20 ans
1. Marseille. Vagabond, habits élimés, déchirés aux genoux, chaussures en piteux état, sac de jute sur l’épaule, couverture sale en bandoulière, par les rues de Marseille.
Auguste.- (off) A Marseille, je me suis laissé aller tout à fait. Je marchais par les quais, par les parcs, par les rues des quartiers populaires, je mendiais, je volais, je couchais sur les bancs. J’étais comme un fantôme. Un matin, j’ai dû me tenir au mur, je me suis évanoui et je suis tombé par terre.
2. Il se réveille dans un lit, dans un couloir d’hôpital, avec des vagabonds, des ivrognes, des miséreux.
Auguste.- (off) Quand j’ai repris connaissance, que j’ai vu le quartier d’hôpital où on m’avait mis, en rage contre la catégorie dans laquelle ils m’avaient classé, dès que j’ai pu tromper les surveillances, je me suis habillé, j’ai pris mon sac en toile de jute, ma couverture sale, et je me suis enfui. J’ai erré dans les quartiers populaires, j’ai volé des sacs à main à de vieilles dames, des baguettes de pain à des enfants, j’ai volé à l’étalage. J’ai été surpris, à piper du vin dans un tonneau sur le quai. J’ai été arrêté, bien sûr… …J’ai pris un mois de prison, pour soustraction frauduleuse du bien d’autrui, avec l’intention d’agir en propriétaire de cette chose.
3. Sur les routes des Alpilles.
Auguste.- (off) Libéré, guère en meilleur état de santé, n’ayant qu’une idée en tête monter à Paris, pour ne plus être pris par les gendarmes j’ai pris par les petites routes des Alpilles. Volant dans les vergers, dans les jardins, dans les maisons, fiévreux, grelottant, buvant l’eau glacée des fontaines, vomissant les oranges, j’ai eu l’impression de vivre un cauchemar sans fin. La débâcle était totale. Je me suis trouvé marchant à 4 pattes, à genoux, à ramper. De longs jours et de longues nuits, je me suis déplacé comme une machine, mu par l’idée de Paris, jusqu’au matin où une charrette s’est arrêtée, où quelqu’un de barbu, vêtu d’une robe brune m’a pris dans ses bras. J’ai laissé aller ma tête dans son cou, j’ai senti contre ma joue une barbe, sur ma nuque de la laine rêche, et je me suis endormi d’un sommeil d’enfant.
et 20 ans
1.A la Grande Chartreuse.
Auguste.- (off) Quand je me suis réveillé, je me suis trouvé dans la cellule d’un frère convers, à un étage, au-dessus de chais, d’alambics, de serpentins. Par la fenêtre, j’ai vu, de l’autre côté d’un jardin, un vaste monastère en pierre grise, couvert d’ardoises bleues : j’étais dans l’enceinte de la si célèbre Grande Chartreuse… …Mon premier réflexe a été de me dresser et de me lever pour m’en aller, mais quelqu’un qui était à la tête de mon lit, qui était un frère convers, m’a poussé doucement contre l’oreiller avec un sourire, qui m’a si bien rappelé ceux du couple de paysans, près de Gémeaux, que je me suis laissé aller tout à fait.
2. Frère Symphorien soigne Auguste.
Auguste.- (off) Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi. Frère Symphorien me soignait aux herbes, me nourrissait de légumes. Toutes les tours de guet, meurtrières, mâchicoulis, que j’avais dressés contre le monde extérieur, se sont effondrées. J’ai recouvré peu à peu ma santé et mes forces perdues. J’ai fini par me sentir mieux que je m’étais jamais senti dans ma vie.
3. Frère Symphorien parle à Auguste, assis dans son lit.
Auguste.- (off) Frère Symphorien a été le premier être, pour qui j’ai existé, non comme une bête de somme à qui on regarde les dents comme à un cheval, mais comme un être humain qui a une tête et un cœur. A mon obscure vie, il a été le premier à prêter attention complète. Il a dit de ma condition miséreuse, des choses incroyables.
