Skip to content


10. Histoire de Rémi, fils de famille.

 

Acte 5

 

Les notes du frère

 

24 juin

Parjure et renégat, voilà ce que je suis. Même si Maman et Papa m’ont juré sur la tête de Rémi, que de leur vie, ils ne trahiraient ma trahison, j’ai violé de Rémi le secret de son secret. Mais comment aurais-je pu faire autrement ?

La lecture des dernières lettres de Rémi avaient semé en moi la panique. Cette fille le vidait de son être, comme une araignée vide une mouche de son sang. De jour en jour plus malheureux, perdant de jour en jour plus de confiance, il ne lui est plus resté à la fin qu’un désespoir sans fond, où chaque jour il s’enfonçait davantage.

Dans un tel combat désespéré, nous n’étions pas trop de trois pour établir un plan de bataille.

Après longue discussion, l’avis a été, qu’il fallait que j’aille voir Rémi seul. Ce que je n’ai pas dit, c’est que cet avis m’a inspiré l’idée d’aller tout simplement interroger la fille des E., sur ses sentiments. Parce que telle n’était-elle pas la question ? Si elle l’aimait, tout était sauvé, si elle ne l’aimait pas, qui le saurait ? Fort de cette intention, j’ai pris le train pour Strasbourg, où je suis.

30 juin

Jours horribles. Cruels malentendus. Affreuse détresse. Divine félicité. J’ai vécu en ces six jours plus de passion que si je vivais six vies. Malheur extrême. Extrême bonheur. Il y a six jours, elle s’approchait de lui, le cœur battant à tout rompre, et aujourd’hui, ils sont embrassés, dans un trou étroit et noir, sous la terre humide et froide. Pleure vieille ville, tes mortels amoureux ne sont plus.

Comme après un film d’épouvante, après l’horreur de ces six jours, je me retrouve prostré dans une pesante immobilité.

Pour les mânes de Rémi, je ressens l’impérieux devoir d’achever le récit de ses lettres par le récit de sa fin.

 

[25 juin]

1. J’avais tellement hâte de dénouer le nœud, que je serais bien allé réveiller les E. à mon arrivée, à minuit, si j’avais osé. J’ai quitté l’hôtel à cinq heures du matin. Pour le pas perdre de temps, j’ai affrété un taxi, lui ai versé des arrhes, et convenu avec lui que je le garderai pour la journée.

J’ai trouvé le nom des E. en bas de leur immeuble, suis monté au dernier étage, allé à pas étouffés, par la coursive, dans le silence pâle du matin, reconnaître leur porte. Puis, je suis redescendu, et me suis assis sur un muret de villa, sur le trottoir d’en face. Vers six heures, j’ai vu s’activer là-haut dans la cuisine une haute silhouette, qui a écarté le rideau de la fenêtre, jeté un regard sur le ciel, les arbres, le quartier des villas, le trottoir d’en face, n’a pas manqué de me remarquer. Confus, je suis allé faire un tour, et ne suis monté sonner à leur porte qu’un quart d’heure après.

Mme et M. E., habillés, m’ont ouvert. Je ne m’étais pas plutôt présenté, que M. E. me répondait ; « Vous lui ressemblez.-En caricature, ai-je dit. » A leur amitié tout de suite manifestée, j’ai pu mesurer l’attachement qu’ils avaient pour Rémi. Ce n’est qu’après m’avoir fait la part belle, que Mme E. m’a demandé des nouvelles de Rémi. A mon air interrogatif, elle m’a répondu que depuis quatre jours Rémi n’avait pas donné signe de vie. Je leur ai dit que je n’avais pas encore vu Rémi, que j’étais venu de mon hôtel droit chez eux. Retenant ma respiration, j’ai dit que j’étais un esprit positif, qui ne supportait pas l’incertitude, et que le but de ma visite était de trancher le nœud inextricable, qu’avaient noué le doute et le temps. Sans plus chercher midi à quatorze heures, je leur ai demandé s’ils connaissaient l’amour exclusif que portait Rémi à leur fille. Elevant tour à tour la voix, et demandant tour à tour de la baisser, Mme E. et M. E. ont dit qu’il leur avait toujours semblé que Rémi avait un faible pour leur fille, mais qu’en raison de son silence, ils avaient fini par en douter. Le cœur battant à forts coups, je leur ai demandé si cet amour était retourné. Mme E. m’a dit qu’ils étaient certains que leur fille aimait Rémi, M. E. que selon lui, il ne fallait pas chercher ailleurs la raison de l’ébranlement de sa santé. Une vibrante action de grâces s’est élevée vers le ciel de mon cœur. M. E. a ajouté, que compte-tenu des situations des familles si différentes, ils avaient résolu de ne jamais parler à leur fille de Rémi : ils ne voulaient influer sur leur fille en rien. Je leur ai demandé s’ils m’autorisaient de m’entretenir avec leur fille.

