17 ans
1. Charleville. Démolition des remparts. Les ouvriers y travaillent avec pics, pioches, pelles, brouettes.
Auguste.- (off) Je suis retourné dans la ville de mon enfance, Charleville, j’ai travaillé par ci par là. La ville a engagé pour la démolition des remparts.
Auguste, chemise, pantalon, élimés, ravaudés à gros points, rapiécés, sur le dessus des remparts, du pic et de la pelle, travaille d’arrache-pied. D’en bas, un contremaître, le montrant de la main, aux ouvriers.
Le contremaître.- (fort) Hé les gars. Prenez exemple sur Vaillant. Voilà comme je veux que vous travailliez. Compris ?
Le contremaître va plus loin.
Un ouvrier.- Vaillant. On te dit d’aller vite, tu vas vite.
Auguste.- (tout en continuant de travailler) Je fais ce pourquoi je suis payé.
L’ouvrier.- Tu crois que tu es payé pour peiner et suer ?
Auguste.- (tout en continuant de travailler) Je suis heureux de peiner et de suer, et d’être payé. Celui à qui le travail ne convient pas, qu’il n’accepte pas le travail.
L’ouvrier.- Tu sais que tu forces les plus âgés à s’aligner sur toi ? Tu les contrains d’épouser ta jeune cadence.
Auguste.-J’avais pas pensé à ça. Ca, c’est un argument que j’entends.
Et Auguste ralentit sa cadence.
2. Charleville. Le soir. Auguste, son sac de jute sur l’épaule, un couverture sale en bandoulière, dans les rues, cherche où dormir : dans les entrées des immeubles, dans les jardins des particuliers, dans les squares, dans les buissons. Il essaie de s’installer pour dormir, mais un agent, un passant, des gens qui parlent, des bruits suspects le font chaque fois se lever et aller plus loin.
Auguste.- (off) Pour dormir, jamais un endroit ne me semblait assez sûr. Je craignais qu’il m’arrive Dieu sait quoi pendant que je dormais. Epiant chaque bruit, j’avais l’œil grand ouvert une grande partie de la nuit. Je ne m’endormais souvent qu’au petit matin.
3. Charleville. Au matin, à un banc, à une fontaine, il se passe de l’eau sur le visage, se frotte les mains, se peigne, se rase à sec avec une lame, brosse de la main ses habits, puis il va vers les remparts, dépose ses affaires à une cabane, prend pic et pelle, monte sur les remparts.
4. Charleville. Midi. Auguste descend des remparts, pose pic et pelle, achète à une boulangerie un morceau de pain, va vers un square. Sur un banc, une jeune ouvrière, habillée pauvrement, mange aussi un morceau de pain, en lisant un roman. Auguste s’assied sur le bout opposé du banc. Il regarde la jeune fille sans la regarder. Puis se tourne vers elle. Puis se penche pour regarder la couverture du livre.
Auguste.- Lire des romans, est-ce que ce n’est pas un peu un pis aller ?
Elle lit, sans prendre garde à Auguste.
Auguste.- Si on ne devait parler qu’à ceux qu’on connaît, personne ne ferait jamais la connaissance de personne.
La jeune fille se lève, va s’asseoir sur un autre banc, où elle continue de lire. Auguste regarde ses vêtements, lui-même, puis dans le vague, se lève et retourne à ses remparts.
5. Charleville. Les remparts, fin de la journée de travail. Les ouvriers, dont Auguste, font la queue devant une cahute en bois, pour toucher la paie. Le comptable.- (lui comptant son salaire) 8 francs tout ronds. Auguste signe, empoche et sort
6. Charleville. Le soir, près de la gare. La rue à péripatéticiennes. Auguste, de loin, les étudie. Négligeant celles qui sont fardées, ont les cheveux teints, exhibent leurs charmes, il va vers l’une , qui est en retrait, qui n’est pas fardée, et qui est habillée comme une femme ordinaire.
