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10. Histoire de Rémi, fils de famille.

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 Chronique. Lettres de Rémi à son frère.

Rémi, un fils d’industriel, que son père envoie à son usine de Strasbourg, porte le bonjour de sa mère à l’une de ses anciennes employées de maison.

 

Acte 1

13 août17 août19 août22 août23 août25 août28 août30 août4 septembre

13 août

Mon cher Julien,

Tous mes proches, camarades et amis de collège, de lycée et d’ailleurs, même les trois ou quatre qui m’étaient les plus chers, ont disparu de mes alentours, triés au crible implacable des professions, sauf toi,mon frère, qui n’as jamais cessé d’avoir les yeux tournés vers moi, mais de qui avec constance je n’avais jamais cessé de détourner les miens. Un intervalle de quatre années nous sépare. Quand j’avais seize ans, tu en avais douze : à ces âges-là, quatre années font un si grand intervalle, que l’on ne s’entend pas même si l’on crie. J’en ai vingt-sept, toi vingt trois : quatre années en font maintenant un si petit, que l’on s’entend même chuchoter. De taille et d’esprit tu m’as rejoint. Rejoint ? Dépassé. Tu es si sûr de ton pas et de ton chemin, que tu me sers, devant moi, de cap. Vois comme les choses se sont inversées. Comme je serais heureux, si tu acceptais que je prenne prétexte de ce tournant de ma vie, pour nouer enfin avec toi.

Tu ne peux savoir quelle reconnaissance j’ai envers papa, de m’avoir laissé emprunter pendant cinq ans tant de voies, et en vain, pour me laisser enfin revenir à la maison. Trop de projets, trop divergents. Ne sachant auquel donner le pas, j’ai tergiversé et le temps a fui. Son indulgence pour mes atermoiements est d’autant plus admirable, qu’il a fait preuve, durant sa vie, envers lui-même, d’une telle sévérité : à voir d’où il est parti et où il est arrivé, on mesure l’acharnement dont il a fallu qu’il s’arme. Aussi me suis-je juré de payer mes dettes : déposant là mes velléités et substituant sa volonté à la mienne, je lui ai promis de m’acquitter de la tâche qu’il m’a confiée ici, à Strasbourg, avec toute la conscience que je pourrai. Voilà : tu sais dans quel état d’esprit je suis ici. Dis à Maman, quand tu la verras dimanche, que j’ai écrit un mot à Mme E., sa femme de ménage de dans le temps, dont, m’a-t-elle dit, le fils ou la fille, elle ne savait pas trop bien, travaille comme ouvrier ou ouvrière dans notre usine. Ces deux situations, la passée de la mère, la présente de la fille ou du fils me mettent, je l’avoue, dans l’embarras, mais Maman tient à ce que je lui porte son bonjour, et je le lui porterai.

Il est tout à fait vrai que la plaine d’Alsace est un vaste jardin. En descendant le col de Saverne, j’ai eu la même impression qu’un autre a eue avant moi. Et la cathédrale, au loin, dans la plaine, était comme une jeune fille mince et élancée, debout dans un champ, qui, les bras croisés, m’attendait.

Le cœur de la ville elle-même est enserré dans un écrin liquide. Une rivière, l’Ill, l’embrasse de ses deux bras ronds. Passé un de ses ponts, un merveilleux paysage de pierre se presse autour de l’aiguille ouvragée de la cathédrale. Chaque fois que je descends de chez moi, je me réjouis de tant de beauté.

Je ne manquerai pas de complimenter le directeur de l’usine, M. Alain P., de son goût. Le petit appartement qu’il m’a trouvé, dont il m’avait envoyé les clés, est un chef d’œuvre. Il est situé au dernier étage d’une maison patricienne, au coin de l’ancienne place du Marché aux herbes, à l’ombre légère et ailée du clocher de la cathédrale. Hier soir, à dix heures, le bourdon de la cathédrale a battu à côté de moi, tout près, comme le cœur de bronze d’un bon géant. Ajoute à cela que mon deux pièces est dans la meilleure des sociétés : deux fenêtres donnent sur la façade de l’ancien Hôtel de Ville, merveille ciselée de délicatesse et d’équilibre de la Renaissance, et deux autres, derrière, donnent sur le bon peuple des toits à forte pente des maisons médiévales : je ne peux pas être en meilleure compagnie.

