et 21 ans
Clichy. Un dimanche, bouquet en main, Auguste monte l’escalier d’un immeuble en pas trop bon état, dont les étages hauts ont la particularité d’être très bas de plafonds.
Auguste.- (off) Lorsque j’ai commencé à me sentir chez moi à Clichy, j’ai pensé que c’était le moment de rendre visite à la sœur de Frère Symphorien, Drusille Barbier. Je lui avais écrit, elle m’avait répondu.
Auguste frappe à la porte.
Auguste.- (off) La porte s’ouvre. M’accueille avec un large sourire, une femme vêtue d’une simple robe vert sombre, rousse, au visage piqueté de taches de son, encore très belle : j’ai compris la passion de Frère Symphorien.
Drusille.- (prenant la main d’Auguste de ses deux mains) Celui qui a vu, touché, parlé à mon frère, que je le voie, que je le touche, que je lui parle. Entrez, M. Vaillant.
Auguste.- (off) Elle m’a tirée. Derrière elle, touchant presque le plafond bas, était une jeune fille, au visage blanc, aux cheveux noirs, qui, dès qu’elle m’a regardé, a fait de moi ce qu’elle a voulu : ses yeux étaient affectés d’une coquetterie, un léger strabisme divergent, contre lequel je n’ai jamais eu aucune résistance.
Drusille.- Ma fille Livie.
Auguste.- (off) Café, gâteaux, elles m’ont reçu comme un hôte de marque. Mme Barbier m’a harcelé de questions sur son frère : il a fallu que je décrive comment il était, comment il vivait, s’il paraissait heureux, que je lui raconte les circonstances de notre rencontre. .. ..Reflet de ce que m’avait dit d’elle son frère,Mme Barbier m’a dit, que son frère avait été son premier homme, et son seul, que son mari n’avait jamais été que l’homme, qui lui avait donné sa fille. Je lui ai raconté, comment à moi, qui n’étais rien, l’attention de frère Symphorien, avait réservé, tout le temps de mon séjour à la Grande Chartreuse, la place d’honneur. A ce souvenir, j’en ai eu larmes aux yeux. Mes larmes ont amorcé celles de Mme Barbier, qui s’est levée, est allée à la cuisine, et nous l’avons entendu chanter.
Drusille.- (chantant)
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Sur l’pont de Nantes Sur l’pont de Nantes Un bal y est donné Sur l’pont de Nantes Un bal y est donné |
Adèle demande A sa mère d’y aller Adèle demande A sa mère d’y aller |
Non, non, ma fille Tu n’iras pas danser Non, non, ma fille Tu n’iras pas danser |
Monte dans sa chambre Et se met à pleurer Monte dans sa chambre Et se met à pleurer |
Son frère arrive Dans un bateau doré Son frère arrive Dans un bateau doré |
Auguste.- (off) M. Barbier est rentré, il revenait de travailler chez un ami. Ce que j’ai trouvé étrange, c’était que sa femme et lui ne se sont pas parlé, ni regardé de la soirée : non qu’ils fussent fâchés, ça semblait être leur manière d’être entre eux. Je l’ai interrogé sur ses travaux chez son ami : M. Barbier était quelqu’un qui savait tout faire, abattre un mur, dresser un mur, plâtrer un plafond, poser un plancher, fabriquer une table, rien ne lui faisait peur : fabriquer quelque chose semblait être sa vie. Sur l’insistance de sa fille, ils m’ont retenu à dîner. Je suis resté chez eux sept heures. Au moment de partir, la jeune fille me dit : Vous reviendrez ? M. Barbier, qui ne détachait pas les yeux de sa fille et buvait ses paroles, a insisté, pour que je revienne déjeuner et dîner le dimanche suivant, Mme Barbier s’est mise de la partie. C’est ainsi que la famille Barbier s’est fait ma famille d’adoption… …M. Barbier était menuisier, Mme Barbier couturière à domicile, Livie lingère chez la famille des Essarts à Paris.
