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Chronique.
Où trois jeunes artistes, pleins d’espoir, montent à Paris la dure et l’insensible, pour y chercher la méthode pour bien se conduire dans les arts.
Prologue
Chap. 1 De la mansarde qu’habitait Richard.
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Brusquement, Richard jaillit de dessous ses draps, avec l’impression que quelqu’un était dans la chambre. Il ouvrit les yeux : en effet, par les carreaux embués de la fenêtre, une aube froide glissait à pas ouatés dans la pièce. Pris de panique, il se dressa sur son séant. Que se passe-t-il ? Mon réveil n’a pas sonné ? Je ne l’ai pas entendu ? Je l’ai éteint ? Son esprit, soulevant ses lourdes paupières, ouvrit les yeux. Mais on est samedi ! Dans le même mouvement qui l’avait fait se dresser, mais inverse, débandant la troupe de ses muscles, en ondoyant, il se glissa avec volupté dans la chaleur de son lit. Puis à l’aveugle, tendit la main vers son réchaud.
Dans la mansarde de Richard, l’habitat proprement dit était réduit à sa plus simple expression. La salle de bains était un lavabo à robinet unique d’eau froide. Le bureau était deux caisses debout poussées contre le mur, l’intérieur faisant office de tiroir. La cuisine était, à la tête du lit, une caisse couchée sur le côté, qui supportait un réchaud à alcool à deux feux, et détenait, à l’intérieur, 1 casserole, 4 assiettes, 4 tasses, 4 verres, 4 couverts pour les invités le jour où il y en aurait, ainsi que des aliments de survie, thé, lait de conserve, boîte de petits pois, pommes. Une allée, comme une galerie, courait le long de ces sortes de chapelles latérales, et les séparait de la nef principale, qui était l’atelier.
C’était l’atelier qui occupait le principal de la mansarde. Au milieu, comme un autel, étaient dressées des planches sur deux tréteaux, et, comme un tabernacle, elles portaient un haut et long haut-relief de terre glaise, recouvert de linges humides et de sachets de plastique fendus sur le côté et étalés, ainsi que, posés devant, tous les instruments nécessaires à l’office artistique : mirettes, ébauchoirs, spatules, couteaux. Tout autour, par terre, était posé tout ce qui pouvait servir au sacrifice artistique : à gauche, le baquet de terre glaise, couvert de chiffons mouillés et de sachets de plastique étalés, ainsi qu’un seau d’eau; à droite, la cuve à chaux, celle à poussière de marbre, celle à caséine; devant la caisse à plâtre, les filasses, les armatures, le savon; au-dessous, le carton à chiffons ; au-dessus, la lampe d’architecte, et, épinglés au mur, comme le missel du jour, les dessins de la maquette et des différents personnages, vus d’en haut, de face, de dos, de profil. Enfin, sous tout cela, en guise de tapis de prière, étaient tendues trois feuilles de plastique gaufré, l’une sur l’autre.
Tout en allumant son réchaud à alcool et faisant chauffer l’eau pour son thé, Richard évitait avec soin de poser le regard sur le haut-relief. Comme quelqu’un avec qui vous vous êtes souvent battu, et qui chaque fois a eu raison de vous, et bien que vous ne désespériez pas d’avoir le dessus sur lui un jour, Richard évitait de faire face à la chose enchiffonnée. “- Alors ? Que deviennent tous ces serments, que tu as faits “depuis lundi, que tu sacrifierais à la sculpture ton samedi et ton dimanche ? N’est-ce-pas cette promesse qui t’a fait endurer si stoïquement toutes les fatigues de la semaine ? “- Je sais. Mais nous sommes samedi. Samedi n’est pas lundi. “- Est-ce que tu penses à la scène que tu ne manqueras de te faire ce lundi-ci, -après-demain-, pour avoir failli à tes serments ? - Ca sera bien fait pour moi. Je me punirai en travaillant les soirs de la semaine.- Tu sais bien que tu ne le feras pas. Quand même tu le voudrais, la journée elle-même s’y opposera. Le travail du jour laisse une telle traîne de poussière que tu n’as pas trop de ta soirée pour t’en secouer. Où prendrais-tu le temps ? - Tant pis. Je ne suis pas aux pièces. Etre artiste, c’est être libre. S’il n’entre pas dans la liberté de la gaspiller entre autres, la liberté ne serait pas libre. Etre artiste, c’est aussi tourner le dos à l’art. Est-ce de ma faute si, le samedi, il y a “d’autres priorités ?
La mansarde n’était chauffée que par un réchaud électrique dont la consommation coûtait les yeux de la tête. Malgré l’humidité glaciale de la mansarde, portée au carré par l’humidité de la terre glaise et des chiffons, Richard ne chauffait qu’à son lever et jusqu’à son départ, qu’à son retour et jusqu’à son coucher. S’évadant un court moment de la triple muraille de couvertures, de journaux et d’habits qui l’emprisonnait dans le chaud comme un cachot, grelottant et s’entrechoquant les os, en trois pas il bondit allumer son réchaud et courut réintégrer au plus vite sa chaude cellule. Lorsque le sas de la mansarde fut au même niveau de chaleur que le bassin de son lit, Richard ouvrit grande la porte de son écluse, se dévêtit de son jean et de son pull de nuit, et, nu comme un ver, avec un héroïsme pour lui quotidien, se lava à l’eau glacée, de la tête aux pieds, admirant au passage son corps blanc et délicat, s’étonnant de ce qu’un tel chef d’oeuvre n’eût pas trouvé encore preneuse. Vêtit son jean et son pull de jour, son caban de marin, enfila ses chaussettes, par-dessus ses chaussettes deux sachets en plastique qui isolaient ses pieds des trous de ses semelles. En tournant avec soin le dos à son haut-relief, sortit de sa mansarde. Déboula les 7 étages du poussiéreux escalier de service, traversa la poubelle à poubelles qui faisait la cour, franchit en deux pas le vestibule de marbre, beau comme un palais, poussa la lourde porte cochère, et se retrouva dans un soleil pâle et frileux. Puis, caracolant comme un étalon, se mit en chasse.
Chap.2 De la mansarde de Lucien.