M. Alain P. a fait peindre et tapisser le deux pièces exactement comme je le désirais : murs tapissés en vert empire, portes, fenêtres, chambranles, plinthes, radiateurs peints en blanc mat. Dans la première pièce, dallée de carreaux de faïence rouge et jaune, j’ai placé mes deux fauteuils noirs en cuir d’agneau, ma table basse Renaissance, mon coffre Louis XIII, où j’ai fait disparaître l’affreux fusil de chasse autrichien, que Papa m’a forcé d’emporter en vue d’hypothétiques chasses dans les Vosges, et accrochés au mur, mes merveilleux Grands Augustins ; dans la chambre, basse de plafond, dont le plancher est merveilleusement inégal, mon lit en fer ; en face, ma charmante bressane ; enfin, au coin, à côté de la fenêtre, mon bonheur-du-jour Louis XVI, où j’ai posé, comme dans un cadre, les trois livres qui ne me quittent pas : l’Odyssée, dans la traduction de Médéric Dufour, ainsi que les Fleurs du Mal et le Spleen de Paris, dans l’édition vert olive de Michel Lévy, de 1875, qui comprend en pré et post-face, des pages réclames pour la belle Jardinière et les Eaux de Vals.

C’est assis à ce bonheur-du-jour que je t’écris. De ma place, dans cette glorieuse soirée d’août, toutes fenêtres et toutes portes ouvertes, j’embrasse d’un coup d’œil tout ce merveilleux dedans et tout ce merveilleux dehors, et conscient d’être le plus gâté des fils, je prends, mon cher Julien, la ferme résolution de vivre enfin, c’est à dire de travailler. Car c’est de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? A toi, ton vieux frère.

17 août

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Mon cher Julien,

Après la foule d’émotions de la journée, je m’offre, à cette divine heure de la fin du jour, l’indicible plaisir de t’écrire. Un dernier rayon rouge de soleil couchant me visite par la fenêtre et allume comme des feux de braise, le blond, le rouge, l’ocre, la terre de Sienne de mes bois fruitiers, de mon plancher, de mes carreaux de faïence. C’est cette lampe vespérale qui m’éclaire, tandis que je t’écris. Silence rare. Heure exquise.

Pardonne les discordantes notes réalistes sur mon travail, dont je détonnerai mes lettres. Mais c’est ma nouvelle vie à présent. Tu m’écris que tu es curieux de toutes mes impressions : je t’obéis et n’en omettrai aucune. Parler de toutes ces nouveautés, c’est aussi, pour moi, l’occasion d’y porter un peu de réflexion.

L’impression générale est que, bien que je n’y aie jamais pensé, disons : ou plutôt à cause de cela, il est tout à fait vrai que celui qui ne réfléchit pas sur un sujet, admet, sur ce sujet, et comme allant de soi, les idées communes. J’étais farci d’idées reçues sur le monde du travail, juge par toi-même.

Première idée reçue : (peut-être aurais-je dû prévenir de mon jour d’arrivée), je croyais que tout le monde travaillait dès potron-minet. En naïf, je suis arrivé à l’usine, à sept heures avec la foule des employés. Seulement, à la direction générale, les femmes de ménage nettoyaient encore les bureaux : le personnel du secrétariat est arrivé au compte-gouttes à partir de 8 heures moins vingt, la secrétaire du directeur général à 8 heures vingt. Me croyant un importun, une sorte de représentant de commerce, elle a foncé droit sur moi, griffes en l’air, montrant les crocs, m’a apostrophé d’une voix rude. Il a suffi que je me présente, le miracle s’est produit : de sèche et raide comme un bâton, la voilà subitement souple comme une liane, toute grâce et toute sourires. Elle a ôté sa veste et l’a suspendue à un cintre dans un placard l’air honteux comme si elle ne faisait pas quelque chose de convenable, a déplacé du courrier, l’a replacé, n’a plus su bientôt quoi faire d’elle, en s’excusant a fini par s’éclipser. Je suppose qu’elle est allée téléphoner. Puis elle est revenue. Je crois que j’étais plus mal à l’aise qu’elle, plus le temps s’allongeait, plus ma gêne augmentait. M. Alain P. est arrivé à 9 heures moins dix, essoufflé d’avoir couru, le visage et les mains moites, moins moites que les miennes. J’étais dans une confusion extrême : j’avais l’air de le contrôler, alors que je n’en avais jamais eu l’intention. J’ai coupé court à ses essais d’explication. Pour le remettre dans son assiette, je l’ai complimenté pour le bijou d’appartement qu’il m’a trouvé, et remercié pour sa parfaite réfection, et pour mon emménagement. Mes compliments et mes remerciements renouvelés ont fini par avoir raison de son embarras.