Ils se sont levés. Mme E. a disparu comme une ombre au fond de l’appartement. M. E. m’a donné ses numéros de téléphone privé et professionnel, m’a prié de ne pas quitter Strasbourg sans les revoir. Je l’ai entendu tirer doucement la porte d’entrée.

 

2. Est-ce l’amour qui faisait cette beauté si belle ? Lorsque j’ai vu son visage blanc comme l’opale, auréolé de sa chevelure d’or, qu’elle a effleuré mes yeux de ses yeux bleu ciel, que j’ai touché sa main d’ivoire, j’en suis tombé incontinent amoureux. Eternel amoureux transi des belles amies de mon frère, j’ai néanmoins toujours su parfaitement dissimuler mes sentiments. Lorsque je me suis présenté, j’avais deviné, dit-elle. Je lui ai dit, que si elle devait me blâmer de lui dévoiler un secret, elle devait blâmer Rémi de me l’avoir confié. - Un secret, dit-elle ? – Celui des sentiments qu’il vous porte. – C’est un secret de polichinelle, dit-elle d’une voix légère. Nous savons tous son amitié pour nous. – Pour vous, c’est plus que de l’amitié. – N’en faisons pas une histoire. Il était peut-être pris d’une toquade. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Je commençais à comprendre Rémi. Le contrôle que la fille des E. avait sur elle-même confinait à la froideur. – C’est plus qu’une toquade… .. Si vous ne croyez pas le frère, peut-être croirez-vous le frère du frère, je lui ai tendu le paquet de lettres. Ces lettres parlent de vous, de vous et de vous. Elle était fascinée par le paquet, je suis allé coller le nez à la fenêtre.

Quand une éternité après, le silence des lettres m’a fait me tourner vers elle, à la fois effrénée et retenue, elle rayonnait et hésitait à rayonner, comme le soleil à son lever, se plaît et hésite à se plaire. Puis, la beauté du bonheur doublant la beauté de la nature, deux larmes ont roulé sur ses joues, comme deux gouttes de rosée coulent sur deux pétales de rose. De ses deux mains pâles pressées l’une sur l’autre, elle serrait les lettres contre sa poitrine, comme si elle s’en nourrissait le cœur. – Que ne m’a-t-il dit.. ..le centième, dit-elle d’une voix graillonneuse. – Que ne lui avez-vous, dit, vous, le centième. – Un être d’un tel goût, d’une telle délicatesse, d’une telle intelligence, d’une telle beauté, .. .. moi ? – Une telle beauté, si réservée, si douce, si parfaite, lui ai-je dit en faisant un geste vers elle, .. .. lui ?

Je lui ai tout raconté, comment, désespérant de se faire aimer d’elle à cause de leurs différences de condition, la mort dans l’âme, il avait quitté Strasbourg à Noël avec l’intention de n’y plus revenir, qu’il avait été victime d’une première dépression, comment les siens avaient cru l’en guérir en l’envoyant dans sa ville natale renouer avec ses souvenirs d’enfance, qu’il avait été victime d’une deuxième dépression, comment il en avait réchappé en contraignant son père à le laisser aller où il voulait, et à ne jamais s’enquérir de lui, comment, pour finir, il était revenu à Strasbourg et vivait d’intérims.

Elle a pris à la hâte son mouchoir, s’en est caché le visage, a commencé à sangloter, les sanglots l’ont bientôt secouée toute. Sous son mouchoir, écartant ses lèvres liées d’un filet de salive, en hoquetant, elle a dit d’une voix à peine audible : – Je..ne..mérite..pas, et, cachant son visage du front au menton, elle a pleuré à fendre l’âme. Je lui ai demandé s’il n’était pas temps qu’un joie sèche toute cette eau, et que nous passions à quelque chose de pratique. Riant à travers ses larmes, le paquet de lettres pressé sur le cœur, elle m’a dit qu’elle attendrait à la maison toute la journée.