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Au même moment, dans l’arrondissement voisin, de peu inférieur en chiffre, mais de beaucoup supérieur en cote, montant une de ces avenues triomphales qui, aigles impériales au vent, entre deux haies d’immeubles bourgeois, partent à l’assaut de l’Arc de Triomphe, un jeune pékin, cheveux blonds comme les blés, très à l’aise dans son costume clair, -vaste et long imperméable blanc cassé, pantalon moutarde, chemise blanche comme neige-, qui portait à la main une valise en porc, et, sur le dos, un invraisemblable bâti, qui tenait le milieu entre le cadre de vitrier et le sac de randonneur, et dont le méchant salaire, au fur et à mesure qu’il montait l’avenue, se sentait de plus en plus affreusement déplacé, s’arrêta devant un des immeubles, composa le code, donna son nom, poussa la porte.
De magnifique porche plein cintre en noble escalier de tuffeau blanc et rampe forgée, de lourde porte à panneaux saillants taillées en pointe de diamant en splendide bureau lambrissé de noyer et parqueté à la française, le jeune homme se retrouva devant le propriétaire, beau vieillard tiré à 4 épingles, tout en camaïeu de bleu, qu’on sentait très au fait de la Bourse et du Marché Immobilier, - homme de style baron d’Empire mais de façons Turelure. Les yeux du propriétaire s’attardèrent sur les habits du jeune homme.- Je crains, dit-il, que ma mansarde ne vous soit guère appropriée. - Pourquoi cela ? demanda le jeune homme inquiet.- Elle n’est pas trop en bon état.Le jeune homme se tut.- Il pleut dedans ? demanda-t-il.- Par le ciel, non.- Il y a des infiltrations dans les murs ? - Non, grands dieux.- J’ai peur que vous n’ayez peur à tort. dit le jeune homme avec retenue.- Nous verrons bien, fit le propriétaire un geste vers l’office.- Un moment. dit le jeune homme. Il revint sur ses pas, sortit sur le palier monumental, et s’harnacha de l’invraisemblable bâti, fait, si on l’examinait bien, d’un chevalet plaqué de toiles de tout format, toutes tournées vers l’intérieur.
- Vous peignez ? dit le propriétaire, affolé. Vous ne m’avez pas dit ça. - Je vous tranquillise tout de suite, dit le jeune homme avec précipitation. J’ai un gagne-pain, par ailleurs. - Vous faites de la peinture en amateur ! dit le propriétaire, soulagé.- Non. C’est l’inverse. Je gagne mon pain en amateur. Tout est une affaire de point de vue… .. Voici mes deux derniers bulletins de salaire, dit-il, pour tranquilliser le propriétaire tout à fait.
Le propriétaire éplucha les deux feuilles vertes aussi méticuleusement que si c’étaient des litchis.
- Eh bien. Allons voir.
Le propriétaire monta l’escalier bien au milieu, sans toucher ni la rampe ni le mur, de telle sorte que ne se salissaient que ses semelles, qui après tout, étaient faites pour ça. Au septième étage, il enfila un dédale de boyaux étroits, juste de sa taille, avec des angles et des coudes, une infinité de portes à droite et à gauche, des jours blêmes, qui s’ouvraient dans le plafond. La mansarde était la dernière, tout au bout du bout du cul-de-sac. D’un passe, et en soulevant ses coudes, pour ne pas toucher des manches les chambranles, l’élégant vieillard ouvrit la porte, laissa passer le jeune homme.
Le jeune homme, en voyant la mansarde, fut merveilleusement soulagé : la mansarde était dégoûtante. Il passa en revue la misérable troupe des détails : un jour blafard tombait d’un vasistas, situé dans le toit à 10 heures du matin ; les murs étaient d’un gris brillant, comme s’ils suaient la crasse ; le sol, en dalles de faïence bordeaux, était glacé, comme si la saleté avait gelé ; le lit, la table à coudre, la chaise, l’armoire étaient en fer, comme du mobilier de prison, -le propriétaire étant magistrat- ; enfin, l’ampoule nue ajoutait la dernière touche à cette toile d’expressionniste allemand. - Les toilettes et l’eau sont près de l’escalier. Le chauffage est à la bouteille de gaz. Le loyer est de 2 000 francs.- C’est magnifique. dit le jeune homme, soulagé d’apprendre que le loyer ne dépassait la moitié de son salaire. .. .. Si vous me l’offrez, je me l’offre.- A votre place, fit le propriétaire en faisant la grimace à sa propre mansarde.- C’est moi qui y suis. dit en riant le jeune homme.. .. Voici 2 loyers et la caution de 2 mois. - Il y a aussi la consigne de la bouteille à gaz, dit l’élégant et rapace vieillard, qui serrait les billets du jeune homme entre ses doigts comme entre des pinces.- Oh. Pardon. dit le jeune homme, tout heureux d’avoir prévu assez. - Je ne vous attaquerai pas en dommages et intérêts, dit le propriétaire plaisamment, si vous repeignez la chambre. Après tout, vous êtes un spécialiste. .. Les loyers sont payables en espèces le premier du mois entre 19 h 30 et 20 h, ajouta-t-il, en ouvrant la porte, soulevant les coudes, et disparaissant.
Sans perdre une minute, le jeune homme s’arma du seau, alla chercher l’eau sur le palier, suspendit tous ses vêtements à un clou du mur en pente pour qu’ils ne touchent pas les murs, et, tel qu’il fut quand il vint au monde, s’attaqua au sol, lava la mansarde de fond en comble, puis, lui, des pieds à la tête, puis se rhabilla. Défit son bâti, posa les toiles comme le mur, la boîte à couleurs, la palette, le bocal avec ses pinceaux sur la table à coudre, l’essence, la gélatine et la colle dessous, dressa au milieu, sous le jour gris, son chevalet, et admirant ce qu’il avait fait, sourit extasié à son noir taudis : la divine peinture à présent l’illuminait.
Chap.3 Comment Richard fit la connaissance de Lucien.
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- Je vous demande pardon. Pourriez-vous me céder un ticket ?
A cette question, que lui posait un bel Adonis, à la chevelure blonde comme les blés, à la peau blanche comme le lait, au nez retroussé et délicat, au visage harmonieux comme un temple grec, aux habits blancs comme le marbre de Paros, Richard tourna vivement la tête, pour voir si c’était bien à lui que s’adressait ce beau jeune homme. Tout heureux qu’un tel Adonis lui fît l’honneur de lui demande de s’en priver d’un, il le lui offrit sur-le-champ, comme le coeur sur la main.
