31 ans 11 mois 5 jours
1.L’hôtel meublé de Mme Peyrard. Auguste, habillé en bourgeois, entre avec valise et caisse portable avec une courroie.
Auguste.- Bonjour.
Mme Peyrard.- Bonjour.
Auguste.- J’aimerais une chambre.
Mme Reyrard.- Pour une nuit ?
Auguste.- Pour peut-être plus, c’est sous condition.
Mme Peyrard.- Sous condition ?
Auguste.- Que votre hôtel ne joue pas à la femme mariée, qu’il ne m’assourdisse pas les oreilles, et ne mette pas son nez dans ses papiers.
Mme Peyrard.- Mon personnel est discret.
Auguste.- Je sais trop comme, sous prétexte de changer les draps, les femmes de chambre fouillent dans votre linge, et, sous prétexte de dépoussiérer, fouillent dans vos papiers.
Mme Peyrard.- Je ferai moi-même votre chambre.
Auguste.- J’ai l’habitude de sceller ma valise et ma caisse de façon invisible. Je saurai tout de suite si quelqu’un y a touché, le lendemain, je quitterai l’hôtel… … Je vous paie une semaine d’avance.
Mme Peyrard.- Vous pouvez vous fier à moi. .. .. 6 francs.
Mme Peyrard se tourne vers le tableau des clés.
Auguste.- J’aimerais une chambre en bout de tout.
Mme Peyrard.- Dernier étage, fond du couloir, c’est une chambre à part, sur la cour
Auguste.- Bien.
Tous deux montent. Mme Peyrard laisse Auguste dans sa chambre. Auguste ôte tout ce qu’il y a sur la tablette de la cheminée, sort, ferme la porte à clé, et descend.
2.Drogueries et hôtel.
A).Une droguerie.
Auguste.- Un décilitre d’acide sulfurique, s’il vous plaît.
Le droguiste.- (le servant) Prenez garde. L’acide sulfurique brûle la peau.
Auguste.- J’espère bien. Je veux vitrioler ma femme. (le droguiste ne peut s’empêcher de sourire) Une demi-livre de chlorate de potasse.
Le droguiste.- (le servant, le chlorate de potasse est une substance jaune/verdâtre) Le chlorate de potassium s’enflamme rapidement.
Auguste.- J’espère bien. Je veux mettre le feu à la maison. (le droguiste éclate de rire)
B) A l’hôtel, dans la chambre. Il ouvre le cadenas de la caisse, sort de la caisse une bouteille qui porte une étiquette : acide sulfurique, il y verse l’acide sulfurique acheté ; un bocal en verre à couvercle, qui porte une étiquette : chlorate de potasse, il y verse le chlorate de potasse acheté, range le tout dans la caisse, ferme la caisse au cadenas, scelle la caisse à l’aide d’un cheveu, et sort en fermant la porte à clé.
C)Une autre droguerie.
Auguste.- S’il vous plaît, un décilitre d’acide sulfurique. Le petit chimiste veut fabriquer de l’engrais.
Le droguiste.- (le servant) Le petit chimiste prendra garde à ses mains et à son visage.
Auguste.- Son visage et ses mains prendront garde…. … Une demi-livre de chlorate de potasse. Le petit chimiste veut fabriquer des allumettes.
Le droguiste.- Le petit chimiste prendra garde de ne pas approcher l’acide sulfurique du chlorate de potasse.
Auguste.- Le petit chimiste a bien potassé sa chimie.
D)A l’hôtel. Il ouvre la chambre, vérifie la présence du cheveu, ouvre la caisse, pose bouteille et bocal sur la cheminée, y verse ce qu’il a acheté, referme la caisse, scelle le couvercle, sort en fermant la porte à clé.
E)A l’hôtel. Il ouvre la chambre, et fait de même avec l’acide sulfurique et le chlorate de potasse, qu’il a achetés dans une troisième droguerie.
F)A l’hôtel. Il fait de même avec l’acide sulfurique et le chlorate de potasse, qu’il a achetés dans une quatrième droguerie. La bouteille d’acide sulfurique est pleine, le flacon aussi. Il range bouteille et flacon au fond dans la caisse, en faisant une séparation avec le reste, finit comme auparavant.
3.Droguerie et hôtel.
A)Une cinquième droguerie.
Auguste.- Une demi-livre de ferro-cyanure de potassium.
Le droguiste.- (le servant, c’est une substance bleue) Du ferro-cyanure de potassium ? Pour ?
Auguste.- Pour mes outils. Vous ne connaissez pas , je parie.
Le droguiste.- Pas du tout.
Auguste.- Une demi-livre d’acide picrique. C’est pour de la teinture. Vous ne connaissez pas non plus ?
Le droguiste.- (le servant, c’est une substance jaune) Si, ça, je connais.
