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D’après ce qu’il a dit lui-même de lui, Berkman, anarchiste au noble coeur, a manqué tous ses attentats. Ce qu’il n’a pas pu dire, c’est qu’il a réussi le dernier, contre lui.
Son attentat manqué contre un industriel le condamne à 13 ans 10 mois de prison.
Prologue
1936. Nice. Un deux pièces Le mémorialiste,debout devant une table, sur laquelle est posée une rame de papier.
Le mémorialiste.- (au public) Ceci est l’histoire d’un attentat d’un anarchiste et de sa prison…. … Quoi : un attentat ? D’un anarchiste? Qui dit attentat, anarchiste, dit terrorisme, destruction ruine, chaos. Vous n’avez pas honte ?.. ..Attendez, attendez. A ces deux mots, je veux ajouter un troisième qui va vous désamorcer toute la bombe, c’est : manqué. L’attentat a été manqué, l’anarchiste a été manqué. Mais la prison, elle, a été tout à fait réussie.
(s’asseyant, écrivant) « La scène se passe à New-York, dans le Bronx, dans l’arrière salle de La Hache »
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Juillet 1892. New-York. Le Bronx. « La Hache », l’arrière salle, lieu de réunion de la section new-yorkaise de la fédération anarchiste. Entrent Goldman et Berkman, en col cassé.
Goldman.- Qu’il y ait tant d’anarchistes à New-York… … Que ces hommes ne se jugent pas supérieurs à qui que ce soit, même à femme. Qu’egales à eux, nous, femmes, n’ayons rien à craindre d’eux. Qu’eux, hommes devenus un peu femmes, nous femmes, nous devenions un peu hommes. Ils sont choux comme tout.. … Je forme le vœu, qu’ils s’émasculent pas au point qu’ils ne soient plus hommes du tout. Qu’ils respectent notre esprit, mais qu’ils n’étendent pas leur respect au reste. Ce serait nous déshonorer, que nous honorer en tout.
Berkman et Goldman vont s’asseoir sur deux chaises à l’écart.
Berkman.-Hier soir, je n’ai pas fait preuve de beaucoup de délicatesse. Je n’ai guère eu d’égards à ton égard.
Goldman.- Guère d’égards, c’est plus d’égards.
Berkman.- Il y a eu un peu de violence.
Goldman.- Ce que tu appelles violence, je l’appelle vivacité. Rien n’était plus flatteur, mon chéri. (elle l’embrasse) … … De mon esprit et de ma chair, c’était la chair qui était la moins sûre d’elle : tu lui as donné assurance. Cette part basse gémissait, suppliait qu’on s’intéresse à elle, je te sais gré d’avoir exaucé ma prière secrète.
Berkman.- Qu’il y ait tant d’hommes pour si peu de femmes ne t’effraie pas.
Goldman.- Ne me parle pas de malheur. Moins il y a de femmes, mieux je me porte.
Berkman éclate de rire. Entre Fedya.
Berkman.- (montrant Fedya à Goldman) Le 3ième de notre petit ménage à trois. (Fedya s’avance vers eux, Berkman fait les présentations) Emma Goldman, une compatriote. Fedya, peintre.
Goldman.- Vous êtes peintre ? Vous vendez ?
Berkman.- Vendez, vendez, pas assez pour pouvoir en vivre. Et l’artiste refuse de s’abaisser à gagner son pain à la sueur de son front. Il est subventionné par ses parents : voilà pourquoi il peint des futilités, des fleurs, des nus, des paysages…. … S’il se payait son art en gagnant son pain lui-même, son art saurait ce que vaudrait le pain.
Fedya.- (à Goldman) Dépenser le principal de ses forces , à un gagne-pain le jour, et, harassé, seulement le solde le soir à la peinture, cela ne peut faire qu’un art à bout de forces.
Goldman.- Vous avez raison, Fédya. Un artiste doit être artiste à temps plein.
Berkman.- … … Bref, vous vous convenez l’un à l’autre ?
Goldman.- J’ai tant voulu, dans ma vie, approcher un peintre, juge, si c’est le peintre qui m’approche.
Fedya.- Comment celle à qui je ne déplais pas, me déplairait-elle ?
Berkman.- (tenant la main, les deux posent leur main sur la sienne) Notre petite société coopérative est fondée.
Entre Johann Most.
Berkman.- (leur faisant signe de se taire) Johann Most. Que nos paroles cèdent la place à la sienne.
Most se place contre le mur. L’assistance se tait.