Je t’épargne le reste : ma présentation par M. Alain P. aux cadres de l’usine : discours trop long, temps perdu : pourquoi faut-il que le pouvoir monopolise toujours la parole, et pour ne rien dire ? Petite remarque à propos de ces présentations : plus on descendait dans la hiérarchie, plus le personnel se montrait froid à mon égard, et plus j’inclinais à être chaleureux au sien. Je suppose qu’on peut retrouver dans cette naturelle réaction, l’origine d’une certaine démagogie. Sur mon insistance, dès la fin de la réunion, M. Alain P. m’a introduit dans le premier des services dont il est prévu que je ferai le tour. L’aveu de ma totale ignorance, ma gratitude pour leur obligeance, et mon appétit de comprendre ont vite dissipé la circonspection, avec laquelle les employés m’ont accueilli. Cette première journée de travail a passé comme l’éclair.

Autre petit fait : l’usine, étant située dans le quartier de la Meinau, j’ai pensé, pour rompre ma solitude et être au contact d’êtres humains, d’aller au travail en bus—j’ai remisé ma rouge Ferrari, dans un garage, dans la périphérie. J’attendais donc ce soir, fier comme Artaban, le bus pour rentrer en ville, quand, M. Alain P., en voiture, s’est arrêté à ma hauteur. J’ai eu beau lui opposer toutes les dénégations possibles, il s’est entêté à m’emmener. Je l’aurais froissé, si j’avais persisté dans mon refus. J’ai cédé, la rage au cœur. Comment lui expliquer qu’il ruinait mon plaisir ? Je serai quitte, désormais, à attendre le bus un arrêt plus loin, et de me cacher derrière l’abribus.

De retour en ville, avant de rentrer, pour ne pour ne pas être seul tout de suite, j’ai élu domicile pas loin de deux heures dans la foule. L’homme seul renaît à la vie dans le nombre. Dans la foule, il y a jouissance à être à la fois dans le monde, et caché au monde. J’ai d’abord regardé les passants par ensembles, mais je suis vite descendu au détail. Un petit nombre seulement d’homes et de femmes, vêtus de ces uniformes civils que sont complet et tailleur, pressés ou jouant à l’être, souvent portables à l’oreille, se faufilaient entre les passants comme des navettes. Jeunes gens et jeunes filles, rois de la chaussée, étaient les seuls à flâner ouvertement, tout en éclats de voix et en rires. Des hommes et des femmes, d’âge mûr, se pressaient à faire des courses, ou attendaient aux stations, vêtus en négligé, vides, absents, résignés comme s’ils avaient fait une croix sur toute espèce d’existence. Des femmes et des hommes, à la veille de la vieillesse, hantaient les endroits où la foule était la plus dense. J’ai vu sortir d’une agence de travail intérimaire, un ouvrier, bronzé, poussiéreux, sac sur l’épaule, et aller d’un pas lent et long. Il m’a fait penser à Ulysse, quand, le corps tuméfié, les mains déchirées, il est sorti de la mer salée. Pour moi, durant ma promenade, tout à mon observation, je n’ai existé que furtivement, les rares fois où j’ai été l’objet d’observation à mon tour.

Je suis monté, la nuit est tombée, je n’ai pas allumé la lumière, j’écris de plus en plus grand.

Quoi qu’il m’en coûtât parce que je la privais d’un emploi, j’ai demandé, en la dédommageant, à cette dame que M. Alain P. m’avait trouvée pour tenir mon ménage et préparer mes dîners, de ne plus venir : avec tous les appareils dont nous disposons, le vrai luxe est de ne dépendre de personne. Je jouis de ma liberté comme un enfant.

