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Où les trois artistes reprennent courage, après avoir découvert par indices, puis par preuves, qu’un vieil auteur se cachait derrière le jeune Shakespeare (voir chap. IV). Concluant à son exemple, qu’ils ont la vie devant eux pour vivre, chercher et trouver, le coeur joyeux, ils s’en retournent dans leur chère et tendre province.
cinq
Chap. I. Comment nos trois amis furent heureux de se retrouver, mais tristes de s’en retrouver au même point.
De retour de leur théâtre d’opérations amoureux, Guillaume, Lucien et Richard n’eurent rien de plus pressé que de fêter leur quille dans l’ivresse et dans le délire.. Se retrouvant comme s’ils s’étaient perdus, se tâtant les os avec précaution pour voir s’ils étaient revenus entiers de leurs campagnes, notant chez les deux autres le nouveau qui y était et l’ancien qui n’y était plus, s’émerveillant de ce qu’ils s’appréciaient encore davantage, ils banquetèrent longuement chez Guillaume de vin, feuilletés au jambon, friands, pâtés en croûte, tourtes, galettes aux amandes, tartes, choses tout à fait néfastes à la santé.
- Si nous revenions à nos moutons ? dit Guillaume, lorqu’ils eurent retrouvé des eaux plus calmes. Si nous reprenions notre ascension vers le jardin secret des Muses ? - Je ne pense pas à autre chose, s’écria Lucien - Je ne rêve que de ça, clama Richard. - Vous ne m’avez pas attendu pour tenter de petites incursions, je suppose ? dit Guillaume. .. ..Ne parlons pas tous ensemble, dit-il à Lucien et à Richard, muets. - Commençons par moi, c’est à dire par le niveau zéro, dit Lucien, en levant la main. Je n’irai pas par quatre chemins. Image et réalité à la fois, je n’ai peint que des portes, des portes, et des portes, d’abord fermées, puis entrebâillées, enfin ouvertes, mais sur d’autres portes. Pour traduire l’image en réalité, j’ai peint mon enfermement. C’est un sujet qui en vaut un autre, sauf qu’il est assez fermé. Quelle est l’issue d’une voie sans issue ? Le retour au point de départ. En deux mots comme en mille, voilà où j’en suis : où j’en étais. - J’ai fait pire, dit Richard. Faute d’un beau que je ne savais pas, j’ai cédé à cette facilité : le laid. J’ai donné dans la charge et la caricature. Seulement à salir le monde, c’est soi-même qu’on salit en premier, et je n’ai eu rien de plus pressé, enfin, que me laver à grande eau. Voilà où j’en suis : où en est Lucien. - Moi, c’est pire que le pire, dit Guillaume, amer. - Impossible, dit Richard. - J’en doute, dit Lucien. - Et pourtant. Si. C’est la vérité. J’ai fait : rien.. .. Dans l’idée présomptueuse de surpasser en cuisine tout ce que les cuistots ont concocté depuis la nuit des temps, j’ai amassé des montagnes de mots, j’ai cuit cela longuement à grand feu. Lorsque j’ai soulevé le couvercle, qu’est-ce que j’ai trouvé ? Un infâme rata. Une sorte de soupe de nouilles de lettres sans sel. Immangeable. On aurait pris l’alphabet en main, on l’aurait jeté en l’air, ç’aurait fait le même effet. Un dictionnaire a plus de sens, parce qu’à l’article de chaque mot, on heurte sur des sens. C’était bon à jeter au cabinet. C’est ce que j’ai fait… .. De honte, je me suis interdit de papier et de stylo, jusqu’à nouvel ordre. Et Guillaume leva sur Lucien et sur Richard des yeux brillants de larmes. - Que vaut-il mieux, dit Richard, ne rien faire ou mal faire ? - Mal faire, de cent fois, dit Guillaume. Mal faire, c’est déjà faire. - Mais c’est faire mal. Et mal faire, c’est pire que faire rien, parce que celui qui fait mal doit d’abord ne plus faire mal, tandis que celui qui ne fait rien, n’a plus qu’à faire bien. - Connaîs ton honnêteté, dit Lucien. Tu ne t’es soucié que d’une chose: avancer. Nous, on n’était préoccupé que d’une chose : faire de la route. Où on allait, peu nous importait, pourvu qu’on allât… .. Je ne nous rabaisserai pourtant pas plus qu’il ne faut, dit-il à Richard, puisque, quoique nous ayons fait et l’un et l’autre et le troisième, nous voilà tous les trois sur la même ligne de départ. - Et maintenant ? dit, pâle, Richard. - On achète une corde pour se pendre ? dit Lucien - Ce qui me désespère, dit Guillaume, en se tordant les mains, c’est que nous sommes déjà des vieux !.. .. Shakespeare, à 27 ans, avait déjà fait un chef d’oeuvre aussi total que tous les chefs d’oeuvre qu’il a faits durant toute sa vie !… … Nous , nous en sommes à dessiner des bonshommes, avec des ronds et des traits, comme des enfants de la maternellle. Et tous trois égarèrent leurs yeux égarés.
Chap. II. Où Guillaume a une petite idée.
