cinquième carnet
1.
Lundi, 5 mai.Nouvelle coupure, de celles dont, maniant en fanfarons leur canif, les enfants se blessent eux-mêmes. Mme Blanche n’était pas plutôt arrivée, que le visage gris, elle a jeté devant moi seau, serpillière, gants de caoutchouc et tout ce qui lui sert pour le ménage.
- Vous avez ce que vous voulez. Je vous rends mon tablier.
J’eus l’impression que le ciel s’écroulait sur ma tête. Devant ce qui ne pouvait être qu’un malentendu, j’ai bondi.
- Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est ce que j’ai fait ?
- Que vous me cachiez que vous laviez avant moi, c’est de la dissimulation. Que vous fassiez semblant que je vous l’apprenne, c’est de l’hypocrisie. Le sol des toilettes est encore humide.
- Je plaide la bonne intention. Si je lavais avant vous, c’est par honte de moi. Je ne voulais que vous offenser moins.
- A vider mon travail de son contenu, soit-disant pour ne pas m’offenser, vous m’offensez deux fois plus.
- Pardon. Afficher son beau côté et son noble profil comme si on n’était qu’une tête ou qu’une buste, et laisser à d’autres le soin d’escamoter ce qui est bas et vil de vous, ses saletés et ses ordures, sans prendre part soi-même à l’escamotage, est-ce que ce n’est pas ça de la dissimulation et de l’hypocrisie ? Je ne voulais pas vous laisser seule face à mes malpropretés! Je ne voulais sauver qu’un peu de mon amour-propre… .. Permettez. Je vous avais laissé du sale assez. J’avais bien pris soin de ne jamais nettoyer à fond. Je n’ai voulu vous ôter des mains que ce qui vous souillait par trop… .. Faites-moi la grâce de me faire grâce. Donnez à ma sottise le sort que mérite toute sottise : oubliez-la.
- Vous croyez que j’accepterais d’être payée à rien ? Vous doublez l’insulte d’une deuxième insulte.
- Vous m’avez mal entendu. Je vous rends toute votre charge. Je ne vous en soustrairai plus rien.
- Trop tard. J’ai fait une croix sur vous… .. Je ne me sens pas à mon aise ici. Ca sent trop l’hôpital. J’ai l’impression d’être au chevet d’un malade. Je sens que je finirais par tomber malade moi-même… .. Je ne désire plus qu’une chose, retrouver des gens sains.
Et elle est partie. Elle n’a pas voulu même que je lui paie sa semaine. Elle a dit des choses si vraies que je refuse que ces vérités me pénètrent l’esprit. Si je me laissais aller à elles, Dieu sait jusqu’à quelles extrémités j’irais.
Mercredi, 7 mai. Défection de l’institutrice.
Les enfants égaillés comme étourneaux, lorsque, de son pas alangui et traînant l’aile comme un pigeon amoureux, j’ai vu mon institutrice monter vers l’appartement curiel, ce qui a attiré mon attention, c’est l’ensemble flambant neuf, de deux rouges, rouge garance, rouge brique, qu’elle portait.
- Monsieur, a-t-elle dit de nouveau. Assise, elle a baissé les yeux, puis relevé, passé le bout de sa langue sur sa lèvre inférieure comme si elle lèchait de la crème, balancé et frotté avec innocence et impudeur, ses jambes l’une sur l’autre, toutes expressions propres à éperonner le mâle à son enlèvement et à son rapt, toutes choses que j’ai observées avec bien de l’amusement.
- Je viens pour que vous me départagiez. Mes parents désirent que je me rapproche d’eux… .. Deux forces égales tirent la corde à chaque bout : les parents me tirent à eux, mais les enfants me retiennent ici. La balance est en parfaite équilibre.. ..Un simple coup de pouce la ferait pencher. Je m’en remets à vous. Devant cette balance, ce fut à mon tour de balancer. Si j’appuyais la cause de ses parents et la poussais à partir, avec ingratitude je méconnaîtrais sa tâche passée ; si j’appuyais la cause des enfants, est-ce la cause des enfants qui pèserait dans la balance, ou la mienne ?