B) A l’hôtel. Auguste sort de la caisse, deux autres flacons à couvercle, de forme différente, qui portent respectivement ferrocyanure de potassium et acide picrique, et y verse les deux produits achetés, range et finit comme auparavant.
C) A l’hôtel, il complète les deux bocaux des mêmes produits achetés dans une sixième droguerie. D) A l’hôtel, il complète les deux bocaux des mêmes produits achetés dans une septième droguerie.
E)A l’hôtel, il finit de remplir les deux bocaux des mêmes produits achetés dans une huitième droguerie. Il vérifie sa caisse, en séparant bien les quatre bocaux.
4. A l’hôtel, il entre dans sa chambre, avec des sacs en papier. Il en sort 5 tubes de verre fermé à un bout, étranglés en leur milieu ; une pince en bois ; deux petites boites carrées en fer blanc, de la hauteur des tubes en verre ; deux boîtes plus grandes que les précédentes, et pouvant les contenir ; un paquet de ouate ; une boîte de cabochons, petits clous à tête en diamant pour les souliers. Il range le tout dans la caisse, et portant la caisse par la courroie sur l’épaule, sort.
5. Forêt de Fontainebleau. Une clairière, légèrement en hauteur, avec une souche rase, et un rocher plat. Auguste fait le tour de la clairière, partout autour la forêt est épaisse. Il ouvre la caisse. Il pose la bouteille d’acide sulfurique, et le bocal de chlorate de potasse sur la souche. Il pose un peu de chlorate de potasse sur la pierre plate, prend la bouteille d’acide sulfurique, avec infiniment de précaution verse une goutte sur le chlorate de potasse. Le chlorate de potasse prend feu avec une vive flamme. Il prend un tube de verre fermé à un bout, étranglé en son milieu ; verse 4 gouttes d’acide sulfurique au fond ; avec une branchette, coince de la ouate dans l’étranglement du verre ; par-dessus la ouate verse une pincée de chlorate de potasse ; ferme le tube avec de la ouate, en la pressant : saisit le tube à son étranglement avec la pince en bois : tendant le tube à bout de bras,il le renverse ; l’acide sulfurique met quelque temps à traverser la ouate, met le feu finalement au chlorate de potasse, qui brûle avec une vive flamme. ” Trop long “, dit Auguste. Il refait la même expérience, en mettant moins de ouate dans l’étranglement : l’acide sulfurique met le feu au chlorate de potasse en deux secondes. ” Parfait “, dit Auguste. Devant l’acide sulfurique et le chlorate de potasse, et séparés d’eux, il pose les deux bocaux de ferrocyanure de potassium et d’acide picrique, ainsi que la boîte à cabochons. Sur la pierre plate, il mélange une pincée de ferrocyanure de potassium bleu, une pincée d’acide picrique jaune, ce qui donne un mélange vert, y mêle trois cabochons. Il prend un autre tube de verre, verse au fond 4 gouttes d’acide sulfurique, bouche l’étranglement de la même quantité d’ouate que la deuxième fois, par-dessus, verse une pincée de chlorate de potasse, bouche la tube de ouate, saisit le tube avec la pince en bois, va vers la pierre plate, approche à bout de bras le tube, du mélange vert, le renverse ; en deux secondes, l’acide sulfurique met le feu au chlorate de potasse, qui fait exploser le mélange vert et envoie les trois cabochons avec force à un mètre à l’entour. Il essaie une bombe. Dans une des petites boîtes, il place un petit lit de chlorate de potasse. Il verse au fond d’un tube de verre dix gouttes d’acide sulfurique, coince dans l’étranglement du tube, le même peu d’ouate que précédemment, enfonce le tube dans le petit lit de chlorate de potasse. Dans une des grandes boîtes, il mélange une cuillerée de ferrocyanure de potassium, une d’acide picrique, une de chlorate de potasse, 5 cabochons : enfonce dans ce mélange vert, la petite boîte qui contient le tube en verre et le chlorate de potassium, ferme la boîte. Il saisit la boîte pouce par dessous, les autres doigts par dessus, va au centre de la clairière, et, en renversant la boîte la lance en l’air. Retombant, la bombe explose à un mètre de la surface de la terre. “ Là, j’en aurais tué pas mal “, dit Auguste. Il refait la même expérience, mais coince à peine de ouate dans l’étranglement du tube de verre. Il lance la bombe en l’air : elle explose en l’air, au sommet de la parabole, que fait la trajectoire. “ Là, je ne tue personne “, dit Auguste.
6. A l’hôtel, il fabrique sa vraie bombe, et se couche.
31 ans 11 mois 12 jours
1.Palais Bourbon. La salle d’attente. Solliciteurs de part et d’autre, dont Auguste, habillé en bourgeois, qui cache sa bombe sous son gilet sous sa veste. Entrent des députés, dont Jean Argeliès, député de Seine et Oise.
