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2. (a) L’école à la Mansart (1ère partie)

 

un

 

Chap. 1 Où Richard gémit sur son veuvage.

Dès qu’il était libre, battant le pavé, nez au vent, Richard partait en chasse. Son territoire de chasse avait pour limites à l’ouest, la Madeleine, à l’est, la Porte St Denis, au Sud, Orsay et l’Institut, au Nord, la gare St Lazare. Au-delà, pour lui, c’était la campagne. La Place de la Concorde ? Un terrain vague. Chaillot ? La banlieue. La Tour Eiffel? Une usine de la périphérie. Le Panthéon ? Une église de village. Il lui arrivait de regarder tout cela du quai, comme la campagne. Dans son Paris tracé ainsi à la charrue, il labourait et sillonnait les rues sans arrêt. A l’intérieur de ces murs, il n’y avait boulevard, avenue, rue, ruelle, place, galerie, passage, parc, jardin public, square, qu’il n’arpentât et ne réarpentât. Dans ce périmètre, aucun lieu ne l’ignorait, il n’gnorait aucun lieu. Possédé comme par un démon certes, et honteux d’être possédé, il opérait avec une telle discrétion, que personne ne remarquait son manège. Il jetait un rapide coup d’oeil sur l’enseigne du visage, un peu moins rapide sur l’étal. « Je ne suis pas regardant, se disait-il. Un rien me nourrirait.  » Et en fait, il se serait couché sur à peu près n’importe quoi, pourvu, cependant, que la planche n’eût pas trop de clous, et que la paillasse ne fût pas trop molle et qu’il ne s’y étouffât pas trop. Bien qu’il fût si peu difficile, néanmoins, chaque soir, il rentrait de ses longues traques, le dos moulu, les pieds en compote, et bredouille. « Enfin, se disait-il Qu’est-ce qui m’a attaché sur le dos d’une bête aussi sauvage ? Qu’est-ce qui m’a rivé au corps cette rage dévorante ?.. .. La morale publique baisse ? Où ça ? Dites-moi « où ? Où sont les bacchantes, les messalines et autres bovarys, dont la littérature nous ressasse les oreilles ? Serait-ce par hasard des inventions d’hommes ?.. .. De toutes les femelles du jour, en ai-je vu une seule qui l’air sexuée ? D’aspect, certes, elles paraissent toutes pourvues de tous les caractères sexuels secondaires imaginables, qu’elles se plaisent d’ailleurs à souligner à loisir. Mais quid du caractère sexuel primaire ? .. .. Tirésias, homme mué en femme, puis femme remuée en homme, lorsqu’il fut sondé par le royal couple Zeus et Héra, sur celui du plaisir amourteux de l’homme et de la femme qui l’emportait sur l’autre, répondit que c’était celui de la femme, et à proportion de 9 sur 10. Il l’a quantifié. 9 sur 10. Ce n’est pas rien. Où sont les 9, pour que je tombes sur le 1 ? Le désir ne devrait-il pas être en proportion du plaisir ? Ce Tirésias aveugle était doublement aveugle. Ce vrai devin était un faux prophète, par tous les diables. La réalité étant trop épineuse pour son grand caractère, revenu de ses courses, Richard, alors, se retirait et s’enfermait dans son jardin privé, et se détournant de toute scène réelle, se projetait un théâtre d’ombres, plus idéales que des estampes. Dans son temple d’amour, se fêtant comme un 14 juillet, il s’offrait les plus fastueuses gerbes du feu d’artifice amoureux, et laissait, avec une volupté sans pareille, dans son ciel nocturne, lentement mourir leurs dernières larmes de leur mort langoureuse. Mais, l’indomptable monture, qu’il croyait avoir crevée sous lui, l’instant d’après, se relevait, fraîche comme l’oeil. La dernière larme n’avait pas séché, qu’il se sentait poindre à la commissure de l’oeil, de nouvelles larmes. Jusques à quand, Catilina, subiras-tu une aussi totale tyrannie ? Jusques à quand gémiras-tu sous la férule de la mentule ? Jusques à quand te donneras-tu une verge pour te fouetter toi-même ? .. .. Ah ! Vivement l’âge qu’on dit sage. Vive la libre vieillesse. Quand cueillerai-je la fleur de ton bel âge, vieil Homère ? Soupirant, gémissant de son esclavage, voulant s’en libérer à toute force, il se précipitait sur son haut-relief de terre glaise, le découvrait, préparait mirettes, ébauchoirs, spatules, mais, au moment où il s’apprêtait à y mettre la main, d’impuissance il baissait les bras, couvrait à nouveau son haut-relief, et assoiffé d’une nouvelle soif d’amour, reparait pour l’horrible supplice de Tantale, où chaque fois qu’il tendait la main vers une ondine, l’ondine s’écartait.

 

Chap. 2 Comment, grâce à un seau, Richard fit connaissance d’un couple de son palier.

Une caille, plus grasse que chaude, lui tomba, pour ainsi dire, toute rôtie dans la bouche. Vous courez la fortune par monts et par vaux, et vous la trouvez ronflant dans votre lit. Richard savait son septième étage, habité par d’autres que par lui. Chacun faisait, cependant, si bien précéder son départ et son arrivée de bruit de talons, de clés, de seau, et les autres les épiaient si bien derrière leur porte, que tout le monde évitait tout le monde, et que personne ne connaissait personne. Au bruit couplé de talons plats et de hauts talons, Richard savait seulement qu’un couple habitait en face de chez lui. « Pourquoi Michel Eyquem, se dit Richard derrière la porte, son seau à la main, se sent-il le besoin de préciser que les dames aussi vont à selle ? Peut-être parce qu’elles s’en cachent avec soin ? Mais qui, aujourd’hui, ne s’en cache pas ? Les lieux sont si bien à l’écart, nous nous y enfermons si bien à clé, que n’étaient le chant de la cascade et le parfum de la pomme de pin, nous passerions tous la chose la chose à l’as… .. Les dames, d’ailleurs, en laissent-elles tellement accroire ? Lors qu’elles sortent leur chien pour qu’ils fassent leurs besoins, n’est-ce pas avec le plus total réalisme, que les plus semblant pures jeunes filles épient l’orifice merdique ?.. .. Ceci dit,quelle nécessité y a-t-il de citer cette sorte de nécessités ? Cela fait-il avancer la connaissance de l’homme d’un seul pas ?.. Sauf pour rabattre son caquet, bien sûr ! ajouta-t-il en regardant son seau, et sauf, bien sûr, si, hic et nunc, manu militari, les nécessités se rappellent à nous. A l’exacte fraction de seconde où, seau en main, Richard sortit, sortit de la porte d’en face, seau en main, l’homme du couple. L’homme éclata d’un rire si énorme, que son torrent emporta le rire de Richard, comme une rivière en crue. Ce fut dans ces viles circonstances, que Richard fit la connaissance du couple qu’il ne connaissait jusque-là que d’ouïe. L’homme invita Richard pour l’apéritif, le fit entrer dans leurs aires, lui présenta sa femme. En parfait hypocrite, Richard jeta sur la femme un bref coup d’oeil, à peine poli, et, pendant toute la visite, affecta de ne lui porter d’une attention lointaine. Il n’eut pas trop à se forcer parce que le mari le fascinait.

 

Chap.3 Comment le mari confia à Richard sa femme.

C’était un splendide animal humain, un centaure superbe, – sur un socle de hanches étroites, s’évasaient un torse et des épaules d’atlante -, et il avait l’air d’autant plus d’un centaure, que l’animal était fou de vélo. Dès que le départ de la fin de semaine était donné, le centaure enfourchait sa monture, et, tirant sur les rênes de ses guidons avec force, bondissait vers la Bourgogne tailler la vigne chez son frère, ou vers la Picardie retourner un champ chez sa soeur, puis, par tous les temps, sous la pluie battante de novembre, la bise glaciale de janvier, la fournaise brûlante de juin, s’en retournait le dimanche dans la nuit, à Paris.

- Je ne tournerai pas autour du pot, dit Maurice à Richard. Je pars à l’instant, pour la Bourgogne. J’ai deux billets pour le bal des pompiers du 17 ième ce soir. Tu veux bien sortir ma légitime ? Malheureux, s’apostropha Richard. Tu sais à qui tu as affaire? Ouvre la porcherie de mon crâne. Tu verras quel cochon y habite… .. Malheureux. Mais si un jeune homme habitait en face de chez moi, célibataire, suspect à priori, louche par définition, plutôt que lui jeter ma femme dans les bras, je le jetterais par la fenêtre… .. Au fou. Un célibataire. Et moi, par-dessus le marché ! Tu enfermes le loup dans la bergerie. Cet homme a perdu la raison.

- Quel bonheur, dit la femme en s’étirant immodestement. Pouvoir dormir tout son saoûl. Pouvoir se coucher en chien de fusil, à plat ventre, sur le dos, une jambe à l’est, une jambe à l’ouest et les fesses à midi, sans qu’on ait à se demander sans cesse si on n’offre pas le frottoir à l’allumette. Avoir tout le lit à soi. Oh. Merci. Maurice. C’est Noël et le 1er de l’An.

Maurice riait de toutes ses dents, en enfilant son collant. Qu’est-ce que c’est que ce conte ? se demandait Richard. Affiche-t-elle ça à son intention ou à la mienne ? Se couvre-t-elle devant son mari ou me lit-elle le règlement ?.. Son mari est-il le fruste comme une pelle qu’il a l’air ou c’est moi le benêt ? - Camarade, dit la femme, en frappant du poing l’épaule de son mari. Prière, au retour, de ne pas frapper comme un sourd à la porte à trois heures du matin. Prière de sauter son domicile et d’aller pointer directement à l’usine. A neuf heures ce soir, ici, dit-elle en tendant la main à Richard.

 

Chap. 4 Comment Richard ne séduisit pas sa première belle

A 9 heures, une vraie femme trottait sur de vrais hauts talons, à côté de Richard. -Vous disiez, dit Richard, que vous étiez heureuse de dormir sans votre mari. Avouez que votre parole dépassait votre pensée.- Ma parole était encore au-dessous de ma pensée. Les hommes sont encore pires que ce que j’ai dit. A peine ont-ils déposé les armes, qu’ils les présentent à nouveau. Les honneurs militaires incessants lassent à la longue. – Ne sautez-vous pas un trop vite du particulier au général ? Tous les hommes ne sont pas comme ça. – Ils le sont, tous autant qu’ils sont. Et plus encore. Ils ne pensent qu’à ça toute la journée. Il faut sans cesse se tenir sur ses gardes. On est tout heureux, quand on n’a plus à faire le guet. – Je suis moi-même un peu homme, dit Richard, en se mordant la lèvre. – Vous ? Oh, Richard. Vous êtes si romantique. Vous ressemblez à ces mannequins de cire, dans les vitrines, qui ne bougent pas un cil et qui rêvent, les yeux perdus dans le lointain. Elle me flatte peut-être, pensa Richard, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle me neutralise. En homme d’honneur, que vouliez-vous qu’il fît ? Jugeant indigne de lui une conduite qui pût prêter à équivoque, il choisit de danser avec elle en frère.

Il nota, humilié, qu’il dansait mal, les jambes raides et à grands pas égaux comme les jambes d’un compas, et comme si chaque mesure n’avait qu’un temps, et toujours le même. En dansant aussi familialement, comment pouvait-il danser autrement qu’en frère ? Après le bal, Richard raccompagna Marguerite bras-dessus bras dessous comme frangin-frangine. Au bas de l’immeuble, secoua avec force sa main comme copain-copine, s’autorisa même, gamine privauté, à baiser sa joue, puis, furieux et plein de rage, se barra par le square Catroux.