- Je ne suis qualifié pour vous départager, ai-je dit d’une voix nette.
- Si vous n’êtes pas partisan que je reste, vous êtes donc partisan que je parte ?
- Je ne suis d’aucun parti. C’est à vous de voter pour votre propre candidature.
- Vous restez bien, vous. Est-ce que rester, ce n’est pas aussi me dire de rester ?
- Nous ne sommes pas dans la même situation. Vous n’êtes destinée qu’à séjourner ici. Vous prêtez vos services un temps, et puis vous les prêtez ailleurs, et un autre, à votre place, prêtera les siens à son tour. Les alternances bonifient les terres… .. Moi, je suis destiné à finir ici.
- Dites que je n’étais pas à ma place. Je n’étais pas apte et ne faisais pas l’affaire.
- Vous faisiez merveille, au contraire. Tout ce que vous touchiez réussissait. Aux accrocs entre les enfants, ou avec les parents, vous aviez des doigts de fée : vous recousiez tout en trois coups d’aiguille.
- Mais. Vous êtes contre je reste.
- Pardon. Je suis contre que vous restiez contre vous.
- Et si c’était contre moi que je partais ?
- C’est vous qui avez mis la carte départ sur le tapis. Pas moi.
- Pas moi. Mes parents. Ce sont eux qui aimeraient que je me rapproche d’eux.
- Mais c’est vous qui me soumettez l’alternative… ..Vous semblez vous disculper de votre départ comme d’une lâcheté. Il ne faut pas penser de la sorte. Vous vous êtes acquittée de votre dette envers autrui suffisamment, il est juste, à présent, que vous vous acquittiez de celle envers vous.
-.. Et si la balance était dans un équilibre si fragile qu’un souffle suffirait pour la faire pencher ?
- Désolé… .. Chacun a devant lui sa copie et compose à sa table. Il faut qu’il l’honore, seul… … Je sèche d’ailleurs moi-même bien trop devant la mienne, pour souffler quoi que ce soit de certain à quiconque. Ses yeux brillants semblèrent s’agripper aux miens comme à une épave.
- Pour tout dire, un jeune homme me fait des avances.
- D’autant plus : ai-je dit, en me levant.
Nous y voilà, me suis-je dit. C’est l’époque du brame. Vieux dix corps contre jeune dix-cors, pendant que la biche pait les mûriers… .. Est-ce que je m’étais compromis par une attitude équivoque ? Il ne me semblait pas.
- Adieu, dit-elle dans un dernier défi.
- Adieu, ai-je dit, avec une chaleureuse poignée de main.
C’est ainsi que mon institutrice a rompu avec la paroisse ses chastes fiançailles.
Samedi, 10 mai. Réflexions, tristes. Comme il se trompe, celui qui se croit auteur de ses paroles et de ses actes dans son petit théâtre. Quelle vocation est libre ? Mon père était syndicaliste, ma mère catholique. Le résultat d’un tel parallèlogramme de forces ne fait-il pas géométriquement, de leur fils, un curé de cité ? .. .. Si dans la chaudière de l’alambic, on mélange à la soupe, un syndicalisme qui décline et une religion qui périclite, est-ce que cela ne fait pas, comme produit de distillation, un curé de cité qui désespère ? Je ne suis qu’un fruit de gènes et d’époque, hélas.
Vendredi, 16 mai. Rien ne m’agace plus que les enterrements.
