voilà réduit à m’escroquer moi-même, me livrer sur moi à la fraude et à la contrebande. ..User de photographies à de telles fins, est-ce porter tort à la personne photographiée ? J’use de son souvenir d’elle, non d’elle…(les trois coups de gong du coucher sonnent, les lumières s’éteignent) ..Photo sur le cœur, laisse-toi glisser, naufragé, chavire, sombre, coule, fais naufrage. Bonne nuit, Berkman.
Il va vers son lit.
Le lendemain soir. Berkman est assis sur son escabeau, le dos au couloir. Bruit du chariot de la soupe, qui passe devant la cellule de Berkman.
Le détenu de service.-(lui tendant un pain) Camarade, ta gamelle.
Berkman reste assis sur son escabeau, et fait signe de la main qu’il passe.
Le détenu de service.- (à mi- voix) Camarade, tu as tort. Si tu ne manges plus et si tu t’isoles, tes réserves vont s’amenuiser, et les forces te manquer. Dans la plus mauvaise nourriture et dans la plus mauvaise compagnie, il y a toujours quelque chose de bon à prendre.
Berkman fait signe de la main qu’il passe.
La voix du Sergent Angus.-(haut) La griffe de quelle voix fait un accroc au tissu du silence ?
Entre Sergent Angus.
Le détenu de service.- Ca fait deux jours qu’il n’a pas touché à la nourriture, chef.
Sergent Angus.- (riant, à Berkman) Que voilà un bon mouvement. Il faut encourager de telles bonnes dispositions. Terroriste, les Etats-Unis le logent, le nourrissent. Qu’il congédie sa soupe, et puis qu’il se congédie lui-même. Il allègera le budget de l’Etat d’une charge indue. Attenter à sa vie, que voilà le bon attentat, Mr l’anarchiste. Tous mes encouragements.
Chariot, détenu de service et Sergent Angus sortent.
Bruit de pas s’approchant, faisant halte, poursuivant. Paraît Prisonnier Lewis, avec sa balayette, qu’il passe sur les grilles.
Prisonnier Lewis.- (remuant à peine les lèvres, et sans jeter un regard sur Berkman) … .. Ah, ces bourgeois. Comme il faut que la plaine de leur vie soit plate et ennuyeuse, pour qu’ils élèvent dans leur paysage de faux accidents de terrain… Pour se sacrifier pour d’autres, qui n’ont rien à faire de lui, comme il faut qu’il n’ait pas été contraint de se défendre bec et ongles pour vivre, comme il faut qu’il ait été bien protégé, qu’il ait vécu dans l’aisance. Tu te dis anarchiste socialiste, Mr Berkman, tu n’es qu’un fils de famille..
Berkman.-(agacé, ne se retenant pas) Mélanie. Faites donc ce pourquoi vous êtes payée. On vous a engagée pour amender la poussière, non les prisonniers.
Prisonnier Lewis.- Voyez comme piqué au vif, il sort les griffes de sa morgue naturelle… … Veux-tu que je te fasse une prédiction ? Il ne se passera pas trois semaines, que, tapis-brosse, tu t’offriras à essuyer leurs semelles merdeuses.
Sort Prisonnier Lewis.
La nuit tombe.
Berkman.- Beautés divines, reines, servantes, vous prêtant ne vous prêtant pas, vous donnant ne vous donnant pas, voulant bien mais ne voulant pas, apprêtez-vous à vous prêter de bon gré malgré vous. Enlevées la nuit, déflorées, débauchées, je vous fais serment que je vous déposerai, intactes au petit matin, au lieu même où je vous aurai enlevées…. … … … (sonnent les trois coups de gong , les lampes s’éteignent) Ouvre-toi porte de la nuit, et sur moi te referme. Je te souhaite bien du plaisir, Berkman.
Il va à son lit.
Le lendemain. Le jour point. Les trois coups de gong du réveil sonnent. Berkman se lève, fait son lit, s’adosse au mur.
Berkman.- (pour lui) Amour haï, haine douloureuse. Volupté déchirante, jouissance désespérée. Travaux forcés du plaisir. Frénésie épuisante. Fureur d’aimer qui se nourrit elle-même et jamais ne s’apaise. Goule insatiable, plus elle se désaltère, plus elle a soif. Pour finir, la vessie éclate, et ne laisse entre vos mains, que des loques dégouttantes de salive. Jusqu’à quand abuseras-tu de toi à abuser des autres ?
Entre Sergent Angus, qui frappe du plat de la main la grille de la cellule.
Sergent Angus.-(ouvrant la cellule) Berkman, atelier.
Berkman.- (avec empressement) Je viens.
Berkman et Sergent Angus sortent.