- Merci, dit le jeune homme, sans gêne, et il se mit dans la file derrière lui. “Céder. Il a dit céder, se grommela Richard. Que veut dire céder? Le mot céder est un de ces mots ambigus qui masque de bon ton le meilleur comme le pire. En l’occurrence, cela veut-il dire : donner ou vendre ? Ce serait trop beau si ce bel Adonis était, en plus, honnête.- J’ai une confession à vous faire, dit le bel Adonis. Je suis ici un clandestin. Je n’ai pas la carte de séjour estudiantine.- Qui n’a jamais péché ? dit Richard. Moi non plus. Je n’ai jamais été témoin de rafles dans ces lieux.
Hors d’oeuvre, fruit, plat, sur le plateau, et plateau en mains, ils cherchèrent une table libre.- Ma vue, dit le bel Adonis, si je m’assieds en face de vous, ne vous restera pas en travers de la gorge ? demanda le bel Adonis. - Si la mienne ne vous reste pas sur l’estomac, dit Richard, enchanté de ses manières.- Vous permettez donc? - Si vous permettez. Et tous deux s’assirent de concert. Que veut dire céder ? Donner ou vendre ? se bougonnait Richard. - Permettez, dit Lucien, qui, avec tact, glissa deux pièces à auréole sous la serviette en papier de Richard.Ce geste, qu’il n’avait pas espéré, délia si bien le coeur de Richard et desserra si bien ses lèvres, qu’il se leva, se présenta : Richard, sur quoi le jeune homme se leva et se présenta de même : Lucien.- Pour parler franchement, dit Richard, je ne suis pas étudiant. Je gagne mon pain à la sueur de mon front, comme on dit. - Moi aussi. dit Lucien. Mais la seule chose qui compte dans mon gagne-pain, c’est le pain.- Moi aussi, dit Richard, ravi. ..
.. Serait-il hasardeux, en conséquence, de penser que vous n’avez pas choisi la profession que vous exercez parce qu’elle vous plaît, mais parce qu’elle vous nourrit ?- Excellente conclusion. Exacte vérité… .. Profession est un titre bien somptueux. Disons que j’ai attrapé le premier gagne-pain que j’ai pu, à l’aide de la pauvre peau d’âne que j’avais. - Oh. Un diplomalcule que j’ai eu bien malgré moi, dit Lucien, rouge jusqu’aux yeux. - Moi, dit Richard, les yeux effrontés, j’ai attrapé le premier gagne-pain que j’ai pu, malgré la pauvre peau d’âne que je n’avais pas. Lucien se leva et lui tendit la main.- Vous me coiffez au poteau. Voilà un jeune homme rare. Toutes mes félicitations. dit-il à Richard, rouge de plaisir. Leur esprit soufflant, leur langue ne soufflant mot, ils laissèrent un temps parler couteau et fourchette.
-Qu’est-ce qui fait le prix de la vie, dit Richard, à brûle-pourpoint, sinon ce qu’on ne peut acheter ?- Et qu’est-ce qui fait le prix d’un gagne-pain, répondit Lucien du tac au tac, sinon la liberté qu’en plus du pain on gagne ?- Et qu’est-ce qui caractérise un homme, répartit Richard, en jouant son va-tout, sinon ce qu’il fait dans son temps libre ? Qu’est-ce qu’on fait dans son temps libre, répliqua Lucien, sinon ce qui relève de son libre choix ? Richard se tut, hésita, s’échauffa un peu, prit son élan.
- Peut-on savoir, dit-il, quelle libre occupation vous avez choisi pour enchaîner votre temps libre ? - Je me damne moi-même, dit Lucien. Je me voue corps et âme au démon de l’art, à ses pompes et à ses oeuvres !- Alors, nous brûlerons en enfer tous les deux, s’écria Richard avec fougue. Je sacrifie au même faux dieu. .. .. Et duquel des sept arts capitaux péchez-vous, mon fils ?- Je salis des toiles de taches, dit Lucien, en montrant la lunule de son index liséré de vert véronèse.- Vous êtes peintre, dit Richard, dont la voix monta d’un demi ton. Peintre, ça existe ?- Pas de grossièretés, je vous prie, dit Lucien, en regardant autour de lui avec inquiétude… … Et vous ? A quelle muse sacrifiez-vous ? ajouta-t-il, sans trop élever la voix.- Je roule des boudins. dit Richard, en montrant ses ongles endeuillés de terre glaise. - Sculpteur, dit Lucien. Vous êtes le premier sculpteur vivant que je vois.- Peintre. Avoir en face, non le reflet du même, mais le réel d’un autre.- Un artiste d’un autre art que le mien, dit Lucien. Vous rendez-vous compte que jamais nous ne nous disputerons ?
Dans l’enthousiasme, Richard chercha du rabiot de frites qu’il offrit à Lucien, Lucien du rabiot de salade qu’il offrit à Richard, Richard présenta à Lucien le sel, Lucien à Richard le vinaigre, Lucien versa de quart de vin à Richard, Richard de la cruche d’eau à Lucien, échangèrent leurs adresses, en furent à tu et à toi.
- Tu ne trouves pas honteux, dit Richard, que nous soyons honteux de dire que nous sommes artistes ?- Ma honte ne retombe que sur moi, dit Lucien. Si je rougis de m’avouer peintre, c’est sans doute parce que je ne le suis pas encore ! Comment peut-on nommer une chose, si on doute de son sens ?- Lumineuses paroles, dit Richard, enchanté. - Note, ajouta Lucien. Pour avoir trouvé, l’inventeur d’autrefois n’a-t-il pas dû chercher auparavant ? Et n’est-ce pas dans la mesure où il a bien cherché, qu’il a bien découvert ? La recherche fait donc partie de la découverte. D’où : chercher à peindre, c’est déjà peindre. - L’échec fait partie de la réussite, s’écria Richard. C’est parce qu’il a bien échoué que l’inventeur a bien réussi… .. Ah. Heureuse rencontre. ..
- Puisque nous en sommes à l’heure de vérité, ajouta-t-il, autant vider son sac. Que le ciel s’écroule sur ma tête. Je gagne mon pain dans un supermarché, en tant que magasinier.- Tu vas te plier de rire, dit Lucien. L’artiste-peintre gagne sa vie en tant que peintre en bâtiment.- Tu as osé ? dit Richard, ébahi.- Pire. C’est mon diplôme de l’Ecole des Arts Déco, qui m’a ouvert la porte de l’entreprise de peinture, dit Lucien, en éclatant d’un rire qui ne se répercuta en aucun écho… .. Tels sont les Temps Modernes… Je suis heureux qu’il ait au moins servi à quelque chose. L’admiration de Richard était à son faîte.