 

Chap. 5 Comment Richard ne séduisit pas sa deuxième belle.

Il croisa son deuxième animal porte-jupe sous la colonnade du jardin du Palais Royal, sous le Ministère de la Culture. Il laissait traîner ses lignes de part et d’autre comme à son habitude, quand il lui sembla qu’une de ses lignes se tendait. Comme le garde au Palais de Buckingham, fit un demi-tour automatique, suivit,fit voir qu’il suivait. Comme un char tourne sa tourelle tout en roulant de toutes ses chenilles, tout en marchant, l’animal porte-jupon, à la longue crinière flottante, au jersey serré, au fendant moulant, noirs et brillants comme de la laque, tourna vers lui son visage pâle.

- Vous perdez votre temps. Je ne suis pas une morue, dit-elle crûment.- Je n’ai pas rêvé, protesta Richard. La ligne s’était tendue. J’avais une touche.- Illusion d’optique, mon ami. – Je ne me suis pas trompé. Vos yeux se sont arrêtés un instant dans leur course.- Il n’est pas interdit de regarder le paysage que je sache. Que n’attendez-vous des indices plus probants pour commencer votre filature. dit-elle de son profil toujours trottant. – Est-ce que je sais comment vous êtes faites ? Qui me dit que vous n’êtes pas une de ces poupées timides, qui baissent la tête une fois, et ne l’osent pas une deuxième ? Comment voulez-vous que je sache ? La noire sylphe ne dit pas un mot, marcha droit devant elle.

De rage, Richard, retroussant ses crocs, courut après elle, aboya.- Vous êtes toutes les mêmes. Les joueurs se démènent comme ils peuvent sur le terrain, et vous êtes toutes là comme des juges de touche à lever et agiter votre petit drapeau. Hors jeu. Carton rouge. Main. .. Avouez que vous avez la partie belle. Le noir farfadet fit demi-tour, et tout en marchant à reculons et en croisant les bras, l’observa, amusée.- Est-ce que je fais autre chose qu’obéir à une loi de la nature ? Est-ce que j’y peux quelque chose si, pour un gamète femelle il y a un million de gamètes mâles qui lui courent après ?.. .. Ne croyez-vous pas que je préfèrerais de cent fois faire le jury à votre place ? Vous jauger des pieds à la tête ? Lâcher du bout des lèvres : reçue, recalée, reçue, recalée ? Que de votre caprice dépende que nous sautions la queue en trompette, ou que nous fuyions la queue basse, est-ce que ce n’est pas un destin assez cruel ?.. .. Vous ne pouvez pas être un peu moins chienne, c’est à dire un peu moins féminine, c’est à dire un peu plus humaine et prendre quelques précautions oratoires, dire : vous n’êtes pas reçu cette fois-ci, mais vous n’en étiez pas loin. Vous avez un 9 3\4 ! A 1\4 de point, vous y étiez. Mille regrets. Qu’est-ce que cela vous coûterait, bon sang de bonsoir ? Le noir follet s’arrêta, toujours les bras croisés, grave, regardant Richard droit dans les yeux.

- Oh, et puis zut, dit, désarçonné, Richard, en tournant les talons. Il eut alors conscience que sa chance auprès d’elle avait tourné, mais il était trop tard, il avait déjà tourné casaque. Sommes-nous condamnés à vivre toute notre vie, décalés ? pensa-t-il en soupirant. Vingt minutes ne s’étaient pas passées, que, pêcheur impénitent, il était à nouveau à lancer ses lignes dans les clairs miroirs.

 

Chap.6 Comment Richard ne séduisit pas sa troisième belle.

Elle lisait une affiche de la Christian Science : HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF D’INFINI, CAR ILS CROIRONT ET ILS SERONT RASSASIES, lut, à son tour, Richard par-dessus ses rondes épaules. De la taille qui lui sembla juvénile, même si l’ample jupe l’était moins, Richard leva les yeux sur son visage. Là, j’ai un problème de mise au point, pensa-t-il. Le profil était comme estompé, fondu comme un pastel. Disons que je suis myope, et que je n’ai pas mes lunettes sur moi… .. Les lumières ne sont belles que baissées, la musique qu’assourdie, le soleil que tamisé. Le bel âge, c’est l’âge. L’âge, c’est le bel âge.

- Ne trouvez-vous pas, lui dit-il, que l’infini est une gourmandise inutile, au regard de certaines faims finies autrement essentielles ? Jocaste se tourna vers lui. A la douceur de son regard, il se sentit fondre comme cire. Ses yeux se noyèrent dans ses yeux comme dans deux mers glauques.- Que me voulez-vous ? dit-elle d’une voix fondante, qui le fit fondre encore davantage.- Lorsqu’on est une nourriture, est-ce qu’on demande la sorte de faim qu’on peut apaiser ? dit Richard, dans un embarras extrême. – Il est mille nourritures, comme il est mille faims. Encore faut-il définir lesquelles ! dit-elle.- Disons, dit Richard, rouge comme la crête d’un coq, que ce que vous avez en plus comblerait ce que j’ai en moins, et vice-versa. Vous me faites brûler vif. L’étudiante avancée séchait visiblement, mordillant métaphoriquement un brin d’herbe. Soudain, comme si le temps imparti par l’examinateur, était écoulé, elle s’écarta d’un pas, consulta du regard l’aval et l’amont de la rue, qui lui donna apparemment l’avis qu’elle sollicitait, et d’un pas décidé, alla droit vers un hôtel.

Emerveillé de ce que l’étudiante vétéran attaquât le sujet de sang-froid, Richard la suivit, le coeur battant à tout rompre. D’un pas sûr, elle entra dans l’hôtel, à la réception bifurqua vers le restaurant, s’approcha du comptoir. A quatre pas derrière elle, Richard subit la suite des évènements, comme les élèves répartis dans une classe supérieure, subissent la démonstration du professeur, à laquelle ils ne comprennent goutte. D’un oeil incompréhensif, il vit son mentor en jupe parler au barman, le barman aller au bout du comptoir, prendre deux sandwichs empaquetés, les lui tendre, son mentor en jupe payer, sortir, et lorsqu’il l’eut rejointe, lui ouvrir doucement les mains, les lui fermer sur les deux sandwichs, l’entendit lui dire :

- Ne me remerciez pas. C’est tout à fait naturel, et la vit, se tournant, sans se retourner, disparaître à jamais. Machinalement, dans sa bouche bée, Richard enfouit le premier sandwich. Rentré, les yeux sur sa fenêtre, Richard éclata d’un long rire muet. Tout le temps qu’il fut à Paris, Richard ne séduisit pas ainsi de sept à huit porte-jupe, selon que l’on compte ou non dans le tableau de non-chasse, la jolie bichette anglaise, au milieu de son troupeau, qu’il pista, chasseur charmé, elle, se tournant pour voir s’il les suivait, de l’Hôtel de Ville jusqu’à l’Eglise Américaine de Paris.

 

Chap.7 Comment Lucien ne fut pas séduit par sa première belle.

Autant Richard était d’une barbarie hirsute, autant Lucien était d’une affabilité bien peignée. Et non seulement Lucien était enclin par nature à l’affabilité, mais il accroissait encore cette inclination par calcul. Toujours maugréer, rouspéter, pensait-il, coûte une somme d’énergie folle que l’on peut utiliser avec bien plus de profit à des exercices cent fois plus utiles, comme l’exercice d’un art. Sourire à droite, à gauche, plaire à tout le monde ne coûte au contraire aucun effort, puisqu’il suffit de se laisser aller. D’autant plus que la gentillesse est bien plus rentable. La gentillesse obtient cent fois plus que la chicane, qui, elle, n’obtient que ce à quoi elle a droit, et encore, avec quelle peine et quel tracas… .. Revers de la médaille, hélas. Cette belle affabilité causait aussi à Lucien bien des ennuis, nombreuses en effet étaient les femmes, qui croyaient qu’elle s’adressait particulièrement à elles.

Il me faut, pour la clarté du récit, emprunter à présent, au 7ième art un procédé dont usent, souvent sans nécessité, souvent aussi, il faut le dire, pour distraire d’un scénario un peu vide, les cinéastes, et qui s’appelle le flash-back recommandation officielle, retour en arrière.

Avant d’emménager dans la noble avenue d’Iéna, Lucien habitait une chambre meublée, dans un pavillon bourgeois de la rive gauche. Le confort convenu de sa chambre, son goût affreux, la surveillance jalouse de la propriétaire l’avaient si bien enfermé dans cette chambre comme dans une étroite prison que, plutôt que continuer d’y résider, il avait été prêt à déménager dans n’importe quel immonde taudis de la rive droite, et c’est ce qu’il avait fait. Un soir de ce temps précédent, donc, qu’embastillé entre guéridon en bois de rose Louis XV et armoire à volutes en noyer Louis XV, papier peint à scènes galantes et tapis mécanique imitation Gobelins, il s’essayait à peindre sa « Chambre meublée style Louis XV dans un pavillon de la rive gauche », il entendit frapper à sa porte deux légers coups, comme sur un tambourin.

Comme un coup de vent, à la hâte, il jeta tableau, palette, chevalet plié, par terre sur une toile à matelas, fit glisser le tout sous le lit, et alla ouvrir, en éventant l’air de sa main pour chasser la lourde odeur de la peinture. Ce qu’il vit le mit dans le plus grand des embarras : c’était Jacqueline, en tailleur, jaquette, sac à bandoulière, rouges.

- Vous, dit-il.

Il me faut maintenant, et toujours pour la clarté du récit, ouvrir ce flash-back recommandation officielle retour en arrière, sur un autre, comme une poupée russe. C’était en Haute-Provence. Pendant que, sous l’ombre violette du platane, devant le mas éblouissant de blancheur, l’hôte et son père savouraient le vin vieux de leur amitié, Lucien, comme l’étudiant de la ville qui découvre avec ravissement les fraîches Géorgiques de Virgile, découvrait avec enchantement la fraîche Jacqueline, la fille de la ferme. Ce qui le charmait, à la vérité, ce n’était pas tellement la jeune fille que la jeune fille dans son rôle. Noueuse comme un olivier, sa chevelure d’or nouée en arrière comme une botte de paille, la blonde Cérès lui parut si bien à l’aise dans les sabots des chevaux comme entre les mufles des vaches, sur la maîtresse branche des cerisiers qui tanguaient comme des mâts comme entre les chevelures des tomates qu’elle nouait délicatement, à trancher la terre grasse du jardin de sa bêche comme une motte de beurre comme à tisser au volant de son tracteur, sillon après sillon, la tapisserie de son champ, il la trouva lectrice si attentive du livre en plein air de la nature, que lorsque, dans les lueurs rouges du couchant qui allongeaient les ombres violettes, son père l’appela et qu’il lui fallut saluer Jacqueline, il lui fit des compliments si enchantés et si enchanteurs, que la robuste Jacqueline se méprit, sans qu’il s’en doutât, et rêva sur lui, dès qu’il fut parti. Un mariage à la campagne les apparia, à sa surprise, trois mois plus tard, en garçon et demoiselle d’honneur. C’était Jacqueline qui l’avait enrôlé pour jouer cette scène de la vie privée-là. Sur le blanc parvis de l’église, et sur le chemin ensoleillé de la salle des fêtes, Lucien parut d’abord, à Jacqueline, tout heureux de la revoir, mais, dans les danses qui les lièrent, après le dessert, comme un bouquet, il lui fallut déchanter : alors qu’elle était ivre, Lucien, lui, n’était que gai. Comme la flamme d’une bougie soufflée meurt en une dansante fumée bleue, son exaltation bavarde s’éteignit en une mélancolie silencieuse. La sentant dans ses bras inerte et sans vie, Lucien, en bon secouriste que toujours il fut, s’empressa auprès d’elle. Il ne souffrait pas qu’on souffre, il était malade que les autres le soient, la tristesse et l’abattement d’autrui l’attristaient et l’abattaient. L’entourant comme une équipe médicale complète, il l’assiégea d’un tel feu roulant de questions – elle ne se sentait pas bien ? l’avait-il blessée ? avait-il été maladroit ? -, qu’à la fin, levant un timide drapeau blanc, elle lui dit d’une petite voix, que son moral n’allait pas trop bien. Lucien lui répliqua que, comme son moral lui avait toujours paru robuste et en excellente santé, il fallait que quelqu’accident fût arrivé. Malgré ses nombreux assauts, elle opposa la plus muette résistance. Comme un médecin désarmé, il lui administra l’universelle panacée : billets doux, petits soins. Délicatement, il mit un peu de mousse sèche sur les braises qui restaient, souffla doucement, chargea le feu de brindilles sèches, souffla plus fort, bref oeuvra si bien, qu’à la fin le feu ronfla comme un feu d’enfer. Ce fut alors qu’il s’aperçut de la méprise de Jacqueline. Effrayé par l’incendie qu’il avait lui-même allumé, il essaya tant bien que mal de le circonscrire, et dit à Jacqueline, que mordu par cette chienne de la peinture, et atteint de rage furieuse, il allait sous peu se faire longuement soigner dans la capitale, où il pensait rester deux ou trois années. Il espérait de tout son coeur que l’éloignement éteindrait l’incendie, comme un feu s’éteint, faute de bois.

