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20. Auguste Vaillant

 

31 ans

 

 

Clichy. Un immeuble de piteux aspect. La cuisine d’un logis misérable, meublé de pauvres meubles disparates, donnant sur une chambre unique. Julie, et son mari Octave Auguste Marchal, vêtus de pauvres vêtements.

Octave.- Je t’épargne ma part d’avanies. Est-ce que tu ne peux pas m’épargner la tienne ?

Julie.- Il me dégrade et tu te détournes. Que dit mon mari ? Mon mari ne dit rien.

Octave.- Est-ce que je peux plus pour toi, que tu peux pour toi ?

Julie.- La seule chose qui soit à moi, et dont je t’ai fait don, tu l’abandonnes à un autre.

Octave.- Ce que tu subis n’est qu’une figure des pauvres que nous sommes. On est marqué d’une tare héréditaire. Qu’est ce que nous sommes ? De pauvres honteux.

Julie.- L’honneur du couple, c’est l’honneur de la femme.

Octave.- A qui est-ce de payer ton honneur ? A toi ou à moi ? Ma vie n’a pas de surplus à t’offrir : je ne me suffis pas. A toi de choisir pour toi : la honte, la honte de la honte : le chômage. Tu es entre tes mains.

On frappe à la porte.

Octave.- Un malheur de plus. N’ouvre pas.

Elle va ouvrir. La porte grand ouverte, paraît sur le pas de la porte Auguste, sale, habits déchirés, sac de jute sur l’épaule, couverture en bandoulière.

Julie.- .. .. Vous.

Octave.- (à Julie) Nous ne sommes pas assez infestés par les 7 plaies d’Egypte. Il nous faut un chien enragé d’anarchiste en plus.

Auguste.- Pouvez m’offrir l’hospitalité, le temps que je trouve un emploi ?

Octave.- Que ta crotte de chien nous colle aux semelles, pour que ta puanteur nous signale à tout le monde ?

Julie.- (s’avançant vers Auguste) Je loue le logement pour moitié, je vous accueille dans ma moitié.

Octave.- C’est vous les anarchistes, qui rappelez le peuple aux gouvernants : sans vous, ils nous oublieraient. Vous vous distinguez, ils nous serrent la vis plus encore.

Auguste.- Ne pas se distinguer, ne pas se faire remarquer, se laisser humilier, appauvrir, sans dire un mot, c’est ce qu’on devrait faire ? Que veut dire ne rien dire, ne rien faire ? Ca veut dire, nous sommes contents, c’est bien, vous êtes sur la bonne voie.

Octave.- Quand nous manifestons, ils nous font plus misérables. Le vrai héros, ce n’est pas celui qui se bat et qui est écrasé sous le nombre, c’est celui qui survit.

Auguste.-Survivre.. ..à vivre quoi ? .. ..Manger, boire, coucher, faire un tour dans le quartier, bouche cousue ? Je croyais qu’être un homme, c’était s’exprimer, penser, agir, créer, s’inventer à chaque instant ? Et non pas que chaque jour soit la copie ennuyée de la veille. Vivre la vie que tu dis, ne pas vivre, quelle est là différence ?

Octave.- Je préfère, figure-toi, vivre cette vie-là, que tôt ne plus vivre.

Julie.- (à Octave) Octave… ..Je te demande de me libérer de la parole que je t’ai donnée, à notre mariage.

Octave.- (préparant un petit sac) Je ne te libère pas, je me libère, moi. Partez seuls en croisade : libérez Jérusalem sans moi. J’ai l’intention de vivre de longs jours… …(à Auguste) Elle rêvait de toi, et elle vivait avec moi, elle va vivre avec toi, et elle va rêver de moi. (à Julie) Tu vas soupirer après le temps où tu t’ennuyais avec moi, retiens ma prédiction.

Octave sort. .. Un silence..