A dépenser de ma vie pour des morts, j’ai l’impression de la gaspiller. Que suit l’assistance, sinon un rien, même si elle croit que ce rien est encore quelque chose ? Combien d’êtres humains, aux guerres et aux catastrophes, pourrissent à l’endroit où ils meurent, et dans les postures les plus insolites, ou bien sont dévorés, et il n’en reste rien, bref, n’ont ni convoi, ni cimetière ? Qui se soucie des restes des hommes d’autrefois, morts n’importe où, n’importe comment, excepté, à l’occasion, les ethnologues, et pour les uniques besoin de leur science ? L’assistance pense-t-elle que ces vieux morts sont plus morts que son mort à elle tout frais ? Quant aux pleurs qu’elle verse sur le corps, qui ne conviendra, s’il est honnête, qu’il les verse sur lui ? S’imaginant vivant à la place du mort qu’il suit, dans cette boîte vissée, étouffant s’il lui reste quelque souffle, trop faible pour soulever le couvercle vissé et la terre au-dessus de lui, s’il lui reste quelques forces ? Emmuré pour l’éternité sous trois mètres de terre compacte et gluante, habitée d’arthropodes à mandibules et d’annélides à suçoirs ? Promis à un proche et définitif oubli de la part de ses proches? Bref, s’imaginant, sensible, tel qu’il sera, insensible ? Lorsque l’homme a exhalé son âme, qu’est-il d’autre, pourtant, que de la viande qui s’avarie, à jeter à la hâte avant qu’elle sente ? « Laissez les morts enterrer les morts ! » a dit Jésus.
2.
Vendredi, 23 mai. Nouvelle convocation de l’Evêché, pour lundi.Ils se trompent, s’ils croient qu’ils me feront taire.
Lundi 2 juin. 18 h. De retour de l’Evêché. Pendant tout mon retour, mon âme a chanté d’allégresse à pleine voix. Une telle sérieuse menace vaut sérieuse reconnaissance. A son air junker, j’ai tout de suite vu que le Vicaire Général portait son grand uniforme, avec ses galons sur l’épaule, et le droit canon au côté. C’était du sérieux. Il n’a plus usé du subterfuge de chercher mon dossier, pour savoir à qui il avait affaire.
- Alors, l’abbé, a-t-il dit en allant droit sur moi.. .. Avez-vous acquis un peu de modestie, depuis la dernière fois? Faites-vous maintenant, avec humilité, votre humble travail de curé ? Vous êtes-vous remis, comme un bon berger, à la tête de votre troupeau de brebis fidèles ? C’est dès la première minute qu’il fallait que je ne me laisse pas intimider, pour la suite le pli serait pris.
- Vous savez ce qui est écrit, Monseigneur. Si le berger parvient à retrouver la centième brebis perdue, il tirera plus de joie d’elle que des 99 autres qui ne s’étaient pas égarées.
- S’il parvient, dit-il d’une voix âpre, et en pointant son doigt vers moi, comme un pistolet. S’il parvient. Et s’il ne parvient pas ?.. .. Soyez franc, de toutes ces brebis perdues, en avez-vous ramené une seule au bercail ?
Comment dire l’indicible ? Comment expliquer à ce comptable que je ne travaille pas pour un salaire ? Que, pour moi, le prosélytisme n’est qu’une rapacité ? Comme tous ceux qui ont un grade, le Vicaire Général est dans une logique d’administration de masse, où seule compte la quantité, quand moi, le sans-grade, je suis dans une logique de relation de personne à personne, où seule compte la qualité. Mais comment faire comprendre cela à des ecclésiastiques qui ont des plans de carrière ? Il aurait fallu le convaincre auparavant de renoncer à sa dignité épiscopale et de reprendre une charge de simple curé.
- Qui ne dit rien, dit non, dit-il. La réponse vous répond… J’en viens au casus belli qui arme tellement Monseigneur contre vous. Il se mit face à moi et planta ses yeux droit dans les miens.
- Faire ce que l’on pense, comme on le pense, est une nécessité absolue, et personne, je pense, ne peut vous l’interdire. Mais pourquoi éprouvez-vous le besoin d’en rajouter … … Qu’est-ce qui vous prend ? Pourquoi ces tollés d’invectives subits contre votre hiérarchie, par ailleurs si tolérante? Quel bénéfice comptez-vous tirer à diffamer du haut d’une chaire que vous lui devez, une Eglise qui vous abrite ? Fils dénaturé, à outrager une Sainte Mère, qui vous confie cette même église, d’où contre elle, vous lancez vos anathèmes ? Quel sens cela a-t-il ?.. ..Serait-ce une réputation de prêcheur frondeur, que sur des scandales, vous voulez fonder ? Parce que je n’imagine pas que vous le fassiez dans un but d’apostolat. Vous savez bien que les mots ne sont que des bruits parasites, qui n’offensent que les oreilles, et que les belles actions de qualité se font dans l’ombre et le silence. Si je devais brandir mon drapeau et le défendre chèrement un jour, c’était maintenant.