2. Un autre dimanche. Chez les Barbier, le soir. Tous les quatre se lèvent de table, Auguste salue Mme et M. Barbier, Livie accompagne Auguste jusqu’en bas de l’escalier. Ils hésitent, se donnent la main et se quittent.
3. Un autre dimanche. Chez les Barbier, le soir. Tous les quatre se lèvent de table, Auguste salue Mme et M. Barbier, Livie accompagne Auguste jusqu’en bas de l’escalier. Ils s’approchent l’un de l’autre, s’embrassent timidement, enfin avec fureur.
4. Un autre dimanche. Dans la rue, Livie et Auguste marchent l’un à côté de l’autre. Ils approchent de l’immeuble, où au rez-de-chaussée, Auguste a sa chambre. Ils entrent dans l’immeuble, dans la chambre, misérable, avec broc, cuvette, seau. Livie, des yeux, fait le tour d’une chambre sévère et nue, s’approche de la table encombrée de journaux, de livres, de feuilles écrites, de feuilles vierges, de crayons. Il y a là L’Egalité, de Guesde ; Qu’est ce que la propriété ?, Misère de la philosophie, De la justice dans la révolution et dans l’Eglise, de Proudhon ; La Commune de Paris et la notion d’Etat, de Bakounine ; La Commune, histoire et souvenirs, de Louise Michel ; Paroles d’un révolté, Les bases scientifiques de l’anarchie de Kropotkine.
Livie.- Brr. …(feuilletant un livre) Qu’est-ce que la propriété ? Vous arrivez à un lire un livre jusqu’au bout ? Moi, je ne termine pas une page sans bâiller. (s’approchant d’Auguste) Vous êtes capable de vous pencher aussi sur quelque chose de réel ?
Auguste s’approche de Livie,ils s’entourent tous les deux de leurs bras. Livie s’écarte, s’offrant. Auguste déboutonne le premier bouton du chemisier de Livie.
22/24 ans
1.Clichy. La chambre d’Auguste. Auguste, lisant prenant des notes.
Auguste.- (off) Mougin avait amorcé la pompe de ma raison. J’ai pris décision de rattraper les études que je n’avais pas faites. Je me suis fait successivement mon professeur de collège, mon professeur de lycée, mon professeur d’université. J’ai lu, j’ai lu, j’ai lu.
2.Saint-Ouen. La nouvelle chambre d’Auguste. Auguste, lisant prenant des notes.
Auguste.- (off) Pour gagner un peu plus de salaire, et payer un peu moins de loyer, j’ai déménagé à Saint-Ouen, où j’ai travaillé dans un atelier de gravure de verre. Tous les soirs, sauf les soirs de sortie chez mes correspondants, je rejoignais mon établissement privé, et me donnais des leçons particulières. J’ai travaillé d’arrache-pied. Bientôt j’en ai redemandé. Mon appétit de savoir est venu en mangeant.
3.Villeneuve Saint Georges. Une nouvelle chambre d’Auguste.
Auguste.- (off) A cause de Livie, j’ai déménagé à Villeneuve Saint Georges, j’ai travaillé dans une fabrique de cirage. Ma persévérance studieuse à la longue a porté ses fruits, je suis parvenu au niveau de bachelier. Je me suis donné le bac de philo. La conclusion pratique de mes études a été que j’ai fondé avec Mougin un club anarchiste, à quoi Livie s’est opposée avec une extrême violence. Mais violence contre violence, elle n’a pas pu m’ôter de moi-même, j’ai tenu bon.
24 ans
1.L’arrière salle de LA HACHE. Réunion d’anarchistes. Sur le mur du fond, un drapeau noir. Devant le drapeau, entrent et s’assiéent à la table Mougin, Auguste. Entrent des ouvriers, d’une ouvrière âgée, de Julie.
Auguste.- (off) J’allais à la réunion du club anarchiste, une fois par semaine.
Julie ne quitte pas des yeux Auguste : lorsque Auguste baisse les yeux sur elle, quand il voit qu’elle le regarde, il détourne les yeux.