Most.- Je vous ai convoqués, mes amis, pour que vous sachiez que penser de l’affaire de la Homestead, près de Pittsburgh, et que dire aux ouvriers… … Pour vous résumer la chose, en une phrase, c’est la lutte d’un seul, Andrew Carnegie, propriétaire de la Compagnie des Fonderies et Aciéries Réunies, contre la multitude, le Syndicat des Travailleurs. Entre Carnegie et ses ouvriers, avait été signée une convention collective, selon laquelle les salaires étaient fixés conjointement par Carnegie et le Syndicat selon une échelle mobile, basée sur les cours du marché de l’acier. La Convention collective allait expirer, le syndicat avait proposé une nouvelle échelle des salaires, qui tiendrait compte à la fois de la hausse des prix du marché et de l’accroissement des bénéfices de la Compagnie. Vous connaissez Carnegie, comme il est soucieux de sa réputation de philanthrope. Pour ne pas être éclaboussé par le train de mesures qu’il voulait imposer, il transmet ses pouvoirs à un homme de main, Henry Clay Frick, et s’empresse de fuir au loin, dans un autre monde, l’ancien, en Ecosse. C’était bien vu , les gens ne pouvaient que se demander : est-ce qu’il sait seulement ce qui se passe ici ? s’il l’apprenait, les choses se passeraient autrement… .. Carnegie envolé, son remplaçant Frick décrète que l’ancienne échelle mobile des salaires est supprimé, que la Compagnie fixerait désormais les salaires elle-même, et que tous les ouvriers étaient mis à pied. En réponse, les ouvriers décident la grève générale et occupent l’usine. En réponse de cette réponse, Frick dépose plainte auprès des tribunaux pour prise de possession illégale de le propriété privée ; donnant suite à cette plainte, le juge des référés ordonne d’évacuer l’usine, ce que les ouvriers refusent. Pour exécuter la décision de justice, Frick engage 300 agents armés de l’agence Pinkerton : ils sont à la veille de donner l’assaut aux ouvriers retranchés. Voilà où en sont les choses. .. ..Je veux que vous disiez aux ouvriers qu’ils n’ont rien à attendre de l’Etat, mais tout d’eux-mêmes. .. .. On dit cet Etat démocratique, mais est-il démocratique un Etat de 30 millions d’habitants gouverné par 750 représentants ? … …Soit quelqu’un qui vit d’un salaire tout juste, à peine suffisant, comme tout le monde : cet homme du commun, obscur, anonyme, soudain, un beau jour, est élu. De l’obscurité où il était, le voilà soudain projeté en pleine lumière : comment veut-on qu’il ne soit pas aveuglé ? De l’impuissance où il était, le voilà soudain à la source du pouvoir : comment veut-on qu’il n’en soit pas ivre ? Il a beau dire : je ne serai pas comme les autres, je me souviendrai d’où je viens, je serai toujours celui que j’ai été, j’aurai sans cesse cela à l’esprit. C’est ne pas connaître l’habileté des corrupteurs : tout le monde est tellement gentil, vous fait tellement de grâces, on vous offre des cadeaux si bien choisis, on faits des compliments si justes et si rares, on vous dit si bien le bien que vous pensez de vous, et vous, de votre côté, cela fait tellement plaisir de faire plaisir. Dès le moment où les gens vous jugent comme une exception, vous ne tardez pas, à plus ou moins longue échéance, selon la durée de survie de votre lucidité, à vous juger vous-même comme une exception. Vous êtes bien de l’élite,, finissez-vous par vous dire, puisque j’ai été élu. La partie pourrie d’une poire est si délicieuse, les fruits pourris font des eaux-de-vie si suprêmes. Et on fermente si naturellement : il n’est besoin de rien faire, il suffit de se laisser reposer et on pourrit tout seul. Je prétends que les ouvriers ne peuvent rien attendre de l’Etat, parce que les représentants du peuple, dès qu’ils sont élus, loin de représenter le peuple, ne représentent plus qu’eux-mêmes. .. .. Quant aux ouvriers, quel ouvrier, dans sa famille, ou parmi ses proches, aime que quelqu’un lui fasse la leçon ? Lui dise à tout propos : à ta place, je ferais ? Lui souffle ce qu’il doit penser et faire ? Si les ouvriers sont jaloux de leur liberté et de leur indépendance dans leur vie privée, pourquoi ne le seraient-ils pas dans leur vie publique ? Si quelqu’un n’accepte pas l’autorité de ses proches, pourquoi accepterait-il celle de ceux qui sont éloignés ? Tous leurs acquis sociaux, les ouvriers ne les ont-ils pas conquis de leurs seules propres forces ?.. .. En conclusion de tout ceci, je voudrais que vous disiez aux ouvriers de la Homestead, qu’ils ne doivent compter que sur eux, et ne rien attendre de l’Etat, que donc ils poursuivent le combat, jusqu’à l’obtention de la victoire. J’ai parlé.
Most se met de côté, pour indiquer qu’il a fini. Les anarchistes applaudissent et se lèvent.
Goldman.- (applaudissant fort) Quel excellent plat. On goûte à la fois la nourriture de ses idées et l’assaisonnement de ses images. Tu as entendu quand il a parlé de la poire pourrie ? J’aimerais complimenter le chef, en cuisine.
Berkman, entraînant Goldman, va vers Most.
Berkman.- Monsieur Most. Une amie à moi, Emma Goldman aimerait vous dire comme elle a apprécié la façon que vous avez d’assaisonner vos plats avec les épices de vos images.
Most.- (à Goldman) C’est vrai ? Vous avez apprécié ?
Goldman.- C’est vrai.
Most.- Les seuls vrais compliments sont ceux qui reconnaissent vos seuls vrais mérites…. … A compliment adressé, compliment retourné : le fond austère de notre doctrine ne peut être décoré par une plus jolie forme que celle de vos formes.
Goldman.- (faisant une petite révérence) Mes formes vous sont reconnaissantes que vous les reconnaissiez.