- Si j’osais ? dit timidement Guillaume, en sortant avec hésitation de sa poche un petit livre de poche tout blanc. - Tu as de quoi oser, et tu n’oses pas, dit Lucien. - C’est qu’il s’agit d’un gendelettre, dit Guillaume. - Eh bien ? dit Lucien. - Et alors ? dit Richard. - Il ne s’agit ni d’un peintre, ni d’un sculpteur. Je ne voudrais pas que vous croyiez que je confine l’art à la plume. - La question n’est pas si tu parles pour les gens de lettres. La question est, si parlant pour les gens de lettres, tu parles aussi pour les sculpteurs et pour les peintres. - Ah, dit Guillaume? Il y a analogie. - Et tu hésites ? dit Richard. - Chacun de nos arts, dit Lucien, n’a-t-il pas, tour à tour, instruit les deux autres? Aux temps grecs, c’était la statuaire, au siècle passé, c’était la peinture, pourquoi ne serait-ce pas le tour de l’écriture ? - Avec votre permission, donc, dit Guillaume.
Chap. III. De la question que Guillaume s’était posée à propos de Shakespeare, qui l’avait amené à relire ses oeuvres, et à s’interroger sur les Sonnets.
Guillaume, cueillant ses pensées, les pressa dans son esprit, afin de ne servir à ses deux amis que le pur jus.
- Il s’agit justement de Shakespeare dont nous parlions… … Une question m’a toujours hanté : comment un jeune homme a-t-il pu, à 27 ans, -nos âges- faire un chef d’oeuvre qui fût autant un chef d’oeuvre que son dernier à 50 ?.. .. Et plus précisément, comment un jeune homme, à l’aube de sa vie, a-t-il pu mettre en scène tous les âges, même l’âge crépusculaire de la façon qu’il l’a fait, c’est à dire, juste, vraie, sentie, bref, vécue ? C’est une impossibilité physique, à mon sens. Si un jeune homme, fût-il un génie, peut avoir prescience d’un âge plus avancé que le sien, je veux bien faire de la politique. - Tu ne ferais pas ça, dit Lucien, offusqué. - Ce serait la déchéance, dit Richard. - .. .. C’est en effet une impossibilité et une contradiction, dit Lucien. - .. .. Je dirais même une incompatibilité, dit Richard. - Que je suis heureux de vous l’entendre dire.. .. Nos âges, analogues au sien, exigeaient que je résolve cette énigme. - Oui. dit Richard. - Et ? dit Lucien. - J’ai, en conséquence, relu toutes ses oeuvres, page par page, pour trouver réponse à cette question… … Je passe cette lecture et saute à la conclusion. Toutes ses oeuvres se ressemblent en une chose, c’est qu’elles sont claires et transparentes comme de l’eau de roche - pas une virgule qui ne soit intelligible -, toutes, sauf une. Il tourna le plat supérieur du livre de poche blanc vers eux : c’étaient les SHAKESPEARE’S SONNETS. - Ca, on n’y comprend goutte. C’est obscur à souhait. L’énigme renvoie à une autre énigme.
- A moins, me suis-je dit, que l’une n’annule l’autre ?.. .. Ces sonnets obscurs, ai-je pensé, étant écrits par un auteur par ailleurs le plus clair du monde, il n’est que clair que cette obscurité est voulue. Cherchons. .. .. J’ai donc lu ces Sonnets. En effet. Si l’on admet l’hypothèse que ces sonnets sont chiffrés, ils vous apparaissent comme un puzzle, dont vous jureriez que son ensemble est d’une unité parfaite… .. Je suis d’ailleurs pas le seul à avoir émis cette hypothèse. Depuis les autre siècles que se pose cette énigme, tout un peuple de chercheurs en a proposé des clés. A une différence près. Alors qu’ils ont eu recours aux explications les plus compliquées, j’ai pensé que cette énigme obscure, écrite par un auteur aussi lumineux, ne pouvait avoir qu’une clé lumineuse. - Si tu nous disais de quoi parlent ces Sonnets ? dit Lucien. - Expose-nous les données du problème que nous jouions aussi à notre inspecteur de police, dit Richard. - C’est ce que j’allais faire, dit Guillaume.
Chap. IV. Où Guillaume, pour la clarté de son exposé, explique à Richard et à Lucien ce que contiennent les Sonnets.
