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20. Auguste Vaillant

 

31 ans 11 mois 25 jours

 

 

1.Le bureau du juge d’instruction. Auguste, menotté, des fers aux pieds. Le juge d’instruction à son bureau.

Le juge.- Vous n’êtes pas un anarchiste bien courageux. Sitôt la bombe explosée, vous avez fui comme un lâche. Vous n’avez pas osé assumé votre acte.

Auguste.- Pardonnez-moi, mais je savais que, bien que je n’aie tué personne, vous me tueriez, moi.

Le juge.- Dans votre lettre, vous avez écrit que vous ne vouliez pas que des innocents paient votre acte de leur tête. Vous avouez donc que votre acte mérite le dernier supplice.

Auguste.- Pardonnez-moi, j’ai eu pitié, tout en sachant que vous, vous n’auriez pas pitié.

Le juge.- Seul le hasard a fait que vous n’êtes pas un meurtrier. Si votre bombe avait éclaté au niveau du sol, elle aurait causé bien des morts.

Auguste.- Pardonnez-moi, si j’avais un pistolet, si je le pointais vers vous, si j’appuyais sur la détente, vous seriez un homme mort, à condition que je veuille vous tuer. Avec de si, ne pensez-vous pas que vous pouvez accuser d’assassinat la terre entière ?

Le juge.- Les cabochons, qui ont été projetés par votre explosif, ont blessé bien des personnes, il y a eu des visages en sang. Ils ont perforé des pupitres, traversé la toiture vitrée, défoncé le cercle de bronze de l’horloge. Vous ne devez qu’à la chance de n’être pas un meurtrier.

Auguste.- Pardonnez-moi, savez-vous ce qu’est un cabochon ? C’est un clou à chaussure, à tête en diamant. La pointe mesure 1 centimètre. Le voyez-vous pénétrer jusqu’à un cœur ? Au pis, il érafle des peaux.

Le juge.- Les précautions que vous avez prises pour transporter votre bombe sous votre gilet, prouvent tout de même à quel point vous la jugiez dangereuse.

Auguste.- Pardonnez-moi, je l’avais destinée aux députés, non à moi.

Le juge.- Vous ne manifestez ni regret ni repentir du crime que vous avez commis ?

Auguste.- Pardonnez-moi, je suis trouve mon attentat réussi : il n’a tué personne. Auriez-vous préféré que je le rate ?

Le juge.- Pardonnez-moi, vous avez réponse à tout : nous verrons si au procès qui aura le dernier mot… …Auguste Vaillant, je vous inculpe de tentative d’assassinat, et de destruction volontaire d’édifice public, par l’effet d’une substance explosive. Garde, emmenez l’inculpé.

 

 

 

 

 

32 ans 14 jours

 

 

 

1.Palais de Justice. Chambre d’assises de la Seine. Procureur Bertrand, Président Caze avec 3 assesseurs, Avocat Labori, jury, public. La table des pièces à conviction comporte la balustrade de la tribune, d’où avait été lancé l’engin, le bronze cabossé du cadran de la grande horloge, un paquet de vêtements ensanglantés, quelques fragments de la bombe. Le Procureur récuse 6 jurés, Labori récuse 1 juré, le baron de Rothschild.

Le Président.- Mesdames, Messieurs, comparaît ce jour devant cette Chambre d’Assises, Auguste Vaillant, né le 27 décembre 1861, de Joséphine Rouyer et de Jules-Auguste Vaillant, pour répondre des chefs de tentatives d’assassinats et de destruction volontaire d’édifice, par l’effet d’une substance explosible. .. .. Les faits ont été prouvés, l’accusé a avoué. L’accusé peut, s’il le désire, exposer les motifs, qui l’ont poussé à accomplir son attentat, afin que les jurés puissent apprécier si l’accusé peut ou non bénéficier de circonstances atténuantes.

Auguste.- Je le désire.

Le Président.- L’accusé a la parole.