 

3. Longeant les barricades bleues qui détournaient la circulation par d’invraisemblables dédales hâtivement goudronnés, – la nouvelle municipalité équipait la ville d’un nouveau tramway -, le taxi m’a déposé devant la maison de Rémi, au coin de l’ancien Marché aux herbes. J’exultais à l’idée de ce que j’allais annoncer à Rémi. Le silence a répondu à mon premier coup de sonnette, à mon deuxième. J’ai appuyé sur n’importe quel autre bouton, on m’a ouvert. C’est du coup d’œil sur sa boîte aux lettres, que date le début de mon inquiétude : elle était pleine à craquer de journaux gratuits, de cahiers et de prospectus publicitaires, de réclames de toute sorte, à l’exception de tout courrier. J’ai tiré tout ce que j’ai pu, l’ai jeté au passage dans une des hautes poubelles noires de sous l’escalier, ai grimpé deux par deux les hautes marches de l’escalier en colimaçon, ai été arrêté au passage par la locataire qui m’avait ouvert, à qui j’ai expliqué que mon frère en voyage m’avait prié de vider sa boîte et jeter un coup d’œil à son appartement, mais qu’il avait oublié de me laisser ses clés : sur quoi elle a été assez aimable, pour inscrire le nom et l’adresse du propriétaire sur un papier. Tout ceci a été mené tambour battant, je suis presque descendu presque aussi vite que j’étais monté.

Le propriétaire m’a dit qu’il était bien temps de nous manifester, que le loyer avait été payé pour un an et que le bail venait à échéance dans cinq jours. Je lui ai dit que justement mon frère me déléguait, – j’ai sorti mon chéquier et lui ai fait son chèque -, que je devais jeter un coup d’œil à l’appartement, mais que du lieu où il était retenu, mon frère n’avait pu m’envoyer ses clés. Je l’ai prié de me prêter ses doubles, que je lui rapporterais dans l’heure : pour garantie, je lui ai passé le nom de l’hôtel où j’étais descendu.

Une heure après, j’avais mes doubles et lui rapportais les siens. Il était dix heures lorsque je suis sorti de chez lui.

 

4. Je suis resté un moment songeur sur le trottoir. Je ne me voyais pas téléphoner d’heure en heure à la fille des E., pour lui dire où j’en étais de mes recherches. Je suis allé la chercher à la Meinau dans mon taxi, et lui ai demandé de m’accompagner.

J’aurai la franchise d’avouer, que lorsqu’elle s’est assise derrière à côté de moi, mes yeux, se portant sur le rétroviseur, ont goûté le vain plaisir de voir les yeux du chauffeur s’attarder sur elle.

Lorsque j’ai ouvert la boîte aux lettres, elle m’a demandé quelles étaient les dates les plus lointaines de parution des journaux gratuits. Je les ai pêchés dans la poubelle, ait tout déchiffré : les plus anciennes étaient antérieures à son retour à Strasbourg. - Il n’est pas passé ici depuis son retour, a-t-elle dit. – Mais les lettres que je lui ai écrites n’y sont pas. Il a donc fait suivre le courrier. En hâte, nous sommes montés à l’appartement. J’ai passé en revue le vestibule blanc aux carreaux rouge orangé, la cuisine bleue dont les fenêtres donnaient sur les toits à forte pente, la chambre blanche dont la fenêtre donnait sur la Chambre du Commerce. Mes pas laissaient des traces : le sol était couvert de poussière, personne n’était venu ici depuis des mois. J’ai tout ouvert, les tiroirs du bonheur-du-jour, de l’armoire, des placards, le couvercle du coffre : Rémi avait tout laissé de sa vaisselle et de son linge, à ses trois livres, et à son fusil de chasse. Voyant que la fille des E. ne m’avait pas suivie, je suis retourné sur mes pas : elle était sur le pas de la porte, éthérée comme un esprit, et effleurait d’un regard aérien, l’enfilade des trois pièces.

Pendant que nous descendions, j’ai dit à la fille des E., que vraisemblablement, Rémi n’avait plus voulu occuper un appartement, dont le loyer avait été payé par l’argent de son père.