- Vous ? dit Lucien. A peine eut-il dit ce vous, qu’il se reprocha d’être devenu si vite un vrai Parisien, avare de son temps et de ses forces. Au souvenir ensoleillé de Jacqueline tissant, au volant de son tracteur, la tapisserie de son champ, sa gentillesse provinciale reflua en lui comme une mer. – A cette heure ? se reprit-il en montrant la nuit. Savez-vous que Paris n’est pas une école maternelle ? On ne s’y promène pas le nez en lair, comme dans un jardin d’enfants. Le visage de Jacqueline qui au vous ? de Lucien était devenu de bois, comme si la vie s’était réfugiée en elle, reprit joie et vie. Elle lui dit qu’elle n’avait peur de rien ni de personne.

- Peur sans raison, j’en ai peur, se corrigea Lucien. Je crains qu’il y ait plus de mauvais sujets dans ma tête que dans la rue… .. Par quelle grâce, la campagne est-elle descendue en ville ?- J’avais l’occasion d’un aller et retour. J’ai ma soirée de libre. Je repars demain matin par le premier train.- Faites-moi cadeau de votre soirée. Vous me la devez. Je la veux, dit Lucien.- Elle est à vous. Je vous la réservais, dit-elle comme si elle s’abandonnait. – Cadeau pour cadeau. Je veux vous offrir un Paris tel que vous ne l’avez jamais vu. Un Paris sans sa difformité : les Parisiens. Un Paris sous son meilleur jour : sa nuit.. .. Fluctuat nec mergitur. En route. Nous embarquons. Jacqueline sollicita de faire un peu de toilette, ouvrant grand son sac à bandoulière rouge. Lui cédant la chambre et passant à côté du sac béant comme un cratère, Lucien vit à l’intérieur, horribile visu, quatre articles qui lui donnèrent froid dans le dos : une brosse à dents, un tube de dentifrice, un étui à savon, un gant de toilette. Sur le palier, il poussa un profond soupir de soulagement.

- Vous savez l’heure qu’il est ? dit-elle en sortant.- Je ne le sais pas et ne veux pas le savoir. Je vous ai, je veux profiter de vous. Nuit de fête et fête de nuit. Laissons le travail compter les heures… .. En apnée. Plongeons, dit-il en indiquant la bouche du métro. Il réapparurent à la surface au pont Mirabeau.- Par ici. Le sens de la visite est en sens inverse du courant de la Seine!.. En route. Et se lançant à l’assaut des salles du vaste musée, ils visitèrent Paris d’ouest en est, du Pont Mirabeau à la Place de la Bastille. Ils s’en revenaient de la Bastille, et il était plus d’une heure du matin, lorsque Jacqueline ralentit le pas et pencha la tête : comme une petite marchande aux allumettes, de ses yeux tristes, elle quêtait une aumône. Lucien ne put faire moins que lui offrir une privauté. Il lui tendit la main : comme une noyée s’aggripe à une bouée, elle la saisit aussitôt et la serra dans sa forte main, le visage radieux.

- Savez-vous à quelle heure passe le dernier métro ? dit-elle, comme poursuivant une idée fixe. – Allons prendre de ses nouvelles, dit-il en montrant la station Bonne Nouvelle. Descendant les marches, ils se heurtèrent à une grille tirée sur la nuit comme une grille de prison.- Bonne Nouvelle. La nuit est volée à la nuit, dit Lucien, enthousiaste. Nous passons de l’autre côté du mur.

- Nous pouvons prendre un taxi, dit-elle timidement. – Un taxi ? dit Lucien sur un ton de reproche. Recourir à cette facilité?.. .. Et si nous jouions un impromptu ? Si on improvisait ? Faisons comme dans les stages de survie. Vivons sur la bête, dit-il en montrant Paris à Jacqueline, dont le visage triste piqua, à nouveau du nez, vers l’asphalte. Lucien ne put que se fendre d’une privauté de plus : d’un geste appuyé, il mit son bras sous le bras de Jacqueline. Et le miracle à nouveau s’accomplit : la nuit obscure, sur le visage, se mua en aurore rayonnante.

- A la gare St Lazare. La salle d’attente sera notre refuge.Stupéfaction. Les halles de la gare St Lazare étaient noires et désertes, grillées et cadenassées comme une prison. Rieurs, bras dessous bras dessus, ils montèrent à la gare du Nord. Ebahissement ! Même usine désaffectée, engrillée, abandonnée à la nuit. A la gare de l’Est. Même ébahissement. Même jumelle figure.- Qu’est-ce que cette bourgade ? On dirait de petites gares fermées d’une ligne secondaire non rentable. C’est un village de Fond de France. Sur le Pont-Neuf, un clocher sonna trois heures, et le bel entrain de Jacqueline baissait à nouveau sa flamme. Je me dois que la pièce finisse bien, pensa Lucien, dont la sueur perla sur le front. Tout en serrant son bras sous le sien, il envoya ses yeux, comme des chiens, en chasse, sous les porches, dans les entrées, dans les garages, dans les jardins, quand soudain, au détour d’un coin, comme un refuge inespéré, s’offrit, tous feux allumés, un commissariat de police. Le premier réflexe de Lucien, en citoyen honnête, fut de s’écarter, mais la réflexion seconde, de se rapprocher Ne donnons pas dans les lieux communs Agent de police et peintre en bâtiment sont frères. Du puissant fonctionnaire, assis derrière son bureau, Lucien sollicita l’exceptionnelle faveur, comme il n’y avait pas de place dans l’hôtellerie, de s’abriter avec son amie, dans son local. L’agent joua les hôtes avec la même noblesse, avec laquelle Lucien avait joué avec humilité les suppliants. L’homme est une machine, Descartes avait raison ! pensa Lucien. Tel organe se contracte ou se rétracte selon le stimulus! Honorons notre prochain, notre prochain nous honorera. Le policier fut si policé qu’il n’eût de cesse qu’il les vît installés sur un banc, verre de café brûlant en main, Jacqueline pelotonnée, les jambes ramassées sous une couverture. Ultime faveur, qu’il lui concéda comme une dernier dû, Lucien offrit à Jacqueline son épaule. Rayonnante, elle y posa doucement sa tête jaune comme paille, la roula doucement contre le cou de Lucien, ferma les yeux, et s’endormit ou fit semblant, Lucien ne sut trop bien.

A l’aube de leur nuit, remboursant à l’agent si civil ses civilités au centuple, ils allèrent fêter leurs noces blanches dans un café tôt ouvert, devant un grand crème brûlant, des croissants feuilletés et tièdes, et des baguettes croustillantes, tartinées de beurre frais, le garçon lavant devant eux le trottoir à grande eau fraîche. Avant qu’elle monte en wagon, Lucien posa ses lèvres sur la joue fraîche de Jacqueline, et Jacqueline les siennes sur sa joue à lui. Derrière la vitre, elle lui opposa un visage intrigué, mais lui, fit signe sur sa montre que la fourgonnette de son patron n’attendait pas. « Voilà une nuit qui en vaut mille autres, pensa Lucien en rê- « vant, tandis que, comme un rêve, la rame ravissait rêve et rêveur dans la nuit des profondeurs.

 

Chap. 8 Comment Lucien ne fut pas séduit par sa deuxième belle.

La deuxième beauté qui ne séduisit pas Lucien fut Mme Valérie M., la comptable de l’entreprise. Mme Valérie M. s’occupait de toute l’administration, c’est à dire des commandes, des devis, des factures, de la paie du personnel, de la maintenance, des relations avec les administrations publiques, du courrier et du téléphone. Elle avait une vanité : elle se prenait pour un mannequin. La comparaison était juste, mais contrairement à ce qu’elle pensait, elle n’était pas si flatteuse. Malgré tout, avec sa chemise à jabot, ses manches à gigot, ses poignets mousquetaire et son gilet d’homme, on ne pouvait nier qu’elle avait du chien.

- Lucien. Je vous prie. – Madame ? Elle avait passé sa superstructure par le guichet de sa cage . – Je ne maîtrise plus mon travail. Il me fuit de tous les côtés. Il me faudrait quelqu’un pour colmater les brèches… .. Le patron vous désignerait volontiers. Si vous vous portiez volontaire, vous seriez affecté chez moi huit jours… .. Vous seriez libéré une heure plus tôt. Il est juste que vous en tiriez un avantage, dit-elle.- Si vous me prenez par les sentiments, dit Lucien, toujours si faible quand il s’agissait de ses heures de travail. Dès lors l’affaire fut réglée en un tour de main.

Le lendemain, Lucien était affecté pour huit jours à la comptabilité. Lucien ne tarda pas à s’apercevoir que Mme Valérie M. n’était pas si riche de travail et si pauvre de temps qu’elle disait, parce qu’elle dépensait bien plus de temps à lui expliquer classement, logiciel et standard, qu’il n’était nécessaire. Il ne tarda pas non plus à s’apercevoir ensuite qu’elle avait des intentions privées en plus des professionnelles: comme la jument affectueuse passe sa tête familière par-dessus l’épaule de son cavalier pour qu’il caresse son dur chanfrein, de même, elle, sans cesse, penchait sa tête par-dessus son épaule ; ou elle s’asseyait sur son bureau, à côté de lui, tirait avec vigueur sa courte jupe, qui s’en raccourcissait encore, et lui offrait ses rotules comme sur un plat.

- Pas de cérémonie, lui dit-elle le lundi. Appelez-moi Valérie. Comme il n’obtempérait pas, quelques phrases plus loin, elle lui dit : – Soyez simple, Lucien. Appelez-moi Valérie. Je vous appelle bien Lucien. Sautant la difficulté, Lucien omit tout simplement de l’appeler d’un nom quelconque. Comme elle n’avait plus de nouvelles de son prénom, elle pensa que cette familiarité était chose acquise, et le mardi, franchit un pas de plus. – Si tu veux bien, on se tutoie. Le prénom pouvait s’éluder, le pronom non. Le vous se retrouva sous la langue de Lucien aussi fatalement que des cailloux sur la route.- Je t’ai dit de me dire tu. Lucien.- Je ne peux pas. C’est au-dessus de mes forces.- C’est au-dessus de tes forces ? Que veux-tu dire ? – Malgré moi, malgré vous. Vous m’imposez le respect. – Ce serait pour moi une marque de respect, justement. Tu m’honorerais de me traiter d’égal à égal. Ton vous est tellement dédaigneux.