J’achève ma soirée par de la musique, à mon divin poste, ininterrompue. Fraternellement.

19 août

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Mon bien cher Julien,

Je ne sais pas si c’est à cause de cette solitude aimée à la Robinson, à une demi-France de vous, ou de cette ville magique, dont à cette seconde j’entends battre les dix grands coups du cœur de bronze, au travers de mes murs comme au travers d’une poitrine, ou du nouvel âge de mon âge, mais j’ai l’impression de vivre une vie d’enchantement dans un Paradis Terrestre.

Les craintes que j’avais au sujet du travail commencent à se dissiper. Mon incompréhension de mon travail ne me semble pas insurmontable. Le temps à l’usine passe comme le vent : la passion de comprendre lui donne des ailes. A propos du travail, je me suis édicté deux règles. La première, c’est de ne tourner chaque page que lorsque je l’entendrai parfaitement, c’est à dire de ne passer à un nouveau service que lorsque je saurai l’ancien. Sans t’expliquer dans le détail, j’avais cru comprendre hier ce que je ne comprenais plus ce matin : je n’avais pas tenu compte de certains facteurs. M’élevant pour avoir une vue d’ensemble, toutes les pièces du puzzle ont fini par trouver leur place. Ma deuxième règle se déduit de la première : de ne jamais craindre d’avouer que je ne que je ne comprends pas, et autant de fois qu’il le faudra jusqu’à ce que je comprenne réellement, quelque honte que j’aie de ma lenteur de compréhension.

Mes relations avec le chef de service et les employés sont minimales. Je sais que je détonne au milieu d’eux. J’essaie de me faire oublier en arrivant et partant en même temps qu’eux, et en me perdant dans le travail. Je suis conscient qu’en raison de ma présence, ils se privent de parler, et accélèrent leur cadence, mais qu’y puis-je ? Le seul service que je peux leur rendre, c’est d’écourter le temps de mon passage chez eux le plus que je peux. Dans le bus qui m’amène le matin et me ramène le soir, je commence à reconnaître certains visages d’employés de l’usine, des femmes et des jeunes filles pour la plupart, sans doute parce qu’elles n’ont pas de voiture. Pendant les trajets, je m’applique à regarder à travers les vitres le site, mais je salue affablement celles dont le chemin croise le mien, et qui me saluent.

J’ai remonté ce soir les rivières des rues principales, jusqu’aux ruisseaux, ruisselets et sources, que sont les ruelles, venelles, impasses, qui arrosent le quartier de la cathédrale. Tu ne peux imaginer le trésor que c’est : tout un peuple de demeures de tous siècles, hôtels seigneuriaux, demeures patriciennes à oriels, poëles de corporations, maisons à colombages se serrent autour de la Belle Jeune Fille, comme sur un replat de la montagne, un troupeau de moutons laineux autour de leur bergère. Aucune rue ni ruelle n’est droite, ce qui fait que les paysages, à chaque pas, sont changeants. Je me suis amusé à faire l’école buissonnière dans ce dédale, mais, comme la cloche de notre internat le bourdon de la cathédrale m’a rappelé à l’ordre. Quand je suis remonté, vers 7 heures et quart, de ces catacombes architecturales, les sens et le cœur plus assouvis qu’au sortir de n’importe quel spectacle, les rues du centre étaient presque désertes. Elle m’ont rendu à une solitude que j’avais fuie. J’ai lavé, donné des coups de fer, dîné avec apparat de restes. Ensuite, comme l’autre soir, le rayon rouge a allumé le feu d’artifices de mes rouges, jaunes, ocres, et comme l’autre soir, éclairé par ce lustre céleste, je t’écris.

J’écoute les études de mon divin chèvre-pied : une perfection. Sache une chose : je suis heureux de m’être pris au piège du travail. Ton frère.

22 août

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Merci de ta longue lettre, cher Julien. Je l’ai lue, relue, rerelue. Elle m’a tiré sur le rivage et retiré de la navigation un long moment. Je me remets à l’eau lentement, et t’écris en réponse.