- Je vous dirais, dit Guillaume, qu’il y est question de trois personnes…
.. Parlons de la première. Ces sonnets sont écrits par quelqu’un qui dit: Je. Nommons-le l’auteur, si vous voulez bien… .. Or dès le premier sonnet, cet auteur dit qu’il est vieux. - Vieux ? s’étonna Lucien. - Quel âge était-il censé avoir, quand il a écrit ces sonnets ? demanda Lucien. - 27 ans, dit Guillaume… … Et il insiste, ajouta-t-il en ouvrant le livre à ses signets. Il parle de “la main décharnée de l’Hiver”, de “Guerre avec le Temps”, de “disgrâcié de la fortune et du regard”, “par l’injurieuse main du Temps écrasé, usé“, et sans cesse il ressasse la même chose. Voilà pour la première personne…
… Passons à la deuxième. En même temps que le vieil auteur, entre en scène un beau jeune homme blond, que, dès le premier sonnet, le vieil auteur supplie de ne pas le laisser sans enfant, De toi fais un autre toi, et, pour l’amour de moi, que ta beauté puisse vivre encore dans le tiens et dans toi , Le temps est venu que cette face en informe une autre !, Contre la fin qui accourt, vous devez vous prémunir, et votre chère semblance à quelque autre la départir !. Le vieil auteur double ses supplications de plaintes. Tous les jours sont des nuits jusqu’à ce que je te voie, et les nuits de brillants jours, où le rêve te montre à moi!, Hélas, pensée me tue de n’être pas pensée pour franchir les longs milles, quand tu t’en es allé !, l’offensante lenteur de ma lourde monture, quand je m’en vais de toi, amour peut l’excuser : de toi où tu es, pourquoi me hâterai-je ? Chose curieuse, ce jeune homme ne semble pas avoir de réalité, pas de visage, pas de corps, pas d’os, pas de chair. A aucun moment, et contrairement à la troisième personne dont il sera question tout à l’heure, il n’est dit, d’un seul détail, comment il est fait. On dirait une Idée Pure, dont serait tombé amoureux un Platon… .. Et puis, subitement, sans qu’on sache pourquoi, le vieil auteur passe des plaintes aux hymnes triomphants : Ne se flétrira ton éternel été, quand en rimes éternelles, à travers temps, tu grandiras !, Fais le pire, vieux temps, malgré l’injure, par mes vers, mon amour est jeune éternellement !, Ni le marbre, ni les monuments dorés des princes ne vivront autant que ma puissante rime!, Ou je vivrai pour faire votre épitaphe, ou vous survivrez, moi en terre et pourri ! D’ici bas, votre nom aura gloire immortelle, moi, une fois parti, mourrai au monde entier!, La Mort m’est soumise, car, malgré elle, en ces pauvres rimes, je vivrai !
. .. Je vous ai parlé de deux personnes : survient la troisième, qui est une femme, aussi réelle que le jeune homme est idéal, et aussi jeune, dit l’auteur, que lui est vieux. Les yeux de ma maîtresse n’ont rien du soleil, le corail est plus rouge que le rouge de ses lèvres, si blanche est la neige pourquoi ses seins bruns ? Dans quelques parfums, il est plus de finesse que dans le souffle qui sort de sa bouche ! Et pourtant, je trouve par le ciel, mon amante aussi rare qu’aucune autre qui, par fausseté, se compare !, Croyant en vanité que jeune elle me croit, bien qu’elle sache le meilleur de mes jours passé, simplement à sa menteuse langue, je fais foi : des deux côtés, vérité simple escamotée. Mais pourquoi ne dit-elle qu’elle est fausse ? Et pourquoi ne dis-je pas que je suis vieux ? Oh ! Le meilleur jeu d’amour est sembler confiance, l’âge, en amour, n’aime pas dire les années ! C’est pourquoi je lui mens, et elle, avec moi, ment, et, dans nos fautes, nous sommes flattés en mentant!.. ..
Voilà, vous savez tout, dit Guillaume, en refermant le livre. Je vous ai donné mes trois personnages, c’est à dire mon premier, mon deuxième, mon troisième de la charade. Il manque mon tout. ajouta-t-il en rouvrant le livre à son début, à sa page de garde.
Chap. V. Où Guillaume parle de la dédicace des Sonnets.
- Figurez-vous, que l’éditeur T. T., qui a édité ces Sonnets à l’époque, les a préfacés d’une dédicace que je vous lis :
Au seul engendreur -
De ces sonnets naissant Mr W. H., -
toute faveur et cette éternité promise -
par Notre poète éternellement vivant -
les souhaite d’abord le bien souhaitant aventureux. T.T.
- Cette dédicace a besoin qu’on raisonne sur elle, dit Guillaume. Je relis: “A l’engendreur de ces sonnets, Mr W. H., cette éternité promise par notre poète éternellement vivant !” Réfléchissons au sens des mots, me suis-je dit. Qui est appelé l’engendreur, le père autrement dit, le faiseur, de ces Sonnets ? Mr W. H. C’est c e que dit T. T. en toutes lettres. Premier point… .. A qui maintenant, d’après cette dédicace, l’auteur de ces sonnets promet-il l’éternité ? A lui-même. L’auteur W. H. se promet à lui-même l’éternité. Deuxième point… .. Si l’on ajuste cette double grille à tout le cryptogramme, le message apparaît : le véritable auteur est W. H… .. Notez. Si l’éditeur a fait serment de taire le nom de l’auteur, il ne s’est pas parjuré. Il a trahi sans trahir, puisqu’il dénonce un auteur qui se dénonce lui-même.
- D’après ce que tu dis, le véritable auteur ne serait pas William Shakespeare ? - Sous réserve que vous le confirmiez, dit Guillaume. J’aimerais que vous jugiez sur pièces, ajouta-t-il, en leur tendant le livre de poche. - Trois font trois fois mieux qu’un, dit Lucien, qui sortit son bloc à dessin et son crayon de sa poche. - Plus le rateau a de dents, dit Richard, plus il ratisse large. - Les références du livre ? Le nom du traducteur ? L’éditeur? La collection ? demanda Lucien. - Le traducteur est Pierre-Jean Jouve. De tous les traducteurs des Sonnets que j’ai lus, c’est le seul qui trempe sa plume dans une encre d’auteur… .. Quelqu’un sait-il l’engliche ? - Je le baragouine, dit Lucien, rouge comme la crête d’un coq… Pardonnez-moi, je sais bien qu’être bilingue, c’est ne savoir de deux langues que la moitié de chaque, que c’est donc être à demi analphabète, mais mes parents ont voulu à toute force que je porte cette peau d’âne. Je n’y suis pour rien. - Tu accepterais de mettre ton boy à notre disposition ? - Il est à vous. Que ce feignant serve à quelque chose. - On se téléphone, dit Richard, debout. Et tous les trois, toutes affaires cessantes, s’en allèrent rouvrir de vieilles tombes, et ressusciter des trépassés vieux de quatre siècles.