- Autant remplit notre fiche tout à fait, dit Lucien. De quels horizons viens-tu ? - D’un peu en bas, à gauche, dit Richard.- Moi, d’en bas, à droite, dit Lucien.- C’est un petit hameau sur la route des Malouines, qui s’appelle Angers. - Moi, dit Lucien, qui riait, c’est quelques cahutes sur la ligne Paris-Sydney, qui s’appellent Aix-en-Provence.
- Comme je redoutais la terrible vie universitaire que ma mère me préparait, dit Richard, je me suis soustrait à son autorité, et suis passé sous la mienne. C’est ainsi que je suis à Paris. - Moi, comme ma mère redoutait la libre vie d’artiste que je me préparais, je me suis soustrait à ses craintes. C’est ainsi que j’ai fait comme toi.- Ma mère a une maternité très oppressive. Elle ne rêvait pour moi que diplômes et places. - Ma mère à moi a une maternité très protectrice. Elle rêvait de m’épargner plaies et bosses. - Vraiment ? dit Richard, rêveur. On échange ?- Qu’est-ce-que cela change ? dit Lucien. N’en sommes-nous pas au même point ?
Richard se tut et sourit. C’est ainsi que le coeur de Richard et de Lucien, de solitaire et à l’étroit que chacun était dans sa poitrine, battit double.
Chap. 4 Comment Richard et Lucien firent la connaissance de Guillaume.
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Ils planaient sur leur petit nuage, boulevard de Courcelles, quand, tous deux passant devant une brasserie, Richard s’excusa un instant, entra, consulta à l’intérieur le tableau des consommations, pesa le prix de deux noirs, fut soulagé que le contenu de sa poche supportât la pesée.
- Je propose que nous procédions à notre vernissage.Mes trois pièces auréolées suffisent tout juste pour payer deux noirs, pourboire compris. Pourvu qu’il n’ai pas de goûts pervers, et ne veuille pas un crème. Pendant que, de sa place, et sans consulter davantage Lucien, Richard commandait deux express, Lucien saluait un jeune homme barbu, à la barbe touffue et au crâne déboisé, qui à la table d’à côté, était en pleine discussion avec un quidam. -
- Dans le cadre de mes économies d’énergie, dit à voix basse Lucien à Richard, il m’arrive de résider quelques heures le samedi-dimanche à la station de métro St Philippe du Roule. Je retrouve souvent dans cette grotte ce chèvre-pied. Pendant qu’en cachette, je crayonne sur un bloc, lui, à la dérobée, noircit un carnet. Nous nous faisons de grands saluts d’un quai à l’autre.- Pourquoi St Philippe du Roule ?- C’est une station bourgeoise et sans correspondance. Il y règne l’ordre et la paix. .. .. Mais, écoutons.
Chap. 5 De la discussion que Guillaume eut avec le quidam.
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La discussion entre leurs deux voisins montait d’un ton. Le jeune homme barbu pointait d’un index de procureur un pauvre journal étalé sous le coude de son vis à vis.
- Je prétends, dit le jeune homme barbu, que tout ce qui est écrit là-dedans n’est que fable et conte bleu. Rien n’est vrai, de tout ce qui est écrit dans cette feuille de chou .- Comment ? Rien n’est vrai ? dit le quidam. Je vous donne ma tête à couper que tout est vrai de la première à la dernière ligne.- Prouvez-le.- Mais c’est écrit.- La belle preuve. Les Contes de ma Mère l’Oye aussi sont écrits… .. Un peu de sérieux. Je vous demande de me démontrer la réalité de tout ceci.- Enfin. Ces faits et ces personnes existent.Tout le monde en a entendu parler. Personne ne le niera.- Existent, dit le jeune homme barbu. Prenons garde aux mots que nous employons. Ces faits et ces personnes existent pour vous ? Sont-ils de vos connaissances ? Sont-ils, un moment ou l’autre, intervenus dans votre vie? - Je vous demande pardon. Il y a, là-dedans, des choses et des gens qui s’adressent à moi.- Et quoi donc ? dit le jeune homme sévère. J’attends. Prenez votre temps… .. La publicité ?- Tenez, dit le quidam, qui feuilletait fébrilement le journal. J’apprends que le timbre-poste va augmenter.- Et que la limite de dépôt des déclarations pour les impôts, est le 10 mars ? dit le jeune homme en éclatant de rire… ..Cet horrible massacre-ci en Afrique de noirs par des noirs, dit-il en pointant du doigt une colonne, a-t-il pour vous davantage de réalité que pour un noir, cette affreuse tuerie de blancs par un blanc en Haute-Provence?..
.. Et ce monsieur, dit-il en piquant des ongles une photo. Lui, bien sûr, s’il se pince, il se sent exister. Mais pour vous ? - Pardon. Je l’ai déjà vu. - De loin ? Par-dessus des épaules ?.. .. Comme les Parisiens, la Tour Eiffel, où bien sûr, ils ne sont jamais montés ? .. .. Quelle différence, y a-t-il, je vous prie, entre ce journal et un conte pour enfants ? - Pardon, redit le quidam. Outre que je suis un mari et un père, je suis aussi un citoyen. Les évènements, selon que je les approuve ou non, peuvent me faire choisir, aux élections, un bulletin ou l’autre. - Pour que vous vous mordiez les doigts, six mois après, de n’avoir pas choisi l’autre ?- Et puis, après tout, dit le quidam, va pour le divertissement. N’a-t-on pas le droit de se distraire ? M’interdirez-vous d’ouvrir la fenêtre le matin, et respirer un peu d’air frais ?- Vous appelez ça de l’air frais ? reprit le jeune homme inexorable… Pourquoi ? Vous étouffez chez vous ?.. Vous distraire ? Pourquoi ? Vous vous ennuyez dans votre vie ? Mais si vous étouffez là où vous êtes, que ne changez-vous d’air, au lieu d’échanger air vicié contre vicié ? .. .. Soyez franc. Cette feuille prend-elle part quelconque à vos soucis et à vos chagrins, à vos désirs et à vos espoirs ?.. .. Savez-vous ce qu’on devrait faire de ce torchon ? Comme nos grands-pères, les découper en carrés et les accrocher dans les toilettes… .. Savez-vous quel est le premier vice de ces gazettes ? C’est que la fiction de leur réalité insinue que votre réalité à vous n’est qu’une fiction … .. C’est notre propre journal que nous devrions écrire, par tous les diables. Nous devrions être notre propre rédacteur, reporter, envoyé spécial, chroniqueur, critique, éditorialiste. Nous tirerions au moins à un exemplaire.