Lucien résista, Mme Valérie M. persista, mais dans cette lutte langagière, ses forces furent trop faibles. Sa conversation s’émailla bientôt de tu et de vous, et puis, sans demander son reste, le tu s’enfuit à toutes jambes, laissant le vous vainqueur.J’ai gagné la première manche, pensa Lucien.

Le jeudi, elle fit donner la grosse cavalerie. Tournant le dos, comme si elle se sentait plus crédible, elle lui dit que depuis les 15 ans qu’elle connaissait son mari, elle s’était bien éloignée de lui, qu’il avait été la source de bien déceptions, qu’il n’avait pas du tout la stature qu’elle avait imaginée, malgré la haute profession qu’il exerçait. – Tout ce que l’on voit de loin paraît petit, dit Lucien. Il faut vous rapprocher de lui. Je suis certain que c’est un homme de qualité.- Lucien. Vous ne l’avez jamais vu. – Mais vous, je vous vois. Par vous, je le vois, lui. Pour qu’une femme, rare comme vous, ait choisi un homme tel que lui, vous échangeant lui-même contre vous, comme il faut que cet homme soit rare au moins autant que vous.- Et si je m’étais engagée d’après l’idée que je m’en faisais, et non d’après ce qu’il était ? Et si, une fois à pied d’oeuvre, je m’étais aperçue que le portrait était très enjolivé, que le vrai modèle était bien plus réaliste ? Vous faites erreur, si vous croyez qu’en la matière on ne peut faire erreur.- Vous auriez persisté dans votre erreur 15 ans ? Vous auriez laissé cette faute d’orthographe sous vos yeux 15 ans, sans la corriger ? Comment voulez-vous que je vous croie ? .. .. Certaines amours ne passent pas la belle saison, le mariage les supporte toutes, glacial hiver comme brûlant été, gai printemps comme triste automne. Quel amour supporte tout comme le mariage, ennui comme passion, tendresse comme agacement, patiences comme impatiences ? Il est le tout de l’amour et le tout de la vie. Quel amour et quelle vie lui arrivent seulement à la cheville ? Chose curieuse, elle protesta d’une voix faible, comme si elle ne savait pas par quels arguments lui répondre. Dire que je lui fais la morale pour la tenir àdistance, pensa Lucien. Peut-être, est-ce toujours pour tenir les gens à distance, qu’on leur fait de la morale ?

Le vendredi, dernier jour, elle fit donner ses dernières réserves. Il poussait la porte de sa cage vitrée, à son retour de l’entre midi-deux heures, quand il resta cloué sur place. Le bout des fesses posé sur le bout du bureau, le bord des paumes posé sur le bord du bureau, comme un sprinter, elle se pointait elle-même sur lui, chargée d’intentions jusqu’à la gueule. Fasciné comme un rouge-gorge par la vipère dressée et sifflante, il la vit le viser, se tirer, se projeter vers lui. Comme la dryade enlace de ses filaments passionnés le tronc rugueux du chêne immobile, elle enlaça de ses bras minces Lucien pétrifié, puis posa ses lèvres mobiles sur ses lèvres gercées.- Que vous êtes loin, dit-elle, la tête au-dessus de son épaule comme à la fenêtre.- C’est vous qui êtes distante, Madame.- Je le suis en ce moment, Lucien ?- Malgré vous, vous me tenez à l’écart. – Quand c’est moi qui fais tout le chemin ?- Votre air garde la distance. Vous découragez toute familiarité.Votre noblesse en impose, malgré vous. La tête à la fenêtre, la sous-chef resta immobile.

- Et comment est-ce que je sors du guêpier où je me suis mis ? Qu’est ce que je fais maintenant ? dit-elle en montrant leur posture.- C’est tout simple, dit Lucien. Remettez-moi à ma place. De derrière son dos, il ramena, devant, ses mains, et, reculant, tira la chef-comptable avec lui. – Traitez-moi comme je le mérite. Dites-moi de m’occuper de mes affaires. Il s’assit, sans lever les yeux sur elle et se pencha sur son clavier.

- Vous êtes un jeune homme désintéressé, dit-elle.- A votre place, je ne m’y fierais pas trop, lui répondit-il.

Ce fut ainsi que, pendant une semaine, Lucien usa, dans son entreprise de peinture, de l’avantage d’une heure, sans user cependant de ceux de Mme Valérie M., la comptable.

 

Chap 9 Comment Lucien fut séduit, mais bien malgré lui, par sa troisième belle.

C’était dans le métro, à cette heure crépusculaire où, entre le travail du jour et les rêves de la nuit, on rêve éveillé d’aiguillages délirants. Lucien, monté à Odéon, faisait, comme chacun fait quand il monte dans une rame, brève connaissance de la compagnie autour de lui, quand, au passage, son regard fut saisi par deux yeux noirs comme par des serres griffues. Effrayés, comme des moineaux, ses yeux s’échappèrent et voletèrent plus loin. La pellicule rapidement développée en lui, l’instantané révéla le plus beau des paysages méditerranéens : charmante place ovale d’un visage brûlé par le soleil, fins cyprès de noirs sourcils, douces collines dorées des joues, yeux noirs et allongés comme des amandes. Comme une aiguille aimantée, secouée, reprend peu à peu la direction du nord, le regard de Lucien, de proche en proche, reprit la direction du regard autre. Les yeux noirs, s’adoucissant, apprivoisèrent les siens captifs, les caressant avec délicatesse.

Ouvrant les portes à St Michel, la belle odalisque s’inclina vers Lucien, comme si elle faisait allégeance. Dans l’escalier, de deux mots rauques, elle jargonna qu’elle ne savait pas le français, mais sa main, se posant avec délicatesse sur la manche de Lucien, ajoutèrent que ça n’avait aucune importance. Sur le quai des Grands Augustins, comme une jeune fille timide, sa main chercha à tâtons la main de Lucien. Les doigts aux doigts dirent quelques mots, parlèrent plus net, se firent plus intimes, se croisèrent. Les paumes se goûtèrent, ensuite, comme du bout des lèvres, puis, dans une hâte subite, comme si elles portaient le verre à la bouche, se burent d’une large et longue gorgée. Reprirent leur souffle, comme nageurs à la surface. Puis, se burent à pleines lampées, comme deux ivrognes, ce qui le fit chanceler lui, arracher un profond soupir à elle.

Un escalier vers la Seine s’offrit à eux comme une bouche d’ombre. Se laissant avaler par la nuit, l’escalier dérobé les déroba au monde. En bas, s’approchant dans le noir à tâtons comme deux aveugles, ils se reconnurent, se touchèrent, en se touchant se pressèrent, en se pressant se serrèrent. Puis, à travers leurs vêtements comme à travers un filtre, se burent l’un l’autre longuement. Comme s’il la suppliciait, elle exhala un profond soupir, puis un autre, plus fort, puis un autre encore, plus fort encore. Ces soupirs, croissant en taille et en force, comme beaux et solides jeunes gens, devinrent gémissements. L’âge les mûrissant et les fortifiant, les gémissements se firent lamentations. Elle beuglait à présent comme une vache. Ce fut bientôt un boucan d’enfer, un barouf de tous les diables.

Effrayé par une conversation qu’il entendit en haut, Lucien leva les yeux, vit deux têtes penchées par-dessus le parapet, entendit des éclats de rire, des tapes dans le dos. Il voulut s’écarter d’elle, mais elle, à la hâte et inspirant avec force, comme si elle perdait pied et se noyait, jeta ses bras autour de lui, le serra contre elle, se frotta contre lui avec force et l’entraîna dans un tel tourbillon vertigineux, que Lucien, s’abîmant avec elle, rendit, en hoquetant, ses derniers soupirs. D’un fort coup de pied, il refit surface, se sépara d’elle, effroyablement confus. Elle protesta avec véhémence de mots obscurs. Mais lui la saisit vivement de sa main droite et l’entraîna. En haut, il fut mille fois désolé, recula de trois pas, fit demi-tour. Puis, sa main gauche tendant devant lui son imperméable devant lui comme une tente, s’enfuit dans la nuit.

 

Chap 10 Quelle admiration Richard avait pour Lucien.

- Comment peux-tu rester de glace ? demanda Richard Comment ne peux-tu pas fondre devant elles? – Elles, répondit Lucien, elles fondent devant toi? – Tu ne peux pas comparer. La femme est le diplôme, l’homme est le candidat. Pour un diplôme, nous sommes cent candidats.- Avec de telles théories, tu t’étonnes que les femmes te traitent comme elles te traitent ? Sache une chose : une femme n’est davantage que l’homme que dans la mesure où l’homme le veut bien.

Richard ne fut pas long à admirer Lucien plus que personne au monde. Il s’émerveillait de ce qu’un tel Adonis, aussi noble de corps que d’esprit et que d’âme, d’un tel goût et d’une telle intelligence, qu’un homme aussi bien fait pour la plus belle vie de bâton de chaise qui fût, se pliât avec une volonté aussi opiniâtre aux règles ascétiques d’un ordre aussi austère que l’art de la peinture. Mais ce dont il s’ébahissait plus que tout, c’était qu’un tel Apollon souverain et maître de lui, recherchât sa compagnie à lui, avorton informe, noeud de bestialité et de jalousie. La plus grande gratitude qu’il eût jamais envers Paris, ce fut, provincial, d’y avoir fait la connaissance de ce provincial-là.

 

Chap 11 Pourquoi Guillaume était enfermé dans une chambre d’un petit hôtel de la rue Bonaparte, et pourquoi il y soupirait à fendre l’âme.

Prisonnier d’une chambre d’un minuscule hôtel de la rue Bonaparte, – son geôlier l’y avait enfermé à clé, pour qu’il terminât dans les temps la thèse « La société dans Madame Bovary » qu’il lui avait commandée -, le roman de Madame Bovary en main, mais page de titre tournée vers le plancher, Guillaume soupirait à fendre l’âme, non tant parce qu’il était enfermé qu’à cause de sa co-détenue. Dans un premier temps, il avait espéré couper à la lecture du roman, en prenant le chemin de traverse de deux ou trois ouvrages de critiques. Dans cette malhonnête mais universitaire intention, il était allé consulter les fichiers de la Bibliothèque Nationale.

L’épouvante qui le prit quand il s’aperçut que les fiches sur Flaubert ne se comptaient ni par dizaines, ni par centaines, mais en mètres, céda la place à un fou rire intérieur homérique. Cela le mit tellement en joie qu’il arpenta le fichier Flaubert pour le plaisir, comme une galerie de monstres. Si beaucoup de fiches portaient le titre gris et terne de « Flaubert » ou « Gustave Flaubert », certaines relevaient le leur d’un peu de couleur, cela donnait « l’oeuvre de Flaubert », « le génie de Flaubert », « le réalisme de Flaubert », « la vocation de Flaubert », « le grand amour de Flaubert » ; quelques rares relevaient le leur d’une couleur plus vive : « Flaubert devant la vie et devant Dieu », « le romantisme des réalistes : Flaubert », « Flaubert et le principe d’impassibilité », « sensations et objets dans le roman Madame Bovary de Flaubert » ; l’une d’elle osa même une couleur crue : « l’idiot de la famille ». Toutes ces gens, pensa Guillaume, manquent-ils tellement de vie pour se livrer à l’étude d’un pareil fossile ? Lorsqu’il vit que le raccourci qu’il avait prévu, était indéniablement plus long que la route elle-même, il y renonça, tant trop de regret cependant. Qui me dit que ma mauvaise impression d’autrefois n’était pas fausse? Le lycéen n’était peut-être pas assez mûr pour l’apprécier ? Peut-être, ai-je tiré, à l’époque, cette idée reçue qu’il est plein d’idées reçues, de ce que justement il a écrit un Dictionnaire des Idées Reçues ? De ce contempteur des idées reçues, ne gardons pas d’idée reçue… .. Après tout, je suis payé. Je m’offre un lucre, pas un luxe. Si toute peine mérite salaire, tout salaire mérite peine. C’est au pur appât du gain que je cède, et non aux appâts frelatés de la Bovary. Je suis payé pour lire ? Lisons avec conscience.

