Skip to content


20. Auguste Vaillant

 

28/31 ans

 

 

1.Clichy. La mansarde de Mougin. Au mur une carte de l’Argentine, avec un rond vert sur le Chaco argentin. Mougin, écrivant à Auguste. Sur la table, pile de journaux, avec comme manchette LE TRAFIC DES DECORATIONS : LA PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE TIENT BOUTIQUE. et autres titres..

Cher Auguste,

Comme ces journaux vont te réjouir d’être où tu es. Le Saint des Saints de la République, la Palais de l’Elysée est devenu une boutique, la Légion d’honneur, dont le Président de la République est Grand Maître, est devenue objet de commerce. Rosette des officiers, rubans rouges des chevaliers, plaques des grands officiers ne sont plus attribués en raison du mérite, mais vendus contre espèces sonnantes et trébuchantes. Le ruban rouge sang, institué par l’impérial assassin est devenu pompon qu’on achète au marché. Il y a eu un procès contre le gendre du Président de la République, mais ce Monsieur a été bien sûr acquitté en appel, et bien sûr, il siège de nouveau à la Chambre des Députés. Vive la République.

 

2.Argentine. Le Chaco. Dans sa ferme, Auguste, en paysan, écrit à la lumière d’une lampe à pétrole. Défilent au fur et à mesure de sa lettre, les travaux d’Auguste.

Mon cher Mougin,

Tant que je voyageais, les impressions de cet inconnu que je découvrais : océan éternellement recommencé, vaste silence de la pampa, cris inquiétants de la forêt vierge, ne laissaient aucune place à la pensée, mais, dès que j’ai eu planté ma tente, que ce nouveau autour de moi est devenu ancien, que l’étrange s’est fait familier, que le paysage s’est fait mien, je me suis demandé ce que je faisais là, et le mal du pays m’a saisi comme une grippe. J’avais 50 ha de terre, un cheptel,n de l’outillage agricole, une année de vivres, mais devant l’ampleur de la tâche, j’ai baissé les bras. L’humaine Providence, par bonheur, est venue à mon secours en la personne des deux émigrés italiens mes voisins. Ardents et passionnés à m’aider et m’instruire, ils m’ont aidé à construire ma ferme. Dans la foulée, je les aidés à construire la leur. Ils ont tracé de la charrue à double soc, mon premier sillon, m’ont montré comment il fallait retourner la charrue en bout de sillon. Lorsque je me suis mis à la tâche, j’ai extraordinairement cochonné le deuxième sillon. Mais, après ce deuxième, que faire d’autre sinon le troisième, le quatrième et les suivants ? Au bout d’un mois j’étais un paysan. On n’est faible que de ce qu’on n’a pas fait, on se renforce de chaque chose faite. Sans nous soucier que cela nous rapporte, puisque nous avions pour un an de vivres, nous avons bâti nos fermes, nos étables, brûlé, défriché, semé, planté, bref nous nous sommes livrés à cette tâche passionnante de faire d’une contrée sauvage, une contrée civilisée. A présent, je suis devenu autonome : je vis de mes produits. J’ai engagé des gens qui travaillent pour moi, que je me plais à traiter comme des égaux. Le beau, c’est qu’au fur et à mesure que main est devenue plus savante, mon esprit est devenu plus curieux : je me suis mis ainsi à la botanique, à la zoologie, à l’astronomie, à la philosophie. La pensée des philosophe appuie la mienne, celle du Discours de la Méthode. Je souris en lisant Descartes, tellement la liberté de son esprit fonde la mienne. Je fais même l’artiste, je sculpte des figures dans du bois d’ici, le quebracho. Ici, comme la terre ne vaut rien, elle est offerte au seul travail. Et là où n’est offert que du travail, le riche ne saurait que faire de son argent. Là où je suis libre, ou je croîs, où je me déploie, où je me développe, là est ma patrie, et plus cette vieille France avare, et près de ses sous.

 

3. Paris. Dans sa mansarde, Mougin écrit à Auguste. Sur sa table, journaux portant en manchette LE SCANDALE PANAMA, et autres titres de l’époque.

Mon cher Auguste,

Ci-joint une raison de plus de te réjouir d’être là où tu es : dernier sale scandale, qui souille de boue la Chambre des Députés : le Scandale Panama. En mal de fonds, la Compagnie de Panama, pour avoir le droit d’émettre un emprunt obligataire, a acheté 150 députés pour 3 millions. Malgré l’emprunt, la Compagnie vient de faire faillite et de déposer son bilan : voilà les souscripteurs des 800 000 obligations ruinés. Plainte a été déposée contre les députés. Les députés s’en sortent, bien sûr, les braies nettes : un non-lieu a été décidé par la Chambre d’accusation. Vive la République une et indivisible.

 

4.Clichy. A LA HACHE. Anarchistes. Sur une table, de côté, Mougin écrit à Auguste, sur sa table, journaux avec comme manchettes : LE MASSACRE DES OUVRIERS A FOURMIES. Les évènements défilent au fur et à mesure que Mougin écrit sa lettre.