Frère Symphorien.- Pauvre de naissance, quelle chance vous avez. Plus nu que vous, personne ne peut être. Vous n’êtes encombré de rien, alourdi de rien, embarrassé de rien. Soyez heureux. 4. Frère Symphorien, portant un panier plein d’herbes, sur un chemin dans la montagne, Auguste. Fràre Symphorien… … La pauvreté est le seul état qu’on ne peut acquérir. De riche, on ne peut pas devenir pauvre, parce que de la richesse, il reste toujours quelques sales traces. Combien de savants, de gens cultivés, d’artistes, de prêtres, de moines ont gémi de n’être pas nés pauvres. La pauvre connaît la vie dans sa langue maternelle. C’est être riche de la plus précieuse des richesses qu’être pauvre. Malheureusement, faute de point de comparaison, les pauvres ne le savent pas
4. Auguste, Frère Symphorien, dans le jardin des couvers, face au monastère.
Auguste. -(off) Quand j’ai été remis, j’ai manifesté le désir de me faire moine. Il m’en a vivement dissuadé.
Frère Symphorien.- Auguste, je vous en supplie, ne faites pas ça. .. .. Quand on lit l’Evangile, on sait vite, que cette vie de tour d’ivoire, sans femme, sans enfants, dans un bel habit blanc, à chanter de beaux chants grégoriens, dans un beau cloître gothique, dans un beau paysage est la vie la plus égoïste qui soit. Pire. J’ose dire que personne ne s’amuse plus que ces grands enfants : dans un costume d’époque, sous une règle d’époque, dans un monument classé, ils jouent un parfait jeu de rôles, et ils sont d’autant plus poussés à le jouer, que le monde entier les prend au sérieux. Mais ce n’est une vie évangélique en rien.
Auguste.- (off) Je lui ai remontré les épreuves que souffraient les moines, clôture, solitude, silence, abstinence, continence…
Frère Symphorien.- Je ne suis pas venu pour vous enseigner le sacrifice, mais la charité, a dit leur chef de file. Tout ça, continence, abstinence, silence, solitude, clôture, ce sont des gageures, des défis qu’ils se portent, de ce genre de défis que se portent les athlètes : pure vanité. Vêtez ces moines de combinaisons d’ouvriers, logez les dans des taudis en vrais apôtres, ils défroqueront sur l’heure. Ce sont de vieux adolescents. Vous êtes un homme mûr, Auguste. Ne donnez pas dans ces jeux de l’oie.
Auguste.- (off) Je lui ai remontré que lui-même, à la Grande Chartreuse…
Frère Symphorien.- Est-ce que je vous ai donné l’impression que je donnais dans leurs momeries ? Ma religion est toute autre. .. Je veux vous dévoiler mon secret. Auguste. (off) Il m’a dit qu’il aimait passionnément sa sœur, Drusille, que pour lui, cette femme était la femme, qu’il s’était toujours refusé à en connaître une autre. Un beau jour, elle avait connu un homme. Alors, emportant son image sainte comme une icône, il était allé faire voeu de clôture pour elle. C’est à elle qu’il vouait un culte, à la Grande Chartreuse, et à personne d’autre.
Il a sorti du pli de sa bure, la photo toute craquelée de sa soeur.
6. A la porte du jardin, Auguste, en vêtements plus propres, et ravaudés, son sac en toile de jute sur l’épaule, sa couverture propre en bandoulière, embrasse Frère Symphorien.
Auguste.- (off) J’ai quitté Frère Symphorien, en pleurs. Il m’a dit, que si j’allais à Paris, embrasser sa sœur pour lui, ce serait comme s’il m’accompagnait. Je l’ai longuement embrassé une dernière fois, et je suis parti, pleurant, sans me retourner.
21 ans
1.Paris. Auguste, à pied marche dans le centre, passe devant Notre-Dame.
Auguste.- (off) Je suis arrivé à Paris un dimanche. Dans Paris même, hommes, femmes, enfants, serrés par leurs redingotes, vestons, pantalons, cols, manchettes amidonnées, cravates, corsets, comme des soldats de plomb, se pressaient vers les églises, au milieu de prêtres, séminaristes, sœurs à cornettes. Je me suis senti déplacé dans ce beau monde. Je suis allé à Clichy, banlieue ouvrière, banlieue fraternelle.