J’écrirai régulièrement aux parents, je te le promets, et prendrai garde de ne les inquiéter en rien. Tu me les a dits écorchés vifs tous les deux, Papa à cause de la candidature que son parti a refusé de soutenir, maman à cause de Papa. Je t’imiterai et jouerai les infirmières. Tu me demandes si tu dois m’envoyer de mes livres ou de mes disques. Pour Dieu, non. Pour les disques, le poste me suffit. Outre que la variété des musiques qu’il offre est plus grande que celle de ma collection, il a l’avantage de m’initier à des musiques nouvelles. J’ai accès, ici, sur FM, à trois radios de musique classique, la nationale, la locale, et l’allemande : j’ai un choix que je n’avais pas à Paris. Pour les livres, encore moins : sans vanité, j’ai tout lu. J’ai cherché dans les livres un sens, un guide, un mode d’emploi de la vie. Que m’ont-ils enseigné ? L’envers, le rebours, le négatif , bref tout ce que dans la vie il ne fallait pas faire. Leur ironie, leur critique, les fables, leurs leçons ont sapé, miné toutes mes utopies. Plus rien n’est resté debout. Tâches et vocations, tout est vanité et désir de paraître. Le monde est mal fait, injuste et inégal, mais il est aussi chimérique d’ambitionner les premières places comme les républicains, que les dernières comme les démocrates. Quelle est la meilleure place ? N’importe laquelle, celle où vous nuirez et vous vous nuirez le moins : celle où vous êtes. Je dois aux livres mes atermoiements, mes tergiversations, et pour finir, d’avoir remis mon sort en d’autres mains que les miennes. Non, plus de livres. Je veux m’acculer à vivre, et seulement vivre. Je ne lis même plus Homère, ni Baudelaire : je les ai ici comme ombres tutélaires. Je me contente du conseil qu’ils m’ont soufflé tous les deux et que je sais par cœur : que ta chair soit le guide de ton esprit. Conseil précieux entre tous. Merci de ta chère lettre, ton vieux frère.

23 août

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Mon cher Julien,

Pour fêter la fin de cette première semaine, je suis allé dans un petit cinéma, situé dans une étroite et longue ruelle, qui tranche le cœur de la cité de sa fine entaille, voir un de ces vieux films vus et revus, pour lesquels j’ai tant de goût, et toi si peu, puis j’ai dîné dans une minuscule pizzeria juste à côté.

Remonté dans ma bastide, j’ai ouvert un Château-Margaux, et à petites gorgées, dans la nuit, par les portes ouvertes allant et venant dans les trois pièces éclairées de mes lampes à abat-jour rouge, me couchant, me relevant, m’asseyant, me relevant, je me suis traité comme un jeune homme à demi-orphelin. Ne raconte cela à personne : certains diraient que je ne suis pas un enfant gâté, mais pourri.

Le lendemain. Je quitte la clôture de ma solitude pour ton parloir juste le temps d’un mot dans ma lettre. J’ai fait cet après-midi le tour de l’île que fait le centre, mais sur l’autre côté des quais. Du quai des Pêcheurs, l’île donne l’impression d’un galion de haut-bord , avec la flèche de la cathédrale, pour mât immense. Sur les quais, toute la foule des constructions se serrent les unes contre les autres : maisons ouvertes de hautes fenêtres, fronts riches et sévères des collégiales, chapîtres monumentaux, douanes, palais à terrasse, ponts couverts, clochers courts et pointus comme des dagues, ou courts et massifs et rentrant le cou comme des moines, courtines en rocaille, gracieuses armatures en fer de feuillages et rideaux de verres colorés modern’style : merveilleux théâtre vivant, où les anciens jouent avec les modernes, parnasse d’architecture, qui vous prête son âme en échange de la vôtre.

25 août

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Mon cher Julien,

La règle de conduite que je me suis édictée commence à porter ses fruits : employés et moi, nous nous apprivoisons, c’est-à-dire que nous nous approchons du naturel, bien que je n’ignore pas, sachant leur place et la mienne, que nous ne l’atteindrons jamais. Dans ce climat lourd de ma compagnie, éclate souvent le bref éclair d’une plaisanterie, suivi d’une bonne averse de rires qui nous rafraîchit bien.