Auguste.- Excusez-moi. Je ne sais pas.. ..
La péripatéticienne.- … …C’est 12
Auguste fait un pas en arrière, en faisant des bras un signe qu’il n’a pas les moyens.
La péripatéticienne.- Joli comme tu es, pour toi, sera 8.
Auguste.- (avançant) Excusez-moi, je n’ai jamais abordé
La péripatéticienne.- (riant) J’essaierai de te faire accoster en douceur.
Il va vers elle, côte à côte ils entrent dans l’hôtel.
7. Charleville. Un peu plus tard dans la soirée. Place ducale. L’auberge Veuve Verdavenne. Auguste, qui vient de dîner de deux côtelettes et de deux canons de vin, se lève avec sa facture de 90 centimes, va vers la patronne, à la caisse.
Auguste.- (posant la facture sur le comptoir) Pardonnez-moi, je suis dans l’impossibilité de payer. (la patronne le regarde en fronçant le sourcil) .. .. D’une naissance mauvaise, ne peut sortir qu’une vie mauvaise. Je me suis laissé aller. Je suis sans dignité, sans volonté… … Je n’ai aucune excuse, je suis fautif de cette faute d’argent.
La patronne pince la manche d’Auguste, le tire de l’auberge Auguste prend au passage son sac de toile de jute et sa couverture Ils sortent.
Auguste.- (off) J’ai pris 6 jours de prison pour grivèlerie.
17 ans 1/2
1.Commercy, à la périphérie. Auguste travaille chez un marchand de BOIS & CHARBONS. Avec Matthieu, son aide, dans la vaste cour, il scie de longues bûches en petites.
Auguste.- (off) J’ai pris décision d’aller dans le Midi. De Mézières, j’ai longé la Meuse, marchant trois jours, travaillant 8 jours par ci, marchant trois jours, travaillant 8 jours par là. A Commercy, j’ai trouvé du travail chez un marchand de bois. C’est par lui, qu’il m’est arrivé quelque chose qui ne pouvait arriver qu’à moi. J’avais 17 ans comme si j’en avais 12.
De la rue, entre par la cour du marchand de bois, Mme Raph.
Auguste.- (off) Mme Raph,veuve rousse, la trentaine, amie de la femme du marchand de bois, venait, presque chaque après-midi, lui rendre visite. Toute en courbes de tous côtés, elle était du goût éclectique de mon âge de cette époque-là. Quand elle avait le bas du dos tourné, je dévorais d’un œil avide cette belle personne. Le soir, elle m’a inspiré de nombreux péchés de chair, scrupuleusement confessés, régulièrement absous, donc qui ne portaient pas à conséquence.
Auguste et Matthieu chargent une charrette à bras de petites bûches.
Auguste.- (off) Un après-midi, je lui ai livré une charretée de bûches.
2.Dans la cour de la petite maison de Mme Raph, Auguste et Matthieu terminent d’empiler les bûches dans un réduit. Auguste sort ma facture de sa poche, entre dans la maison, pendant que Matthieu s’assied sur un banc.
Auguste.- (off) Elle me fait entrer dans le salon, jette la facture sur un petit secrétaire sans y jeter un coup d’œil.
Mme Raph.- (me montrant une banquette en bois garnie de coussins) .. .. Accordez-vous une pause dans la course du jour. Asseyez-vous un instant… …(s’asseyant à côté de moi) Savez-vous, qu’en musique, une pause vaut quatre soupirs?
Assise, elle se tourne vers Auguste, posant son coude sur le dossier de la banquette, les deux premiers boutons de son chemisier déboutonnés.
Mme Raph.- Me voilà comme vous me rêviez : seule avec vous. .. .. Liberté totale. … .. Non seulement je vous donne toute autorisation, mais je vous encourage.
Auguste.-(off) J’étais pétrifié.