Mon cher Auguste,

Comme cette République, si compatissante, si fraternelle envers les riches, est dure et inhumaine envers les pauvres . Les mineurs, à Fourmies, qui, travaillant au fond 12 heures par jour, n’arrivent pas à faire vivre leur famille, meurent jeunes de grisou et de silicose, manifestent pacifiquement pour réclamer la journée de 12 heures. Le Ministre de l’Intérieur interdit la manifestation, envoie la troupe. En prévision de la guerre de revanche contre l’Allemagne, l’armée avait été équipée d’un nouveau fusil, un Lebel à répétition, calibre 8 mm, 8 balles dans le magasin, 1 dans le canon. Les fusils sont essayés contre les mineurs de fond français : ils font leurs preuves : 9 morts, 4 jeunes filles, 3 jeunes gens, 2 enfants, 35 blessés. Ils sont bons pour la guerre. Mais, pour les anarchistes, c’est une déclaration de guerre sociale. Le même jour, trois anarchistes relèvent le gant, et brandissant le drapeau rouge, défilent dans les rues de Clichy. 3 agents de police, 3 gendarmes à cheval les somment de leur livrer le drapeau rouge, les 3 anarchistes refusent. Fusillade, les 3 anarchistes sont blessés, arrêtés, accusés de tentatives d’assassinat. Le juge Benoît et le procureur Bilot requièrent contre eux la peine de mort, ils ne sont condamnés heureusement qu’à des peines de prison. Un anarchiste, Ravachol ne veut pas en rester là, et veut venger les 3 anarchistes du juge Benoît et du procureur Bulot. Ravachol dépose une bombe au domicile de chacun d’eux, les bombes n’atteignent ni Benoît ni Bulot. Ravachol est arrêté, déféré devant le juge, condamné à la peine capitale. Il vient d’être guillotiné au cri de : Vive l’anarchie. Un anarchiste attaquant le chant, tous chantent sur l’air de la Carmagnole.

Dans la grand’ville de Paris

Dans la grand’ville de Paris

Y a des bourgeois bien nourris

Y a des bourgeois bien nourris

Y a des miséreux

Qui ont le ventre creux

Ceux-là ont les dents longues

Vive le son, vive le son

Ceux-là ont les dents longues

Vive le son

D’l'explosion

Dansons la Ravachole

Vive le son, vive le son

Dansons la Ravachole

Vive le son

D’l'explosion !

Ah, ça ira, ça ira, ça ira,

Tous les bourgeois gout’ront d’la bombe

Ah, ça ira, ça ira, ça ira

Tous les bourgeois on les saut’ra

On les saut’ra !

 

 

Je te copie une charmante poésie :

Si tu veux être heureux

Nom de Dieu

Pends ton propriétaire

Coup’les curés en deux

Nom de Dieu

Fous les églises par terre

Sang dieu

Et refous le bon Dieu

Dans ses cieux.

 

 

 

 

5. Argentine. Le Chaco. Dans la ferme d’Auguste vide, Auguste, malade, en manteau élimé de voyage, sa couverture et son sac de jute à côté de lui, écrit sur une planche sur ses genoux. Les évènements défilent au fur et à mesure qu’il écrit.

Mougin.

Tout est foutu. Mon désespoir et ma rage ont creusé en moi un abîme sans fond. Je pensais que le cancer du capitalisme détruirait de sa croissance anarchique l’Europe seule , erreur, il se développe à distance. Il a envoyé ses métastases jusqu’en Argentine. Tout a commencé par un Américain en complet, qui a sillonné le Chaco en voiture, et qui a pris des notes. Le reste s’est déroulé en 3 étapes. 1ère étape : un vol de vautours, géographe, botaniste, biologiste, agronome, statisticien, juriste s’est jeté sur notre Chaco, a prélevé des carottes de terre, des épis de blé, des épis de maïs, des légumes, des fruits, a enquêté sur les rendements, a enquêté sur le statut juridique des concessions. 2 ème étape : des bateaux américains ont inondé les marchés de produits agricoles à des prix défiant toute concurrence, en même temps que des juristes américains liaient les commerçants de la région par des contrats d’exclusivité. Dernière étape : après nous avoir étranglés, ils se sont mis à nous racheter nos concessions. Autour de moi, il n’y a plus de fermes. Les fermes sont devenues des unités de production, avec une équipe fixe d’un directeur, d’un commercial, d’un agronome, d’un botaniste, d’un chimiste, d’un contremaître, qui sont salariés, et une masse d’ouvriers saisonniers, payés à la pièce, ramassés chaque matin. Ce n’est pas tout. Comme point d’orgue, la nature s’est mise de la partie : tornades, grêlons, sécheresse. Mon corps a suivi le climat : frissons, sueurs, maux de tête, nausées, vomissements, diarrhée, je me traîne. L’argent que j’ai reçu a suffi tout juste à rembourser mes emprunts. Arrivé sans rien, je reviens sans rien.

 

 

Publié dans Articles, Chroniques, Pièces de théâtre, Pièces théâtre Amateur, Pièces théâtre Anarchiste, Pièces théâtre Classique, Pièces théâtre Cruauté, Pièces théâtre Drame, Pièces théâtre Historique, Pièces théâtre Moderne, Pièces théâtre Politique, Pièces théâtre Tragédie, Pièces théâtre de Rue, Pièces théâtre de Société.