Auguste.- (à tous) Camarades, libre parole à chacun. Nous vous avions conseillé de noter au fur et à mesure ce qui vous venait à l’esprit. Que ce soit décousu ou pas, peu importe. Notre ambition est que nous parlions à bâtons rompus.
Un ouvrier lève la main. Mougin lui donne la parole.
L’ouvrier.- (lisant) Ce qu’il faut dire, c’est que pour un patron, tout est bon dans l’ouvrier, comme le cochon : ses bras, ses mains, ses pieds, son dos, son salaire : sur tout l’ouvrier, le patron tire de l’argent. L’ouvrier n’est pas un être humain, c’est une énergie humaine transformée en tiroir-caisse.
Un autre ouvrier lève la main. Mougin lui donne la parole.
L’ouvrier.- (lisant) Savez-vous à quoi ressemble le peuple ? Noirs de poussière de charbon, ils ont beau se savonner sous ses ongles, dans les plis de la peau, dans le coin des yeux, dans les narines, aux mineurs de fond. Comme eux, le peuple ne se décrasse jamais d’être peuple.
Applaudissements. Auguste baisse les yeux sur Julie, qui a les yeux sur lui, mais elle les baisse aussitôt. Au moment où elle les relève, il ne la regarde plus. Un autre ouvrier lève la main. Mougin lui donne la parole.
L’ouvrier.- (lisant) Pour revenir à la religion, étonnez-vous que les riches croient en Dieu. Ils seraient bien ingrats de ne pas y croire, ce sont ses élus. Bien au chaud, bien au sec, de l’argent de trop, du temps de trop, ils ont tout pour se soucier du salut de leur âme. Le peuple, lui, est tellement mangé de travail et de misère, qu’il n’a ni le temps, ni le loisir pour s’interroger même s’il a une âme.
Vifs applaudissements.
Auguste.- (lisant) Ce qui est grave selon moi, c’est que l’ouvrier se dit que s’il est méprisé, il doit y avoir un motif, et il se méprise lui-même. On le gifle, il se dit : il me gifle, il a de bonnes raisons, et il tend l’autre joue, et il se dit en riant : quel toupet il a, quel homme, voyez ça, quel culot, et il applaudit… … Camarades, nous aurons fait un grand pas, quand nous aurons dessillé nos yeux des injustices dont nous souffrons.
Vifs applaudissements.
Auguste.- (off) Quand mes yeux se posaient sur les siens, j’avais l’impression que ses yeux étaient comme un oignon que je pelais, les larmes me montaient aux yeux. ..
Tout le reste de la réunion, ses yeux sont restés baissés devant moi. La réunion est levée. Julie, avec un dernier regard vers les pieds d’Auguste sort.
2.LA HACHE, la petite salle, derrière. Autre réunion anarchiste. Mougin et Auguste s’assiéent à la table, mais différemment. Dans l’assistance,ouvriers, Julie, la seule femme de l’assistance, est assise à une autre place.
Auguste.- (off) Elle était là, mais au deuxième rang. Elle tenait ses yeux baissés devant elle. Une seule fois, ses yeux ont parcouru obliquement le mur du fond, et ont passé sur les miens, s’y arrêtant un dixième de seconde.
Mougin.- (à un ouvrier) Oui ?
Un ouvrier.- (lisant) Ils disent : rien n’arrive à l’homme qu’il ne le mérite. C’est vrai. Les riches ont la richesse qu’ils méritent, les pauvres ont la pauvreté qu’ils méritent.
Vifs applaudissements, ricanements. Un ouvrier lève la main. Mougin lui donne la parole.
L’ouvrier.-(lisant) J’ai pensé à quelque chose. L’ouvrier ne peut gagner son argent que par le travail, parce qu’il n’a pas les moyens de le gagner autrement. Les riches, eux, font fortune par l’argent qu’ils soutirent aux autres. : font fortune les malins, les voleurs, les escrocs. Vie des riches, c’est putasseries, débauches, fraudes, manipulations. Pauvres, soyez heureux, vous êtes trop pauvres pour être autre chose qu’honnêtes.