Julie.- Je vous dois depuis longtemps un aveu : je restais autrefois à vos réunions anarchistes non à cause de ce qui était dit, mais à cause de celui qui disait. Je ne suis pas anarchiste… .. Pour que j’aie foi en moi, il faut que j’aie foi en quelqu’un qui ait la foi. Sans Dieu, ni maître, je suis en pleine confusion, en complet désordre, dans un chaos total. Pour que je sois un petit peu en ordre, je regrette, il me faut un Dieu, un maître.

Silence.

Julie.- Tant que vous m’avez fait défaut, j’ai été en pleine anarchie. La girouette folle était secouée par les vents paniques. J’ai mené une vie honteuse et indigne. Je retrouve mon seigneur et maître : tout en moi se remet aussitôt en ordre.

Auguste.- (faisant un pas en arrière) Je n’aime pas jouer ce rôle-là.

Julie.- Vous n’aimez pas que je vous aime ?

Auguste.- Je veux que vous m’aimiez en égale.

Julie.- Je veux, je veux : c’est ainsi que vous m’aimez en égale ? Vous m’aimez en égale, et vous dites : je veux, je veux.

Auguste.- Je ne dis plus rien. Aimez-moi comme vous voudrez.

Julie.- Si je m’élis un seigneur et maître, cela ne m’empêche pas d’avoir envers lui la libre parole.

Auguste.- J’aimerais avoir un échantillon.

Un silence.

Julie.- Vous avez les pieds plats. Vous avez un épi qui se dresse derrière la tête, comme Riquet à la houppe. Vous marchez la tête baissée, comme un petit vieux. Vous avez des taches sur votre chemise : vous ne mangez pas proprement. Vous avez un pantalon trop court, on voit vos chaussettes, vous avez l’air d’un petit garçon.

Auguste.- Vous, vous ne sentez pas la rose. (Julie éclate de rire, et de plus en plus) Quand vous marchez, vous traînez les talons, ils raclent le sol. Vous avez les jambes arquées, comme si vous faisiez du cheval. Vous avez les yeux petits comme des têtes d’épingle.

Julie.- Ceci dit, je suis folle de ce Monsieur malpropre.

Auguste.- Blague à part, j’ai un grand faible pour cette chose mal fichue.

Ils restent un instant face à face, hésitants.

Auguste.- Je propose que nous fassions l’inverse de ce que fait tout le monde, que nous ayons l’enfant d’abord, et que nous fassions tout pour le faire ensuite.

Julie.- L’enfant d’abord ?

Auguste.- La fille de mon premier lit, Sidonie : que nous l’adoptions.

Julie.- Nous serions ensuite tout à nous. (Auguste acquiesce) (elle va à lui, et lui baise les mains) Que j’aime.

Ils vaquent.

 

 

 

31 ans

 

 

1.Choisy-le-Roi. Un cuisine, dont l’évier sert aussi de lavabo. La cuisine, par une porte ouverte, donne sur la chambre. Ils sont en pauvres habits ravaudés, rapiécés. Julie recoud une chemise. Entre Auguste, Livie se lève, ils s’embrassent.

Auguste.- Madame.

Julie.- Vaillant.

Auguste.- J’ai décroché un gagne-croûton. J’ai de quoi nous faire vivre au pain sec et à l’eau.

Julie.- Désolée, pas même un gagne-croûton.

Auguste.- Nous partagerons la pénurie. De la pénurie, nous n’aurons chacun qu’une moitié. … … (un silence ; posant la question, avec un geste de la main) Sidonie ?

Julie.- (montrant de la tête la porte entrouverte, à voix basse) Ce n’est pas tout à fait la mignonne fillette que tu as connue. … … C’est devenu une boule.

Auguste.- Comme j’étais à son âge.

Julie.- Son caractère n’est pas aussi rond que son physique. C’est une bogue épineuse, qui offre des piquants, on ne sait pas trop où la saisir. .. .. Elle est vautrée sur le lit, comme un phoque, elle déplace sa masse graisseuse en s’appuyant sur ses ailerons…(silence ; montrant Auguste) …. Je ne lui ai pas dit.

Auguste.- Elle ne me reconnaîtra pas, petite comme elle était.