Bien qu’il eût sous les yeux, les affiches qu’il avait épinglées au mur : « PLUS TOT J’AURAIS LU LE PREMIER MOT, PLUS TOT J’AURAIS LU LE DERNIER », « IL A SUE SANG ET EAU POUR LABOURER SON CHAMP SILLON APRES SILLON, ET JE REFUSERAIS DE LE SURVOLER DE DEUX COUPS D’AILE ? », « LIRE LE LIVRE MOT A MOT,C’EST COMME CA QU’IL A ETE ECRIT », il était là à feuilleter le livre, à décompter du total des pages les pages de préface et d’introduction, il trouva le chiffre faramineux de 368, à atermoyer, et soupirer sans fin.

 

Chap. 12 Comment Guillaume vint à bout de Madame Bovary.

Soudain, sa raison eut raison de lui, et se pinçant le nez et retenant sa respiration, il plongea : « Nous étions à l’Etude, quand le Proviseur.. » Il se rendit vite compte qu’il était imprudent de lire affalé, à la paresseuse : ses paupières bientôt s’alourdirent, et soudain, comme un ballon qui s’échappe de la main désolée d’un enfant, son attention s’envola dans les airs. Il se reprit avec volonté. Il lui fallait attacher solidement son attention à la main avec un noeud, s’il ne voulait pas que dans un moment d’inattention, elle s’envole. Le style balancé du livre vous incline à dormir, parce qu’il vous berce ? Il faut que la posture le contre et vous secoue. Si l’attention n’est pas maintenue en éveil par le style, qu’elle le soit par la posture. En conséquence, dès que son attention manifestait l’intention de se faire la belle, par nouvelle une posture il lui mettait la main au collet. Il lut ainsi Madame Bovary dans les postures suivantes : – le dos droit, comme un fils obéissant à table ; – assis tailleur sur le tapis, comme le scribe ; – à 4 pattes, le livre à plat par terre, comme un chien devant sa pâtée ; – à genoux, comme un pélerin à St Jacques de Compostelle ; – debout, le livre tendu à hateur des yeux, comme le diacre tend le lourd missel devant les yeux de son évêque ; – couché à même le dos sur le plancher comme un fakir sur une planche à clous ; – le corps collé au mur, comme un appelé sous la toise ; et dans bien d’autres positions encore.

Pour venir à bout de certains chapîtres particulièrement redoutables, il dut recourir à des mortifications spéciales : – le chapître de la jeunesse du mari, il le lut, le Petit Robert noms communs sur la tête ; – celui de la noce, ainsi que la terrible description de la pièce montée, une fourchette froide sous le col de la chemise, dents tournées vers la peau ; – celui, atroce des comices agricoles et du discours du chef de cabinet, nu comme un ver, devant la fenêtre ouverte, comme s’il se douchait d’un souffle d’air froid continu. Quant au récit de la mort de Madame Bovary, il le lut dans une posture normale, parce que cette mort mettait à mort le bouquin.

Il mit pour lire Madame Bovary 3 heures 37 minutes et 10 secondes, mais il ne jurait pas de n’avoir jamais passé un mot. Quand il l’eut fini, comme une équipe victorieuse fait le tour du terrain, il fit des aller et retour dans la minuscule chambrette, son esprit allant et venant, pendant que ses jambes venaient et allaient, puis il s’assit, prit son stylo, et écrivit les notes suivantes.

 

Chap. 13 De la thèse de Guillaume sur le sujet « la société dans Madame Bovary ».

Flohbaer. Ours à puces. écrivit-il, de rage. On souffre à lire ce qu’on souffre à écrire. De Flaubert, comme d’une religion établie, soyons les hésiarques. Remarque préliminaire. Dans son traitement des personnages, Flaubert proteste de son impartialité, celle qu’on met dans les sciences  » physiques. » Il en a menti ! Personne n prend plus honteusement parti que lui. Tout être qui n’est pas de son parti et de sa religion, il le brûle comme hérésiarque.

 » PIECES A L’APPUI.  » Les paysans, leurs filles : Leurs grandes fillettes de 14 ou 16 ans, « rougeaudes, ahuries, les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant bien peur de se salir les mains… Les messieurs : Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s’écartaient des têtes, quelques uns, n’ayant pas vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonales, des pelures d’épiderme larges comme des écus de trois francs, et qu’avait enflammées le grand air, ce qui marbrait de plaques roses toutes ces faces épanouies.. Le mari, médecin de campagne, rentrant de ses tournées le soir : Il « rentrait tard, à dix heures, minuit parfois, satisfait de lui-même, mangeait le reste de miroton, épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s’allait mettre au lit, se couchait sur le dos, et ronflait. La passion de Charles n’avait plus rien d’exorbitant. Ses expansions étaient devenues régulières ; il l’embrassait à de certaines heures. C’était une habitude parmi d’autres, et comme un dessert prévu à l’avance, après la monotonie du dîner. L’entourage : le pharmacien : Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de la petite vérole, et coiffé d’un bonnet de velours à gland d’or, se chauffait le dos contre la cheminée. Sa figure n’exprimait rien que la satisfaction de soi-même, et il avait l’air aussi calme dans la vie, que le chardonneret au-dessus de sa tête dans une cage d’osier : c’était le pharmacien. Sa femme : Quant à la femme du pharmacien, c’était la meilleure épouse de Normandie, douce comme un mouton, chérissant ses enfants, son père, sa mère, son cousin, mais si lente à se mouvoir, si ennuyeuse à écouter, d’un aspect si commun, et d’une conversation si restreinte, que personne n’avait songé, quoiqu’elle eût 30 ans, qu’elle pût être une femme pour quelqu’un, ni qu’elle possédât de son sexe autre chose que la robe.. Le percepteur : Sa casquette de cuir laissait voir, sous la visière relevée, un front chauve, qu’avait déprimé l’habitude du casque. Il portait en toute saisons des bottes bien cirées, qui avaient deux renflements parallèles, à cause de la saillie des orteils. .. il avait chez lui, un tour, où il s’amusait à tourner des ronds de serviette, dont il encombrait sa maison, avec la jalousie d’un artiste et l’égoïsme d’un bourgeois.. Que de mépris ! Et comme s’il ne suffisait pas que ces « médiocres soient médiocres, il faut qu’ils disent des pages de « médiocrités, pour mieux enfoncer leur clou ! Passons à la classe du haut. Les nobles : les femmes : « les éventails s’agitaient ; les bouquets cachaient à demi le sourire des visages, et des flacons à bouchon d’or tournaient dans des mains entrouvertes, dont les gants blancs marquaient la forme des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures des dentelles, les broches de diamants, les les habits semblaient d’un drap souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles sur les tempes, lustrés par des pommades fines... les hommes :« Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaienes, les moires de satin, le vernis des beaux « meubles, et qu’entretient, dans sa santé, un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses . Les amants de Madame Bovary : Léon, le jeune homme : « - Quelquefois, dit Léon à Madame Bovary, le dimanche, je vais là, et j’y reste avec un livre, à regarder le soleil couchant. Je ne trouve rien d’admirable comme ces soleils couchants, reprit- »elle, mais au bord de la mer surtout – Oh ! J’adore la mer ! dit Mr. Léon – Et puis,ne vous semble-t-il pas, répliqua Madame Bovary, que l’esprit vogue plus librement sur cetteétendue sans limite, dont la contemplation vous élève l’âme, et vous donne des idées d’infini, d’idéal ?.. Rodolphe, châtelain : Sa toilette avait cette incohérence commune et recherchée, où le vulgaire, d’habitude, croit voir la révélation d’une existence excentrique; les désordres du sentiment, les tyrannies de l’art, et toujours un certain mépris des conventions sociales, ce qui le séduit ou l’exaspère. Ainsi, sa chemise de batiste à manches plissées bouffait au hasard du vent dans l’ouverture du gilet, qui était de coutil gris, et son pantalon à larges raies découvrait aux chevilles ses bottines de nankin, laquées de cuir verni.. ..Toujours le devoir, dit Rodolphe à Madame Bovary. Je suis assommé de ces mots-là ! Ils sont des tas de vieilles ganaches en gilet de flanelle et de bigottes à chaufferettes et à chapelet, qui continuellement, nous chantent aux oreilles : le devoir ! Hé ! Parbleu! Le devoir est de sentir ce qui est grand, ce qui est beau .. Paris : Paris, plus opaque que l’Océan, miroitait aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille.. .. Là-bas, le monde des ambassadeurs marchaient sur des parquets luisants, dans les salons lambrissés de miroirs. Venait ensuite la société des duchesses : on y était pâles ; on se levait à 4 heures ; les femmes, pauvres anges, portaient du point d’Angleterre au bas de leur jupon, et les hommes crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient à Bade la saison d’été, et vers la quarantaine, enfin, épousaient des héritières… … Dans les cabarets des restaurants où l’on soupe après minuit, riait, à la clarté des bougies la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices. Ils étaient là, prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques… Une mention spéciale, enfin, pour les descriptions des choses et de la nature, et pour lesquelles Flaubert se sentait un devoir tout particulier : la pièce montée : Le pâtissier apporta lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base, d’abord, c’était un carré de carton bleu, figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes en stuc tout autour, dans des niches constellées d’étoiles en papier doré ; puis, se tenait, au second étage, un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et, enfin, sur la plateforme supérieure, qui était une prairie verte, où il y avait des rochers avec des lacs de confiture, et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet. la rivière : Dans la saison chaude, la berge, plus élargie, découvrait jusqu’à la base les murs des jardins, qui avaient un escalier de quelques marches descendant à la rivière. Elle coulait sans bruit, rapide, froide à l’oeil ; les grandes herbes minces s’y courbaient ensemble, selon le courant qui les poussait, et comme des chevelures vertes s’étalaient dans sa limpidité. Quelquefois, à la pointe des joncs, ou sur la feuille des nénuphars, un insecte à pattes fines…

Telles sont les pièces du dossier.  » Ma thèse.  » Les choses d’abord.  » Puisque ces descriptions sont les dernières pièces, occupons-nous en premier. Lorsque ces deux descriptions détaillées de cette pièce montée et de cette rivière entrent en scène, poussant les personnages de côté, elles prennent si bien toute la place à leur place, que les personnages n’existent plus. Je veux bien que certaines choses affectent les personnages de façon particulière, et que dans la mesure où ils les affectent, un auteur s’y attarde, mais dans cette mesure seule. Or, ici, le récit est subitement coupé comme d’une publicité pour pâtissier, et d’un dépliant pour office de tourisme. Tout se passe comme si Flaubert avait autant de points de vue qu’il y a de choses . Il passe de la description totale d’une chose à la description totale d’une personne. Il semble ne pas savoir qu’un auteur doit avoir un point de vue unique, celui sur son héros, et voir tout le reste selon ce point de vue unique-là. Avoir beaucoup de points de vue, c’est n’en avoir aucun. » Les personnages, à présent.  » Si je classe les personnages selon la note que l’auteur leur donne, mauvaise quand il les dénigre, bonne quand il les flatte, je trouve parmi ceux qui ont une mauvaise : les paysans, le pharmacien, le percepteur, le chef de cabinet, le médecin ; parmi ceux qui ont une bonne : les nobles, le châtelain, les ambassadeurs, les duchesses, les actrices, les gens de lettres. Entre ces deux classes d’êtres, se situe « Madame Bovary, qui se meurt d’être des premiers et de ne pouvoir « être des seconds.