- Je n’avais jamais pensé à ça, dit le quidam. - Moi, non plus, dit le jeune homme, ingénu. C’est de vous voir plongé dans votre journal comme moi, qui m’a inspiré. J’ai voulu me donner une leçon. Merci, ajouta-t-il en se levant et en serrant la main au quidam, qui, troublé, s’en alla en heurtant des chaises.
Chap. 6 Comment Richard, Lucien et Guillaume se présentent mutuellement.
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- Voilà un joli morceau de musique, dit Lucien au jeune homme. Mes compliments.- Tonale et mélodieuse, celle-ci, heureusement, dit Richard.. .. Nous n’avons pas trop fait la sourde oreille, comme vous voyez .- J’espérais bien que vous écoutiez aux portes. Cet espoir m’a aiguillonné. Je vous dois une partie des idées exposées.
- C’est bien vous, certains jours, à la station St Philippe du Roule, qui laissez passer tant de rames, avant de choisir la bonne ? dit Lucien.- C’est bien vous, qui, à la même station, alors que tant de rames s’ouvrent et s’offrent à vous, faites tellement le difficile ?- Comme vos yeux lançaient des éclairs sur les passants qui s’approchaient de votre carnet, je n’ai pas voulu m’attirer vos foudres, dit Lucien- Comme vous fusilliez du regard les curieux qui s’approchaient de votre bloc, j’ai préféré ne pas me trouver dans votre ligne de mire, dit le jeune homme..
.. Guillaume, de Strasbourg .- Lucien, d’Aix-en-Provence, peintre, dit Lucien, en se levant et saluant. Voyant que le jeune homme ne s’esclaffait ni ne compatissait, il ajouta : - Richard, d’Angers, sculpteur. Richard, rouge comme une pivoine, salua à son tour.- Deux artistes, s’écria Guillaume, radieux. Je croyais la capitale totalement désinfectée. Se peut-il ?.. .. Combien êtes-vous, dans votre gang? ajouta-t-il avec un geste vers dehors.- Une foule. Nous deux. dit Lucien. Notre assemblage est tout frais. Il date d’une heure à peine.La colle n’a pas eu le temps de sécher.- S’il reste un peu de jeu entre vous, me laissera-vous solliciter entre vous une petite place ?.. .. J’ai des titres. Sans forfanterie, j’écris.- J’en étais sûr, dit Lucien avec enthousiasme, en lui montrant la chaise à côté de lui. La chaise était vide. Nous vous attendions.
- Combien de pieds avait le trépied de la Pythie ? Trois. Richard. On n’était que deux. A deux, un siège vacille. Nous sommes trois. Notre siège trouve son aplomb.
Et Guillaume s’assit avec eux, sans plus de façons.- Vous êtes écrivain, dit Richard, admiratif. Vous terminez ce que vous commencez. - Disons plutôt, que plutôt que de ne pas terminer, je préfère ne pas commencer, dit Guillaume, qui tourna la tête ailleurs, pour montrer qu’il aimerait qu’on passe à autre chose.
- Vous prendrez bien un café, dit Lucien, toujours prêt à tendre la main à ceux qui perdent pied.- Pas moi, dit Richard, qui posa sa main sur sa tasse. Je n’ai pas fini le mien.- C’est moi qui offre, dit Lucien.- C’est vrai qu’il est froid, dit éhonté, Richard, qui finit sa tasse d’une gorgée.Et Lucien commanda de loin trois cafés. - Nous avions le modelé du corps, dit Lucien en indiquant Richard, la carnation de la chair, dit-il en se montrant. Nous avons à présent le souffle de la voix, ajouta-t-il avec un geste de la main vers Guillaume… … Nous voilà un être vivant. Buvons à notre triple naissance.
Et, levant leur café brûlant, ils burent à leur triade naissante.
Chap. 7 Où Guillaume proposa à Richard et à Lucien de visiter Sarcelles.
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Guillaume s’enquit s’ils étaient libres l’après-midi. Richard réponditque désormais, chacun d’eux n’était plus libre, puisqu’il avait les deux autres.- Que diriez-vous, si nous allions visiter Sarcelles ? demanda Guillaume, la voix provocante.Ebahis, Richard et Lucien ouvrirent une bouche peu intelligente.
- Vous préféreriez qu’on enfile les perles fines de Paris, de l’Arc de Triomphe à la Place des Vosges ? Quelles indulgences gagneriez-vous à faire ce chemin de croix-là ?.. ..Dois-je vous rafraîchir vos leçons d’histoire ? Ne savez-vous pas que tout ça a été conçu et bâti pour d’autres classes, d’autres régimes, d’autres âges que les nôtres ? Que si nous visitions ça, nous nous tromperions d’époque ? .. .. Bien sûr, dans ces somptueux décors, nous pouvons nous en accroire un instant, nous pouvons jouer cinq minutes aux petits marquis. De Cour Carrée en Tuileries, ces splendeurs passées peuvent nous toucher furtivement de leur éclat. Mais, quand de nos galetas sombres comme des galeries de mine, imprégnés des odeurs nauséeuses des arrière-cours, nous jetons un oeil, par un vasistas noir et gras, sur ces palais magnifiques, est-ce que cela ne nous fait pas une belle jambe?
Il se tut, vit à leur oeil affolé qu’il fallait qu’il freine de toute urgence.
- Ne me prenez pas pour ce que je ne suis pas. Je ne suis pas un commissaire du peuple. J’interdirais qu’on rase ces palais royaux. J’approuve hautement qu’on leur fasse faire une cure de jeunesse. Je tiens à ce décor, autant que je tiens à Baudelaire. .. Mais je n’accepte pas qu’on me pousse ces nobles vestige sans cesse sur le devant de la scène. Je ne veux pas qu’on honore ces monuments plus qu’ils s’honorent eux-mêmes. Après tout, Paris n’est qu’une sorte de Père-Lachaise de pierres, juste bon pour une promenade en famille le dimanche après-midi…
.. De quel côté êtes-vous ?, dit-il avec véhémence. Du côté de quelques-uns, ou du côté de la multitude ? Que voulez-vous comme public ? Les quelques parvenus qui habitent place des Vosges, ou les foules qui habitent la banlieue ? Voulez-vous un succès boeuf, ou un succès d’estime ? Où sont vos modèles et vous égaux? Place des Vosges, ou à Sarcelles ? .. D’où Sarcelles.- C’est ce que je pensais.Je n’y avais jamais pensé, dit Richard.- Conduis-nous hors de notre forêt obscure. Sois notre nouveau Virgile, dit Lucien en se levant.