 

5. En bas, de désespoir, j’ai écarté les bras. Ce fut elle qui s’est reprise la première, elle a dit d’une voix ferme que nous devions nous raisonner, et faire une liste de recherches. J’ai sous les yeux cette liste écrite par elle, pauvre chiffon plié et replié, au crayon à demi-effacé : Sécurité Sociale-Bureau de poste-CUS-ANPE, rue du Travail -Usine, Alain P., une fréquentation ? Lorsque nous cherchons une chose perdue, c’est dans les endroits où on a le moins de chances de la trouver que nous la cherchons en premier. Si nous avions mieux raisonné, nous aurions inversé l’ordre de la liste. Mais pouvions nous mûrir notre réflexion, quand l’inquiétude nous poussait au hasard ?

 

6. En entrant dans la vaste salle bondée de la Caisse Primaire, nous avons été atterrés : plus de trente numéros nous séparaient de celui qui était affiché. Désemparé, j’ai regardé la fille des E. Prenant les choses en main, d’un pas décidé, elle est allée à l’accueil, a parlé posément à l’hôtesse, qui, pour finir, lui a indiqué un escalier. L’employé qui nous a reçus a été plus qu’aimable : empressé. Il a fait lui-même toutes les démarches dans la maison, passé lui-même les coups de fil qu’il fallait. Serviabilité vaine : pour la Caisse Primaire, la dernière adresse de Rémi était place du vieux Marché aux herbes, et son dernier emploi, celui de stagiaire à l’usine de son père. Depuis son retour à Strasbourg, selon l’employé, Rémi n’avait plus de couverture sociale.

A la poste, la guichetière a été très nette : s’il y avait changement d’adresse, il était hors de question que la nouvelle adresse soit communiquée à quiconque. Le chef de service que nous avons fait appeler a été encore plus catégorique. Aucun de nos pressants arguments ne l’a fait céder.

Au sortir de la poste, la fille des E., d’une voix calme, a proposé que nous partagions les recherches : j’étais tout désigné pour aller à l’usine S., elle enquêterait au Service de nettoiement de la ville et rue du Travail. Nous avons convenu que, passé une heure et demie de temps, nous nous retrouverions à mon hôtel. En sa présence, j’ai téléphoné à Papa, lui remontrant la nécessité d’intervenir auprès de M. Alain P., ce qu’il promettait de faire sur le champ, puis je l’ai quittée.

La charge de l’angoisse de la fille des E. m’étant ôtée, j’ai pu me livrer sans retenue à la mienne. J’ai imaginé les pires sottises, déchéance, drogue, alcoolisme, vagabondage, tant il est vrai que si l’imagination, accrochée à la réalité, s’enrichit d’idées nouvelles, laissée à elle-même elle développe les pires poncifs.

 

7. Mon père avait su mobiliser M. Alain P. comme il fallait, parce qu’il m’attendait sur le trottoir. Je lui ai dit que peu importait la publicité qu’il donnerait à l’affaire, il devait me trouver tous les employés, qui avaient vu Rémi dans les trente derniers jours. Il a été des plus efficaces. En un rien de temps l’usine fut en effervescence. Un jeune homme aux yeux tendres a fini par se présenter ; on remue ciel et terre, on ameute le ban et l’arrière-ban, il aurait suffi que M. Alain P. pose la question à son secrétariat : c’est de là que ce jeune homme est venu.

Il a dit qu’il voyait assez souvent M. Rémi S. dans une boulangerie de son quartier.

Sur ma demande, M. Alain P. l’a libéré de son travail, et nous sommes partis.

A la boulangère, je me suis lancé dans une histoire confuse de brouilles de famille, que je voulais raccommoder le fils avec le père. Le jeune homme aux yeux tendres multiplia les descriptions. Un visage de fille aux longs cils et aux grands yeux noirs : la boulangère ne voyait pas ; poli, timide : les garçons aux yeux de fille polis et timides couraient les rues ; avec un complet bleu, une chemise bleue finement rayée, une cravate noire. – Ah, vous parlez de lui… .. Je l’ai vu deux ou trois fois sortir d’un immeuble plus loin. – Quel immeuble, voulez-vous bien ? -C’est une de ces entrées, dit-elle sur le trottoir, en indiquant la longue façade d’immeubles dont faisait partie la boulangerie. – Vous montrez le milieu du bloc. Si vous étiez à ma place, quelles entrées élimineriez-vous de vos recherches ? – Peut-être les trois-quatre premières, et les trois quatre dernières. J’ai remercié la boulangère, libéré le jeune homme aux yeux tendres et entrepris de faire toutes les entrées de la façade. Passant au crible les deux tableaux de sonnettes à droite et à gauche de chaque entrée, je suis allé d’une entrée à l ’autre, en courant. A la dernière entrée, il m’a semblé que mon cœur s’arrêtait : sur les dix-huit entrées, il n’y avait pas un seul Rémi S. Mes espoirs ruinés, je suis resté un long moment prostré.