Most.- … (à Berkman ) Cette jeune personne se laissera-t-elle enlever à ce jeune homme ?
Goldman.- Vous n’enlevez rien à personne, je m’appartiens. La propriétaire de ma propriété ne soulève aucune objection à votre offre de l’enlever.
Most.- (à Berkman) Jeune homme ?
Berkman.- Si j’étais anarchiste dans ma vie publique et non dans ma vie privée, je me blâmerais moi-même. … .. Il est temps que je retourne à l’usine.
Most.- (à Goldman) Me ferez-vous l’honneur de partager mon repas, Emma ?
Goldman.- Cet honneur que vous dites que je vous fais m’honore.
Most.- Honorons-nous donc.
Most et Goldman sortent. Berkman retourne auprès de Fedya.
Berkman.- (à Fedya) Je te laisse souffrir les affres de la création artistique. Je m’en vais affronter la fatigue commune.
Sort Berkman.
Le Bronx. Un deux pièces. Fedya peignant. Entre Berkman, avec les courses.
Berkman.- (à Fedya) La jeune fille de la maison aurait-elle l’obligeance de suspendre ses petits travaux d’aquarelle, et de prêter sa main délicate à éplucher de grossières carottes ?
Fedya.- L’artiste vit d’art et d’eau fraîche. Il n’a nul besoin d’une cuisine recherchée. Un morceau de pain mangé sur le pouce la nourrit.
Berkman.- Il est vrai que la demoiselle n’a guère à reconstituer les forces que des pouces qu’elle tourne. .. .. Que la jeune fille de la maison veuille bien excuser les triviales odeurs de viande rôtie, elles risquent d’alourdir l’éthéré de son inspiration. (Il va dans la cuisine)
Fedya.-(haut) … … Après réflexion, dans un élan populiste, l’artiste accepte de s’abaisser à partager avec le petit personnel et la cuisine et les odeurs de la cuisine. Qu’Alexandrine veuille bien prévenir Mademoiselle quand le repas sera prêt.
Berkman.- (revenant, épluchant, debout devant la table, carottes et pommes de terre) Voilà une vessie bien trop gonflée. Qu’avec plaisir je ferais éclater la baudruche par une épingle bien placée.
Fedya.- … Cette Emma Goldman, comment tu la classerais : jolie, belle, plutôt jolie, plutôt belle ?
Berkman.- Disons : entre jolie et plutôt belle.
Fedya.- Ses cheveux à la garçonne, d’après toi, ne virilisent pas trop sa féminité ?
Berkman.- Au contraire. Sur ce fond masculin, sa féminité ressort d’autant mieux.
Fedya.- Ses lunettes ne sont pas non plus un obstacle sur le nez de sa beauté?
Berkman.- Au contraire. Elles ajoutent à son éclat le reflet de l’intelligence.
Fedya.- Sa beauté, en somme, n’est pas pour toi contradictoire à son anarchisme ?
Berkman.- Preuve est faite, avec elle, au contraire que la beauté peut n’être pas seulement belle, mais aussi anarchiste.
Fedya.-.. .. Sois franc, si à l’utilitaire de son anarchisme ne se joignait pas la futilité de sa beauté, est-ce que tu en serais tombée amoureux ? (Berkman se tait) Si tu étais le parfait anarchiste amoureux des indigents, que tu te piques d’être, tu devrais ne t’éprendre que des femmes démunies de tout attrait, et tomber amoureux en exclusivité d’une femelle particulièrement bancroche, une grognasse, un saucisson, une cagnasse, un boudin, un cageot. Sacré cagot.
Berkman.- Bon. Ca va, hein.
Entre Goldman, qui, ayant peine à garder l’équilibre, se plante et ne bouge plus.
Goldman.- Un problème pratique se pose à mon pied : il cherche le sol et ne le trouve pas. Quand, par chance, il le trouve, il n’est pas sûr que c’est lui, et quand il croit que c’est lui et qu’il s’aventure, c’est le sol qui ne croit plus à mon pied, Pour dire la vérité, je ne sais plus bien si c’est le sol qui se dérobe à mon pied, ou si c’est mon pied qui se dérobe au sol… … Quelqu’un serait-il assez aimable de m’avancer une chaise, dont il voudra bien auparavant éprouver la solidité, et la poser sur un morceau de sol, dont il voudra bien auparavant éprouver la fermeté ?
Berkman.- Voilà une jeune anarchiste, qui est tout à fait noire.
Fedya avance une chaise derrière Goldman, Goldman, avec hésitation s’asseoit.
Goldman.- Ne me parlez pas. J’ai une panne de courant. Veuillez attendre que l’électricité soit rétablie.. .. Quel pinard, Dieu de Dieu, quel pinard. Lourd, épais, long, profond, avec dans le corps un arrière goût de mûre à punaise… … Il était si bon en bouche, que chaque fois que le verre quittait ma bouche, ma bouche courait après lui… … Qu’est ce que j’ai pu picoler, Dieu de Dieu, qu’est-ce que j’ai pu picoler… … Le festin m’a plu, il n’y a pas à dire, mais c’est le vin qui m’a ému. … … C’a été un tel philtre, qu’il nous a transmutés : Mr Most m’a parlé de la Commune de Paris et de Louise Michel, dont je n’avais jamais entendu parler : par l’effet de ce vin magique, je ne connaissais qu’elles ; de Schiller et de Heine, dont, bécasse, j’ignorais jusqu’au nom : miracle de la bibine, c’étaient mes auteurs de chevet. Mr Most, lui, plus il était pris de vin, plus il était enjuponné de moi. Complètement soul, il a été amoureux fou. Son domino a fait tomber le mien, j’ai été aussi amoureuse folle de lui, qu’il l’était de moi. Nous sommes devenus, l’espace d’un dîner, complètement ivres l’un de l’autre.