Vifs applaudissements. Une voix : C’est vrai. Un ouvrier lève la main, Mougin lui donne la parole.
L’ouvrier.-(lisant) L’ouvrier donne ses forces et son sang, moyennant quoi, on le mène, a dit Victor Hugo. C’est nous qui faisons le pays, c’est nous qui le maintenons en état jour après jour. Sans l’ouvrier, le pays, en une heure, serait un champ de ruines. Nous sommes le sang du pays, sans nous, en une heure, le pays serait exsangue. Et que font les bourgeois ? Passant en pleine rue, se fêtant eux-mêmes, ils rient entre eux. Et que font les ouvriers ? D’eux-mêmes ils s’écartent pour laisser passer, et s’ils ne s’écartent pas assez vite, la troupe et la police les poussent de la crosse et de la matraque.. ..
Applaudissements. Une voix : Oui, Oui.
Auguste.- (off) A la fin de la réunion, se levant, elle m’a découvert ses yeux, comme si elle se les pelait, si bien que j’ai dû baisser les miens, et elle a disparu.
3. LA HACHE, la petite salle du fond. Une réunion anarchiste. Mougin et Auguste, s’assiéent à la table. Entrent des ouvriers.
Auguste.- (off) J’ai cru qu’elle ne viendrait pas. Elle est arrivée, lorsque la réunion était commencée. Elle s’est assise au dernier rang, elle a gardé les yeux sur les genoux, je la voyais entre des têtes.
Mougin.-(lisant) Je voudrais dire un mot sur la propriété… .. La Constitution de la République, qui a pour devise liberté, égalité, fraternité, dit que les droits naturels imprescriptibles de l’homme sont la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression. Dans cette liste, il y a un droit qui détruit tous les autres : c’est le droit de propriété. Que veut dire le droit de propriété ? Le droit de propriété veut dire qu’en toute liberté, en toute égalité, en toute fraternité, ceux qui ont de l’argent ont la liberté de tout acheter, ceux qui ont un peu d’argent ont la liberté d’acheter un peu, et ceux qui n’ont pas d’argent, ont la liberté de ne rien acheter du tout. Quel est le droit du propriétaire? Celui qui a beaucoup a le droit d’user et d’abuser de beaucoup, celui qui a peu a le droit d’user et d’abuser d’un peu, celui qui n’a rien, a le droit d’user et d’abuser de rien du tout.(applaudissements, éclats de rire) .. Dans ce pays de liberté, l’argent dispose en plus d’une arme redoutable : le libre contrat. Passons contrat, voulez-vous ? Je vous paie une misère, j’ai le droit, nous sommes en pays de liberté, vous signez, oui ou non ? Vous signez librement, mais une fois signé, c’est signé. Le libre contrat est ce garrot de riche qui étrangle le pauvre. L’un des contractants a tout, l’autre n’a rien. Vous signez ? Vous êtes libre. Vous protestez ? Je regrette, vous avez signé.
Vifs applaudissements, éclats de rire. Comme c’est vrai.
Mougin.- (à un ouvrier) Oui ?
Un ouvrier.-(lisant) Qu’est ce qui fait la seule valeur, dans notre économie libérale ? L’argent. Et qu’est ce qui fait de l’argent ? Font de l’argent flagornerie, courtisanerie, tricherie, escroquerie, arrogance, insultes, calcul, manipulation, cynisme, plagiat, voilà qui rapporte gros. Honnêteté ? Conscience professionnelle ? Générosité ? Respect ? Pudeur ? Modestie ? Chasteté ? Libre création ? Libre invention ? Ca rapporte que dalle. A la décharge. L’argent, et tout son sale cortège, voilà qui fait toute la valeur, dans notre vieux et noble pays.
Applaudissements.
Auguste.- (off) Elle n’a plus levé les yeux une seule fois, les a tenus baissés tout le temps.
Mougin.- (à un autre) A toi.
