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20. Auguste Vaillant

 

11 à 13 ans

 

1. La paillasse d’Auguste dans la soupente, un crucifix à son chevet, Auguste dans son lit.

Auguste.- (off) Après l’âge d’or, est venu l’âge de fer. Jésus et la Vierge Marie n’ont été bons avec moi que jusque vers les 11 ans. Jésus Jésus pourquoi m’as-tu abandonné ? Certain soir horrible, certaine partie de mon corps a eu une configuration gênante, incompréhensible. Comme j’essayais de remettre tout en place, soudain, comme la foudre déchire le ciel d’un éclair fulgurant, une émission m’a écartelé d’une jouissance extrême, très douloureuse. Comme Adam et Eve, j’avais connu que j’étais nu. A partir de cette nuit-là, presque chaque nuit, j’étais pécheur de ce péché mortel, qui est la mort de l’âme. J’avais beau supplier mon bon ange, la Sainte Vierge Marie, j’avais beau m’exténuer de travail, coucher la nuit nu sur le plancher, mettre du papier de verre sur la peau, cela semblait aiguillonner le tentateur plus encore. J’avais beau essayer de prévenir l’incendie par des coupe-feu, des contre-feux, un mégot jeté suffisait pour déclencher un incendie monstre. J’étais malheureux comme les pierres.

 

2. Dans l’église, devant le confessionnal, en cinquième place dans la file des pénitents, Auguste agenouillé.

Auguste.- (off) Avec terreur, je voyais arriver le samedi, jour de confession. J’avais scrupule d’une arithmétique exacte : chiffrer ses péchés, c’est être conscient de tous et de chaque. Il fallait, pour que l’absolution soit méritée, que ma honte soit entière.

On le voit entrer dans le confessionnal, à travers la grille, son visage souffrant.

Auguste.- (off) Seul ou avec d’autres ? Combien de fois ? M. le Curé me demandait.

On voit, au bout d’un moment assez long, M. le Curé absoudre Auguste, Auguste sortir du confessionnal, aller s’agenouiller, en se cachant derrière un pilier, sous la statue de la Vierge, sortir un rosaire, commencer à prier.

Auguste.- (off) J’accomplissais ma pénitence avec zèle.

Le soir commence à tomber, Auguste prie. Le soir est tombé; Auguste termine son rosaire. Il va dans l’allée de côté, s’agenouille de ses deux genoux sur la dalle devant la Vierge, se prosterne, relève la tête, des larmes coulent sur ses joues.

Auguste.- (off) J’avais hâte de connaître ce bonheur : le lendemain, m’approcher de la Sainte Table.

Dimanche matin, première messe, Auguste sert la messe. Il monte les marches jusqu’à l’autel. M. le Curé se tourne vers lui, ciboire en main, et lui donne la communion. Le bonheur illumine le visage d’Auguste. Sortant de l’église par les rues désertes de Mézières, Auguste sourit au soleil qui se lève.

Auguste.- (off) Qu’il faisait bon, au sortir d’avoir communié, de marcher l’âme toute neuve, dans un matin tout neuf, de voir le soleil éclater de rire aux carreaux des fenêtres.

 

3. Sur sa paillasse, Auguste, pleurant.

Auguste.- (off) Hélas, la grâce n’a jamais été plus efficace plus de deux nuits. Deux nuits, et mon corps souilé souillait mon âme. Mes plus belles résolutions du dimanche, le mardi s’évaporaient, comme sur la route mouillée et fumante, les flaques au soleil de 10 heures. Comme ces vases qu’on retire du fond de la mer, dégoûtants et pleins de vase, mon cœur était vil et plein d’ordure.

 

4. Dans le confessionnal, à travers la grille, Auguste, les joues salies par les larmes.

Mr le Curé.- Parce que j’ai reçu le 3ème ordre majeur sacré de l’Eglise Catholique, que j’ai été ordonné, que de mes mains j’élève le Corps et le Sang du Christ à l’élévation, ne croyez pas que je ne doive pas me confesser, moi aussi. Je suis d’autant plus pécheur, que je suis censé ne pas l’être. Priez pour moi, comme je prie pour vous. Tenez bon pour vous et pour moi.

Auguste sort du confessionnal, et va s’agenouiller au pied de la Vierge.

Auguste.- (off) ..Je croyais à l’époque qu’il disait ça par charité, pour atténuer ma honte. Je ne le crois plus. Je crois qu’il souffrait le même calvaire, qu’il était crucifié de la même crucifixion que moi.

 

 

 

13 ans

 

 

Dans l’église, devant le confessionnal, la file des communiants et des communiantes.