Berkman.- Vous avez dîné où ?
Goldman.- Comment, vous avez dîné où ?
Berkman.- Oui. Vous avez dîné où ?
Goldman.- A Terrace Garden, ma chère.
Berkman.- Avec quel argent ?
Goldman.- Comment, avec quel argent ? Avec l’argent qu’il gagne avec ses articles à la Freiheit.
Berkman.- La Freiheit, qui est le journal du mouvement, est déficitaire. Vous avez nocé avec les cotisations des anarchistes, oui. Qu’un administrateur du mouvement détourne ses maigres fonds pour offrir des festins dans des restaurants de luxe à de jeunes femmes, quel anarchiste peut l’admettre ? A la prochaine assemblée, je demanderai que soient nommés 2 commissaires aux comptes, aux fins de faire un rapport sur les recettes et les dépenses de l’exercice écoulé.
Goldman.- Tu ne feras pas cela.
Berkman.- Je ferai cela.
Goldman.- Mr Most n’est que le voleur, c’est moi la receleuse : le receleur est plus coupable que le voleur. Mais si le receleur bénéficie du produit du vol, sans qu’il sache que c’est un vol, est-ce qu’il est coupable ? … … Sacha, les festins sont les seuls mausolées du passé qui restent debout. Veux-tu m’anéantir celui-là ?… … Au sujet de la grève des Aciéries Carnegie, apprends la suite de la partie . Frick avait gagné la 1ère manche : suite à la décision de justice, il avait engagé 300 privés armés pour chasser les grévistes. Les grévistes ont gagné la 2ième manche : ils ont fait prisonniers les 300 privés.
Berkman.- A quel prix ?
Goldman.- Il y a eu quelques pions de sacrifiés.
Berkman.- De quel côté ?
Goldman.- Du côté ouvriers.
Berkman.- Tués ? Blessés ? Combien ?
Goldman.- Tués. 9.
Berkman.- 9 ouvriers : 9 pions ? Tu prends une grève pour une partie d’échecs ? .. .. Un patron traite ses ouvriers de chair et de sang, comme une marchandise dont il fait baisser le prix, comme du fer et du charbon, les ouvriers ont le malheur de se conduire en hommes, le patron les tue, et la petite jeune fille,de son balcon, trépigne et applaudit au spectacle ? .. ..Qu’a décidé de faire Most ?
oldman.- Il a dit qu’il ne resterait pas à ne rien faire, qu’il se mobilisait et montait au front.
Berkman.- (allant avec la porte) Il ne sera pas seul.
Goldman.- (se levant, le suivant) Sacha. Tu ne seras pas seul à ne pas le laisser seul.
Berkman.- (revenant, disposant les carottes, les pommes de terre sur la table, à Fédya) .. .. Commémore l’événement : peins une nature morte.
Sortent Berkman et Goldman.
Le bureau de Most à la Freiheit. Most, écrivant. Entrent Berkman et Goldman.
Berkman.- Mr Most. Mr Most.
Most.- (l’arrêtant de la main) Coup de vent, ne fais s’envoler tous mes mots.
Berkman.- Frick en a assassiné 9.
Most.- Tu ne sais pas le pire. Non seulement 9 se sont sacrifiés, mais leur sacrifice a été inutile. Le gouverneur de l’état a promulgué la loi martiale et requis l’emploi de la force armée. 8 000 hommes de la garde nationale ont évacué l’usine, Frick a licencié tous les ouvriers. Jamais aucune défaite n’a été plus complète.(Il reprend son stylo)
Berkman.- Qu’avez-vous décidé de faire ?
Most.- Que crois-tu ? Le drapeau tombé, je le ramasse et le brandis à mon tour.
Berkman.- Je vous suis. Commandez, j’obéis.
Most.- Tu ne servirais à rien. Aucune plume ne porte de coups plus mortels que la mienne.
Berkman.- Vous parlez d’articles ?
Most.- Tu l’as dit.
Berkman.- C’est tout ce que vous ferez : des articles ?
Most.- Tu l’as dit.
Berkman.- Les grévistes livrent une bataille qui leur coûte 9 morts, et vous alignez quelques lignes dans un journal anarchiste confidentiel, qui n’a pour lecteurs que des anarchistes ?
Most.- Connais le pouvoir de l’imprimé. Tu coules une goutte d’encre sur un buvard, la goutte hésite un instant, et enfin le papier poreux la boit, et la tache s’étend sur tout le buvard.
Berkman.- Ne risquer que sa langue, comme vous faites, est-ce que c’est risquer quelque chose ? Risquez-vous qu’on vous la coupe ? On ne vous demande même pas de répondre d’elle. Seuls de vous, les mots que vous lancez par la fenêtre, s’aventurent à la cantonade, mais vous, vous prenez bien garde de refermer la fenêtre soigneusement. Vous appelez ça vous engager ?