Chap. VI Où Guillaume approfondit sa découverte.
Un beau jour, Richard et Lucien, fébriles comme de futures mères, téléphonèrent à Guillaume, lui-même bien nerveux, qu’ils avaient leurs contractions, que l’enfant se présentait bien, que le moment était venu. Le soir même, ils frappaient à la porte de l’abjecte mansarde. Tous trois s’assirent autour de la table, posèrent à coté d’eux, livres et photocopies, et leurs yeux dardaient des regards brûlants.
- Mille pardons, dit Guillaume. J’avais fait les choses à moitié. Je n’avais fouillé qu’en surface. Je m’étais contenté d’une main. J’ai creusé plus profond : j’ai dégagé la figure entière… .. Je sous-estimais notre vieil auteur, ajouta-t-il en frémissant. Il est d’une modernité, qui démode le plus moderne de nos modernes. Cette obscure énigme est tellement simple, et sa clé l’éclaire d’une clarté si totale qu’elle ne laisse pas un point dans l’obscurité. Comment se peut-il que, pendant quatre siècles, personne ne l’ait jamais déchiffrée… .. Ces Sonnets incomparables ne sont tout bonnement qu’un journal d’écrivain. Le premier au monde. Et le dernier. En même temps qu’il crée l’espèce, il l’éteint. Comme un juge impartial que la déclaration préliminaire de l’avocat laisse de marbre, Richard et Lucien accueillirent l’étonnante déclaration avec scepticime, attendant la plaidoierie.
- Le mystère de ces Sonnets, dit Guillaume, le deuxième personnage, le beau jeune homme blond, c’est lui qui a mystifié le monde pendant des siècles… .. Il m’a suffi, pour ouvrir la serrure, d’essayer la clé de la dédicace. … .. Ecoutez, jeunes gens. L’éditeur ne dit pas seulement que l’auteur est W. H., il dit aussi que l’auteur est aussi le beau jeune homme blond. Premièrement.
- Deuxièmement. Lorsque le vieil auteur interpelle le beau jeune homme blond, que lui supplie-t-il ? “De laisser de lui-même quelque production poétique”, “Un héritier de toi, c’est ce que nous désirons, car, voué à toi seul, tu enterres ton bien !”, “Un bel enfant de toi, ce serait faire neuf, alors que tu es vieux, et voir ton sang brûlant, alors que tu l’as froid !”, “Ainsi, toi, te dépassant toi-même, de ton midi, mourras non regardé, si tu n’as pas de fils !”, “De toi fais un autre toi, et pour l’amour de moi, que ta beauté puisse vivre encore dans les tiens et dans toi !” , “Aussi vite tu déclineras, aussi vite tu croîtras dans l’un des tiens, à partir de cela que tu perds !”, “Contre la Faux du temps, rien ne peut te défendre, sauf engendrer !” , “Contre cette fin qui accourt, vous devez vous prémunir, et votre chère semblance à quelque autre la départir !”, “Il vous faut vivre, en votre art, habile dessiné !”, “Mais ne se flétrira ton éternel été, quand en rimes éternelles à travers temps, tu grandiras !” C’est ainsi qu’il se supplie lui-même. Et, lorsque, cédant à ses propres prières, il écrit enfin sur lui : “Fais pire, Vieux Temps, malgré l’injure, par mes vers, mon amour est jeune éternellement!”.. ..-
- Mieux, dit Guillaume, en brandissant le livre. Le masque ôte son masque. L’auteur avoue son crime. Il dit qu’il est lui. Un sonnet est sa confession. Ecoutez ! “Le péché d’amour de soi obsède mes yeux et toute mon âme, et toutes les parties de moi ! Pour ce péché, il n’est nul remède, il est si bien planté dans le fond de mon coeur ! C’est toi, ô mon moi-même, que pour moi-même je loue, peignant mon âge avec la beauté de mes jours !”
- Ajoutez à cela que l’auteur n’habitait pas où il écrivait, c’est ce qui a trompé tant de personnes. Il avait son atelier à écrire à l’écart : “Comment puis-je revenir heureux au travail, quand je suis privé du bienfait du repos? Quand le tourment du jour n’est pas calmé la nuit,moi qui suis tourmenté la nuit avec le jour, le jour avec la nuit !”, “L’offensante lenteur de ma monture, quand je m’en vais de toi, amour peut l’excuser, de l’endroit où tu es pourquoi me hâterai-je ?”
Guillaume fit halte, laissant souffler ses esprits. - Question des questions, bien sûr : pourquoi notre W.H. a-t-il refusé de reconnaître sa paternité ? “Laisse-moi dire que nous deux, devons être deux, bien que nos amours indivisés soient un. Ainsi, ces taches noires qui demeurent en moi, sans ton aide, devront être portées par moi!”, “Après ma mort, perdez-moi tout à fait, cher amour, car de moi, vous ne pouvez nul valable montrer !”, “Oh combien je perds coeur, quand j’écris sur vous, sachant qu’un meilleur esprit use de votre nom, et à le louanger dépense tout son pouvoir jusqu’à me lier la langue, moi, parlant pour votre gloire !”, “Dans un seul de vos yeux, plus de vie peut passer que vos deux louangeurs n’en peuvent conjurer!“ Je n’ai pas d’autre réponse à cette question que celle de notre vieil auteur, et la laisse donc pendante… .. Que dites-vous de tout cela ?