Un peu d’histoire. Quand Madame Bovary a-t-elle paru ? En 1851, soit trois ans, après que la Royauté ait poussé dans les ors ses derniers soupirs, et que dans son berceau démocratique poussait ses premiers vagissements la République. Quelle sera ma thèse ? Ma thèse sera que, par son regret mordant de l’Ancien Régime, de sa Royauté et de sa Noblesse, qui se mouraient, et par sa haine incontrôlée de la République Egalitaire, qui naissait, et de ses classes montantes – paysans, pharmacien, médecin, fonctionnaires de la république, l’écrivain trahit son désarroi devant la nouvelle donne politique.

Ceci formera le squelette de ma thèse, le reste n’est plus que chair à ajouter. Vite fait, bien fait.

Et Guillaume reposa son stylo.

 

Chap. 14 Où Guillaume admire l’invention du livre de poche.

Le livre de poche en main, Guillaume admira l’objet. Qu’il aimait cette belle invention de l’édition ! Ce prisme droit bien tranché, cette marche de marbre poli, ce bloc de bois bien équarri et bien poncé, lisse comme la peau, souple comme la chair, solide comme du cuir, que l’on peut feuilleter et malmener sans qu’il bouge d’un iota, imprimé sur un papier gris poussière avec des caractères courants, et d’un prix modique, était pour lui un archétype comme un trench-coat ou un jean. Il fit à cette oeuvre d’art longuement ses civilités, lui expliqua qu’il ne lui en voulait pas, mais qu’il fallait bien, pour s’ôter de la pensée le contenu, qu’il s’ôte de la vue le contenant, et, en lui présentant mille excuses, leva devant son pied le bouquin, et le dégagea avec force sur l’armoire

 

Chap. 15 Comment Guillaume prisonnier fit connaissance d’une prisonnière.

Il eut, soudain, l’impression d’être séquestré deux fois, par son geôlier et par Madame Bovary. L’odeur double de renfermé lui montant à la tête, des maux commencèrent à lui poindre, quand, tout à coup, comme un souffle d’air frais, quelqu’un frappa deux coups légers à la porte. Vivement, il sauta sur ses pieds, et, l’oreille à la porte, dit d’une voix rauque, muette qu’elle avait été depuis si longtemps.- Oui ? On chuchota : – Abdeslam ? – Guillaume.Abdeslam est de votre côté, à l’extérieur. On appuya en vain sur la poignée de la porte. – On est l’otage des Barbaresques ? dit la voix. – Volontaire. Volontaire… .. Bien que blanc, je suis son nègre… .. Pour tout vous dire, Abdeslam m’avait commandé il y a un mois, une thèse sur Flaubert. Comme je tardais à lui livrer la commande, il m’a mis en demeure.

- Je suis témoin que vous prenez les choses à coeur. Vous mettez même plus que votre coeur à nu !, dit la voix d’un ton canaille. Les yeux de Guillaume sautèrent par la fenêtre sur la fenêtre d’en face.- Vous, vous m’avez vu par la fenêtre !- Je ne m’en cache pas. .. .. Vous ne vous cachiez pas.- Mon indécence n’était pas voulue en tant qu’indécence, dit Guillaume.- Mon indécence à moi, à vous regarder, était voulue en tant que telle, j’avoue, dit la voix, grasse. Il y eut de Guillaume un silence comme un froid. – Vous n’allez pas, dit piteusement la voix, me laisser avec ma confession sur les bras, sans un mot d’absolution. Dites quelque chose… Je ne sais plus où me mettre.Il n’en fallut pas moins pour dégeler Guillaume. – Oeil pour oeil, dit-il. Que l’oeil qui a vu soit vu. Il faut subir la loi du talion, si vous voulez que je vous pardonne… .. Mais habillée. Je ne suis pas sans pitié. Et il l’entendit s’éloigner.

Leurs fenêtres faisaient face à face, s’ouvraient sur un comble brisé à la Mansart, et donnaient sur une courette noire comme un puits. Un large chéneau en zinc courait tout autour, comme un chemin de ronde. Une jeune femme ouvrit la fenêtre en face. Guillaume ouvrit la sienne. Sur le fond obscur de sa chambre, elle se découpait comme une silhouette. Elle était belle comme une princesse arabe. Elle avait le visage long et mat comme une datte, un nez busqué comme une tente berbère, deux yeux long ciliés comme des palmes, des cernes d’un bleu Touareg, des cheveux noirs qui tombaient de chaque côté comme de lourdes tentures ; des épaules larges et carrées, le dos arqué s’effilant ; des seins sur la poitrine menus ; peu de taille, peu de hanche ; le bassin bas et bien caréné ; les jambes longues et fuselées. Femme sans conteste, elle était belle à la fois comme une femme et comme un homme. « Et voilà comment elles sont. » se dit Guillaume. – Je vous plais ?- Infiniment, dit Guillaume.- Je suis, comme vous, une captive volontaire, sauf que chez moi la clé qui ferme ma porte est de mon côté, et que ma geôlière est à l’intérieur… .. Si vous saviez. Mon tyran me maltraite comme il n’est pas permis, dit-elle en montrant du pouce le fond de sa chambre.- Vous habitez avec quelqu’un ? chuchota Guillaume.- Horrible. Pire qu’un homme. Une femme… .. Elle est d’un fade, d’un doucereux. Elle me gâte, vous ne pouvez pas savoir. Elle me dorlote, me berce, me cajole. C’est un supplice pire qu’un supplice… Vivement qu’un homme me rudoie. .. .. Un sourire ombra la barbe de Guillaume. – Il s’agit de moi, dit la princesse.- J’avais compris, dit Guillaume. Les deux longs yeux fendus se fermèrent à demi.- Deux esclaves, dit-elle en les présentant tous les deux. Si nous faisions part à deux, nous ne serions plus esclaves qu’à demi.- Ah. L’esclavage de chacun serait réduit de moitié, c’est certain, dit Guillaume.

- .. .. Quand est-ce que votre pirate revient de ses courses en mer ?- A la brune sonnante. A dix heures tapantes, dit Guillaume.- Cela nous laisse toute latitude… .. Si nous dînions de conserve et de conserve ? J’ai du thon en boîte. Guillaume plongea des yeux dans la courette. – Vous pourriez prendre la voie des airs ? dit la princesse, les yeux sur le chêneau qui courait le long du toit.

Comme s’il n’avait attendu que ce signal, Guillaume enjamba la rambarde, prit pied sur le pont du chéneau et commença le périlleux cabotage. Appuyé sur le zinc du toit par son bras comme la cheminée par sa tige en fer, il cheminait pas à pas. La princesse lointaine trembla cent fois, mais applaudit bien davantage quand, arrivé à bon port et enjambant le bastingage, il débarqua chez elle.

La jeune femme s’attribua un travail de femme, grilla des tranches de baguette, pela des pommes de terre, les fit bouillir, coupa une gousse d’ail en dés tout petits, un oignon en grands arcs minces, effeuilla la laitue, la lava, l’essora, mêla au fond d’un saladier huile vinaigre, moutarde, sel, ouvrit la boîte de thon au naturel, le fit chauffer, fit bouillir doucement la sauce à la Béchamel, mit la table, une rose dans un verre au milieu, et Guillaume s’attribua une tâche d’homme, et ouvrit la bouteille de Samothrace.

Tout en oeuvrant, ils se présentèrent. La princesse dit qu’elle s’appelait Irène, qu’elle était grecque de l’île d’Homère, qu’elle était hôtesse de l’air. Guillaume n’eut pas froid aux yeux et professa les deux professions qu’il exerçait. La deuxième enflamma Irène comme du papier. Elle lui demanda s’il était en ce moment sur quelque chose, il lui répondit que non seulement il était sur quelque chose, mais que quelque chose était sur lui. Comme s’il regrettait d’en avoir trop dit, il exprima la réserve que ce quelque chose n’était pas encore bien solide, ne tenait pas bien sur ses jambes, et qu’on ne pouvait pas encore le faire trotter tout seul. Irène répliqua qu’il ne l’avait pas mis au monde pour le laisser dans son berceau, et qu’elle exigeait qu’il lui fasse faire ses premiers pas. – Un auteur, dit-elle, ne peut éternellement lire ses oeuvres sous son drap avec une lampe de poche. – C’est que c’est tout petit. – Ce sera donc vite lu. – Me voilà au pied du mur. Vous l’aurez voulu. Guillaume sortit de sa poche trois feuillets, et tout en mangeant et buvant, mais plus buvant que mangeant, lut la petite chose ridicule qui va suivre, et que le lecteur peut sauter tranquillement, et sans prendre d’élan, tellement la flaque est petite.

 

Chap. 16 De « L’oncle Vincent ».

Projet de scène unique à deux personnages.

La scène se passe à la fin d’un de ces repas de famille entre frères et soeurs devenus pères et mères, et qui sont si sinistres. La belle-soeur de l’oncle Vincent avait placé son beau-frère à côté d’un de ses neveux, parce que, dit-elle, acerbe, tous deux dégageaient le même air d’ennui de famille.- C’est gentil. Ca promet, dit Irène.- C’est le nouveau théâtre. C’est à la mode. C’est anglais, s’excusa Guillaume. L’oncle avait entre le double et le triple de l’âge de son neveu et son avenir derrière lui, le neveu l’inverse. De la situation médiocre de l’oncle à la Poste aux échecs répétés à l’Université du neveu, quarante années comme une les séparaient. Tous deux s’adressaient saluts et sourires muets, comme deux voisins d’un balcon à l’autre, quand l’oncle prit le taureau par les cornes.

- Guillaume. Excuse-moi.

- Tiens, dit Irène. Le neveu s’appelle comme vous. – Nous sommes une petite troupe sans grands moyens. Nous jouons en famille.

L’oncle.- Nous avons tous un jardin secret, Guillaume. Les hauts murs que nous élevons autour ne cachent rien à personne. Les gens savent très bien quel est le tien. Ton jardin secret est un jardin de poète. Guillaume.- (rouge comme un coquelicot) Ne le criez pas sur tous les toits.L’oncle.- Je ne t’en fais pas honte.

- Les acteurs peuvent rougir à volonté ? demanda Irène. – Vous ne savez pas tout ce qu’on leur enseigne ! On les dresse à tout. A la danse, aux acrobaties, au mime, à l’anglais, au langage des sourds, à jouer d’un instrument, à chanter, à se taire, à hurler, à pâlir, à rougir, sauf à jouer, mais ça, c’est une autre affaire.

L’oncle.- Je t’en honore au contraire si bien, que j’ai un sujet pour toi. Guillaume.- (qui faillit faire unegrimace, mais, comme il avait l’habitude de se dominer, son visage ne marqua pas seulement un pli) (pour lui-même) Le nombre de gens qui n’écrivent pas et qui disent à ceux qui écrivent qu’ils ont un sujet pour eux est faramineux.