- Vous rendez-vous compte, dit Guillaume devant la carte de la banlieue de Paris. Nous ne savons même pas où est Sarcelles. - Il faut prendre le train, dit Lucien en posant le doigt sur une ligne de chemin de fer.- Comme sans doute tant d’autres, dit Richard, dont le doigt suivit le rail et entra en gare du Nord.- Soyons justes, dit Guillaume, à la fenêtre du wagon. Il faut se replacer dans l’époque. De quoi s’agissait-il ? De loger, en urgence, dans des conditions d’hygiène et à des prix abordables, des foules de mal-logés. La priorité était de vêtir ceux qui étaient nus… .. Mais tout de même, dit-il, les yeux sur la cité monstrueuse. Depuis combien de temps, ne portent-ils pas ces frusques.
Il commencèrent la visite de Sarcelles comme on commence celle d’un musée, en respectant le sens de la visite. Ils marchaient le nez en l’air, muets. Leurs yeux, sautant les piteuses collerettes des squares, pelouses, bosquets, allaient aux monstrueuses faces des immeubles. Comme de consciencieux visiteurs, ils firent au début les immeubles un par un, les examinant des sous-sol aux terrasses, s’imposant de ne monter que par les escaliers, mais, bientôt, en touristes épuisés, comme s’ils étaient au Louvre, ils sautèrent des immeubles, écourtèrent leur visite.
Dans leur wagon, ils collectèrent leurs impressions. - Ils rentrent le soir par la gare comme par un trou de vol, et puis, grimpent les uns par-dessus les autres, comme les abeilles dans les ruches, dit Lucien. - J’imagine qu’à cause des voisins, ils ne peuvent ni éternuer ni tousser. S’ils veulent lire, il faut qu’ils plient leur journal en huit, et le lèvent en haut, au-dessus de leur tête. Vous vous rendez compte, quelle vie, dit Richard. Plutôt qu’un F5 à Sarcelles, je préfèrerais de mille fois une cave à Belleville.- Sauf que les enfants ont besoin d’espace, de propreté et de chauffage, dit Guillaume.- Que les parents les emmènent promener en province, dit Richard.- C’est ce qu’ils ne manquent pas de faire, s’ils le peuvent, dit Lucien.
- Suffit, dit Guillaume. La leçon est terminée. Récréation. Je vous invite chez moi. Honorez-moi. Acceptez.
Chap. 8 De la mansarde de Guillaume.
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Chez un petit traiteur de Passy, Guillaume les chargea de barquettes de betteraves rouge sang, de rapé de carottes cuivre rouge, de céleri crème, d’oignons blancs translucides comme la nacre, de tranches de boeuf couleur pain brûlé, de Grany Smith vert émeraude, et de deux bouteilles de Juliénas rubis. Les guida avenue de Versailles vers un haut immeuble, de pierre taillée en ce si joli style rococo hausmanien.
Comme en cordée, l’un derrière l’autre, tous trois entreprirent la lente ascension. Lorsqu’ils furent parvenus au sommet et que Guillaume leur ouvrit la porte, Richard et Lucien se retrouvèrent dans le plus charmant belvédère du monde. C’était vraiment le plus joli Mont Parnasse qui se puisse. Sa porte-fenêtre donnait sur un minuscule balcon de poupée, qui avait vue, entre deux loques rapiécées de fabriques sur un lumineux bras laiteux de la Seine. Le papier peint de la mansarde était un vaste buisson de roses rouges dont les entrelacs enlaçaient toute la chambre comme une charmille.
Entre la cheminée de marbre et la porte, s’empilait jusqu’au plafond, comme un lambris forestier, un haut et puissant rempart de bûches.- C’est mon bûcher pour l’hiver, dit Guillaume.- C’est le bois sacré des Muses, dit Lucien. Ce foyer t’était prédestiné. - Je n’y suis pour rien. Le hasard me l’a donné, le hasard me l’a laissé, le hasard me le reprendra, béni soit le hasard .
Guillaume offrit à ses commensaux de prendre place sur le lit, poussa vers eux une table de bridge laquée de noir et tendue de feutrine verte mitée et décollée, sortit d’un carton de la vaisselle dépareillée. Puis, grimpant sur un escabeau branlant le long de la muraille buchère, descella du chemin de ronde tout en haut, cinq bûches, guère de temps ne se passa qu’un beau feu clair crépitait dans la cheminée . Puis approcha de la table une chaise médaillon, qu’il s’était réservé parce que les deux pieds arrière bougeaient et qu’il fallait prendre garde de n’y poser qu’un bout de fesse. Par la grâce de ces fraternelles agapes, le moral de nos trois amis, de noir qu’il était depuis leur visite de Sarcelles, vira au rose.
- Heureusement qu’on s’oublie de temps à autre, dit Richard.- L’oubli est un devoir sacré, dit Guillaume. L’esprit ne peut faire des pas en avant, que s’il s’oublie.
Chap. 9 Où Guillaume dit la profession qu’il exerçait.
- Excusez-moi, dit Guillaume. J’ai quelque chose de trivial à dire.Richard et Lucien écoutèrent Guillaume religieusement, parce qu’ils savaient maintenant que Guillaume ne craignait pas de prendre les problèmes à bras le corps et les soulever, comme Hercule souleva Antée. - Est-ce que vous vivez d’un gagne-pain, ou d’une pension versée par votre famille, ou d’une bourse, ou d’une subvention quelconque privée ou publique ?
- D’un gagne-pain, sonnèrent Richard et Lucien de toutes leurs trompettes. - Ah, dit Guillaume, soulagé… …Il existe deux sortes de professions, les nobles, disons, et les simples… .. Ceux qui exercent des professions simples, ne peuvent, en raison du déficit de réputation de leur profession, que gagner et surprendre. De même, à l’inverse, ceux qui exercent des nobles, ne peuvent en raison du crédit de leur réputation, que perdre et décevoir. Un égalant un, on trouve, en effet, nécessairement, des grandeurs chez les petits, et des petitesses chez les grands… .. Tout ceci, pour que vous ne me méprisiez pas. On se défend comme on peut, dit Guillaume, qui suait à grosses gouttes. .. .. Je travaille comme animateur dans un centre socio-culturel. - Je vous dame le pion. Je suis peintre en bâtiment, dit Lucien.- Je vous coiffe tous les deux au poteau, dit, triomphant, Richard. Je suis magasinier dans un supermarché. - Votre noblesse m’humilie, dit Guillaume, nappé de rouge bordeaux. Je ne vous estimais pas comme vous le méritiez !