Mme Raph.- Croyez- vous que je n’ai pas remarqué que vos yeux me mangeaient ?.. … ..Pour parler franchement, pendant que vous me mangiez, mon appétit venait. Ce que je vous inspirais, m’inspirait… …Vous vous défiez : défiez-vous de votre défiance… … Vous craignez que je ne vous tende un piège : c’est vous qui m’en avez tendu un. Je suis prise, et bien prise.
Elle se lève, va, vient, se déhanche, se plaçant devant Auguste.
Mme Raph.- Il faut que vous me croyiez, Auguste. Mes arrière-pensées sont du même ordre que les vôtres.
Auguste.- (off) Elle s’est rassise, tout près de moi, son bras sur le dossier derrière moi, m’a donné un baiser sur la joue.
Mme Raph.- Comprenez-moi, Auguste : tout ce dont vous rêvez, je vous l’autorise. Je ne me défendrai en rien. Je suis dans votre camp.
Auguste.- (off) J’étais paralysé. J’avais les yeux baissés, je retenais mon souffle.
Elle se relève, nerveuse, va, vient.
Mme Raph.- Enfin, Auguste, mes yeux ne se sont pas trompés, ils ont bien vu que les vôtres n’étaient pas chastes du tout. Vos yeux ardents sont arrivés à ce qu’ils voulaient : ils m’ont mise en feu. … …Ce que vous osiez de vue, je vous l’offre de l’oser en acte… … Je vous donne ma parole, rien de ce que vous oseriez ne m’offusquerait. Je me découvre même : j’en redemande. .. ..Enfin, Auguste, c’est vous qui vous êtes déclaré, vous ne pouvez pas le nier. Apaisez votre faim, je vous en prie, vous apaiserez la mienne… …La maladresse me plairait plus que trop d’adresse. Non seulement je la pardonnerais, mais je ne désirerais qu’elle. L’ignorance me plairait plus que trop de science.
Elle s’assied, le bras derrière Auguste, tire son chemisier découvrant son aval, glisse sur sa chaise, découvrant son amont, offrant l’étrenne de ses jambes, l’amorce de ses seins.
Mme Raph.- Tout ce que vous pouviez rêver, je vous offre de le réaliser. En réalisant votre rêve, vous réalisez le mien. Osez, c’est votre nature d’homme : j’ose en vous laissant oser, c’est ma nature de femme.
Auguste.- (off) Elle croyait que j’écrivais avec des pleins et des déliés. Je ne savais pas même faire un bâton. La plume aurait craché, elle aurait crevé le papier. Il y aurait eu des taches partout, sur la table, sur ma main, sur mon visage. Je n’aurais pas su quel geste oser, j’aurais été brutal, impatient, déplacé.
Elle s’est levée, en se tournant a reboutonné son chemisier, tiré sur sa jupe.
Mme Raph.- Ne me laissez pas dans l’embarras. Qu’est-ce que je suis censée faire ?
Auguste.- (se levant, off) Si elle m’avait dit : voulez-vous vous laisser faire, j’aurais dit oui avec enthousiasme. Mais elle était aussi innocente à son âge, que moi au mien. Elle m’a tourné le dos, elle est allée à la fenêtre. Je l’ai quittée à reculons.
Auguste sort, rejoint Matthieu derrière la maison.
Matthieu.- (furieux) Pendant que tu te paies une partie de jambes en l’air, moi je fais les cent pas. Tu vides tes roupettes, et tu gonfles les miennes. Tu charries.
Il saisit les bras de la charrette, en colère, Auguste l’aide en la poussant.
3. Dans la cour du marchand de bois, Auguste et Matthieu scient des bûches. Mme Raphie entre dans la cour, et va parler au patron d’Auguste.
Auguste.-(off) Est arrivé ce qui devait arriver. J’ai surpris Mme Raph en grand conversation avec mon patron, ils me regardaient tous les deux. L’après-midi, il me mettait à pied.
4.Auguste, habillé, son sac en toile de jute sur l’épaule, quitte la cour.