Je sens de plus en plus la vérité d’observations que je m’étais faites. Les gens d’un certain rang se comportent envers leurs subordonnés de trois façons différentes. Ou bien ils brandissent le drapeau des croisés, se font leur chevalier et rompent des lances pour tous indistinctement, les fainéants et les scrupuleux, ce en quoi ils font un mauvais calcul, parce qu’ils sont moqués des premiers pour leur sottise, et haïs des seconds pour leur injustice. Ou bien, pleins de morgue et de cynisme, ils les manipulent comme des machines pour en extraire le plus de travail possible, ce en quoi ils commettent une erreur, parce que, comme celui qui a tué par l’épée périra par l’épée, ils seront traités, comme ils ont traité. Ou bien, enfin, sages entre les sages, irréprochables quant à eux-mêmes, ils exigent des fainéants ce que les scrupuleux exigent d’eux-mêmes, tout en restant respectueux et modestes : ceux-là sont la vertu en personne. Je t’avoue que si je ne me raisonnais pas, je ferais facilement partie de la première catégorie.

J’ai accepté de guerre lasse une invitation à dîner chez M. Alain P. Ils m’ont traité un peu comme un enfant abandonné. Comme il ne s’intéresse qu’à l’usine et à la chasse, notre conversation n’a pu se dégager de ces deux marécages. Pour échapper une fois pour toutes à un tel embourbement, je les inviterai à festoyer à l’Auberge de l’Ill, chez les frères Haeberlin, ce que connaissant leur esprit d’économie, ils ne me rendront pas.

Le surlendemain. Je nous trouve, nous, espèce humaine, assez singulière. Nous passons la plus grande partie de la journée à travailler, mais l’or de notre temps, celui qui nous reste de libre, quoiqu’on fasse, nous le gaspillons, ce qui nous afflige, même si nous ne l’avouons pas. Perdre notre temps libre à des riens nous désole tellement que bien souvent nous nous demandons si nous ne ferions pas mieux de travailler à la place. Nous savons parfaitement dépenser notre argent pour le nécessaire, mais pour le superflu, nous ne sommes jamais sûrs que nous le dépensons à bon escient. Sans nous oser l’avouer, combien de fois regrettons-nous tel ou tel achat ? C’est ce qui s’était passé avec ma Ferrari : après y avoir si longtemps rêvé, une fois que je l’eus achetée, je me suis aperçu qu’elle m’encombrait terriblement.

Plus tard. L’idée que je valais mieux que ce à quoi je passais mon temps libre ne m’a pas quitté de la soirée. C’a été l’affligeant leit-motiv que je n’ai cessé de me fredonner. A toi.

28 août

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Mon cher Julien,

Ah My n’est plus. Pour moi, elle sera toujours. Avec elle, tout le monde était tout ce qu’il pouvait être. Tout ce qui pouvait croître de nous, elle le cultivait sans ébranchage ni élagage aucun. Rien n’était pour elle déplacé, ou plutôt tout avait pour elle une place. Elle était comme un de ces immenses platanes dans les villages de Provence, dont l’ombre bienfaisante abrite tous les âges. Elle a même excusé Maman, qui l’avait renvoyée, parce qu’elle avait pris une place trop grande auprès de ses fils. Rappelle-toi les visites en cachette, qu’après son départ, on lui faisait. Rappelle-toi comme ses plaisirs nous plaisaient : les romans policiers, le tricotage d’écharpes ou de chandails, les BD, les confitures, la télévision, les paris-brests, le vin d’orange, les réussites. A cause de sa modestie, beaucoup s’écartaient d’elle tout d’abord, mais lui revenaient ensuite, à cause d’elle. Je ne l’oublierai jamais. Sa pensée veille en moi, comme une bonne mère.

Mme E. l’ancienne femme de ménage de Maman, m’a répondu, et m’a invité à venir samedi après-midi en huit. L’idée de cette visite me met mal à l’aise, mais Maman tient à ce que je la fasse. La corvée passera aussi. A toi.