Auguste.- (off) Le supplice des supplices a été la communion solennelle. Il était requis de faire une confession générale de tous les péchés qu’on avait commis dans sa vie. Me livrant à une comptabilité minutieuse, j’ai additionné, multiplié, multiplié mes multiplications : quand j’ai vu mon produit final, j’ai été épouvanté. Je me suis confessé dans un pur élan de foi. M. le Curé, lui-même a été si épouvanté par le total de mes péchés le jour de la Communion Solennelle,

les communiants et les communiantes, assis de part et d’autre dans le chœur, M. le Curé en chaire

Auguste.- (off) que le jour de la Communion Solennelle, dans son sermon, en nous montrant du doigt, il a parlé à propos d’un communiant d’une vraie conversion. J’ai piqué du nez, rouge comme un coquelicot, terrifié à l’idée des regards de toute l’assistance pointés sur moi.

De l’autre bout de la place de l’église, Auguste regarde l’église, M le Curé en sortir.

Auguste.- (off) Hélas, la communion solennelle passée, j’ai continué, de plus belle, de faire des faux pas, et retomber dans la boue de mes péchés. A mon désespoir, j’ai dû me faire à l’idée, que l »idéal bourgeois du prêtre, du moine, du saint n’était pas à ma portée, que même cette réussite-là m’était refusée. Il fallait que j’accepte de n’être jamais qu’un paroissien ordinaire, un fidèle quelconque, un pécheur comme tout le monde.

On voit Auguste aller à une autre église, y entrer.

Auguste.- (off) J’ai décidé de ne plus chercher à me rebeller contre la chair, puisque la chair était un despote aussi absolu. Pour mener une vie de chrétien à peu près vivable, On le voit aller à une autre église, y entrer ; puis à une église de village et y entrer. j’ai changé de confesseur tous les samedis, quitte à faire des kilomètres.

Il en sort, hilare.

Auguste.- (off) La variété de l’appréciation par les confesseurs du péché de chair m’a beaucoup amusé. J’ai opté finalement, pour pénitence de toutes mes confessions, pour la pénitence la plus bénigne qu’un curé de village m’ait donnée, et qui était la phrase suivante : marchant, riant, il la dit : Mon Dieu pardonnez-moi parce que j’ai péché, et hop, j’avais fait ma pénitence.

On le voit s’éloigner vers la ferme.

Auguste.- (off) Toute cette période, je l’ai vécue, comme quelqu’un pris de dysenterie. Fièvres, vomissements, maux de tête, d’abord il lutte, tout le corps est secoué, il va à selle 20 fois par jour, il est une pauvre chose qui se vide elle-même, et puis il ne lutte plus, il abandonne. Il n’est plus qu’une tête pâle sur un oreiller blanc. Et puis, un beau jour, blanc, maigre, hirsute, dans un pyjama flottant, il fait ses premiers pas en se tenant aux chaises, et la santé lui revient doucement, sur la pointe des pieds. Pour avoir raison de la chair, il faut se faire une raison, et lui donner raison. C’est comme ça

 

 

 

14 ans

 

 

Paris, rue des Petits Carreaux, la Boulangerie Corbet. L’arrière boutique, four, tables de travail, étagères chargées, sacs de farine, pétrin

Auguste.- (off) Par lettres, ma mère m’a placé chez un pâtissier à Paris : ç’a été mon premier séjour dans la Capitale de tous les péchés, bien que le seul péché, que j’y ai commis, a été, tout tremblant de mon audace, d’oser m’aventurer un dimanche jusqu’au bout de la rue des Petits Carreaux. .. ..

Auguste, en maillot, près du four, s’empiffrant de gâteaux.

Auguste.- (off) A la pâtisserie, j’étais comblé : j’ai eu soudain chaleur et nourriture en abondance. Je me suis bien refait.

Puis on voit son patron le houspiller.

Auguste.- (off) Ce qui faisait hurler mon patron, c’est d’abord, que levé à 3 heures du matin, je m’endormais souvent dans un coin : Tu dors, tu dînes, ce soir ceinture; ensuite que je ne pétrissais pas assez la pâte : La pâte lève toute seule, c’est tout ce qu’elle sait faire ; aussi, que je mangeais trop de ses pâtisseries : Tu dînes deux fois, en dormant, et t’empiffrant. Tu me voles donc deux fois. Mauvaise graine, laisse-toi pousser un peu tu verras la mauvaise herbe que tu feras. .. Le jour où je me suis fait une brioche, il m’a tellement insulté et tapé, que j’ai décidé de lui brûler la politesse. Je suis parti un matin, par la porte de derrière. Je lui ai laissé le petit pécule, qu’il me disait garder pour moi. J’avais trop peur qu’il me retienne.