2. Clichy. Auguste passe devant l’église, dont le parvis est vide, marche dans les rues, s’arrête enfin, devant une maison, où, au rez-de-chaussée, une pancarte indiquait CHAMBRE A LOUER.
Auguste.- (off) Clichy. Quelle différence avec Paris. Pas de prêtres, pas de séminaristes, pas de sœurs à cornette. Ce qui m’a saisi d’angoisse, c’est de voir dans les rues tant de jeune vie laïque. Les gens riaient si séculièrement, l’air qui circulait était si vif, si cru, que les yeux me piquaient, et que j’ai eu l’impression de saigner du nez. Les ouvriers vivaient d’une vie parfaite d’incroyants : ces gens-là ne se rendaient pas compte qu’ils risquaient à chaque instant les foudres célestes.
3. Le lendemain, dans la fabrique de thermomètres, au poste d’emballage, Auguste est guidé dans son travail par un ouvrier, Mougin, qui passe son temps à faire bisquer le provincial. Auguste, qui d’abord rit jaune, finit par éclater de rire franchement. Ils finissent par ne plus se quitter, casse croûtant ensemble, se raccompagnant, allant boire un canon.
4. Un dimanche, au maigre son d’une cloche du clocher, avec quelques femmes, Auguste, missel sous le bras, assiste à la messe, s’agenouille, prie, s’assied, communie, fait le signe de la croix, sort en faisant la génuflexion dans l’allée, se signant à l’eau bénite. Lorsqu’il apparaît sur le parvis,seul, le missel sous le bras, passe Mougin, qui éclate de rire, lui met le bras sous le sien.
Mougin.- Viens, on va communier dans mon église. Il l’entraîne vers le bistrot LA HACHE.
5. Dans le bistrot LA HACHE, dans la petite salle du fond, Mougin et Auguste seuls, assis à une table, trinquent, un canon en main..
Mougin.- Laisse-moi te prêcher mon prêche à moi. Attends. Attends. (Auguste l’écoute les sourcils froncés) Le 6ème jour, à 8 heures du matin, Dieu créa Adam et Eve, à sa ressemblance, en bonne santé, forts, résistants, vigoureux. A 9 heures, il créa les enfants atteints de trisomie 21. A 10 heures, il créa les enfants atteints de bec de lièvre et de division palatine.
Auguste.- (off) Pour ne pas être foudroyé par les foudres célestes, je me suis levé, je me suis éloigné de la table. (haut) Mougin, ta bouche sait-elle ce qu’elle dit?
Mougin.- A 11 heures, il créa les enfants sans doigts, sans bras, avec un ou plusieurs doigts de trop, ou palmés, avec des pieds bots. A midi, il créa les enfants siamois, attachés par la tête, par le ventre, par le dos. Puis Dieu vit ce qu’il avait fait, dit que cela était bien, et se reposa. Les cieux et la terre chantent la gloire du Seigneur…
Auguste.- (les yeux vers le plafond) (à Mougin) Mougin. Blasphémateur. Sacrilège. Tais-toi, je t’en conjure.
Mougin.- Voit-il seulement les malfaçons ? Où est le service après vente ? Pour quelqu’un si fier de ce qu’il fait, pourquoi ne rappelle-t-il pas les produits défectueux ? Je sais, il objecte qu’il ne sont plus sous garantie. Est-ce que ce n’est pas un peu facile? ..
Auguste.- Comment ces paroles ne te brûlent pas tes lèvres ? (levant les yeux au plafond) Si vous m’en croyez, Seigneur, il ne pense pas ce qu’il dit.
Mougin.- Si ces enfants sont malformés, disent les Docteurs de l’Eglise, c’est de leur faute. Ou de la faute de leurs parents. Ou de la faute de leurs lointains aïeux, ces Adam et Eve, qui ont vécu entre le paléocène et le paléolithique, qui s’étaient rendus coupables du maraudage d’une pomme, et dont l’Eglise Catholique tient les descendants juridiquement responsables jusqu’à la fin des temps.