Most.- Que penses-tu que je devrais faire ?
Berkman.- Vous vous rappelez Prince, qui est dans le quartier de haute sécurité de la prison de Pittsburgh ? Après son attentat, comme il a défilé dans les rues, avec sa pancarte ? .. .. Un attentat, Mr Most.
Most.- Terroriser la population, bien sûr, faire perdre à l’anarchisme en un coup toutes ses lentes et patientes avancées dans l’opinion publique. Plutôt que se servir de sa tête, casser des têtes. On a 22 ans peut-être, mais on n’a pas encore ses dents de sagesse.
Berkman.- Comment appelle-t-on des capitaines d’industrie, riches en usines et en argent, qui pour s’enrichir encore, causent des morts d’hommes et en appauvrissent d’autres, sans que les sanctionne la loi ? Des hors-la-loi. La loi biblique du talion impose d’infliger ce qu’on vous inflige. La violence injuste qu’un homme a osé, dans le silence de l’Etat et de la justice, il faut que contre cet homme, un autre homme l’ose à son tour… … Frick a tué 9 fois, je tuerai Frick 9 fois.
Sort Berckman.
Goldman.- (le suivant) Sacha. Je te suis.
Most.- (rappelant Goldman) Emma. Emma. Ne grillez pas l’ampoule en un instant par un courant trop intense : préférez, lumière, éclairer des années durant. Ne vous dilapidez pas, vous jetant, par la fenêtre, dispensez-vous, avec économie, en conférences, meetings, réunions publiques.
Goldman.- Comment se fait l’histoire ? Par actes d’abord, que l’on met ensuite en paroles. Au commencement est l’action, ensuite et seulement vient le verbe. Paroles ne sont que des bruits, bruits fendent de leur étrave l’air un instant, et sur eux l’air se referme aussitôt.
Most.- (voulant la retenir de force) Emma. Je vous interdis.
Goldman.- (de son autre main défaisant sa ceinture et cinglant le visage de Most) Arrière, planqué.
Sort Goldman.
Dans la rue, Berkman, rattrapé par Goldman.
Goldman.- Sacha. Sacha. .. ..(le serrant dans ses bras) Celui qui se donne sans mesure à la Cause, celui-là me possède. Sois mon capitaine, je veux être ta femme de troupe. Tu veux commettre un attentat, je veux le commettre avec toi.
Berkman.- A deux, les présences ne s’ajoutent pas, mais se retranchent : ta présence m’ôterait de la mienne. Je veux pouvoir faire front sur un seul front, non sur deux, le tien ajouté. .. ..Mais tu peux m’être utile, ailleurs. Que vaut un acte, si la parole ne la prolonge pas ? Les actes meurent, si la parole ne les sauve. Si tu veux être quelque chose, sois la parole de mon acte.
Goldman.- L’action est belle, la parole est ingrate.
Berkman.- Parler pour un contre tous, jour après jour, demande plus de héroïsme qu’un acte bref. Ne te déprécie pas. … … Je vais en forêt essayer une de mes deux charges de dynamite : après mes échecs, je ne me fais pas trop d’illusion. Je soupçonne le droguiste de m’avoir vendu des produits avariés… …Il faut que je puisse me rabattre sur un pistolet ou un revolver. Il me faudrait de l’argent.
Goldman.- Tu auras de l’argent.
Berkman.- (l’embrassant) Rendez-vous à la gare à 22 heures, sur le quai du premier train en partance pour Pittsburg.
Sortent Berkman et Goldman, en se faisant un signe.
Le soir, à la gare de New-York, sur le quai. Paraît Goldman.