On le voit, un sac de jute sur l’épaule, sortir par derrière, regarder les plaques des rues.

 

 

 

15 ans

 

 

1.Auguste, regardant les noms des locataires d’un immeuble de rapport, s’arrêtant sur l’un d’eux, poussant la porte, montant l’escalier, hésitant.

Auguste.- (off) J’avais deviné lors de mon placement chez le pâtissier que ma fille-mère de mère dépucelée avait retrouvé son pucelage, c’est à dire qu’elle avait trouvé un mari, parce qu’elle portait un autre nom que le sien. J’ai fait son impasse, j’avais trop peur de me mettre entre elle et son mari. Au sortir du boulanger, je suis allé chez ma tante.

A un palier, il frappe à la porte, redescend vivement l’escalier de trois marches, se tourne vers l’escalier, prêt à descendre, mais tourne la tête vers la porte.

Auguste.- (off) Il fallait que je contrarie sa contrariété, j’ai redescendu trois marches, j’avais préparé un petit avant propos. Ma tante a ouvert, m’a regardé le sourcil froncé. Je lui ai dit :

Auguste.-… ..Tata, quand on mange de la soupe, on sait trop, quand on sent sur la langue un cheveu, combien ce cheveu vous dégoûte, avec hâte on tâte la langue pour saisir le cheveu, avec répugnance on le dépose sur le bord de l’assiette. … … Je suis Auguste Vaillant, ton neveu… … Est-ce que tu pourrais me prêter un sou pour passer le guichet à la gare et montrer dans un train ? Si tu ne peux pas, je t’aimerais tout autant. (off) Hypocritement, j’ai fait mine de descendre.

Ma tante.- (criant) Auguste, monte… … Quel âge tu as ?

Auguste.- 13 ans et demi.

Ma tante.- (avec mauvaise humeur) Rentre. .. ..Ah ma sœur. Ca met bas, et puis ça va brouter, ça laisse le poulain se mettre sur les échasses de ses jambes, comme il peut… … On va lui rappeler ses devoirs maternels à ta fille mère de mère, et ses devoir paternels à ton gendarme de père.. .. Auguste, voilà ce que tu vas faire. Tu vas prendre le train de Marseille. Je te donne 50 centimes, c’est le prix du billet pour Charenton. Tu monteras dans le train. Un contrôleur te dressera un procès-verbal, il te fera rien, tu as 13 ans et demi, tu as une excuse atténuante de minorité. Il te défèrera devant un juge, le juge en appellera à tes parents. Il faudra bien qu’ils fassent quelque chose pour toi.

Auguste.- (off) Elle a été gentille comme tout, elle m’a servi une soupe.

 

2. Dans le couloir d’un train, un contrôleur verbalise Auguste. Dans la gare de Dijon, contrôleur et Auguste descendent du train. Au tribunal d’instance, le contrôleur défère Auguste devant un juge d’instruction. Dans le bureau du juge,à Auguste assis, le juge lit deux lettres.

Le juge.- Auguste, de ta mère : (lisant) Il m’est impossible de recevoir Auguste à mon foyer. M. Bilut, mon mari n’accepterait pas la présence à son foyer d’un enfant qui ne serait pas de lui. Il me mettrait à la porte avec lui. Je renvoie Auguste à son père, qui est gendarme, qui est à son aise, et qui lui fera facilement une position. … …De ton père : (lisant) J’ai reconnu Auguste pour mon fils à sa naissance, et lui ai donné mon nom. Mais en raison de l’inconduite de sa mère pendant mon service militaire, je n’ai pas pu me résoudre à l’épouser à mon retour. Je suis à présent marié, et je ne peux pas imposer à ma femme un enfant qui n’est pas d’elle. La présence d’un enfant est au près de sa mère. Puisque l’enfant se réclame de moi, pour le secourir, je lui envoie un mandat poste de 20 francs. Je précise que ce n’est pas un acte de reconnaissance, c’est un acte de charité… … (tendant le mandat poste) Le mandat. … … Tu es pénalisé d’une amende de 16 francs, pour voyage sur une ligne de chemin de fer sans billet. Si je l’ôte du mandat de ton père, il te reste 4 francs. Je t’engage à rentrer à Paris et à frapper à la porte de ta mère. Elle ne peut pas te laisser à la rue. (Il lui donne 4 francs)

 

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