Auguste.- Mougin, 0uitte ce méchant esprit de dénigrement.
Mougin.- Nul d’entre vous ne s’appellera Père, parce qu’il n’y a qu’un seul Père, qui est dans les cieux. Qui n’a eu rien de plus pressé d’enfreindre l’interdiction? Non content de s’appeler Pape, il se canonise lui-même, il s’appelle Saint-Père, ce qui est s’appeler Père au carré.
Auguste.-Retire ce que tu dis, je t’en supplie. La terre va s’ouvrir sous tes pas
Mougin.-Quand vous priez, ne soyez pas comme ces hypocrites, qui aiment siéger dans les premières stalles du temple. Et qui voyons-nous à Saint Pierre, en soutane et mules blanches, crosse d’or, anneau du pécheur, trôner au pied de l’autel, comme un vice-dieu ?
Auguste.- (les mains jointes, les yeux vers le plafond) Seigneur il parle pour lui, il ne parle pas pour moi. Ce n’est pas parce que je l’écoute, Seigneur, que je suis d’accord avec lui.
Mougin.- Ne vous faites pas appeler chef, parce que vous n’avez qu’un seul chef : le Messie. Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous. Et qui se fait appeler : Evêque de Rome, vicaire du Christ, successeur du Prince des Apôtres, Souverain Pontife de l’Eglise Universelle, Patriarche d’Occident, Primat d’Italie, Archevêque et Métropolite de la Province Romaine, Souverain de l’Etat du Vatican, Serviteur des Serviteurs de Dieu ? Qui loge dans des Palais d’Hiver, des Palais d’Eté, est servi par un bataillon de religieuses, brandit les foudres de l’anathème et l’excommunication, comme un nouveau Jupiter ? … Je n’ai que deux commandements : le premier est d’aimer Dieu de toute son âme et de toutes ses forces ; le deuxième ressemble au premier : il est d’aimer son prochain comme toi-même.
Mougin.- (priant au plafond) Je vous en conjure, ne m’associez pas à lui. Foudroyez-le lui, pas moi. Seigneur, je vous fais mon témoin. Je renie ce renégat. J’apostasie cet apostat.
Mougin.- Tu as entendu parler de la Grande Peur qui a suivi la Prise de la Bastille, qui a saisi la France comme un ouragan de panique ? Les Français ont craint qu’un tel sacrilège comme déposer le Roi, la Noblesse, le Clergé attirerait sur eux les foudres divines. Au lieu des foudres qu’est-il advenu ? La démocratie.
Mougin va payer les deux canons, sort du bistrot. Auguste le suit, trois pas en arrière, jetant des regards inquiets au ciel, autour de lui.
6. Mougin, et Auguste, en retrait, levant toujours de temps à autres les yeux au ciel.
Mougin.- L’Immaculée Conception et l’Assomption datent du 18° siècle : pourquoi, avant, elle naissait avec le péché originel, et pourrissait dans la terre, comme nous ? Le célibat des prêtres date du 2ème siècle : avant, ils pouvaient être mariés ? La confession obligatoire date du 13ème siècle : avant il suffisait de dire dans son cœur Mon Dieu je me repens, et on était pardonné. La doctrine de l’Eglise a varié avec les siècles. Que vaut une doctrine qui varie selon l’époque ?
7. Mougin et Auguste, dans un square, accoudés à une balustrade, devant des enfants surveillés par leur mère.
Mougin.- L’organisme vivant est fait pour lui, et pour personne d’autre. Le commencement et la fin de chaque être est en lui, et en nul autre. Est-ce que tu ne sais pas mieux que personne ce qu’il te faut, ce qui te convient ? Est-ce que tu n’es pas assez grand pour te poser les questions convenables, et trouver les réponses convenables ? Celui qui n’accepte au-dessus de lui aucun maître que lui-même, celui-là est anarchiste, même s’il ne pense pas qu’il l’est.
Tous deux continuent leur marche, s’éloignent, Auguste, tout en regardant le ciel et tout autour de lui, petit à petit se rapproche de Mougin, jusqu’à être à côté de lui.