Auguste.-(off) C’était régulier. J’étais fautif, en ce que si je n’avais pas eu un âge mental de 12 ans, ce dont elle m’avait accusé aurait pu être.
18 ans
1.Auguste sur la route.
Auguste.- (off) Au sortir du marchand de bois, j’ai pris décision de marcher jour après jour, sans arrêt, jusqu’à Marseille, mendiant, maraudant, couchant dans une grange quand on me l’accordait.
2.Auguste mendie du pain à une boulangerie de village, un morceau de saucisson ou de jambon à l’étalage d’un charcutier dans un marché, remercie en joignant les mains et en inclinant la tête ; maraude des pommes dans un verger ; demande l’abri d’une grange à un paysan.
Auguste.- Je me suis aperçu, avec plaisir, que ce n’est que rarement que les gens refusaient de me donner, même si ceux qui me donnaient, me donnaient en bougonnant.
3. Non loin de Gémeaux. Un soir , il s’approche d’une petite ferme. Par le portail ouvert, il cherche des yeux quelqu’un à qui parler.
Auguste.- Non loin de Gémeaux, un soir, pourtant
La fermière sort de la ferme dans la petite cour.
Auguste.- Madame, je vous demande pardon. Pourriez-vous m’abriter dans votre grange cette nuit ? Je suis prêt à payer votre abri d’un travail.
Auguste.- (off) La fermière m’a souri. D’un geste de la main, elle m’a fait signe d’entrer. Je me suis demandé ce que ça cachait. Elle m’a précédé dans la grange, m’a montré une place dans le foin.
Auguste.- Je laisserai tout en ordre. Demain, à l’aube, je serai parti. (Auguste joint les mains, s’incline) Merci.
Auguste s’installe. Il entend un bruit, inquiet, il se dresse. Entre le fermier, souriant du même sourire que sa femme, avec contre lui, une soupière fumante avec une longue cuillère, dans la main gauche la moitié d’une miche de pain, dans la main droite, une bouteille de vin coiffée d’un verre, sur l’épaule une couverture. Sans mot dire, il dépose le tout sur un établi sous la fenêtre, fait à Auguste un signe de la main, et sort.
Auguste.- (interdit, qui ne fait pas un geste, n’a pas dit un mot, off) Je m’interrogeais sur ses arrière-pensées.
Le lendemain matin, à l’aube, Auguste se lève, secoue la couverture prêtée, la plie, la pose sur l’épaule, va à la fontaine de la cour, lave la soupière, la cuillère, le verre, la bouteille ; se lave à l’eau lui-même, se rase sans savon à la lame, se peigne, prend la vaisselle, la couverture, se tourne vers la porte de la ferme, hésitant. La fermière ouvre la porte, sort, lui fait signe d’entrer. Il entre, circonspect, elle le suit. Il voit sur la table devant une chaise un bol, une assiette, du beurre, de la confiture, des tranches de pain grillées, du sucre, une cafetière fumante, un pot à lait. La fermière lui fait signe que le petit déjeuner est pour lui. Inquiet, incompréhensif,
Auguste .- (off) Je me demandais ce qu’ils me préparaient, tous les deux.
Auguste, tout en étudiant le visage de la femme, s’approche du bol, debout ose se servir un bol de café. La fermière va à la chaise, la recule, l’invite à s’asseoir. Auguste s’assied sur le bord de la chaise, la fermière rapproche de lui le pot à lait, le sucre, il se sert ; lui fait une tartine de beurre et de confiture, la pose sur l’assiette ; rapproche de lui pain grillé, beurre et confiture ; puis, va mettre son tablier à poche, gonflée de quelque chose, met ses sabots, sort, laissant la porte ouverte. Lentement, plein d’inquiétude, les yeux vers la fenêtre et la porte, Auguste se risque à boire et manger.
Auguste.- (off) Je me demandais quel mauvais coup ils manigançaient.