Guillaume dit, ferma le livre et le posa à côté de lui. - Voilà une religion révélée, à laquelle je crois dur comme fer, dit Lucien. - J’y crois comme le croyant croit en Dieu, dit Richard. - Buvons, si vous voulez bien à la gloire posthume de cette ombre illustre.
Guillaume alla chercher la belle Veuve Cliquot de derrière sa lucarne, la dévêtit joliment de son brillant corsage, la délaça de son corset de fer, la décoiffa de son chapeau de liège, et laissa dégorger lentement le nectar d’or dans les rondes bouches des hautes flûtes. Puis nos trois amis levèrent leur verre à W.H., l’illustre Anglais inconnu.
Chap. VII. Où Richard creuse le trou plus profond.
- A moi, dit Richard, impatient, en secouant ses photocopies. .. Pardon! dit-il à Lucien, si je te double, mais j’ai un wagon à accrocher au train de Guillaume… .. Tu as déniché l’auteur, ajouta-t-il à Guillaume, moi, j’ai déchiffré le nom. Je sais qui est W.H.. Tu m’as donné les initiales, j’ai trouvé le reste. Et il leur distribua ses photocopies. - Ce W.H. s’appelle en toutes lettres William Hathway. - Hathway ? Ce nom-là me dit quelque chose, dit Lucien. - Tu ne te trompes pas, dit Guillaume. Tu l’as déjà lu quelque part. C’est le nom de jeune fille de la femme de Shakespeare, qui s’appelait Ann Hathway. - Oui, dit Richard. .. ..
- Les familles Hathway et Shakespeare ont un autre point commun, c’est qu’elles ont vécu toutes deux à Stratford/s/Avon. Je croirais volontiers que ce William Hathway est l’oncle de cette Ann, bien que je n’aie aucune preuve. Mais hic non jacet lepus. On se soucie de ça comme de l’an quarante.
Richard se tut, un instant, comme oppressé, puis souffla, et reprit : - Tu avais un traître, l’éditeur, moi, j’en ai un autre. C’est un ami de ton W.H., lui-même auteur, Ben Ionson. Comme ton éditeur avait préfacé l’édition des Sonnets, ce Ben Ionson a préfacé l’édition princeps des Oeuvres Complètes de William Shakespeare de 1623, d’une épitaphe.. .. Voici sous la gravure de l’auteur la préface, un dizain, de B. Ionson, en engliche, et, en face, en français, dit-il en donnant à chacun une photocopie
TO THE READERTHis Figure, that thou here seest put,It was for gentle Shakespeare cut ;Wherein the Graver had a strifeWith Nature, to out-doo the life :O, could he but have drawne his witAs well in brasse, as he hath hitHis face ; ther Print would then surpasseAll, that was ever writ in brasse.But, since he cannot; Reader, lookeNot on his Picture, but his Booke.B. IONSON |
AU LECTEUR Cette Figure, que tu vois ici tirée, C’est pour le gentil Shakespeare qu’elle fut tirée ; Pour laquelle le Graveur eut à lutter Avec la Nature, pour rendre plus que la vie : O, s’il avait pu tracer son esprit Dans le cuivre aussi bien qu’il a fait Son visage, l’épreuve alors dépasserait Tout ce qui fut jamais écrit dans le cuivre. Mais, comme il ne le peut pas, Lecteur, regarde Non son Portrait, mais son Livre. B.IONSON
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- La gravure, en face de la préface, dit Richard, est reconnue pour représenter la figure de William Shakespeare, mais B. Ionson l’a fait défigurer, par le graveur, d’anomalies, que signalent d’ailleurs ses contemporains. Ainsi, un médecin de l’époque, lord Brain, dit qu’il y a là deux yeux droits ; le journal des tailleurs, qu’il y a dans le pourpoint deux manches gauches. A été notée aussi une ligne sur le cou, qui ressemble au bord d’un masque, comme si le visage de Shakespeare masquait un autre visage. .. Pour l’épitaphe, que je vous ai donnée, si l’on étudie le fond, si l’on s’en tient au sens de ce dizain, il dit tout et son contraire. Lisez ces vers : ils opposent Figure et Livre, comme s’ils représentaient deux personnes différentes. Notez, en passant, cette particularité mathématique que ce dizain comporte dix décasyllabes, soit un carré parfait.
- Si le fond exprime une idée, me suis-je dit, la forme exprimerait-elle par hasard un nom ?.. .. Vous savez qu’à l’époque, les poètes plaçaient leur nom en acrostiche dans les initiales des vers, comme François Villon.