L’ouvrier.- (lisant) Les bourgeois disent que nous, les manuels, nous ne sommes pas des êtres humains… .. Sommes-nous moins des êtres qui pensent, qu’eux ? Plus encore, parce que dans notre condition, personne n’a plus de quoi penser que nous. Moins des êtres qui aiment ? Plus encore, parce que l’amour est la seule richesse que nous pouvons nous offrir. Moins des êtres qui ont faim de beau et d’harmonie ? Plus encore, en raison de nos taudis et de notre misère. Moins des êtres qui ont de l’imagination ? Plus encore, étant donné nos manques en tout. Moins des êtres d’honneur ? Plus encore, humiliés comme nous sommes. Moins des êtres sensibles ? Plus encore, vu tout ce que nous subissons. En fait, ce que ne savent pas les bourgeois, c’est que nous autres ouvriers, nous sommes les derniers êtres humains.
Applaudissements.
Auguste.- (off) Un beau jour, malgré notre divorce de pensée, il a bien fallu que nous nous mariions Livie était enceinte.
25 ans
Villeneuve Saint Georges. L’arrière salle de restaurant, un petit orchestre jouant off. La table de noce, plats, assiettes, serviettes ayant servi, miettes, restes de bouteilles, de dessert. Auguste, en costume de marié, seul, assis, la chaise en arrière, a les yeux tournés vers la piste de danse, hors champ. Entrent, riant aux éclats Livie, donnant le bras à la Julie de la réunion anarchiste. Auguste se lève, surpris.
Livie.- Auguste, quelqu’un aimerait que je te présente à elle….(à Julie, présentant) Auguste. (à Auguste, présentant Julie) Julie, ma cousine. (Ils se serrent la main gauchement) (à Auguste, lui tendant la main) Viens danser, Auguste.
Auguste.- Tu sais que je ne sais pas danser.
Livie.- Tout le monde sait danser. Il suffit de se laisser aller.
Auguste.- Je danse comme un compas à pointes sèches, à grandes enjambées. Je ne veux pas vous donner sujet à rire et à vous moquer.
Livie.- Jour de mariage jour des morts. Cette figure de croquemort est celle de mon mari.
Auguste.- Je ne suis pas un homme drôle. J’ai été trop forcé d’être sérieux tout le temps.
Livie.- (à Julie) Regarde-moi ces nuages noirs. Allons vite nous abriter sous un parapluie.
Elle sort.
Julie.- La femme est plus mariée avec ses célibataires qu’avec son mari. La femme dilapide ses trois sous, elle ne sait pas que son vrai trésor, c’est son mari. C’est lui qui l’anoblit, et elle ne le sait pas. .. ..Il faut que je fasse votre connaissance par ma cousine, et je vous connaissais par moi-même.
Auguste.- Depuis le temps que je vous vois et que je parle à d’autres, et je ne vous parle à vous que maintenant.
Julie.- Je vous connaissais libre, il faut que je fasse votre connaissance, marié.
Auguste.- Je n’avais pas fait votre connaissance, et je ne connaissais que vous.
Julie.- Quand je vous regardais, vous baissiez les yeux.
Auguste.- Je ne voulais pas qu’ils fassent violence aux vôtres. .. .. Vous baissiez les yeux, quand je vous regardais.
Julie.- Je ne voulais pas que vous pensiez que je faisais du racolage.
Un silence.
Auguste.- Maintenant que vous m’êtes interdite, je peux vous dire sans honte, combien je suis amoureux de vous.
Julie.- Votre mariage libère ma parole. J’ose vous dire sans honte pareillement, que je suis amoureuse de vous tout autant.
Auguste.- Il faut que je marie, pour que j’ose me déclarer.
Julie.- Il faut que ma cousine ait osé, et pas moi. Celle qui n’a pas osé l’aurait dû.
Auguste.- Ma femme est enceinte. Elle est le moule à cire perdue : lorsque l’œuvre naîtra au monde, je jetterai le moule… … Le jour de mon mariage me voilà démarié d’avec la mère de mon enfant, et marié à sa cousine.
Julie.- Chaque fois que je serai seule, mes pensées se marieront avec les vôtres.