Goldman.- (attendant Berkman, allant et venant) Quelle était ma mission ? Trouver de l’argent. .. .. Puisque Sacha faisait bon marché de sa peau, je ferai bon marché de la mienne. A un mari inconnu on se donne pour la vie, à un homme inconnu on se prête un moment, quelle est la différence ? Est-il si sûr que ce soit la première qui soit la plus honnête ?… … En toute femme est toute la femme, désolée, messieurs, comme en tout homme est tout l’homme : de même qu’en tout homme, il y a un client de prostituée, en toute femme, au regret, il y a une prostituée.. … Et, parlons franc, quelle femme, dans ses jeunes âges, et aussi dans ses vieils, n’a pas rêvé d’être aimée par plusieurs ? N’est-ce pas le rêve sporadique de toute adolescente ? Et quelle femme ne serait-elle pas flattée d’être désirée assez, pour qu’on la paie un bon prix ?.. .. Au moins, les rêves ne traîneront pas leur boue en moi, et ma connaissance de l’homme en sera élargie. .. ..La décision était prise : je me sacrifierai pour la bonne cause. .. ..Congrûment habillée ou plutôt déshabillée, fardée et poudrée, les yeux au sol et le cœur battant, je m’en suis allée croiser sur certain trottoir de certain quartier. Les yeux exorbités à force de ne rien voir, le dos rond, je me préparais à être assaillie par des faunes lascifs, des satyres salaces. Les minutes, les quarts d’heure, les demi-heures passant et rien ne se passant, mes yeux rentrèrent dans leurs orbites, recouvrèrent peu à peu la vue, se risquèrent à escalader les organismes, de cordée en cordée, des chaussures aux poitrines, des poitrines aux yeux : ils notèrent alors avec stupéfaction, dans les yeux masculins , une espèce de timidité. Je tombais des nues : comment les hommes pouvaient-ils être aussi farouches, dans des situations où ils devraient l’être le moins ? Ce temps d’études dura, il me semble, un temps infini, jusqu’à ce qu’un assez bel homme, aux cheveux blancs, de ses yeux ironiques faisant ma revue de détail, m’a abordée, très à l’aise, et, comme s’il parlait à sa nièce, m’a demandé si j’acceptais de prendre quelque chose quelque part avec lui. Soulagée qu’un homme, fut-ce un vieux cochon, sauve l’honneur de mon déshonneur, je l’ai suivie dans un salon de thé. Il m’a commandé un chocolat. « Je suis témoin, Dieu sait, que vous êtes animée des meilleures plus mauvaises intentions, qui soient. Seulement, mon ange, ne va pas en enfer qui veut : nombreux sont ceux qui restent à sa porte, faute d’aptitudes. Ne vous froissez pas de mon appréciation, mais vous n’êtes pas crédible pour un sou. Je vous devine comme si vous étiez moi. Vous aimez trop l’amour, pour pouvoir vous vanter comme une marchandise. Prenez cela comme un compliment. » Il a payé le chocolat, et nous nous sommes quittés, hélas, bons amis… … Vous ne pouvez pas savoir comme j’ai été mortifiée de constater que je n’étais pas une femme universelle, qu’il fallait que je me fasse une raison, que je n’avais pas accès à certains emplois. Soulagée pourtant de retrouver mon positif et vertueux plancher des vaches, j’ai tiré, en positive conclusion de mon expérience, que je mènerai ma vie amoureuse aussi librement que je voudrai. .. .. Mais ma mission restait pendante. Alors, j’ai fait comme tout le monde, j’ai emprunté à ma sœur. Comme une sœur, elle était toute mon opposée, elle travaillait comme une bête à l’usine, aimait le gouvernement et haïssait les anarchistes. C’est ainsi, comme ça se passe partout, que, non moi mais ma sœur a rempli le mandat que Sacha m’avait confiée.
Entre Berkman.
Berkman.- L’essai de la bombe a échoué. Il faut que j’achète une arme de poing. (il sort un couteau de sa poche) J’ai un couteau en dernière ressource. (Goldman lui donne l’argent) Va-t-en sans te retourner. N’attends pas que le train parte.
Goldman et Berkman s’en vont de deux côtés opposés.
Pittsburg. Les Aciéries Carnegie. Le bureau du directeur, Frick. Deux secrétaires. Entrent Frick, le chef du personnel.
Frick.- (s’asseyant à son bureau, au chef du personnel) Attachons les wagons à bestiaux à la locomotive Carnegie. Prends note des critères de sélection du personnel. (le chef du personnel prend note) Premièrement, je veux notre cheptel jeune. Il ne doit pas dépasser 45 ans. Nous n’avons pas vocation à attendre des vieux qui courent après les chaînes.
Le chef du personnel.- Bien, Monsieur.
Frick.- Deuxièmement, je veux nos jeunes maigres et secs. Je ne veux pas payer la bière et le gras au prix du muscle.
Le chef de personnel.- Vous ne craignez pas que cela puisse être considéré comme une discrimination ?
Frick.- Schmid. Ce n’est pas parce que vous avez du ventre que je dois avoir de la compassion pour d’autres ventres. Les gras nerveux comme vous sont adaptés au travail de bureau.
Le chef du personnel.- Bien, Monsieur.
Frick.- Troisièmement, vous refuserez tous les ouvriers nés en Amérique.
Le chef du personnel.- Nous refuserons nos compatriotes ?
Frick.- Ce qui fait l’Amérique, ce sont les usines. Les ouvriers sont des outils éternellement renouvelables. Les Américains de souche connaissent un peu trop la Constitution et ses amendements. Quand ils se sentent un peu trop chez eux, les ouvriers fondent des syndicats, qui tuent les entreprises.
Le chef du personnel.- Bien, Monsieur.
Frick.- Quatrièmement, vous choisirez des immigrants de pays pauvres à fort taux de chômage. Ils ne connaissent pas la législation, ne sont pas syndiqués, et sont heureux des bas salaires qu’on leur offre.
Le chef du personnel.- Bien, Monsieur.
Frick.-Cinquièmement, enfin, vous ne prendrez que des célibataires.
Le chef du personnel.- Est-ce que nous n’étions pas célibataires avant de nous marier ?
Frick.- Nous ne sommes pas ouvriers, que je sache. Quand on gagne 3 sous, on ne s’offre pas le luxe de se marier et d’avoir des enfants. Femme et enfants, pour un ouvrier, ce sont à la maison caprices, disputes, maladies, toutes causes d’absences, de dépenses, de soucis… .. Notre pays est un pays neuf, ouvert aux immigrants. A quoi bon dilapider des années interminables, et des sommes colossales à nourrir et élever des enfants, quand l’océan nous les accouche tout faits ? Le vieux monde ne est prolifique. C’est une énergie perpétuellement renouvelable. Leur source inépuisable nous irriguera toujours. Je ne veux pas d’ouvrier dont la moitié est à la maison.