Puis une nouvelle source d’espoir a surgi en moi : reprenant une hypothèse, à laquelle j’avais vaguement pensé, je me suis dit que si le nom de Rémi S. n’apparaissait pas sur les sonnettes, c’était peut-être parce qu’il occupait une chambre meublée d’appartement. Mais si son nom n’apparaissait pas sur une sonnette, il devait apparaître au moins sur une boîte à lettres, puisqu’il faisait suivre son courrier. L’heure et demie dont nous avions convenu, la fille des E. était presque passée : je devais retourner à l’hôtel.

 

8. La fille des E. n’était pas là, mais le portier m’a dit qu’un propriétaire que j’avais vu le matin me demandait de le rappeler. - Monsieur Julien S. ? Vous m’avez raconté des histoires. Votre frère sort à peine de chez nous. – Mon frère Rémi ? – Votre frère Rémi. Personne n’a été plus dépité que moi d’apprendre qu’un étranger venait de voir, en chair et en os, mon propre frère que je cherchais en vain depuis le matin. – Et devinez ce qu’il venait faire ? Chercher lui aussi un double des clés. – Vous lui avez dit que son frère était à Strasbourg ? – Manque de chance, j’étais absent, c’est ma femme qui l’a reçu, comme c’est à elle qu’il les a rapportées. Ma femme ne veut pas entendre parler de mes locataires, elle est jalouse de sa tranquillité d’esprit, je ne lui avais pas parlé de votre visite ce matin. – Mon frère ne sait donc pas que son frère est à Strasbourg ? – Il ne l’aura pas appris par moi. – Il serait revenu impromptu. Je vous sais gré de m’avoir téléphoné. J’étais intrigué. Qu’avait-il bien pu faire chez lui ? Il avait- remarqué que l’appartement avait été fouillé. Il fallait que j’y retourne.

Je suis monté en hâte chercher des photos de Rémi, ai demandé au portier, si la fille des E. passait, de la prier de m’attendre, et me suis fait conduire à nouveau à l’ancienne place du Marché aux herbes.

Dans le lumineux deux pièces, mes traces de pas dans la poussière étaient doublées de celles, toutes fraîches, des pas de Rémi. Les portes de l’armoire et des placards étaient restées ouvertes, les tiroirs tirés. Avait-il pensé qu’il avait été cambriolé ? J’ai tout examiné, j’ai essayé de me rappeler ce que j’y avais vu, rien ne semblait avoir été prélevé. En sortant, mes yeux sont tombés sur le coffre fermé, une angoisse terrible m’a serré le cœur. Elevant des supplications vers le ciel, j’ai soulevé le couvercle lentement, puis d’un geste brusque, tout à fait. Avec terreur, j’ai vu que le fusil de chasse à double canon n’y était plus. Une violente répulsion m’a écarté du coffre, mon âme a hurlé d’horreur et d’épouvante. Je me suis rué dans l’escalier, manquant des marches, me rattrapant à la rampe, ayant perdu tout contrôle de moi.

 

9. Devant l’hôtel, j’ai ouvert la porte du taxi, alors qu’il roulait encore, la fille des E. s’y est engouffrée. - J’ai montré sa photo à des intérimaires. Ils l’ont reconnu, a-t-elle dit. Ils n’ont rien pu dire de plus. – Plus vite, je vous prie, ai-je dit au chauffeur, en m’avançant sur le bord de la banquette, et en saisissant à deux mains le dossier de son siège – Vous avez appris quelque chose ? .. ..Vous savez quelque chose que vous ne me dites pas. – A dix-huit numéros près, je crois que je sais où il habite… … Plus vite. Elle m’a fixé d’yeux aveugles.