Auguste.- (jetant des coups d’œil sur sa feuille) … … Le peuple, si actif pourtant, et si majoritaire, n’a pas le droit à la parole. Dès qu’il manifeste et fait entendre sa voix, le gouvernement lui envoie ses matraques et ses fusils. Il n’a qu’une tribune, d’où il peut faire entendre sa voix : ce banc des accusés. D’où je parle en son nom. ..Mesdames et Messieurs les jurés, ces bourgeois qui nous gouvernent, se rappellent-ils il y a cent ans avec quelle violence ils ont chassé du pouvoir ceux qui les précédaient, jusqu’à guillotiner le roi qui ne voulait pas leur céder la place ? Parce que ce sont les bourgeois qui ont fait la Révolution, pas le peuple : qu’est-ce que c’étaient que ces Robespierre, ces Danton, ces Marat, Brissot, Billaud-Varenne, Fouché, Fouquier-Tinville, et le reste ? Des Avocats au Conseil du Roi, des Avocats des Etats de Province, des Avocats au Parlement, des Présidents de Tribunal, des Procureurs, banquiers, négociants, évêques, Pères Abbés, Oratoriens, Notaires, Officiers du Roi, des journalistes : ce sont eux les massacreurs, les guillotineurs de la Révolution. Ces bons bourgeois, si défenseurs des droits de l’homme, se rappellent-ils la terreur qu’ils ont fait régner dans le pays, par laquelle ils ont pu conquérir le pouvoir ?.. … Mais quand après eux, sous eux, le peuple veut leur faire à eux, ce qu’ils ont fait à leurs prédécesseurs, entendez comme ces humanistes humanitaires poussent des cris d’orfraie, comme ils crient à l’assassinat, comme pour finir, ils guillotinent ceux-là même, qui devraient les guillotiner ?.. ..Qu’est-ce que j’ai voulu figurer ? J’ai voulu figurer à MM les Députés, que, comme ma bombe Damoclès, le peuple menaçant est suspendu au-dessus de leurs têtes. .. … Camarades, il est dit dans la Constitution : Lorsqu’une forme de gouvernement devient destructrice, le peuple a le droit de la changer et l’abolir. L’insurrection est le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. … Le travail qui était autrefois esclavage, servage, est aujourd’hui noblesse, au point que les nobles eux-mêmes ont honte de l’oisiveté comme d’une tare. Si le travail a conquis ses lettres de noblesse, je demande que lettres de noblesse aussi soient données à la classe travailleuse… …Vous croyez, Mesdames et Messieurs les jurés, que le peuple souffre de la souffrance de l’agonie, c’est faux. Il souffre de la souffrance de l’accouchement. Attendez, quand il naîtra, le premier cri qu’il va pousser. Périssent alors les vieilles, avares, cyniques, viles classes bourgeoises, naissent les jeunes, généreuses, nobles classes populaires… …Infâme d’aspect, ou trop maigre ou trop gros, habillé trop mince et de mauvais goût, méprisé se méprisant, peuple, n’aie pas honte, montre-leur ce qu’ils ont fait de toi, affiche les marques de ta misère, ta maigreur, ton obésité, tes maladies, ta fatigue, ta laideur, ton ignorance, ton inculture, exhibe leur tout, sois pour eux un reproche vivant. .. … Quelle joie ce serait, si du milieu de cette France corrompue, le peuple poussait un grand cri clair, comme un coup de trompette. Heureux le peuple de qui une parole nouvelle jaillit avec violence. .. ..Mesdames et Messieurs les jurés, aurais-je jamais imaginé autrefois, qu’un jour j’oserai penser par moi-même, et dire à haute voix ce que je pense ? Tout en moi est fête, 14 juillet, bal, défilé, fanfare, feu d’artifice. C’est ma fête nationale, que ce jour des Morts. Quand je pense que j’aurais pu vivre une vie morte, à la pensée de la vivante vie que je vis à mourir pour ma classe, j’ai le cœur gonflé de joie. Mesdames, Messieurs les jurés, vive le peuple.

Le Président.- Les jurés apprécieront l’exposé de l’accusé. La parole est à M. le Procureur.