30 août

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Mon cher Julien,

Nous rêvons une vie, et nous en vivons une autre. Quand je m’aperçois du tout petit champ dans lequel notre sagesse désolée finit par circonscrire notre activité, quand je prends conscience que la raison affligée que nous nous faisons au sujet de certaines idées qui nous enflammaient dans notre jeunesse, n’est qu’une nostalgie résignée, je me lamente et désespère. Que pouvons-nous faire d’autre que nous résigner ? Changer le monde ? Compte tenu des lois de fer de l’économie, nos gouvernements réformistes et régulateurs ne sont-ils pas les meilleurs qui soient ? Et les révolutionnaires les pires ? L’histoire toute proche ne nous enseigne-t-elle pas cela ? Hélas.

Bien que je me répète cela, je rentre en moi, retrouve mes songes d’autrefois, rêve à nouveau, et m’enfonce dans la vie, en rêvant.

Le soir. Derrière la cathédrale, aussi cachée dans le dédale des ruelles que l’aire du Minotaure, j’ai découvert une charmante petite place carrée. Des tilleuls l’ombragent de leurs épaisse branches sombres. De modestes maisons à un ou deux étages l’entourent comme une famille. Il est impossible de découvrir un coin plus paisible et plus familier.

Cet après-midi, mon Odyssée à la main, simple prétexte, je suis allé m’y asseoir sur un banc à l’ombre. Sur la place, jouaient plusieurs groupes d’enfants, et j’ai passé mon après-midi à leur spectacle.

Trois fillettes jouaient à l’élastique. Je ne sais pas si tu connais ce jeu. Un grand élastique cousu, du genre tissu blanc à fils de caoutchouc, est passé autour des talons de deux fillettes, qui s’écartent l’une de l’autre. Sur les deux fils ainsi tendus, une troisième passe une série d’épreuves, sautant, tournant, au dehors, au dedans, de la pointe de la chaussure, du talon. Au fur et à mesure que le jeu avance, des talons des deux fillettes l’élastique monte aux genoux, à la taille, aux épaules, au cou, et entrent en jeu, en plus des pieds, les mains, les coudes, les épaules, le menton. Les épreuves sont ainsi de plus en plus difficiles. Lorsque la joueuse manque une épreuve, elle prend la place d’une des deux tendeuses d’élastiques, qui entre à son tour dans l’arène. J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à essayer de comprendre les règles. D’autres groupes d’enfants jouaient à chat, à la marelle, au saké—une sorte de pelote basque sans chistera. Tu ne peux imaginer le plaisir, le sérieux, l’invention d’un enfant qui joue. Qu’ils fussent si totalement dans le jeu me fascinait. J’avais dans la main mon Homère ouvert, que je faisais semblant de lire pour ne pas les effaroucher.

Quand le cœur verse une larme sur le passé, il n’y a rien, je crois, qui le console le mieux que la vue d’enfants, qui parcourent en jouant le petit carré de leur âge, et qui n’ont qu’une crainte, que leur mère les appelle bientôt pour dîner.

Le lendemain. J’ai reçu ta lettre sur Papa et Maman. Je crois que ce n’est pas pour rien, si je les ai sur mon bonheur-du-jour en deux photos séparées. Je les tiens tous les deux pour des héros des temps modernes, des seigneurs de la guerre, des héros combattants. Je ne sais lequel est le plus redoutable, de maman, qui joute de sa beauté, de son goût et de son esprit comme aucune femme, ou de Papa, qui guerroie de son caractère d’acier trempé et de son intelligence des gens. J’ignore la profondeur des sentiments qui les unissent, mais ce que j’atteste, c’est que lorsque l’un est absent, l’autre se sent, incurablement, veuf. Ce que j’atteste aussi, c’est qu’ils partagent pour leurs deux fils un amour et une indulgence infinis.

Mille regrets, je ne fréquente ici aucune société d’aucune sorte, ni ne prévois de fréquenter personne. Je ne sais qu’un être à qui je peux parler librement de la vue que j’ai de mon balcon : toi.

Deux jours après. Tu ne peux savoir comme je suis heureux de notre correspondance. Ce mois de lettres nous a fait mieux nous connaître, que les vingt ans de brèves conversations qui l’ont précédé.

La conversation a pour défaut principal, que, n’exprimant que peu de réflexion et de rêverie, elle n’exprime que peu de la personne. Nous savons bien combien la plus riche conversation est pauvre, puisque, la poursuivant en notre for intérieur quand nous nous retrouvons seuls, nous découvrons alors les plus riches développements.