Auguste.- Et les miennes avec les vôtres, même quand je serai avec elle. Je ne la tromperai pas, et je ne tromperai qu’elle…
Entre Livie.
Livie.- (lui prenant la main) Auguste. .. ..Vous avez le même air funèbre, on dirait que vous tenez les cordons du même poêle.
Sortent Livie, Auguste, Julie.
26/27 ans
1Villeneuve Saint Georges. Un taudis de deux-pièces. La nuit. La cuisine. Julie, en tablier,tricote. Sidonie, dans la chambre du fond, pleure. Rentre Auguste, en manteau élimé, rentre, va droit dans la chambre du fond. Sidonie s’arrête de pleurer. Auguste revient, Sidonie dans les bras, les larmes sur les joues, toute rouge.
Livie.- Son gosier siffle et tu cours. Tu me la pourris en la gâtant.
Auguste.- Ne peux-tu comprendre que c’est sa seule façon de parler.
Livie.- Tu romps chaque fois l’éducation que j’essaie de lui donner. Tu lui donnes des faux plis, à moi de peiner à la repasser.
Auguste.- Elle crie. Je ne supporte pas de l’entendre crier.
Livie.- Tu crois que la vie la bercera plus tard ? Tu es en train d’en faire une malheureuse, parce qu’elle se croira. Il faut l’élever à la dure, comme elle vivra plus tard.
Auguste.- Elle vivra assez à la dure plus tard, pour qu’elle ne le vive pas déjà.
Un silence.
Auguste enlève son manteau, s’assied.
Livie.- Toujours anarchiste idiot, hein ? Toujours à te taper la tête contre les murs. Non seulement, tu ne fais rien aux murs, mais encore tu te fais des bosses à la tête. .. ..Les anarchistes sont vraiment des iméciles. Si lutter pour rien ou ne pas lutter, c’est la même chose, pourquoi lutter ?
Auguste.- Tes bourgeois se sentent trop hauts pour s’abaisser à leur bas : leur bas est trop bas pour eux, mais assez haut pour toi. Qu’est-ce qu’être domestique ? Etre domestique, c’est torcher le cul à un patron.
Livie.- Que vaut-il mieux ? Femme de chambre d’une maîtresse belle, élégante, souriante, dans une belle maison, ou femme d’un anarchiste en sale salopette, grognon, mère d’une fille qui hurle, dans un taudis répugnant ? .. .. La vérité, c’est que tu ne supportes pas que je sois un peu quelque chose pour des gens qui sont quelqu’un, et que toi, tu n’es quelque chose un peu que pour toi, mais comme tu n’es rien, tu es un rien pour un rien.
Auguste.- Que ma femme soit domestique, comment lui en voudrais-je ? Mais qu’elle se sente honorée de l’être, j’ai honte pour elle.
Livie.- Qu’un mari soit un anarchiste utopiste, une femme n’a pas tellement contre. Mais qu’il attire sur sa famille l’attention de la police, c’est une chose qu’elle ne peut pas tolérer. Mme des Essarts m’a dit que tu devrais quitter ton club, ou que je devrais divorcer.
Un silence.
Auguste.- C’est moi qui divorce.
Il donne à sa femme sa fille, qui hurle aussitôt, prend son sac en toile de jute, sa couverture sale qu’il met en bandoulière, sort, Sidonie hurlant, Livie, stupéfaite, contemple la porte.
2. Auguste, son sac de jute sur l’épaule, sa couverture sale en bandoulière, avec Mougin, devant l’ambassade d’Argentine.
Auguste.- (lisant une affiche) L’Argentine offre aux immigrés d’Europe une concession de 50 ha au Chaco, avec un cheptel, du matériel agricole, des provisions pour un an. Je m’en vais.
Mougin.- C’est ici, en France, que ça se passe, Auguste.
Auguste.- C’est là-bas que ça se passera pour moi. La France est un pays décadent : elle caporalise trop. Adieu, Mougin
Auguste embrasse Mougin et entre dans l’ambassade.