Julie.-(à voix haute) Sidonie. Tu veux venir dire bonjour au Monsieur ?

La voix de Sidonie.-(fort de loin) Bonjour.

Julie.- Ce Monsieur aimerait te voir.

La voix de Sidonie.- (fort, de loin) Dégoûte-le. Dis-lui que je suis grosse comme un hippopotame.

Julie.- Il est curieux de cette personne, qui dit qu’elle est grosse comme un hippopotame… ..Sidonie, viens dire bonjour au Monsieur.

La voix de Sidonie.- (agacée) Ah, je vous dis.

Paraît Sidonie, à la limite de l’obésité, sans jeter un regard sur Auguste, elle fait un tour sur elle-même.

Sidonie.- 3 mentons, 4 hanches, 6 fesses, des jambes comme des poteaux. Le monsieur, il est content ?

Un silence.

Auguste.- .. .. Sidonie.

Sidonie regarde Auguste, puis tout à coup, à Julie, elle tend le bras et montre Auguste.

Sidonie.- .. .. Mais c’est Papa.

Auguste ouvre et tend les bras. Sidonie va à lui et le roue de coups de poing.

Sidonie.- .. .. Méchant Papa. Où t’étais caché ? Je croyais que t’étais devant, et tout à coup t’étais plus là. .. …Méchant, qui m’a laissé à sa méchante femme. Elle me battait parce que je mangeais pas, elle me battait parce que je mangeais trop…(elle le roue de coups de poing) .. On sonnait à la porte, je bondissais à la porte. De la fenêtre, je guettais la rue, pour voir si tu tournais le coin. J’allais en cachette à la gare, j’attendais le train, pour voir si tu descendais. .. .. Tu m’aurais dit : sois sage, attends-moi là dans le coin. J’aurais attendu tout le temps qu’il aurait fallu… ..(elle ouvre ses bras et l’embrasse fort) Mon papa. Mon papa. Oh mon papa. .. ..Me regarde pas. Je veux me faire maigre. Je veux exercer le métier de ta fille… .. Mon papa, mon papa.

Julie tourne la tête et essuie ses larmes.

 

2. Dans un couloir de sous-sol, Auguste assis lisant, devant une étagère bricolée chargée de livres d’occasion. Entre Mougin, les mains dans les poches, Auguste, d’un geste, lui montre sa bibliothèque.

Mougin.- .. …Tu sais, moi, les livres. Ca me creuse des galeries de mine, ça me sape… …(inclinant la tête, lisant les titres de livre) Philosophie. C’est fait pour se faire une philosophie… …Psychologie : c’est détourné de son but, qui est de se connaître, c’est fait pour accepter son sort. (jetant un coup d’œil au reste)…Les effets décident mieux que les paroles, tu crois pas ?

Auguste.- Tu auras toujours raison. A

Auguste jette son livre, et sort avec Mougin.

 

3. Choisy-le-Roi. Leur logis. Toutes deux couvertes de couvertures, Sidonie, amaigrie, vêtue d’une jolie robe d’été, travaille à la table, Julie suspend du linge à une ficelle en travers de la cuisine. Julie se lève, fait du feu dans le fourneau en fonte. Elles ôtent leurs couvertures. Julie met la casserole sur le feu. Sidonie met la table. Puis, toutes deux se remettent, l’une à travailler à la table, l’autre à suspendre le linge. Au bout d’un moment, entre Auguste. Julie et Sidonie vont à lui l’embrasser.

Auguste.- Bonsoir femme.

ulie.- Bonsoir, mon homme.

Sidonie.- Bonsoir, mon papa.

Auguste se dévêtant de son manteau élimé, l’esprit ailleurs.

Julie.- (l’observant) Veux-tu bien quitter les bras des maîtresses les pages de tes livres, et retrouver ta femme ?

Auguste.- (allant vers elle) La lecture est un vice solitaire. J’ai décidé de me défaire de cette mauvaise habitude.

Sidonie, la casserole en main, sert une petite part de lentilles sur chaque assiette, un petit morceau de poitrine fumée sur l’assiette d’Auguste.