Revenons à la préface elle-même de B. Ionson, dont j’ai coloré les initiales en acrostiche en bleu et en rouge. . .. ..Remarquez que parmi ces dix initiales, quatre figurent le début du nom de B. IONson. Et si, me suis-je dit, ces quatre initiales guidaient vers un autre nom ? Voici ce que je vous propose :

Ne me dites pas qu’une chose aussi mathématique est le fruit du hasard. - Remarquez-vous que ce William Hathway comporte les initiales W.H. citées dans la dédicace de l’éditeur des Sonnets ? - Tout concorde, applaudit Richard. Vous imaginez-vous, que dans une mansarde abjecte de la capitale, trois jeunes frais émoulus de la belle province, ont découvert un trésor anglais vieux de quatre siècles ? - Vous imaginez-vous, dit Guillaume, d’une voix frémissante, que, par-dessus quatre siècles, une vieille main se tend pour désenliser notre chariot de Thespis embourbé ? Ce génie-là n’était par conséquent pas jeune. Pour nos arts, respirons, mes chers : qu’ils viennent à leur heure. L’âge ne nous harcèlera plus de ses crocs et de ses aboiements. Il est faux de dire que le génie est précoce, ou n’est pas. Le génie est d’âge… .. Cette vérité-là n’est-elle pas plus précieuse que tous les trésors du monde ?.. .. A moins, dit-il d’une voix inquiète, que les découvertes de Lucien ne ruinent notre bel édifice.
Chap. VIII. 8 Où Lucien élargit encore le trou.
- Elles le couronnent au contraire ! dit Lucien. Je ne fais qu’ajouter la triomphante note finale. Il donna à Richard et à Guillaume la photocopie de la photo d’un monument funéraire.
- Ce buste trivial, dit Lucien, est le monument funéraire de William Shakespeare, dans l’église de Stratford/s/Avon. Figurez-vous que je retrouve dans ce monument, les mêmes manipulations du même manipulateur .. .. Regardez les mains de ce buste. Vous ne voyez rien ? Evidence qui crève les yeux, mais qui laisse vos yeux aveugles. Regardez bien. La main droite de William Shakespeare tient bien une plume, mais sur quoi repose cette plume? Sur un coussin. Avez-vous déjà vu un écrivain écrire sur un coussin ? La main gauche, par contre, repose sur une page de manuscrit. Si nous traduisons la figure en mots : William Shakespeare a l’air d’écrire, mais l’air seulement, c’est un écrivain de la main gauche.
Guillaume et Richard ne quittaient pas des yeux la plume.
- Et, comme si le sculpteur que ce ne soit pas assez clair, -levez votre regard-, en haut du monument, du côté de la main gauche, celle qui repose sur le manuscrit, il a sculpté un ange dont la main repose sur un crâne, et de l’autre, celui de la main droite, qui repose sur le coussin, un ange dont la main ne repose sur rien. .. .. Et cela ne lui a pas suffi, il a ajouté au buste une épitaphe, ajouta-t-il, en distribuant une nouvelle photocopie.
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engliche STAY PASSENGER, WHY GOEST THOU BY FAST ? READ IF THOU CANST, WHOM ENVIOUS DEATH HATH PLAST, WITH IN THIS MONUMENT SHAKSPEARE : WITH WHOME, QUICK NATURE DIDE : WHOSE NAME DOTH DECK YS TOMBE, FAR MORE THEN COST : SIEH ALL, Y HE HATH WRITT, LEAVES LIVING ART, BUT PAGE, TO SERVE HIS WITT. |
français ARRETE PASSANT, POURQUOI COURS-TU SI VITE ? VOIS SI TU PEUX, QUI L’ENVIEUSE MORT A BADIGEONNE, AVEC CE MONUMENT SHAKESPEARE : AVEC QUI LA VIVE NATURE EST ALLEE : DONT LE NOM PARE OSTENSIBLEMENT SA TOMBE, BIEN PLUS QU’IL NE VAUT : VOIS TOUT, CE QU’IL A ECRIT, LAISSE LE VIVANT ART, MAIS DANS SA PAGE, SERVIR SON ESPRIT.
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Outre le sens mi-figue mi-raisin de cette épitaphe, - vois si tu peux qui l’envieuse mort a badigeonné -, - dont le nom pare ostensiblement sa tombe bien plus qu’il ne vaut -, - mais la page - , tout à fait semblable à celui de la préface, notez qu’entre le mot monument et le mot Shakespeare, il n’y aucun signe de ponctuation; aussi que dans SIEH ALL, Y HE HATH WRITT (tout ce qu’il a écrit), apparaît le fameux nom : SIEH ALL,Y HE HATH WRITT ; et que ce nom se retrouve du côté du manuscrit du buste… …Ajoutez à ce procès bien d’autres pièces : que dans une ode à William Shakespeare, B. Ionson dit qu’il est un monument sans tombe ; que les étudiants de l’époque, ont écrit dans leur journal d’étudiants, qu’à une représentation d’une pièce de William Shakespeare, il y avait là un vieil auteur et un jeune acteur ; qu’à partir de 1608, année, subitement Shakespeare n’écrit plus, se retire à Stratford où il mourra 8 ans plus tard : je suggère que Hathway serait mort en 1608 ; que le vicaire de Stratford a écrit dans son journal que, l’avant-veille du décès de Shakespeare, B. Ionson et M. Drayton ont eu avec Shakespeare une violente dispute, à la suite de quoi Shakespeare s’est alité, et est mort peu de temps ans après. Mais laissons ces miettes à ronger aux rats de bibliothèque.