- Un acteur peut montrer qu’il se domine ? demanda Irène.- C’est ce qu’ils peuvent le mieux. Ils le peuvent si bien qu’ils ne savent plus ce que c’est que se laisser aller. Se dominer de jouer, c’est même ce qu’ils jouent de mieux. C’est ce qu’ils peuvent le mieux. Ils le peuvent si bien qu’ils ne savent plus ce que c’est que se laisser aller. Se dominer de jouer, c’est même ce qu’ils jouent de mieux.

Guillaume.- (haut) Je t’écoute.L’oncle.- Les subventions ont hélas si bien tué le théâtre qu’on n’y célèbre plus que des commémorations… .. Dès lors, me suis-je dit, plutôt que rien, pourquoi pas mon sujet ? D’autant plus que mon sujet, c’est mon rien… .. Je sais que cette représentation risque de te poser des problèmes techniques. Une scène avec un personnage, c’est déjà un pari, mais un personnage qui n’est rien, c’est une gageure. Il y a bien un exemple russe, me diras-tu : Les Méfaits du Tabac. Je te répondrai que le tabac, dans cette pièce russe, joue un rôle de deuxième couteau, qui donne à la pièce son piquant, et que moi, je n’ai pas ce second rôle-là. Mes méfaits de mon tabac à moi sont sans tabac, et sans méfaits d’ailleurs non plus. Cela risque de poser quelques problèmes. Mais ce sont les tiens, pas les miens. .. ..Tu m’écoutes ?Guillaume.- (pour lui-même) Au fur et à mesure que mon oncle parlait, mes craintes, s’accumulant, firent bientôt un assez joli tas…. .. Je connaissais la vie de mon oncle, parce que rien n’était plus simple à connaître. Il avait eu de brefs désordres dans sa jeunesse, dont il se repentit tôt et vite, et mena le reste de sa vie une vie rangée. Il avait eu, tôt, à un bureau tout près de son domicile, une place d’inspecteur de la Poste, qu’il n’avait plus quittée de sa vie, s’était marié tôt, s’était perpétué en deux filles, qu’il éleva bien, maria bien, c’est à dire haut, et ne voyait plus, bref avait eu une vie sans histoires. Voilà son histoire: Allez donc en faire une histoire. L’oncle.- (avec ironie) Au reproche que mon personnage et mon action sont nuls, je t’opposerai que ma pièce suit strictement la règle des 3 unités d’Aristote : une action -toujours la même-, un lieu -toujours le même, la maison, la Poste-, un jour -comme mille-, un personnage -un seul, seul-.C’est mieux que la règle des 3 unités, c’est la règle des 4 . Cela devait faire une pièce plus classique que les classiques.Guillaume.- (pour lui-même) Mon oncle ironise, mais il dit plus vrai qu’il croit. D’après les théories littéraires modernes, son sujet est le type même du sujet nouveau… .. Seulement, il y a un hic. Si en tant qu’auteur, j’adore le quotidien, en tant que spectateur, je hais l’immobile, le statique, le répétitif… ..(haut) Je t’écoute.

L’oncle.- (avec gravité) Guillaume. Toute ma vie, j’ai eu à coeur de remplir avec conscience mes devoirs d’état. J’ai toujours eu à fierté de payer rubis sur l’ongle tout ce que je devais : loyer, charges, impôts. Chaque fois que je m’acquittais d’un dû, j’étais heureux comme d’une parole tenue… .. Pour ma femme, j’ai essayé toute ma vie de me faire pardonner du péché d’être son mari. J’ai tenté à toute force, en l’aimant, de la forcer à m’aimer. Qu’est ce que c’est véritablement : aimer? Aimer par amour, ou aimer par devoir ? Aimer par amour est à la portée du vice même, puisqu’il suffit de se laisser aller. Mais aimer par devoir relève d’une autre vertu, parce qu’elle vous oblige sans cesse à ramer contre le courant. .. .. Mais quelle volonté remplace quel sentiment ? 35 années d’efforts quotidiens ne m’ont convaincu que d’une chose, c’est que ma femme aurait préféré comme mari un autre que celui qu’elle a eu… .. Au travail ? Je n’ai pas fait grève un seul jour. Les jours où j’ai été absent parce que j’étais malade, se comptent sur les doigts d’une main… .. Quand j’allais au travail le matin, fatigué deux fois, du travail de la veille et de l’idée du travail du jour, faisant malgré tout contre mauvaise fortune bon coeur, et retroussant mes manches, je m’attelais à mon travail quand même, -et-, miracle, perdu dans mon travail comme dans un nouveau monde, la journée passait comme une heure. J’oubliais fatigue et tristesse, comme le matin on oublie le cauchemar de la nuit. Et le soir, lorsque je me retournais sur ma journée, quelle n’était pas ma satisfaction, lorsque je contemplais l’imbécile travail fait tout le jour. Pour finir par quoi ? Pour finir par me retourver le lendemain, fatigué et abattu, comme je m’étais trouvé la veille . .. .. Toute une vie ainsi. .. .. J’avais espéré que mes supérieurs reconnaîtraient mes mérites. Maintenant que je quitte ma vie de travail, je m’aperçois que les supérieurs n’accordent jamais promotions et augmentations qu’à leurs inférieurs qui leur sont recommandés d’en haut, ou qui les flattent, ou leur rendent des services, ou ferment leurs yeux sur leurs pratiques. Et qu’à la fin de sa vie de travail, un travailleur consciencieux ne peut attendre justice que du tribunal de sa conscience. Maigre tribunal… .. Me voilà en clôture d’exercice. Quarante années m’apparaissent comme vides. Sauf l’honneur qui est sauf, mais qui n’est plus honoré par personne, j’ai l’impression d’avoir vécu pour rien… .. Je ne me plains pas, note. Comment pourrait-on se plaindre auprès de soi-même ? Je suis moi-même mon propre auteur de ma propre pièce. Je ne peux que me huer moi-même… .. Tel est le sujet que je te propose… .. Dernière remarque : si tu devais traiter mon sujet comme une caricature, me railler et te moquer de moi, je préfèrerais que tu me laisses inaperçu comme je l’ai été, que tu laisses mon ridicule à son ridicule, et que tu abandonnes l’obscur à son obscurité… .. Adieu, Guillaume.

Là-dessus, l’oncle embrassa le neveu, se leva, courbé sortit inaperçu comme à son ordinaire. Le neveu s’avoua à sa honte, que son oncle ne fut que trop fidèle à lui-même, parce que dès que sa vue s’otât de sa vue, sa pensée s’ôta de sa pensée. Il ne fallut pas moins que le premier jour de sa retraite, l’oncle perdit la vie, – comme l’amoureux éconduit, il mourut du coeur- pour que sa pensée ressuscitât dans sa pensée.

La pièce a la meilleure fin qui se puisse, puisqu’elle finit en queue de poisson, comme l’oncle. dit Guillaume- Ce n’est pas une vraie pièce, dit Irène.- C’est une pièce sur une pièce. Ca fait fureur en ce moment.- Il n’y a pas tellement d’action. – C’est justement l’action, qu’il n’y ait pas d’action, dit Guillaume avec un geste d’impuissance.- Il manque aussi une morale, dit Irène.- Je n’ai pas voulu faire de morale. Je ne suis pas assez vieux pour ça.- Selon vous, qu’est ce qu’il aurait du faire ? Faire des hold-up ? Avoir des aventures ?- Je n’ai pas voulu non plus écrire d’immoralité. Je ne suis plus assez jeune pour ça.

Irène eut la bonté de dire qu’elle n’avait jamais rien entendu de ce genre. Avec une passion assez inattendue, elle pressa Guillaume de lui donner les 3 feuillets, qu’elle voulait proposer à un metteur en scène de ses amis comme lever de rideau. Guillaume eut beau objecter que cela faisait belle lurette que les metteurs en scène ne lisaient plus de pièces d’inconnus, qu’il fallait d’abord se faire un nom dans le journalisme, la politique ou le gangstérisme, trois choses pour lesquelles il n’avait reçu aucune formation. « Croyez-vous qu’on puisse apprendre cela en autodidacte ?  » demanda-t-il. L’heure du retour d’Abdeslam approchant, tous deux se donnèrent rendez-vous au chapître suivant. Comme un chat de gouttière qui revient de ses frasques, Guillaume retourna, par le chéneau, réintégrer sa prison.

 

Chap. 17 Comment Guillaume retrouva son geôlier, puis Irène.

Tournant avec fracas la clé dans la serrure, l’émir esclavagiste, parfumé comme un buisson de roses, en complet moutarde, chemise fleurie, cravate indienne, escarpins fruitier, réveillant Guillaume de ses songes amoureux, fleurit son retard d’ornementales excuses. Riant de son joli cynisme, Guillaume s’excusa de passer aux choses ennuyeuses, exposa tout à cru sa thèse. Réticent d’abord, à cause de son caractère qu’il jugea subversif – pense, je suis un étranger, et dans le climat actuel, et avec une blanche en plus, ditil en montrant Madame Bovary-, mais, raisonné par Guillaume qui lui vanta l’indépendance intellectuelle des intellectuels, l’émir esclavagiste accepta enfin la thèse de la thèse de Guillaume. Il le pria seulement de l’étoffer par des anecdotes de la vie et des déclarations politiques de Flaubert. Puis Abdeslam remercia avec chaleur Guillaume de lui économiser un temps et des forces précieuses,qu’il pouvait ainsi dépenser plus utilement dans les indispensables plaisirs, et le libéra.

L’index sur les lèvres, immobile comme un sphinx de pierre, Irène guettait Guillaume au détour du couloir. Elle posa doucement sa main sur la poitrine de Guillaume, le poussa par sa porte entrouverte, qu’elle referma sur eux à double tour silencieusement. Immobiles dans l’ombre comme deux statues dans une église déserte, ils entendirent Abdeslam approcher à peu feutrés de leur porte, frapper deux coups légers, chuchoter Irène contre la porte comme contre la grille d’un confessionnal, écouter un instant, et puis s’en aller silencieusement comme il était venu.

Dans la sombre pénombre, la chambre était sourdement éclairée par la pâle lueur diffuse des réverbères. Irène s’approcha de Guillaume si bien que son ombre lui cacha la fenêtre, puis le mur, puis tout. Il sentit sur ses lèvres un souffle léger comme une brise. S’approchant tous deux de qui s’approchait, ils ne furent bientôt plus qu’une seule ombre. Guillaume était offusqué, – ce serait pécher par omission que le taire – , et s’il faisait plus que se laisser faire, c’était par politesse. Qu’est-ce que c’était que cette nouvelle espèce de femmes, qui faisaient des avances à la place des hommes ? Etait-ce un chaînon nouveau de l’espèce féminine, comme l’australopithèque C a suivi l’australopithèque B ? Ou Irène était-elle la manifestation d’une aberration chromosique ? A moins qu’elle ne fût tout simplement une détraquée ? Mais Irène ne tarda pas à apaiser totalement l’inquiétude de Guillaume. Elle opérait si bien avec méthode, mêlait si bien douceur et force, fit oeuvre de chair si intelligente que la pudeur offusquée de Guillaume fondit comme neige au soleil. Et s’il lui resta, un court moment, le regret, que les sentiments à peine fussent déjà fauchés comme blé en herbe, – il aurait tant aimé que cet amour nouveau-né crût jusqu’à sa naturelle puberté : les plus grands voluptés de l’amour ne sont-elles les premiers tendres émois ? -, mais ce regret bref subit de tels assauts du plaisir qu’il ne tarda pas à rendre l’âme.

 

Chap. 18 Comment finit la double aventure, la barbaresque et la grecque.