Le Procureur.- Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs les membres du jury, Maître, Comment s’appelle le dessein d’un acte réfléchi, formé, préparé avec méthode avant son exécution ? On appelle cela préméditation. Les faits le prouvent, l’accusé l’avoue : l’attentat à la bombe a été prémédité. .. .. Maintenant, les experts l’affirment : la bombe était faite pour tuer, si elle n’a pas tué, c’est pure chance. Retenons que puisqu’elle a blessé, elle aurait pu tuer, mieux : qu’elle aurait dû tuer. Il s’agit donc bien d’une tentative de meurtre. Or une tentative de meurtre avec préméditation constitue une tentative d’assassinat… … On nous dit, dans la presse, que le crime de l’anarchiste Auguste Vaillant n’est pas vulgaire, qu’il a une idée pour mobile, que c’est le crime d’un anarchiste, qui, révolté par l’état social, a concentré en lui les souffrances de ses semblables, et voulu être le vengeur des pauvres… … Mais qu’est ce que la théorie anarchiste ? La théorie anarchiste est qu’il n’y a pas d’innocents : il faut frapper les exploiteurs parce qu’ils exploitent, les exploités, parce qu’ils se laissent exploiter. La bombe ne visait pas seulement les députés, elle visait aussi les hommes, les femmes, les enfants des tribunes, souvenez-vous de cela…. … Mesdames et Messieurs les membres du jury, tout le monde sait, et l’histoire l’a assez prouvé, les progrès sociaux ne se font pas la bombe à la main. Nous possédons un régime républicain de liberté politique. Cette liberté nous donne les moyens d’étudier avec le temps nécessaire, l’intégralité des réformes sociales.. .. J’ai dit : le temps nécessaire. Combien d’années, Mesdames, Messieurs, écolier d’abord, étudiant ensuite, se passent jusqu’à ce que nous soyons enfin quelqu’un qui gagne ? Les étudiants ne pensent-ils pas que ça n’en finira jamais ? Que les études semblent durer une éternité ? Les années semblent s’enchaîner sans fin. Et puis, un beau jour, tout à coup, alors qu’ils ne s’y attendaient plus, ils gagnent leur vie, ils sont dans la vie active. De même, un beau jour, le tour viendra au peuple. Toutes les bonnes volontés sont à l’œuvre, et cet homme vient nous dire : c’est vous qui êtes coupables. .. .. Mesdames et Messieurs, pour couper court à ces dangereuses précipitations, je demande pour Auguste Vaillant la condamnation à la peine capitale.

Le Président.- La parole est à la défense. Maître.

L’Avocat.- Mesdames, Messieurs les jurés, connaissez-vous quelqu’un qui soit né plus bas dans l’échelle qu’Auguste Vaillant ? Il est le fils naturel d’une bonne. La mère a été dépossédée deux fois d’elle, d’abord bonne, ensuite fille mère. Et quand la mère a pu rentrer en possession d’elle en trouvant un mari, son mari n’a pas voulu dans son foyer d’un fils qui n’était pas de lui, et la mère s’est dépossédée de son fils. Et quand un juge a fait appel au père pour qu’il rentre en possession de son fils, la femme du père n’a pas voulu dans son foyer d’un fils qui n’était pas d’elle, et le père s’est dépossédé de son fils. Et voilà, à 12 ans, un enfant dépossédé de mère et de père, à la rue… … Vous, à l’âge où vos père et mère aimants, bien au chaud, bien au sec, dans un appartement confortable, vous forçaient à manger des légumes, vous faisiez bien la grimace, vous forçaient à étudier au lieu de jouer, vous ronchonniez bien, à ce même âge, Auguste Vaillant, sale, inculte, dans la rue, méprisé de tous, luttait contre la faim et le froid, simplement, pour survivre… … Et pourtant, Mesdames et Messieurs les jurés, malgré cette malencontre totale, malgré cette défaveur absolue, dès qu’il l’a pu, par sa seule énergie, par sa seule intelligence, Auguste Vaillant s’est fait son propre collège, son propre lycée, sa propre université, si bien qu’en peu d’années, par ses seuls moyens, il est parvenu au niveau d’instruction égal à celui, auquel vos fils parviennent avec l’aide d’un père, d’une mère cultivés, de savants professeurs. Qui dira la valeur d’un tel être ? .. S’il était si savant, si cultivé que cela, me direz-vous, quelle voie ne lui était pas ouverte. Comme si vous ne saviez pas, que pour avoir postes et places, il n’est besoin ni de savoir, ni de culture, il n’est besoin que d’une chose : d’un bonnet d’âne. Car est-ce la pensée, le goût, le sentiment, ces trois choses précieuses de l’homme, qui sont appréciés, pour obtenir un diplôme ? Pas du tout, c’est le par cœur, ce par cœur qu’on appelle l’intelligence des ânes. Ce qui est retenu par le par coeur, au moins, et qui sert à obtenir le diplôme, sert-il au moins à exercer la place ou le poste, auquel donne droit le diplôme ? Pas du tout. On apprend à exercer une place ou un poste, comme on l’a appris de tout temps : sur le tas… ..Ainsi donc, voilà ce jeune homme, savant et cultivé autant que vos fils, faute d’un diplôme, condamné à vivre comme un ouvrier.. A sa place, nous avocats, juges, députés, ministres, si nos places et nos postes, si flatteurs, si lucratifs nous étaient refusés, ne serions-nous pas pris de la même fureur aveugle que lui ? .. .. Vous vous honoreriez, Mesdames, Messieurs, de traiter votre noble adversaire aussi noblement qu’il vous a traités, et de ne pas le condamner à une peine, à laquelle il ne vous a pas condamnés.