Il débarrasse la table de la vaisselle, qu’il pose dans l’évier de pierre, se lève, sort, dans la cour à reculons, les yeux vers la porte, cherchant des yeux dans la cour le paysan,la paysanne, passe dans la grange prendre son sac en toile de jute, dans lequel soudain il découvre, un pain, un saucisson, une bouteille de vin, Comprenant enfin que c’était de la part du paysan et de la paysanne, bonté pure, s’agenouille, ne peut retenir ses larmes. Il met son sac de toile de jute sur l’épaule, sa couverture en bandoulière, sort de la cour à reculons, des yeux cherchant en vain la fermière et le fermier. Au portail, il lève les deux mains, saluant dans le vide. A reculons, le visage tourné vers la ferme,les joues salies de larmes il s’éloigne sur la route.
et 18 ans
1.Panneau : Marseille, il pleut à verse Auguste, trempé, les cheveux collés sur la tête, les pantalons mouillés jusqu’aux genoux, arrivant.
Auguste.- (off) J’avais, dans cette période de vagabondage, deux ennemis mortels : la pluie, le froid. Le froid, c’était les mains blanches, ne plus les sentir, trembler de tout le corps, ne pas dormir la nuit ; la pluie , c’était chaussures noyées, chaussettes trempées, pantalons mouillés jusqu’aux genoux. . Je soupirais là-haut dans le ciel, après le brasero gratuit toute l’année, après le chauffage au gaz à tous les étages gratis pro Deo douze mois sur douze. J’ai pris décision d’aller en Algérie. Malheureusement, pour me payer la traversée, je devais me résoudre à mendier de l’argent, ce qui m’ennuyait bien.
2.Marseille. Une villa. Auguste, la main tendue, à la grille en bas sur le trottoir. En haut de l’escalier, sur le perron, la porte de la maison étant ouverte, la jeune propriétaire, et, en retrait, sa bonne.
La jeune propriétaire.- (véhémente) Vous connaissez le proverbe : Il y a pire que demander, c’est donner. .. …. Enfin, c’est inouï : c’est vous qui devriez être honteux de mendier, et c’est moi qui suis honteuse de ne pas donner. Il faut que je lutte contre ma honte : vous trouvez ça juste. .. .. Elisabeth, je vous interdis. C’est moi qui vous donne vos gages, si vous donnez, vous donnez des gages que je vous donne. .. ..C’est mon argent, vous n’avez aucun droit dessus. Je n’ai pas à m’excuser de ne pas vous donner… .. Je vous interdis de me regarder de cette façon, vous n’avez aucun droit sur ce qui est à moi. Et puis, j’en ai assez. La mendicité est un délit.. .. Elisabeth gardez la maison, je vais chercher un agent.
La jeune propriétaire descend dans la rue, va l’agent et lui parle, en lui montrant Auguste.
Elisabeth.- Qu’est-ce que vous attendez pour filer ? Vous avez vu le gros ventre de l’agent ? Il vous rattrapera pas. Je vois pas non plus ma patronne piquer un sprint.
Auguste.- J’ai commis un premier délit, de mendicité. Je ne vais pas doubler ce délit d’un deuxième délit, de fuite.
Elisabeth.- Vous êtes un demeuré, ou quoi ?
Auguste.- Pas ou quoi : je suis un demeuré.
La jeune propriétaire arrive, remonte dans sa villa avec Elisabeth. L’agent tend la main, Auguste sort ses papiers, que l’agent lui rend. L’agent fait un signe vers ses poches : Auguste en sort un sou, un croûton de pain. L’agent tâte ses poches, fouille dans le sac en toile de jute.
L’agent.- Pas rasé, sale, en loques, vous ne comprenez pas que vous lui faites peur ? Elle vous soupçonne de repérer sa maison pour la cambrioler. C’est pas malin de votre part. … … Au regret, je suis obligé de vous déférer.
Tous deux s’éloignent.