Cette nuit avec Irène fut la première, la semaine fut l’abonnement. Pendant 7 jours, Guillaume fut trois en un, comme la Trinité : le jour, au centre, il s’occupait de son petit peuple d’enfants, dévoué comme une mère à ses petits ; le soir, incarcéré par le barbaresque dans le bagne de sa chambre d’hôtel, il travaillait à sa thèse, d’arrache-pied, comme un forçat ; la nuit, enfin, il chavirait et sombrait corps et biens dans les bras d’Irène, dans le plus voluptueux des naufrages. Il s’adonnait tout entier à chacune de ces vies, sans qu’aucune n’empiétât sur les deux autres, fût-ce en esprit : n’est-ce pas cela le comble du bonheur ?pensa-t-il.

Le 7ième soir, l’ouvrier des lettres soumit l’ouvrage à son commanditaire qui se l’appropria. Comme les lords anglais qui salissent leur costume trop neuf, l’émir tacha avec soin le texte tout neuf de Guillaume de barbarismes, solécismes, impropriétés. Outre que la thèse acquiert une touche de vraisemblance, pensa Guillaume, elle gagne un charme tout particulier, comme une cicatrice de petite vérole, ou un regard effleuré par une coquetterie. La pomme véreuse de Merisi n’est-elle pas plus belle que la pomme cirée de Ruysdaël ? Lorsqu’il jugea la thèse portable, content de lui, Abdeslam paya Guillaume comptant. Dès cet instant, s’étant connus, ils ne se connurent plus, et la seule nouvelle que Guillaume eut jamais d’Abdeslam, c’est que sa thèse avait eu la mention bien.

L’aube du 8ième jour grisant les murs de la chambre, Guillaume, allongé aux côtés d’Irène, se surprit à penser que les amours de leur sorte ne pouvait avoir qu’une vie brève, comme une rose coupée, dans un vase. Il se reprit aussitôt pour sa noire ingratitude si masculine, quand Irène se mit sur son séant, arracha une page de son agenda, écrivit à droite de la page IRENE, à gauche GUILLAUME, déchira la feuille en deux, tendit la moitié GUILLAUME à Guillaume, garda la moitié IRENE pour elle. Guillaume sentit bien une petite éraflure au coeur, mais comment aurait-il pu être inconséquent ? Ne faisait-elle pas avec une belle simplicité ce qu’il se compliquait à s’interdire ? Ce fut ainsi que Guillaume se sépara d’Irène, mais non de son souvenir qu’il garda dans son coeur toute sa vie. Quant à l’Oncle Vincent, il descendit dans la tombe une deuxième fois, parce que Guillaume n’en entendit plus jamais parler.

 

Chap. 19 Quelle proposition désespérée Guillaume fit à Richard et à Lucien pour forcer leur talent, et quelle suite tous trois lui donnèrent.

Guillaume s’impatientait de ce que chaque fois qu’il prenait sa plume, il la reposât aussitôt; Quel sujet choisir ? Quel personnage ? Il lui semblait être à la croisée de 100 chemins, et au désespoir d’avoir à les essayer un par un, dans le vain espoir de tomber un jour sur le bon. « Ah ! Si j’avais plus de temps que des soirs. » A peine cette idée lui vint-elle à l’esprit, « convoquons notre trépied, pensa-t-il, nous vaticinerons dessus. » Et il convoqua leur assemblée à une conférence au sommet pour le 1er mars, paie de février en poche, souligna-t-il.

Au jour dit, Richard et Lucien frappaient à sa porte. Guillaume leur demanda s’ils avaient en poche ce qu’il avait demandé. – Elagué de la cotisation syndicale, dit Lucien. Dès que la paie vous pousse en fin de mois, le délégué vient avec son sécateur et vous taille le bout.- Grignoté des tickets de cantine du mois, dit Richard. Je suis si dépensier que si je ne fais pas mes réserves en début de mois, je jeûne à partir du 10… .. Mais quid ? C’est pour tes pauvres ?

- Oui. Vous. dit Guillaume… … Camarades, dit-il, en montant sur une estrade, nous nous honorons certes, de gagner notre pain, mais nous gémissons en même temps que cet honneur soit si coûteux. Nous dépensons à notre travail du jour tant de temps et de forces, que le soir, il ne reste, pour notre art, que des miettes. Etre artiste amateur épuise. Si nous passions professionnels pour un temps ?.. .. Je propose qu’à partir d’aujourd’hui, nous économisions chaque mois pendant 3 mois un tiers de notre salaire, et qu’au bout de ces 3 mois, nous nous payions un mois de congé non payé.- Diable, s’écria Richard, dans un cri du coeur. Qu’est ce qu’on ferait toute la sainte journée?- On serait tout à notre art.- Mais, dit Richard qui rosit.- Mais quoi ? dit Guillaume, inquisiteur.- Je serai franc, dit Richard, même si ce n’est pas à mon honneur.- C’est si tu n’étais pas franc, que ce ne serait pas à ton honneur.- Bien que j’aie peu de temps,de ce peu de temps, je fais peu. Si j’avais plus de temps encore, je me connais, j’en ferais moins encore. Et si j’avais tout le temps, j’en suis certain, je ne ferais plus rien du tout.- Nous établirions pour notre communauté des règles draconiennes. Crois-tu que ce ne serait pas dans tes forces de les respecter ? – Je travaillerais comme un fou, figure-toi, si je savais quoi faire. Tu sais quoi faire, toi ? .. .. S’exprimer, pour dire quoi ? Pour quel art nouveau, montrer quelle vie nouvelle ? Dans quel nid dénicher cet oeuf frais ?.. .. Ce qui paraît pour la première fois, n’a jamais existé auparavant. Il faut donc le créer de toutes pièces. Comment assembler les pièces d’une machine qu’on n’a jamais vue, et sans plan de montage ? Comment mettre la main à une figure, si l’on ne sait quelle figure la figure doit avoir ? Je ne sais pas, moi, et si je ne sais pas, je ne fais pas.

- Une question se pose à nous, dit Guillaume en regardant Richard et Lucien de ses yeux clairs, et tout ce que vous trouvez à faire, c’est ne rien faire ?.. .. Et si, comme le Saacré Collège, nous nous mettions sous clé, et délibérions avec nous-mêmes à huis clos, jusqu’à ce qu’il y ait une fumée blanche ? Et si, à l’heure dite, nous nous rendions dans notre propre salle des examens, faisions nous-mêmes notre propre appel, nous asseyions à notre table à notre numéro, et sous notre propre surveillance, composions sur le sujet : quoi faire , pendant un temps imparti ? Jugeriez-vous cela insensé ?.. .. Le siècle fait tout pour culpabiliser les artistes : amateurs, professionnels, professionnels, amateurs! Si nous vidions le différend nous-mêmes ? Que savons-nous si ne faire que de l’art porte à l’art préjudice ou avantage ? Un artiste peut-il se vouer 24 h/24 à une telle matière idéale que l’art, sans perdre le sens des réalités ?.. .. Si au lieu de laisser les autres nous la dicter, nous faisions notre religion nous-mêmes ?- Pourquoi pas ? dit Lucien, réticent.- Je ne suis pas contre, dit Richard, réticent de même.

- Objection ?.. .. Le projet de loi est voté, fit Guillaume le forcing. A l’application… ..De quoi s’agit-il ? De faire dès aujourd’hui des coupes sombres dans nos dépenses… .. Taillons dans notre garde-robe, dit-il crûment aux chaussures de Lucien. Essayons de plaire par ce que nous sommes, et non par ce que nous paraissons… .. Epargnons-nous les dépenses.. .. publiques, dit-il avec férocité aux chaussures de Richard. Une personne du sexe qui coûte ne vaut rien. Sachons séduire dans rien de nous déduire. Sachons délier nos bourses sans bourse délier… .. Quant aux livres, dit-il sans davantage d’aménité à ses propres souliers. Ne nous faisons pas d’illusions. Un livre n’est pas une clé, mais une serrure de plus. Aucun livre ne livre la clé de votre énigme, sauf le vôtre propre. Plus on lit, plus on lit.Il faut avoir lu, bien sûr, pour ne pas refaire ce qui a déjà été fait. Mais il faut savoir s’arrêter de lire, et passer à soi… .. Quant à nos agapes du samedi soir, vous connaissez le conseil du metteur en scène : nüchtern, à jeun. Que voulons-nous ? Consommer ou produire ? Nous dînerons debout, place de la Bastille, d’un sandwich que nous aurons confectionné nous-mêmes… .. La séance est levée.

Lucien et Richard quittèrent Guillaume pensifs, ce qui le rendit pensif à son tour.

Si pensif, que le soir même, au bouchon même où ils avaient l’habitude de festoyer, et comme pour se narguer lui-même, Guillaume, une pile de livres tout neufs sur la table devant lui, consultait la carte, quand il vit Lucien, qui se frayait entre les tables un chemin vers lui, et Richard là-bas, qui poussait la porte.- Alors, dit, sévère, Lucien, à un Guillaume debout qui dansait d’un pied sur l’autre, le visage incendié comme un soleil couchant, le Diogène des auteurs ?- Le frère prêcheur de l’ordre mendiant des arts et des lettres ? dit Richard, sarcastique, en pointant la pile de livres. – Que voulez-vous, je souffre de schizophrénie, dit Guillaume.- Parle poliment, dit Lucien.- Pas de grossièretés, dit Richard. – Comme le gouvernement, dit Lucien, j’ai dans la tête les idées les meilleures, mais j’ai aussi en-dessous un peuple stupide qui n’écoute pas et se met en grève pour un rien. Comme vous savez, c’est le peuple qui commande, et le gouvernement le suit.- La tête va par ci, et le corps va par là, allons bon, dit Richard, rigolard.- C’est vrai, dit Guillaume, l’esprit a beau freiner à mort, le corps galope à fond de train.- L’esprit freine de son côté, et le corps galope du sien, dit Lucien. Comme c’est pratique. – Oui, dit Guillaume. Je ne rêve que d’une chose, c’est que corps et esprit marchent la main dans la main, si on peut dire. Mais j’ai peur que ce rêve soit utopique… .. Retournez-vous contre vous, se rebella-t-il tout d’un coup. Vous avez déteint sur moi. Vous étiez si peu chauds pour ma mobilisation que j’ai fini par me déserter moi-même.

- J’abrège ton supplice, dit Lucien.

Il fit un pas en arrière, tira sans grâce sur ses pantalons et découvrit de magnifiques chaussures jaunes en chevreau. Cette peau m’a coûté la peau des fesses. Pivotant avec un bel ensemble, Guillaume et Lucien tournèrent la tête vers Richard, qui flambait d’un beau rouge écrevisse. – Hé oui, dit Richard, en baissant la tête… .. A votre différence, se défendit-il en montrant les livres et les chaussures, mes biens à moi étaient immatériels. – Immatériels ? Parce qu’il n’en reste plus rien ? dit Guillaume. – Nous bouchonnons le bouchon ! dit Lucien qui, voulant désencombrer la conversation, les invita à prendre place. – Tiens, dit Richard, en saisissant le premier livre de la pile de Guillaume. Ce livre porte comme auteur et comme titre les mêmes initiales. Voilà donc un auteur qui s’écrit lui-même. – Oui, dit Guillaume. C’est un de ces nouveaux linguistes. Celui-là sera nouveau longtemps. C’est un ferrailleur de premier ordre. Il vous découpe à l’intense flamme de son chalumeau les vieilles carcasses qui encombrent le paysage, comme un rien. Il fait la plus merveilleuse des places pour les ouvrages nouveaux… .. C’est notre nouveau Montaigne.

Et tous trois festoyèrent d’un menu dispendieux, qu’ils arrosèrent d’un vin, qui n’était pas bon marché. – S la bombance nous inspire davantage que mon régime, dit Guillaume en levant son verre, c’est que c’est la bombance qui a raison.


 

 

 

 

 

 

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