- Mais je voudrais, pour finir, accomplir ce que j’estime de mon devoir : réhabiliter la mémoire de ce pauvre William Shakespeare. Lucien se reposa un instant, pour reposer Guillaume et Richard. - Ont été jouées, du temps de Shakespeare et d’Hathway, et sous le nom de William Shakespeare, une telle quantité de tragédies et de comédies, les unes excellentes, les autres médiocres, que les éditeurs, lorsqu’ils ont voulu éditer le théâtre de William Shakespeare, se sont donné le droit de les trier et de n’éditer que les excellentes… … Mais quid des médiocres, jouées pourtant, elles aussi, sous le nom de William Shakespeare ? B. Ionson, lui encore, nous éclaire. Dans sa pièce The Poetaster, l’empereur Auguste, dans le procès qui oppose Virgile (W. Hathway) et Ovide (W. Shakespeare), arrête que c’est au premier que revient la couronne de prince des poètes, et non au second, qui l’a usurpée. Mais, en faisant de Shakespeare un Ovide, Ben Ionson nous dévoile que William Shakespeare était donc, lui aussi, auteur. C’est donc, bien évidemment, lui, l’auteur des pièeces médiocres: seulement, pardonnez-moi, certaines de ces pièces médiocres de William Shakespeare ne sont pas sans qualités : ainsi, Les Joyeuses Commères de Windsor, Les deux nobles cousins, Le Conte d’Hiver, Cymbeline (où, soit dit entre parenthèses, Cymbeline est W. Hathway), Henri VIII. Je me devais de réhabiliter sa mémoire. .. Pauvre William Shakespeare. Quel drame affreux a dû être le sien. Signer des oeuvres qu’il n’a pas écrites, et être jugé indigne de signer les siennes propres de son nom. S’illustrer de la gloire d’un autre, et se voir refuser la sienne… .. Ce célèbre poète obscur ne mérite-t-il pas qu’on lui accorde une minute de silence ? Et tous trois lui accordèrent cette minute.
Chap. IX Comment Guillaume redescendit du grenier poussiéreux dans leur appartement bien ciré, parmi ses chers vivants.
- A présent, dit Guillaume, mes amis, quittons ce livre. Il tendit à Lucien et à Richard les mains, leur prit livres et photocopies, y joignit les siens, et pressant le tout entre ses mains comme entre deux presse-papiers, il alla au carton, qui lui servait de corbeille, tendit les papiers au-dessus. - Nous ne sommes partis loin, dit-il, que pour nous revenir. Contre Hathway, citons Hathway : Me plaît pour seul visage le mien. Et il lâcha les papiers dans la corbeille.
Comme des enfants qui redescendent du grenier poussiéreux dans l’appartement familial bien ciré, parmi leurs chers vivants, souriants et détendus, les trois amis levèrent leur verre à eux. - Au frais jardin des arts, dit Lucien. - Aux fleurs vivantes du frais jardin des arts, dit Richard. - A notre première cause. A notre triade. A notre Ecole à la Mansart. A nous dit Guillaume.
Et tous trois burent à eux trois trois fois, puisqu’ils étaient trois.
Chap. X. Où, revenant à eux, Richard rappela les trois règles de l’art, vieilles comme le monde.
- Avouez qu’il est tout de même honteux, qu’il nous faille un professeur aussi ancien, pour nous enseigner que le premier devoir d’un artiste est de vivre d’abord.. .. Si nous reprenions nos discussions telles que nous les avons laissées sur l’autre rive ? - Je te suis, dit Guillaume. - Je suis Guillaume, dit Lucien. - Quelles étaient les règles qui ont été à l’honneur à toutes les époques, même la nôtre ? Elles étaient, selon moi, au nombre de trois : le beau, le bon, le vrai. Dévisageons, si vous voulez bien, cette Sainte Trinité de l’Art. Le vrai d’abord. Bon. Le vrai, il n’y a pas à chercher midi à 14 heures: négativement, est vrai tout ce qui n’est pas imité, copié, reçu ; positivement, est vrai tout ce qu’on a éprouvé, ressenti, connu soi-même. - Ton vrai est mon vrai, s’écria Guillaume - Ton vrai est dans le vrai, clama Lucien. - Le beau. Le beau, c’est, si vous ne me contredisez pas, ce qui plaît droit à nos sens, sans détour, comme un beau visage, - en précisant, cependant, qu’il n’y a pas de beau absolu, mais relatif à chacun, que ce qui paraît beau à Guillaume n’est pas forcément ce qui paraît beau à Lucien. - J’approuve, dit Guillaume. - J’applaudis, dit Lucien. - Le bon. Le bon : c’est là, selon moi, qu’on achoppe. Pour moi, le bon, c’est la beauté d’âme qui ravit l’âme, la beauté d’actes et de pensées, qui enflamme d’enthousiasme l’homme tout entier. L’irrépressible soif d’admiration empoigne les modernes autant que les anciens. Que le bon ait changé de forme de leur époque à la nôtre, je veux bien, mais qu’on ne nous dise pas qu’il est passé de mode. Selon moi, c’est cette dépréciation dans la vie courante de cette Trinité, de ce beau, de ce bon et de ce vrai, qui fait la dépréciation de l’art.- Je me glisse derrière toi, dit Lucien. - Je m’engouffre dans ta brèche, dit Guillaume. - L’art est l’image de la vie, comme la vie est le modèle de l’art. L’artiste doit, donc, aussi bien dans sa vie que dans son art, obéir à ces trois règles : le beau, le bon, le vrai. Je ne dis pas qu’il faille se fouetter le dos à coups de discipline, monter à genoux l’escalier de N.D. de la Garde, ou sa cadenasser une ceinture de chasteté -Dieu nous en garde - autres temps, autres moeurs. Mais vivre comme nous vivons, ne gagner que l’honnête, sans plus, juste pour ne pas manquer, refuser tout appui, toute recommandation, tout privilège, tout grade, tout titre, toute situation, toute pension, toute distinction, gagner nous-mêmes notre pain, afin que nous soyons toujours libres de tout tyran, public ou privé, est-ce que ce n’est pas un idéal digne d’un artiste ? Si je résume cette triple règle du beau, du bon, et du vrai, dans la vie et dans l’art, en une maxime, est-ce que je me trompe, si je dis que la vraie vie est la vie de tout le monde ? Guillaume, ému, se leva. - Le samedi est un grand jour, dit Guillaume. - Le samedi est le jour, dit Richard.