Le chef du personnel.- Ne craignez-vous pas que cela soit considéré comme inhumain ?
Frick.- Je revendique de l’être. L’énergie et la barbarie sont la marque de la jeunesse. .. .. Bien sûr, que votre personnel ne fasse pas les imbéciles, qu’ils n’aillent pas divulguer à la presse nos critères de sélections. La presse, qui est une putain hypocrite, joue facilement les vierges effarouchées.
Le chef du personnel.- Cela va de soi, Monsieur.
Frick.- Au travail, mon gros.
Le chef du personnel se lève. Entre Gabriel, l’huissier noir.
Frick.- Ange Gabriel ?
L’huissier.- (tendant une carte) Un journaliste d’un journal de New-York sollicite de Mr le Directeur un interwiew, à propos des derniers évènements de la Homestead.
Frick.- Dis-lui que le moment venu, je convoquerai l’ensemble de la presse pour une conférence de presse.(au chef du personnel) A Dieu ne plaise que chaque journaliste publie son impression personnelle. Sort l’huissier, puis revient.
L’huissier.- Il insiste, Monsieur.
Frick.- (en colère) Dis à ce pisseur de copie qu’il plie son torchon en 2, 4, 8, 16, qu’armé d’un couteau à large lame, il coupe les pliures, empile les feuillets, les perce au coin d’un trou, passe par le trou une ficelle, accroche le tout à un clou dans ses cabinets, et que j’espère que l’encre de son imprimé lui charbonnera bien les fesses.
Entre Berkman, qui sort de sa serviette un revolver.
L’huissier.- (à Berkman) Vous ne pouvez pas. L’entrée est interdite.
Berkman.- (de son revolver hésitant entre Frick et le chef du personnel) Frick assassin.
Frick s’aplatit derrière son bureau, tout le monde se cache, Berkman tire, il y a une forte déflagration. Au bout d’un moment, la tête de Frick apparaît de derrière son bureau de côté, Berkman retire. Berkman tire à travers l’enjambement du bureau, mais le revolver s’enraie. Berkman tire en l’air, mais le coup ne part pas. Frick s’affaisse, ses jambes s’allongent à vue. Le chef du personnel et l’huissier se jettent sur Berkman. Berkman tombe à terre, sort un couteau de sa poche intérieure, et, traînant le chef du personnel et l’huissier, va aux jambes de Frick, et donne à l’une d’elles des coups de couteau. Paraissent deux ouvriers, qui immobilisent Berkman, le médecin, l’infirmière de l’entreprise portant une trousse médicale. Le médecin, avec l’aide du chef du personnel, soulève Frick, l’étend sur le bureau, l’examine, Frick est blessé au côté au visage, au côté à la poitrine, aux jambes, le médecin le soigne. Paraissent deux agents de police. L’un d’eux soulève par les cheveux la tête de Berkman.
L’agent de police.- Monsieur le Directeur, reconnaissez-vous votre agresseur ?
Frick, se penchant, s’appuyant sur son coude, regarde Berkman.
Frick.- Oui.
Berkman.- (off) Malheur, Frick n’a pas manqué ses 9 ouvriers, et moi, jai manqué Frick.
Berkman est traîné dehors par les deux agents.
Prison de Pittsburgh. Le bureau du directeur. Le directeur, à son bureau. Berkman paraît, entre deux surveillants, qui l’assiéent.
Le directeur.- Mr Berkman, c’était copieux et bon, reconnaissez-le. Berkman.- C’était salé.
Le directeur.- Et la gorge en feu brûle, bien sûr.. .. Mr Berkman, nous aimerions connaître le nom de ceux qui vous ont commandité. Nous voulons connaître la main qui a armé votre main.
Berkman.- Aucune main n’a armé ma main que la mienne…. .. Pouvez-vous me donner à boire ?
Le directeur.- Le feu vous dévore, on voudrait le noyer sous des cataractes, je sais .. ..Savez-vous que celui qui agit sous une pression extérieure, et qui face à un danger actuel ou imminent pour lui-même, se voit contraint d’accomplir un acte nécessaire, est exonéré de sa responsabilité pénale.
Berkman.- Je vous ai dit que je n’ai agi sous aucune pression… … Vous avez trop salé intentionnellement ?
Le directeur.- N’est-ce pas, on voudrait éteindre l’incendie sous des trombes d’eau.
Berkman.- Trop saler un plat, et ne pas donner à boire, c’est quelque chose de bas.
Le directeur.- Tandis qu’assassiner son prochain est élevé, noble. .. .. Avouez et vous aurez à boire.
Berkman.- Vous ne voudrez pas que je torture la vérité pour ne pas être torturé par la soif.
Le directeur.- Qui ne connaît la sensation de la soif ? On a la bouche toute sèche, la muqueuse est comme du bois. Savez-vous comment s’en va la soif ? En buvant… … Avouez, Berkman, que diable. Qui sont ces chefs anarchistes? Je bois vos paroles.
Berkman.- Si quelqu’un m’avait commandé mon acte, et si je lui avais obéi, ni lui serait anarchiste, ni moi. Un anarchiste ne reconnaît aucune autorité, même anarchiste.