Je lui ai fait part de mon hypothèse de chambre meublée, lui ai dit, que nous sonnerions n’importe où, chercherions son nom sur toutes les boîtes à lettres, si nous ne trouvions pas son nom, nous recourrions aux photos. Le taxi s’est arrêté, nous nous sommes partagé les entrées.

Ce fut elle qui m’a appelé. D’un doigt tremblant, elle m’a montré le nom de Rémi S., en double, sur une boîte aux lettres. On s’est précipité, escaladant les marches comme si on les dévalait. Haletants, sur le palier du troisième étage, nous nous sommes heurtés à une jeune femme aux émouvants yeux rapprochés et à la mèche blanche : Vous avez entendu ce drôle de bruit ? Essoufflé, je lui ai demandé où habitait Rémi S. L’étage au-dessus, un petit couloir sur la gauche, la porte au fond. C’est la porte de service de l’appartement.

 

10. J’ai trouvé la fille des E. à côté de la porte, le dos au mur. Elle était aussi grise que le plâtre sale derrière elle. Retenant ma respiration, j’ai frappé deux petits coups. J’ai cru entendre à l’intérieur une sorte de râle. Tendu comme un arc, j’ai guetté si le bruit se répétait. J’ai saisi la poignée de la porte, l’ai appuyée doucement. La porte s’est ouverte, je l’ai poussée par paliers, guettant à chaque palier un signe de vie. Est apparue un étroit couloir, au mur et au plafond blancs gris de poussière, qui se prolongeait sur la gauche. En face de nous, si proche que nous aurions pu la toucher, une minuscule lucarne donnait un jour gris à un évier blanc craquelé, à de la vaisselle dépareillée, à un réchaud à alcool usagé, à une cuvette de wc. En haut, à une ficelle suspendue, pendaient une housse vide en plastique, un pantalon et un polo usagés, et une chemise bleue rayée, tout humides.

Je suis entré d’un demi-pas dans l’étroit couloir, et me suis aperçu qu’il débouchait dans une minuscule chambrette. J’ai avancé de deux autres pas : la chambrette était occupée par un lit, il n’y avait dans cet étroit espace aucun signe de vie quelconque. Lorsque j’ai abaissé les yeux, j’ai vu Rémi, immobile, qui me regardait de ses immenses yeux noirs. Il était en complet, chemise bleue rayées, cravate. Sur sa chemise bleue rayée, comme les cibles sur les cartons des stands de tir, s’arrondissait un large cercle bleu foncé, avec en son centre un disque noir. Le fusil de chasse, couché contre lui, dirigeait ses deux canons vers sa poitrine. Cloué, j’étais hypnotisé par le regard fixe de ce corps couché. J’ai entendu la fille des E. approcher, tourner le coude du couloir, avancer à ma hauteur, rester immobile. Soudain, j’ai vu que Rémi vivait : ses yeux ont quitté les miens, se sont posés sur ceux de la fille des E. Comme affolé, avec un effort inouï, sa main gauche s’est tendue vers le veston, qu’elle a agrippé et essayé de tirer, en vain, pour cacher l’horrible blessure. Râlant en graillonnant comme si elle chantait, la fille des E. s’est avancée vers le lit, en traînant les pieds, s’est agenouillée sur le bord du lit, à quatre pattes est allée se coucher le long de Rémi, et le fusil était entre eux comme un glaive. Les yeux agrandis de Rémi ne quittaient pas les yeux de la fille des E. Les lèvres de la fille des E., blanches comme le linge, ont prononcé à voix basse : Rémi. Les lèvres de mon frère, violettes comme l’anémone, se sont entrouvertes, ont chuchoté : Colette. Un bonheur sans limites a illuminé leurs visages, comme l’aurore rose la face d’un mont. Elle s’est penchée vers lui avec une grande délicatesse, lui s’est tendu vers elle avec une énergie terrible, leurs joues brûlantes se sont touchées. Colette a pris Rémi dans ses bras, le serrant contre elle, a posé ses douces lèvres sur sa joue ; dans un effort suprême, Rémi a posé ses lèvres violettes sur la joue de Colette, le front touchant le front de Colette, puis poussé à bout par le terrible effort, a reposé la tête sur l’oreiller et a rendu l’âme. Colette a gardé un long moment enlacé contre elle le corps sans vie, l’a reposé, a abaissé sa main gauche entre eux, a poussé le double canon contre sa poitrine. J’ai entendu, déchirant épouvantablement l’air, une détonation assourdissante accompagnée d’un claquement sec contre le mur. La balle avait traversé la blonde Colette, trouant la robe écrue, était sortie par l’épaule, avait percuté le mur où elle s’était enfoncée. La blonde Colette, comme une fleur fanée, s’est inclinée sur le corps de Rémi, l’a serré contre elle, et a rendu sa belle âme.