- Sauf, permettez, si on veut rendre aux mots, leur sens, ai-je dit en contenant ma voix. Qu’est la parole sans l’action ? Verbiages. Mais qu’est l’action sans la parole ? Chose non reconnue. Chose tue, c’est chose niée… ..Celui qui combat en silence, et qui ne dit rien, ne dira-t-on pas qu’il a honte de son combat, puisqu’en se taisant, il laisse la parole à ceux-là mêmes qu’il combat ? Aussi lâche est celui qui agit en ne soufflant mot, que celui qui parle en ne levant pas le petit doigt… .. L’Eglise, Monseigneur, est-elle une pierre tombale, à laquelle on ne touche plus, et que l’on fleurit une fois par an, en souvenir ? Est-elle une statue de pierre, à l’éternel sourire pétrifié, à l’attitude hiératique immuablement immobile, devant laquelle on n’a plus que le droit d’allumer un cierge, de s’agenouiller et de prier ? Ou est-elle un être vivant, d’âge en âge autre, de son enfance à son adolescence méconnaissable, de son adolescence à sa maturité dissemblable, se développant et s’épanouissant, comme un corps vivant, de Concile de Nicée en Concile de Trente, de Concile de Trente en Concile de Vatican, se modifiant d’autrefois à aujourd’hui, si bien qu’il n’y a pas plus grande disparate entre ce qu’elle est en époque moderne et ce qu’elle était en son âge primitif ? Lui refuserez-vous de croître et de se développer encore ? Voulez-vous faire de cette vivante une morte, et de cette morte, une momie à jamais ?.. .. Si on l’avait laissée entre les mains des papes simoniaques et népotiques, sanglants et débauchés, autocrates et fastueux, si, d’entre les rangs des fidèles, ne s’étaient pas levés, prêchant l’insubordination à la tyrannie religieuse, de simples moines ou paroissiens, honnêtes et vertueux, des Wyclif, des Hus, des Luther, des Valdo, l’Eglise se serait-elle réformée ? Contre les bulles et les excommunications fulminées par les papes contre eux, ces purs et ces saints n’ont-ils pas riposté par leurs Thèses et leurs Sermons ? A la parole n’ont-ils pas osé répondre par la parole ? N’est-ce pas à cause de cela, qu’ils ont été saints et martyrs ? Si l’on ne se prive pas de l’acte, comment peut-on se priver du mot ?
- Ainsi, c’est ce que veut ce petit curé. Abattre une belle vieille Eglise de 15 siècles, qui s’élève au-dessus du monde, comme une église de campagne au-dessus de son village. Détrôner un Saint-Père, Vicaire du Christ, Souverain Pontife, Amour et Dévotion de la Terre entière. Mais à supposer, mon pauvre curé, que votre voix aille plus loin que dans le fond de votre jardin, quel villageois accepterait de voir abattre son église de campagne, même si elle est vide ? Même si elles sont peu croyantes, quelles foules, troupeau en débandade, accepteraient que soit déposé leur Chef Spirituel, Pasteur Suprême, Evêque Universel, Successeur de Pierre, assis là-bas, en mitre et en crosse, qui les chapître et les bénit d’un seul geste et d’une seule parole, comme s’ils n’étaient qu’un seul pénitent ? A supposer que votre voix dépasse les murs de votre jardin, l’abbé. Mais qui vous entend ?.. ..Avec la multiplication humaine, ne voyez-vous pas que les époques ne sont plus les mêmes ?.. .. Les gens courent trop dans tous les sens, comme des troupeaux. Ils se déplacent trop de tous côtés, en masses. Nous ne sommes plus aux temps, où les quelques flâneurs qu’il y avait, s’arrêtaient aux gesticulations ou aux discours d’un forcené? Seule aujourd’hui attire l’attention des masses, une masse de leur taille : d’un parti un autre parti, d’une philosophie une autre philosophie, d’une religion une autre religion, ou d’une masse un homme d’une masse comparable à la sienne. Les individus anonymes, mon pauvre abbé, sont aujourd’hui choses trop infimes. Les petites homélies acrimonieuses comme les vôtres, n’attirent plus sur elles, à la rigueur, que la vigilance d’un service d’ordre, lequel avisera au plus tôt à faire taire le perturbateur… .. C’est d’ailleurs ce à quoi s’emploie Monseigneur.