Le directeur.- Savez-vous qu’est déclaré complice, celui qui, par un comportement positif volontaire, a aidé ou facilité la réalisation du crime : il doit être puni comme et avec l’auteur principal du crime. Trouvez-vous juste qu’un seul subisse toute la peine ?
Berkman.- C’est justement parce que j’étais réduit à mes seuls moyens, que l’attentat a échoué.
Le directeur.- S’il y a eu commencement d’exécution d’acte mais que l’acte a manqué son effet par suite de circonstances indépendantes de la volonté de l’auteur, ne croyez pas que la peine sera allégée.
Berkman.- J’assume mon attentat. Je réclame la peine prévue par la loi.
Silence. Entre le sergent Angus.
Sergent Angus.- Monsieur le Directeur, Berkman est attendu au tribunal.
Le directeur.- Conduisez-le au fourgon cellulaire. … … (à Berkman, lui servant un verre d’eau) Le dernier verre du condamné. .. .. A tout à l’heure.
Sortent Berkman, les deux surveillants, le sergent Angus.
Le tribunal. Le jury, Assis à la place du plaignant, Frick, un pansement à la tête et au côté, une canne à côté de lui. Entrent Berkman, qui s’assied sur le banc des accusés, l’huissier, puis le juge.
Le juge.- L’audience reprend à l’état où elle se trouvait lors de sa suspension. .. .. Les faits ayant été suffisamment établis par les témoignages concordants des témoins et par les aveux explicites de l’accusé, l’intention d’attenter avec préméditation à la vie de Mr Frick, directeur des Aciéries Carnegie, a suffisamment été prouvée. Si le temps et la liberté de mouvement lui avaient été laissés, il est hors de doute que l’accusé aurait atteint son but, à savoir le décès de Mr Frick. Il a, par ailleurs été établi par les médecins experts, que chacune des blessures de Mr Frick aurait pu être mortelle. .. .. Accusé, levez-vous. Greffier veuillez lire l’acte d’accusation.
Le greffier.- (lisant) La communauté de Pennsylvanie inculpe Berkman Alexandre, 22 ans, lithuanien 1° d’attaque à main armée contre la personne de Mr Frick, 2° de tentative de meurtre, 3° de coups et blessures sur la personne de Mr Frick, 4°d’effraction des bureaux de la Compagnie Carnegie, 5° de porte d’arme prohibée, chaque délit constituant un délit séparé. Accusé, plaidez-vous coupable ou non coupable ?
Berkman.- Je proteste contre la multiplication des chefs d’accusation : vous décomposez un seul et même acte, en chacun des gestes qui le constituent. Je n’aurais pas pu opérer mon attentat, si je n’avais pas commis les 5 délits dans leur suite.
Le juge.- Je trouve antinomique que quelqu’un qui fait profession de récuser toute loi, fasse appel à la loi, lorsqu’il peut trouver un avantage personnel. Je trouve votre protestation plutôt indigne, Monsieur l’Anarchiste. A votre opposé, je suis de l’avis, dans le cas de quelqu’un qui récuse la loi, de la lui appliquer complète et entière. Je répète ma question : accusé, plaidez-vous coupable ou non coupable ?
Berkman.- Non coupable. Je demande la parole pour me défendre.
Le juge.- Ce sera l’affaire de votre avocat.
Berkman.- Non coupable, je récuse tout défenseur.
Le juge.- Conformément à la loi, un petit bout de parole vous est accordé du bout des lèvres.
Berkman.- Aucune tribune n’étant laissée au particulier pour exprimer son opinion politique, de quelle tribune parlera-t-il à la Nation, sinon, inculpé, de la tribune d’un tribunal ? .. .. Au-delà des ministère public, jury, président, je veux exposer ma cause devant la seule juridiction que je reconnais : la Nation. C’est devant une justice au-dessus de votre justice, que je me présente, une justice transcendante, qui émane d’un principe d’humanité général, supérieur à toute justice particulière d’Etat. Si je me laisse mettre en cause et accuser de crime, c’est, renvoyant de mon geste au sien, pour que je puisse mettre en cause et accuser de meurtre, Mr Frick, directeur des Aciéries Carnegie, ici présent.
Le juge.- Suffit. Je vous remercie.
Berkman.- Je n’ai pas encore commencé.
Le juge.- Vous avez déjà fini. Dans le début, il y a la suite et la fin : épargnez au jury votre pensum. Passons au jugement.
Berkman.- Je proteste.
Le juge.- Auprès de qui ? Des autorités ? Vous ne connaissez aucune autorité. Permettez que les autorités vous ignorent à leur tour… … Plus rien ne s’opposant à ce que le jugement soit rendu,. .. .. le jury, ayant délibéré et décidé tant sur la culpabilité de l’accusé que sur la peine à appliquer, à la question : l’accusé est-il reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés ? a répondu : l’accusé est reconnu coupable. La peine édictée par la loi pour le total des 5 délits, est l’internement dans le quartier spécial d’une maison centrale, pendant une durée de 22 ans. Huissier, veuillez mettre à exécution la décision de justice. La séance est levée. Gardes, emmenez l’accusé.
Encadré par deux gardes, Berkman sort, suivi par l’huissier.