L’âme vide, j’ai contemplé les deux gisants immobiles, pendant un temps infini. Puis la nuit a enfoncé choses et gens dans l’obscurité. Lorsque je n’ai plus vu goutte, j’ai fait demi-tour, ai sorti les clés de la serrure, ai fermé la porte à double tour. La cage de l’escalier était déserte et muette comme un cimetière.

 

11. Dehors, par les rues éclairées, je suis rentré peut à peu dans les affaires de ce monde. J’ai cherché une cabine, dit à Papa, ma langue enflée articulait les mots avec difficulté, que la fille des E. et Rémi s’étaient retrouvés, après un long silence, il m’a dit qu’ils venaient, j’ai dit que je les attendrais à l’aéroport. J’ai erré ensuite, jusqu’à une brasserie, où, renâclant devant l’idée de téléphoner aux E., accordant du répit à mes pauvres nerfs, j’ai mangé gloutonnement, je n’avais pas mangé depuis le matin.

Puis mon chauffeur m’a conduit à l’aéroport d’Entzheim. Il a fallu qu’au travers les vitres de l’aéroport, je voie l’appareil de Papa se poser, pour qu’enfin j’ose appeler les E. Je leur ai dit la phrase que j’avais dite à Papa, j’ai coupé leur silence, en ajoutant que Papa et Maman arrivaient de Paris et que nous allions passer les prendre. Aux regards et airs interrogatifs des parents et des E., j’ai répondu par un silence total. Je bénis le ciel de ce que, jusqu’à l’instant, où tous les sept, ombres grises, nous avons été devant la porte, je n’aie pas eu une seule fois à desserrer les lèvres.

Autant j’avait été plein d’une épouvante sacrée, lorsque j’avais quitté la chambrette, autant maintenant que je la retrouvais, j’étais plein d’une ferveur sainte. L’électricité était coupée, flamme de briquet en main, je suis allé à tâtons à la recherche de la bougie sur la caisse à la tête du lit. Comme l’officiant va s’asseoir dans une stalle, pendant que les fidèles communient, je me suis écarté et les ai laissé passer.

Longtemps, statues de pierre, ils ont eu leurs yeux enchaînés, esclaves des deux corps. Puis, lentement ils sont renés à la vie. Il y a eu des plaintes, des soupirs, des sanglots, des pas. Maman, agenouillée, les deux mains étreignant la main de Rémi, la mouillait de pleurs muets. Papa, le dos voûté, avait les yeux obstinément fixés contre le mur. Mme E., le visage rouge mouillé de larmes, avait posé sa joue sur la tempe de sa fille. Sébastien, à genoux, tenait à deux mains le bas de la robe de sa sœur, y avait enfoui son visage. Pauline, restée debout à l’écart, de ses lèvres retroussées, ne cachait pas son dégoût. Moi, plus proche de mes deux amoureux que personne, j’observais tout ce monde baroque d’un regard lointain.

Sortant le dernier, comme un bedeau, j’ai soufflé la flamme de la bougie, j’ai fermé la porte à clé, et j’ai laissé la nuit cacher les deux amoureux comme un voile.

[29 juin]

Par faveur, la nuit, au cimetière Saint-Urbain, dans un cercueil double, dans la position où, embrassés, ils avaient échangé leur unique chaste baiser, nous avons laissé les deux amoureux en tête à tête éternel dans la froide nuit noire de la terre.

Lorsque nous avons quitté le cimetière, il est tout à fait vrai, que par son port, M. E. avait plus l’air d’être mon père que mon père. Je ne pouvais que donner raison à Rémi.


 

 

 

 

 

 

 

  

  

  

 

Publié dans Chroniques, Journaux. Taggé par , , , , , , , .