- Tu es tout excusé, dit Lucien… Tu ne fais qu’exprimer les sentiments des gens d’honneur. Qui ont bien tort. Parce que c’est à eux que va toute gloire… .. Vois-tu, à ces remèdes à la nécessité que sont nos gagne-pain, je ne vois qu’un vice : leurs effets secondaires, la fatigue du corps, la distraction de l’esprit et la perte de temps. C’est la seule chose qui les déprécie à mes yeux… .. Ils ont par contre une vertu souveraine. Ils nous offrent ce qu’il y a de plus précieux au monde : la liberté. - Ils ont une autre vertu, dit Guillaume, qu’on ne discerne pas au premier abord. Où est la vraie vie ? Avec les gens qui prient dans des chapelles pour le salut de leur âme, ou avec ceux, dehors, qui se collettent avec l’âpre réalité pour simplement vivre ? Béni soit deux fois ce mal si nécessaire de notre gagne-pain.
Devant le regard abasourdi de Richard et de Lucien, Guillaume eut peur d’être allé trop loin. Fermant au plus vite la boîte à Pandore de ses mauvaises pensées, il sortit de derrière ses bûches une bouteille de calva d’or liquide. Bientôt, comme un soleil éclatant, la gaieté illumina la mansarde haut perchée.
Chap. 10 Où Lucien, Guillaume et Richard discutent d’art.
Ce fut Lucien qui dépoitrailla la conversation en premier. Il leur demanda tout de go, si ça ne leur faisait rien qu’ils parlent art. Ni les yeux brillants de Guillaume, ni ceux de Richard ne dissimulèrent combien un effeuillage de l’art les aguichait.
- Pour moi, dit Lucien, la période actuelle de l’art, c’est un chahut de fond de classe. Les cahiers au feu, les maîtres au milieu. Les jeunots sont montés sur l’estrade, se sont proclamés maîtres à la place des anciens. Bientôt, comme tous les révolutionnaires, ils se sont déposés les uns les autres. Le décret instituant une école était à peine pris qu’il était annulé par un nouveau décret, qui en instituait une nouvelle.C’est ainsi qu’ont fleuri et défleuri en l’espace d’un matin, toute une série de fleurs artificielles, toutes plus horribles les unes que les autres, et qui n’ont eu qu’un effet, celui de déconsidérer l’art… .. Ne croyez-vous pas qu’il serait temps que de nouveaux maîtres reprennent la classe en main ?- Je suis de ton parti, dit Guillaume, vibrant. - Je suis de ta religion, dit Richard, frémissant. Comme une maîtresse de maison laisse reposer, pour qu’elle lève, la pâte ronde de la brioche, tous trois laissèrent reposer ces idées en eux.
- Les choses se sont tellement dégradées, reprit Guillaume, qu’en art, le sujet mêle de l’homme semble épuisé. L’homme aujourd’hui, pour l’art, vaut moins que l’objet qu’il fabrique.Or, n’est-ce pas l’homme qui fabrique l’objet qui, pour l’art moderne, vaut plus que lui ? Mais qui s’aperçoit aujourd’hui d’une telle contradiction ? .. .. L’homme, n’est-il pas, aujourd’hui, dans la meilleure condition possible ? A-t-il jamais existé, comme aujourd’hui, un homme plus désempêtré de la matière, et l’esprit plus à lui, qui connaisse mieux le monde et lui-même ? Plus libre de pensée, de parole et de mouvement ? Un homme plus près du modèle homme qu’aujourd’hui ?.. .. Et c’est à cet instant de liberté magnifique de l’homme, que sur l’homme, l’artiste donne la priorité à la matière ?.. .. Parce qu’il la lui donne. En trouvez-vous, parmi les modernes, un seul, qui mette en scène, peigne, sculpte un homme, une femme, en jean, ou en complet, ou en jupe, chez eux, dans leur cuisine, au milieu de cette moderne domesticité électrique, qui les émancipe de tant de besognes machinales ? Même les plus iconoclastes n’osent représenter un four, un réfrigérateur, un lave-linge. N’importe quel pékin manie comme un rien toutes ces machines, et l’artiste ne sait apparemment pas par quel bout les prendre… .. C’est tout de même étrange, avouez.Les trois laissèrent ces paroles mourir à leurs oreilles comme un point d’orgue.
- La seule question, reprit Richard, qui se pose à l’artiste en fin de compte, et qui s’est posée à tous les artistes depuis la naissance des temps, c’est celle-ci : comment représenter la figure humaine. .. Si l’on se réfère aux pratiques utilisées, on peut représenter une figure de quatre façons : - en la faisant ressemblante premièrement (laissons cela à la pellicule, et à l’art officiel ; les flots d’encre que l’on a déversés sur ce sujet l’ont épuisé) ; - en la déformant systématiquement, l’étirant, l’amincissant, l’élargissant, la grossissant, deuxièmement (il y a de ceci des exemples célèbres, qui ont tari la source) ; - en laissant à l’état d’ébauche, d’esquisse, la limitant à quelques traits et quelques taches et laissant le reste intouché, troisièmement (assez d’exemples ont donné l’exemple) ; - enfin, en la chargeant, en en faisant la caricature, quatrièmement (et qui est la facilité). Mais ces quatre façons n’ont-elles pas trahi leur vanité ?
- Le problème est plus compliqué encore, dit Guillaume. Dans ta figure, tu tiens compte de son visible, non de son invisible, c’est à dire de sa filiation, de sa classe sociale, de son niveau d’instruction, de sa situation, de ses goûts, de son humeur. Le compliqué n’est pas loin de l’insoluble.
- Et vous oubliez, dit Lucien, que cette figure doit, en plus, obéir à des lois nouvelles. Si l’art est soumis comme l’homme, ou la science, aux lois de l’évolution, si, pour survivre, il doit progresser, il ne peut rester au palier actuel, il se doit de passer à l’étage supérieur. Mais quel est cet étage supérieur ? Mystère. Tout cela fait un noeud par trop inextricable. Comment faire face à tout cela à la fois ?