Auguste.- (hélant le député, une carte de visite à la main)Monsieur Argeliès.. …Monsieur Argeliès, je vous prie…(le député se tourne) … Dumont, de Villeneuve Saint Georges. Je vous ai écrit, pour vous rappeler votre promesse de me donner pour aujourd’hui un billet de tribune.
Argeliès.- (sortant un billet de son portefeuille, le lui tendant) Etienne Dumont. J’ai tenu parole.
Auguste.- Je vous suis , Monsieur le Député.
Argeliès s’éloigne, Auguste monte à la tribune.
2. La Chambre des Députés. Les députés ont pris place à leur siège, presse et public dans les tribunes.
Le Président.- Messieurs les Députés, la séance est ouverte. Le premier point à l’ordre du jour est la contestation de la validité de l’élection à la députation de la 1ère circonscription de Reims, de M. Louis Mirman, par le comte Louis-Philogène de Montfort.
Soudain, un éclair bleu intense illumine le haut de la salle, à la hauteur des 2èmes tribunes, juste sous la verrière, suivi d’une détonation, semblable à celle d’un immense sac en papier qu’un enfant aurait fait crever, et qui projette des cabochons, dans toutes les directions. Une fumée rouge remplit la salle, des députés qui occupaient la travée de droite, sont blessés à la main, au visage, à l’oreille, des vestes sont déchirées ; le plafond, l’horloge, des pupitres, des banquettes, le parquet sont déchirés par les cabochons. Il y a du désordre partout. Le commissaire de police affecté au Palais Bourbon, monte à la tribune, à coups de maillet exige le silence.
Le commissaire de police.- Silence. Silence. Avis est donné à tous. Toutes les portes du Palais Bourbon sont fermées. Nul n’est autorisé à les franchir, qui ne justifie de sa qualité, ne fournisse un répondant, ou ne puisse assigner à sa présence sur les lieux, un motif légitime.
Le commissaire de police descend, la salle s’évacue.
3. Devant les 16 sorties du Palais Bourbon, contrôlées par 16 inspecteurs de police, des files : beaucoup passent, quelques uns, qui se chiffreront à une vingtaine, sont assemblés dans une salle, et sévèrement gardés par des agents de police.
4. La salle des suspects, les suspects, agents de police. Certains des suspects sont blessés. Le commissaire de police entre suivi de 20 inspecteurs.
Le commissaire de police.- Messieurs, vous n’avez pas pu justifier de votre présence. Ceux d’entre vous qui sont blessés, seront transportés sous la garde d’un inspecteur, à l’infirmerie du dépôt, où ils seront soignés ; ils seront interrogés plus tard. Les suspects valides seront interrogés tout de suite, ici même. (aux inspecteurs) Exécution.
Les blessés sortent, chacun accompagné d’un inspecteur. Les autres commencent à être interrogés.
5. Infirmerie du dépôt. Salle des blessés de l’attentat. Auguste, bandé, se dresse sur son lit, jette les yeux sur tous les blessés, dont certains de pauvres gens, dit à l’inspecteur, assis à son chevet.
Auguste.- Monsieur l’Inspecteur, veuillez me donner du papier à lettres, et de quoi écrire. Je veux me dénoncer.
L’inspecteur.- (stupéfait) C’était vous ?..(Auguste fait oui de la tête) .. Si je m’en étais douté. (désemparé, il regarde autour de lui, ne sachant que faire) Ne bougez pas, je reviens.
L’inspecteur cherche du papier à lettre et de quoi écrire, demande à deux agents de se placer au pied du lit. Auguste assis sur son lit, écrit sur la table de chevet.
Auguste.- (off) Hôtel-Dieu, 10/10/93. Monsieur le Juge d’instruction chargé de l’Affaire du Palais Bourbon, J’ai poussé la fantaisie de vous laisser chercher, j’ai cru que la justice et la police en seraient pour leurs frais. Comme je vois que nombre de gens ont été arrêtés, et que parmi ce nombre, il est des malheureux sans gîte et sans moyens d’existence, qui pourraient, faute de pouvoir prouver l’emploi de leur temps, payer de leur tête un acte qu’ils n’auraient pas commis, je vous déclare par la présente, que je suis le seul auteur de l’attentat commis au Palais Bourbon, que je n’ai pas de complice, et que je suis prêt à répondre à l’interrogatoire quand vous le désirerez. Je vous salue. Auguste Vaillant.
Il tend la lettre à l’Inspecteur.
L’inspecteur.- J’ai fait mon congé dans l’artillerie. Je connais les bombes à système percutant, les bombes à système fusant, mais je vous avoue que j’ignore comment vous avez pu fabriquer la vôtre.
Auguste.- C’est une bombe à renversement. Les spécialistes ne savent pas tout, il faut un certain degré de culture. J’aurai plaisir à combler votre ignorance.
L’inspecteur.- Je vous en serai reconnaissant. ..(Il va, revient) .. J’admire.
L’inspecteur sort.