Un silence régna, comme celui qui règne après la lecture du chapître de la règle, dans les chapîtres des monastères. Puis le siècle, se rappelant à eux, les rappela à lui, et ils se séparèrent, pleins d’un merveilleux sentiment de libre et d’ouvert.
Leur vie ne pouvant plus être la même qu’avant, ils savaient aussi qu’ils avaient une décision à prendre, bien qu’aucun d’eux ne sût laquelle.
Chap. XI. Comment Guillaume, Lucien et Richard décidèrent de rentrer chez eux.
Ils étaient sur la première banquette de pierre de l’aile Nord du Louvre, Lucien, un pied sous lui, Guillaume les pieds sous lui et la tête sur les genoux, Richard, au milieu, ses jambes étalées devant lui, posées sur les talons, et tous trois observaient les mille et une scènes domestiques que jouent les troupes de visiteurs sur le splendide plateau de l’esplanade du Louvre. - Si Paris, somptueux théâtre royal et impérial est tout à fait fait pour les splendides spectacles de la puissance publique, dit Guillaume, les scènes démocratiques de la vie privée, par contre, y font bien piètre figure. Etonnez-vous que les Parisiens cherchent un théâtre plus humain, et fuient en Province. - Ah, dit Lucien. Vivre dans une ville à sa mesure, dans un décor harmonieux de belles demeures particulières, où l’on se sent chez soi partout, et où tout est à deux pas de tout, quel rêve. - Et où il n’y ait pas tant de rues, et dont les centres ne soient pas si divers, gémit Richard. Si l’on compte le nombre de Paris qu’il y a dans Paris, entre le Paris de la Gare Saint-Lazare et le Paris de la Bastille, les doigts des deux mains n’y suffiraient pas. Et entre eux, que de kilomètres. On s’épuise à les relier. J’ai les pieds en compote. Par pitié, une seule ville. Un seul centre. Moins de rues. Plus courtes. Les rires salubres de Guillaume et de Lucien saluèrent la robuste santé de Richard. - Ce dont je me plaindrais, moi, dit Guillaume, c’est de ce malsain régime parisien de sucreries et de confiseries artistiques incessantes. Entre les mille vieux films à voir et les mille nouvelles pièces, les mille concerts et les mille variétés, les mille expositions et les mille musées, l’étal de la pâtisserie artistique ne cesse jamais d’être achalandé. On voudrait toujours goûter à tout, et ne jamais perdre une miette de rien. Ce qui fait qu’on se gave sans cesse, sans pour autant être jamais rassasié. Je ne connais pas de régime plus malsain. Vivement du salé. Vivement qu’on s’ennuie. Vivement qu’on vive et qu’on se sente vivre. Si on rentrait chez nous ? - J’attendais cela, dit Richard, transporté. - J’espérais cela, dit Lucien, enthousiaste. Mais comme le soleil se voile d’un nuage de passage, le visage de Richard se voilà d”ombre. - Et nous ? dit-il en se les montrant. - Ne sommes-nous tout entiers où nous sommes ? dit Lucien.. Ne t’emportes-tu pas toi-même à la semelle de tes souliers ?. Avec le TGV, ton Angers n’est-elle pas à la porte de son Strasbourg, et son Strasbourg à la porte de mon Aix-en-Provence ? - Chacun n’a-t-il pas désormais trois logis, le sien et celui des deux autres ? dit Guillaume. Et le sourire rayonna sur les trois visages, comme le soleil en plein midi.
Chap. XII. Comment Richard, Lucien et Guillaume se quittèrent, et, se quittant, ne se quittèrent plus.
Cinq semaines après, jour pour jour, à dix heures du matin, parce qu’ils avaient décidé que personne ne raccompagnerait personne, mais que tout le monde raccompagnerait tout le monde, Richard, Lucien et Guillaume se retrouvèrent, bagage en main et atelier sur le dos, au centre de gravité du triangle de leurs trois gares, c’est à dire sur le Pont-Neuf. S’approchant l’un de l’autre et du troisième, ils étreignirent leurs six mains avec force, puis, d’un pas tranquille, se dirigèrent, Guillaume vers la gare de l’Est, Richard, vers la gare Montparnasse, et Lucien, vers la gare de Lyon. Et se quittant ce jour-là, ne se quittèrent plus.