-On ne le peut pas, trancha Guillaume. Et si on ne le peut pas, il ne le faut pas… .. Faisons table rase de toutes ces complications. Comment l’artiste doit-il approcher l’art ? Avec un esprit naïf.. .. Je propose, si vous voulez bien, que nous établissions quelques règles simples et sûres. Première règle : la question de l’inspiration : s’interdire tout préjugé et tout devoir, l’un étant d’ailleurs analogique à l’autre, et ne s’inspirer que de ce qui est vécu, senti, pensé. Lucien et Richard hochèrent la tête comme une chose d’évidence.- Deuxième règle : la question du sujet : il est vraisemblable que la question du sujet importe peu, que tout sujet est bon. Laissons donc la question du sujet pendante. Ne lui imposer qu’une seule condition, qu’il convienne à notre vie et à nos goûts, bien que je vous accorde qu’il est difficile, parmi la masse de nos goûts, de discerner lesquels nous sont vraiment propres.Les visages de Lucien et de Richard approuvèrent, comme une chose qui allait de soi. - Troisième règle : la question de la façon : afin d’être certains de ne passer à côté de rien, ne prononcer aucune exclusive d’aucune façon, ancienne ou moderne, sans préjudice, bien sûr, des nouvelles, qui nous viendraient à l’esprit, et nous souriraient… .. Je sais que cette trop grande et trop vague liberté est justement ce qui nous entrave, mais dans la situation actuelle, on ne peut guère dire mieux.Lucien et Richard opinèrent, haussant les épaules, navrés.- Enfin, quatrième et dernière règle : la question du style : je pense qu’en la matière, il n’y a qu’une règle : être serré. Etre serré, c’est la marque du classique. .. .. Ces règles semblent imprécises, mais elles sont indubitables.
- Voilà de belles choses élucidées, dit Lucien.- Au moins, nous savons une chose essentielle, dit Richard, c’est qu’il ne faut pas d’il faut ! Vous ne pouvez pas savoir de quel poids vous me débarrassez. .. ..Mais nous abusons, dit-il, en osant regarder sa montre, et en se levant.
Chap. 11 Comment Guillaume invite Richard et Lucien à coucher chez lui, et comment nos trois amis passent le dimanche ensemble.
- Si vous n’avez pas quelque part une Pénélope qui ne morfond à vous attendre, je vous invite, leur montra Guillaume.Stupéfait, Richard entendit Lucien dire : - Je n’ai personne. “Que ce Marc Spitz de la beauté soit aussi nul en embrassades “que moi, pensa-t-il.- Moi, non plus, dit Richard, tout à fait à l’aise.- Nous tirerons le matelas, et j’ai un duvet, dit Guillaume en se levant.
Sans leur demander d’autres avis, Guillaume empoigna le matelas, comme une barque l’échoua doucement devant les braises brûlantes, partagea entre matelas et sommier draps et couvertures, déroula le duvet derrière le lit, choisit le matelas pour lui, attribua le sommier à Lucien, et le duvet à Richard. Eclairés par les seules lueurs de l’âtre, Guillaume et Lucien en sous-vêtements s’enfouirent dans leur drap, tournant le dos à Richard.
Richard, alors, avec d’infinies précautions à cause des sachets de plastique bruyants, ôta ses chaussures ; tournant le dos à leur dos, se dévêtit et s’enfouit dans le duvet, qu’il remonta jusqu’au front. Tous trois se souhaitèrent la meilleure des nuits, chacun se nicha dans son nid, et on n’entendit plus que le craquement des bûches.Longtemps et jusque tard dans la nuit, Richard musarda parmi les buissons de roses, roses des braises rouges. Pétrifié par l’aveuglante lumière du jour, les yeux rivés au mur mais les oreilles vers l’arrière comme des écoutilles, Richard épia ses acolytes pendant des heures.
Au bout d’une éternité, à son soulagement, il entendit enfin Guillaume se lever, prendre ses vêtements, ouvrir la porte, disparaître, reparaître en soufflant un long moment plus tard, écrire avec un feutre sur un papier, enfiler sa veste de peau, disparaître à nouveau, et ses pas mourir dans l’escalier. Puis Lucien se lever, empiler de la vaisselle dans une cuvette, disparaître à son tour dans les toilettes de l’étage. Aussitôt qu’il fut seul, bondissant, Richard s’habilla à la hâte, passa l’étrille de sa main dans sa crinière, saisit à pleins bras matelas, couverture et drap, que moitié traînant, moitié portant, il hissa sur le sommier. Rentra et tendit draps, couvertures et dessus de lit, roula le duvet. A peine s’était-il assis sur le lit, que Lucien reparut, cuvette et vaisselle en mains, serviette sur une épaule, torchon sur l’autre, les cheveux mouillés et ratissés en arrière comme les blés après l’averse. Il sourit à Richard, et Richard lui répondit avec gratitude. Dans une bouffée d’air frais, Guillaume, le visage rougi, entra avec croissants et baguettes fraîches, s’enquit s’ils avaient eu le pied marin pendant leur navigation nocturne. Puis tous trois, s’attablant, savourèrent ces délices parisiennes que sont, le matin, le café au lait brûlant, les croissants feuilletés tièdes, les baguettes beurrées et craquantes, s’y attardant plus que déraisonnablement.
La journée du dimanche fut une longue flânerie dans le jardin à la française de Paris. Ils rendirent longue visite à Monsieur Courbet à Orsay, firent halte à la gare St Lazare, aimée de Richard, où Lucien les invita à déjeuner de moules et de frites, stationnèrent un long moment, dans le jardin du Palais Royal, sous la fenêtre de Colette, chers à Guillaume, saluèrent Poussin et Chardin au Louvre, passèrent sur le Pont Neuf, coqueluche de Lucien, investirent la casemate de Lucien, avenue d’Iéna, puis le bunker de Richard, rue de Tocqueville. Là, Richard, affreusement gêné, pria l’équipe de remettre son tour de repas au mois suivant, à quoi Lucien répondit que cela le comblait, parce que le petit déjeuner et le déjeuner l’avaient repu, et Guillaume fit chorus.
- Mansardes, dit Guillaume, avec un geste vers l’atelier de Guillaume, vous n’êtes pas le moindre des logis.
Comme la jeune fille amoureuse, qui n’ose se dénuder devant son amoureux dans l’angoisse de ne pas lui plaire, chacun des trois amis cacha longtemps aux deux autres ce qu’il sculptait, peignait, écrivait, et ne le leur dévoila que lorsqu’il fut certain de ne pas être leur risée.
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