Auguste.- (off)J’ai pris 3 jours de prison, pour mendicité.
et 18 ans
1.Dans les entrailles d’un paquebot. Auguste, tout en vomissant par un hublot,un seau plein d’eau savonneuse à côté de lui, passe son balai brosse, nettoie les toilettes des cuisines, des machinistes, la cuisine, les couloirs, le pont, puis recommence.
2. Alger. Sur le quai.
Auguste.- (off, épanoui, assis sur une bite d’amarrage) Sur le quai, je n’ai eu plus qu’une envie, m’asseoir au soleil. J’ai bu longuement sa chaleur de toute ma peau. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti moi, chez moi, je me suis ébroué de tout le corps.
3.Auguste, devant un bureau de placement, puis dans le bureau d’une fabrique, puis dans la fabrique.
Auguste.- (off) J’ai très vite appris qu’ici le dernier des Français passait avant le premier des indigènes. J’ai trouvé le jour de mon arrivée un emploi dans une fabrique de finissage de chaussures militaires : je lissais, astiquais tiges, talons, semelles, contreforts, tirants. Ils m’ont accordé une avance sur salaire, grâce à quoi j’ai pu me loger et me nourrir, pour trois fois rien.
4. Après le travail, sur le port, puis dans les rues, puis devant la vitrine de magasins de vêtements.
Auguste.- (off) Sous le soleil, je me suis senti si bien, que j’ai eu envie de me sentir aussi bien du dehors que du dedans. … … J’ai dépensé mes deux premiers salaires au hammam, au coiffeur, à la manucure, à m’habiller de neuf d’un complet de toile écrue, d’une chemise blanche, d’un caleçon beige, de chaussettes beiges, de chaussures rouges, - j’ai acheté même le tout en deux exemplaires.. .. Les premiers jours, j’ai craint que, quoi que je fasse, de toute façon, devait se trahir le fils naturel de bonne. Mes craintes ont été vite détrompées. J’ai eu droit, pour la première fois de ma vie, à des regards féminins non si uniques, non si brefs. Je me suis senti devenir hautain, arrogant. J’ai éclaté de rire : j’étais devenu un bourgeois, et je n’en avais aucun remords. J’ai admiré la merveilleuse adaptabilité de l’être humain.
5. A la fabrique, il lisse une magnifique paire de bottes d’officier.
Auguste.- (off) J’ étais devenu si fou de moi, que j’ai commis une double bêtise. Les bottes marquaient pour moi l’être d’élite, l’homme de qualité, le chef par essence. Rousseau avait volé un ruban, j’ai volé des bottes d’officier de cavalerie. Comme d’habitude, je me suis fait prendre. De surveillant, en agent de police, d’agent de police j’ai abouti à un juge… …J’ai pris 3 mois de prison, pour soustraction frauduleuse d’une chose mobilière d’autrui, avec l’intention d’agir en propriétaire de cette chose.
6. Auguste dans une cellule de la prison Barberousse.
Auguste.- (off) Les 3 mois ont été suffisants pour que d’abord je me fasse le serment que ce serait le dernier larcin de ma vie. Ensuite, pour que je me répète ce serment chaque jour. Enfin, pour que je le sache par cœur à ma sortie.
7. Auguste sort de la prison, et va droit à la gare.
Auguste.- (off) Perdu de réputation à Alger, je suis allé à Blida, demanderesse de travailleurs européens, comme à Alger.
19 ans
1. On voit Auguste dans le bureau de M. Fourier, puis dans sa maison.
Auguste.- (off) J’ai été engagé par M. Fourier, propriétaire d’une carrière de plâtre dans les gorges de la Chiffa. Son contremaître rentrait en France : Les indigènes, m’expliqua-t-il, ne peuvent pas voir autre chose que ce qu’il ont dans les mains, ils sont incapables de commander. Vous avez exercé beaucoup d’emplois. Vous serez contremaître à sa place. J’ai été logé dans une petite maison, et j’avais une charmante maman algérienne qui tenait mon ménage.