Croisant la foule paisible qui marche dans la rue, je n’ai jamais senti comme ce soir, comme cette paix est trompeuse. A détailler visage après visage, cette foule qui semble si consonante apparaît dissonance absolue. Si on donnait voix libre à chacun, quel tohu-bohu cela ferait. Mais lorsque, monté dans ma lanterne, je redécouvre mes quatre belles saisons, l’hiver blanc de mes portes et de mes plinthes, le printemps vert feuillu de mes murs, l’été d’or de mes lampes, l’automne blond et rouge de mes fruitiers, je retrouve l’harmonie, dont mon cœur a une soif si impérieuse, me désaltère, renais, revis, cher Julien.

4 septembre

13 août17 août19 août22 août23 août25 août28 août30 août4 septembre

Mon cher Julien,

A propos du travail, sans vouloir simplifier outre mesure, je constate qu’une apparent complication cache bien souvent une banale routine. Un travail dont vous vous faisiez une montagne n’est qu’un jeu d’enfant, une fois que vous connaissez la procédure. Ce que vous prenez pour une complication n’est souvent qu’un écran de fumée, qui cache la simplicité des choses, mais qui ne doit pas vous en faire accroire pour autant.

Survolant en esprit ces trois semaines, j’ai été surpris de découvrir que je vais ici autrement qu’à Paris. Sans doute est-ce parce que le centre de la ville est plus à l’échelle de mes jambes, et que les spectacles qu’on donne ici, n’offrent pas de tentations irrépressibles, je ne cours plus et vis lentement. Il faut ce survol présent pour que je m’aperçoive que je ne souffre pas du manque de spectacles. Ce qui prouve d’ailleurs que c’est leur existence qui crée le besoin. Je ne pressure plus mon temps. Mieux. J’ai plaisir à le perdre. Paradoxe : ayant plaisir à le perdre, je vis davantage.

Je ne peux pas me retenir de te raconter l’entrevue que j’ai eue à midi, à la caféteria de l’usine. La cafétéria est commune à tous, j’y prends mon café à une table à part, en compulsant quelques livres que j’ai achetés pour combler mes lacunes, en informatique principalement, à cause du site de la société. Un jeune homme, qui ne devait pas savoir qui j’étais, s’est assis à la table à côté, nous n’avons pas tardé à lier connaissance. Tu sais comme facilement les inconnus se confient à moi et m’ouvrent le coffre de leurs secrets.

Il m’a raconté qu’il avait été l’ami d’une femme d’une condition sociale supérieure à la sienne, plus âgée que lui, qu’ils avaient vécu trois années ensemble. Je me suis vite aperçu qu’il était voué à elle, comme on voue son âme au diable. Il disait que la vue d’un seul détail de sa personne, le mol ovale du visage, l’éclat gris de ses yeux, une pose familière, un pas reconnu le faisait fondre. Il disait qu’il n’avait jamais aspiré qu’à une chose, vivre dans son ombre jusqu’à la fin de ses jours. En juin dernier, un événement est venu couper court à sa belle aspiration : un magnifique contrat a été proposé à la jeune femme. Ce contrat était ce dont elle avait rêvé toute la vie. La jeune femme dit au jeune homme qu’elle voulait recouvrer sa liberté pleine et entière. Le jeune homme l’a supplié de ne pas rompre, tant du moins qu’elle n’aurait pas fait la connaissance de quelqu’un. Elle lui a répondu qu’elle ne voulait pas sentir sa liberté amoindrie, et que, s’il l’aimait, il accepterait de faire son deuil d’elle. Ce que, par amour, il a accepté.

Quelle merveilleuse preuve d’amour que par amour, renoncer à l’amour ?

Ces deux faits, que ce jeune homme était de condition inférieure, et plus jeune qu’elle, l’ont sans doute incliné à une telle totale dévotion, mais, après tout, dans d’autres temps, n’y a-t-il pas eu des situations inverses, tout à fait admises, sans qu’elles aient donné lieu à ironie ?

Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un amour qui n’est pas ravivé par celui d’en face, s’éteint, et qu’il arrivera sans doute à ce jeune homme ce qui arrive aux autres.

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