Sidonie.- A table.

Auguste.- (montrant le contenu de son assiette) Vous pouvez m’expliquer ?

Sidonie.- Je t’avais dit de rien m’acheter. La robe, le linge, les souliers, c’était trop cher.

Auguste.- La robe est une robe d’été. Les chaussures sont en toile. C’était bien le moins. (il regarde Julie)

Julie.- J’ai divisé l’argent par le nombre de jours qui restaient. J’ai acheté le moins cher et le plus nourrissant. (Elle ne peut se retenir de pleurer)

Auguste.- (l’embrassant) Je sais que mon acrobate réussit des prouesses, je ne peux que l’applaudir… … Mais pourquoi ai-je droit à un régime privilégié ?

Sidonie.- Tu travailles, papa. Tu dépenses tes forces, il faut que tu les regagnes.

Auguste.- Vos travaux dépensent les vôtres autant que moi les miens. Nous sommes trois. Part à trois, s’il te plaît.

Sidonie partage dans l’assiette le morceau de poitrine fumée en trois. Ils s’assiéent.

 

4. Choisy-le-Roi. Une fabrique de maroquinerie. Jour de paie. Devant le bureau, quatre ouvriers faisant la file. Dans le bureau, le patron, avec des plis contenant la paie. Entre Auguste. Auguste compte sa paie, regarde le patron.

Le patron.- Je te gratte ce que tu me grattes. Tu pisses à n’en plus finir. Amende : 6 francs.

Auguste.- Vous entendez comme vous me parlez ?

Le patron.- Ne te prends pas pour plus que tu es. Tu t’attardes à ta quéquette. Tu ne veux pas que je te paie à ça.

Auguste.- Ne pouvez-vous respecter vos ouvriers ?

Le patron.- Tu ne fais pas de travaux à l’aiguille, que je sache.

Auguste.- Vous me décomptez une amende pour une absence de 5 minutes, vous ne comptez pas l’heure et demie que je fais en plus chaque soir.

Le patron.- C’est de ma faute si tu traînes dans ton travail ? Tu termines après tout le monde. .. .. Tu m’emmerdes, Vaillant. Si t’es pas content, je te déduis 8 jours de préavis, et tu prends la porte.

Auguste prend le pli et sort.

 

5. Auguste, seul, marchant dans la rue.

Auguste.- (off) . … 32 ans, mari, père, je ne peux pas assurer la vie de ma femme et de ma fille. Le père et le mari qui ne peut plus s’honorer d’être celui qui gagne, comment peut-il garder l’estime et l’amour de sa femme et de sa fille ?

 

6. Auguste, seul, marchant dans les rues, plus loin.

Auguste.- (off) Consens au peuple. Tu n’arriveras jamais à être un tout tout seul. Chaque être ne subsiste pas par lui tout seul, mais dans un rapport infini avec tous ceux de sa classe… ..Dans les moments de détresse, quel est l’ultime recours ? Le sacrifice. Guillotine vaut croix. Honteux bois de justice vaut honteux bois de la croix… Ce n’est pas être homme que ne pas agir.

 

7. Chez lui. Julie, Sidonie. Auguste entre, dépose sa paie sur la table.

Auguste.- Je m’absente pour quelques jours.

Julie, Sidonie.- Auguste. Papa.

Auguste.- J’ai dit : je m’absente. Je me dois à mes devoirs.

 

8. Auguste, Mougin, dans la chambre de Mougin.

Auguste.- C’est proprement ne valoir rien que n’être utile qu’à soi. Il faut qu’un homme du peuple témoigne pour le peuple… … La terreur n’est autre que la justice prompte, sévère, inflexible. Mougin, il faut que tu me prêtes cet argent.

Mougin lui donne 100 francs.

 

8.Dans la Bibliothèque nationale, Auguste feuilletant des livres.

Auguste.- (off) (il prend note longuement) Qu’est ce que la culture ? C’est savoir lire un mode d’emploi.

 

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