2. Dans la carrière de plâtre, Auguste à côté de M. Rauchan, le contremaître, des ouvriers algériens.
Auguste. - (off) Le contremaître, M. Rauchan n’était pas soucieux de justice, mais de paix. Certains ouvriers travaillaient d’arrache-pied, abattaient le travail comme quatre, mais d’autres ne se gênaient pas pour lever le coude, et gaspiller leur temps de travail en d’interminables palabres. M. Rauchan avalisait tout. Dans ma naïveté, lorsque je serai contremaître, j’avais l’intention de remédier à cet état de choses.
3. Auguste est contremaître.
Auguste.- (off) Quand j’ai été en place, dès que deux ouvriers, posant leur pioche par terre et leur coude sur le bout du manche, commençaient à palabrer, j’allais vers eux, je les entraînais avec moi, leur demandais de m’aider, ce qu’ils faisaient d’ailleurs volontiers. Dès que je les avais mis en train, j’allais à d’autres et recommençais avec ceux-là. Ce qui m’a vite navré, c’est que mes honnêtes manipulations n’avaient pas d’effets durables : j’avais à peine le dos tourné, que les premiers s’arrêtaient de travailler, et reprenaient leurs palabres. J’ai tiré de l’expérience la pessimiste conclusion, que je n’avais pas l’âme d’un chef, que je ne ferais jamais partie d’une élite quelconque…. … Plus tard, j’ai appris que pour commander, il faut pouvoir crier, exiger,menacer, et je me suis consolé, parce que ce sont des choses pour quoi j’ai répugnance..
4. La maison de M. Fourier.
Auguste.- (off) Dès la 1ère semaine, M. Fourier m’a invité le dimanche à déjeuner avec sa famille. J’ai très vite pris goût aux belles nappes, aux beaux meubles, aux parquets cirés, aux bons plats, aux bons vins. J’ai pris conscience que je tournais au bourgeois complet, ce qui me faisait ricaner. Je me suis en même temps aperçu que M. et Mme Fourier m’envisageaient comme parti pour leur fille, Perle.
5. Dans le salon, à table, puis à la fenêtre, avec Perle.
Auguste.- (off) Assise à table, en face de moi, de son buste, le joli visage frais, les durs ronds frais me plaisaient bien. Elle était rieuse, avenante, j’aurais tellement aimé ignorer le socle. Sur le lac, le cygne fait une si joli caravelle, mais dès qu’il pose sa patte palmée sur la rive, qu’il avance pesamment son gros corps à droite, à gauche, comme sur deux béquilles, comme il fait char à bœufs. Perle avait malheureusement, le fondement gros et rond comme un chœur d’église avec son déambulatoire, des jambes comme des piliers. A table, ou s’accoudant à la fenêtre, tant qu’elle me montrait son haut, comme je reprenais espoir, mais sitôt que, quittant la chambre, elle me montrait son bas, comme je désespérais. Plus l ‘échéance s’approchait, plus j’étais pris de panique. Je les ai laissé acheter la maison, la robe de la mariée, fixer la date du mariage, commander le repas de noces. J’avais beau mimer l’homme le plus heureux du monde, personne n’était plus malheureux que moi.
6. Dans la nuit, Auguste, son sac en toile de jute sur l’épaule, sa sale couverture en bandoulière, fuit.
Auguste.- (off) J’ai eu beaucoup de peine à les peiner. J’ai laissé sur la table de la cuisine de ma petite maison, une lettre avec un seul mot : Pardon, j’ai pris mes cliques et mes claques, j’ai fui la Chiffa, Blida, Alger, l’Algérie, tellement j’ai craint de me retrouver un jour face à eux. J’ai pris le 1er bateau pour Marseille. Mais sitôt le bateau en mer, j’ai payé mon forfait : j’ai été pris de fièvre, je vomissais, je tremblais, je grelottais, je claquais des dents, je n’avais jamais assez de couvertures, j’en avais toujours de trop.