Le Président.- J’invite le jury à se retirer pour délibérer. La séance est suspendue.

Interruption de séance. Reprise de la séance. Tous reprennent place. Entre le jury.

Le Président.- Le jury a-t-il délibéré ?

Le 1er juré.- Le juré a délibéré.

Le Président.- Qu’il veuille bien donner le résultat de sa délibération.

Le 1er juré.- (lisant) A la question : l’accusé est-il coupable de transgression grave, attentatoire à l’ordre et à la sécurité, contraire aux valeurs sociales, réprouvé par la conscience, et puni par la loi, il est répondu à l’unanimité : Oui. A la question : lui est-il reconnu des circonstances atténuantes, il est répondu à l’unanimité : non. Le Président.- L’accusé Auguste Vaillant est condamné la peine capitale. La séance est levée.

Huées. Applaudissements. Bruits de disputés La salle se vide.

 

2.Le Palais de l’Elysée. Le bureau du Président de la République Sadi-Carnot. Sadi-Carnot, le porte-parole de la Commission des Grâces, le secrétaire du Président.

Sadi-Carnot.- Quel est l’avis de la Commission des Grâces ?

Le porte-parole.- Son avis est qu’il ne faut pas accorder la grâce à Auguste Vaillant.

Sadi-Carnot.- (au secrétaire) Il est question d’une pétition ?

Le porte-parole.- De recours en grâce, signée par MM. Viviani, Guesde, Jaurès.

Sadi-Carnot.- … Entre pitié et raison, j’ai choisi. Cette pauvre III ° République, ruinée par deux empereurs, un grand et un petit, a un urgent besoin de charbon, d’acier, de machines, d’automobiles, de chemin de fer. Seul, le Capital peut payer la construction des usines et des fabriques, des ponts, des routes, et rémunérer le savoir, et le savoir-faire des théoriciens et des praticiens. Le 1er principe du gouvernement doit donc être : Place au Capital. … .. C’est le Capital, les industriels, les ingénieurs, les architectes, qui font une nation, l’ouvrier, indéfiniment interchangeable ne sert qu’à les servir. Il faut que le peuple se le tienne pour dit. Avec Auguste Vaillant, le peuple s’est trop poussé du col : il est temps de lui trancher le cou. Je suivrai l’avis de la Commission des Grâces : la justice suivra son cours.

Il se lève, tous se lèvent.

 

 

 

32 ans 1 mois 9 jours

 

 

1.En prison.

Auguste.- (arpentant sa cellule, s’arrêtant, à travers la lucarne les yeux) Proudhon, s’il est possible que cette coupe passe loin de moi. Mais non pas comme je veux, mais comme tu veux…Vaillant, Vaillant ! Bois, mon cœur, à ton orgueil inépuisable.

 

2. Entre M. Deiber fait la toilette d’Auguste. Un prêtre s’approche, lui fait un signe de dénégation.

Auguste.-(il se lève) Couronnement de toutes les violences que vous m’avez fait subir : faites moi subir la violence suprême.

Auguste, menotté, les fers aux pieds sort de la cellule, avec tous.

 

2. Place de la Roquette. Autour de l’échafaud, 500 agents de police, 4 compagnie de la Garde Républicaine, 1 escadron à cheval. Entre Auguste, M. Deiber, ses aides,les gardiens. Auguste s’allonge sur la planche. Il crie : Vive le peuple. M. Deiber actionne la guillotine. La tête d’Auguste tombe dans le panier.

 

3.Lyon. Au Grand Théâtre, gala. Dans la foule, Santo Jéronimo Caserio, un poignard dans sa main, dissimulée sous sa veste. Arrive en calèche le Président Sadi Carnot.

Caserio (off) Tu peux dormir ton sommeil calme, Auguste Vaillant, tu seras être vengé, bondit vers Sadi Carnot, criant : L’assassin est assassiné, le poignarde.

 

4. Paris. Place de la Roquette, même apparat. Caserio, qu’on couche sous la planche, criant L’anarchie est morte, vive l’anarchie, est guillotiné

 

5. Cimetière d’Ivry. La tombe d’Auguste Vaillant (1861-1894). Sa photo.

 

De pauvres gens sur la tombe, déposent des outils usés, une clé anglaise, une bêche, un triple hameçon. Julie, en pleurs,dépose une poignée de cerises.

 

 

  

  

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