- Une voix seule qui ne dit les choses qu’une fois, ne risque guère d’être entendue, vous avez raison. Mais si elle le dit deux fois ? Dix ? Cent ? Mille? Cela ne fait-il pas comme autant de voix ? A la fin, faire rumeur? De rumeur, tumulte ? De tumulte, vacarme ? Je ne désespère pas d’être entendu.
- Je ne parviendrai pas à vous faire taire ?
- Il faudra plutôt me mettre un bâillon sur la bouche.
- Vous êtes témoin que vous me forcez de recourir à la force. .. .. Monseigneur vous met en demeure, Monsieur l’abbé. Si, à l’avenir, vous ne vous limitez pas à prêcher des homélies, qui aient trait à l’évangile du jour, et soient conformes à la doctrine de l’église, Monseigneur prononcera l’interdit contre vous, et vous ôtera votre cure. Vous savez qu’il en a le pouvoir… .. Votre sort de prêtre de l’Eglise catholique est entre vos mains. .. Dieu vous aide !
Il me tourna le dos, ce qui me fit tourner le dos à mon tour.
S’ils croient qu’ils interrompront mon flot, ils se trompent. De cette eau, je les désaltèrerai jusqu’à plus soif. Mais je ne crois pas qu’ils mettront leur menace à exécution. Jamais, ils n’oseront couper de la vieille souche, un vert et dru rejet. Trop d’exemples passés, qui leur furent si dommageables, le leur déconseilleront. Et s’ils m’interdisent, qu’ils m’interdisent. Je prêcherai dans les parcs, debout sur une caisse à savon.
3.
Vendredi, 6 juin. 21 h. J’étais, à l’heure des retours des travailleurs dans la cité, les yeux au sol, tout à une chose cherchée pour une homélie, lorsque je me suis aperçu que quelqu’un marchait derrière moi. Je ralentis l’allure pour le laisser me doubler. Au moment où il dépassait, il ralentit son pas, adopta le mien, si bien que nous fûmes de front.
- Pardonnez-moi si je vous interromps dans vos pensées, dit la voix, timidement. Je levai les yeux, et le reconnus sur le champ, tellement il m’avait fait vive impression : c’était mon bouffeur de curés.
J’eus un tremblement de joie qu’il eut fait ce pas vers moi.
- Ah, bonjour, dis-je en serrant sa main avec chaleur.
- Bonjour, dit-il, avec un sourire radieux, comme si j’étais un ami très cher. .. .. Dites. Vous pouvez être fier de vous. Depuis votre visite, je ne dors plus tellement votre énigme me travaille.
- Mon énigme ? ai-je dit, en ouvrant de larges mains, pour montrer que je ne cachais rien.
- Votre énigme. Ce qui me travaille, c’est que vous faites tout pour ne pas vous donner l’air prêtre… .. Regardez-vous. Pas de croix. Pas de costume anthracite. Vous ne joignez pas les mains, vous ne levez pas les yeux au ciel, vous ne penchez pas la tête de côté, vous ne parlez pas en pinçant le nez. Et vous parleriez des heures durant, sans que Dieu montre seulement le bout de son nez.. .. On serait tout à fait justifié de penser que vous ne croyez pas en Dieu. Et pourtant, on est certain que pour vous n’existe que lui … .. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que vous avez derrière la tête ? Vous tairiez ainsi Dieu pendant 107 ans ?
- Qu’est-ce que vous avez à m’agiter le chiffon rouge devant les yeux ? Vous voulez que je vous donne de la corne ?.. Supposez que, répondant à vos voeux, un curé soit derrière vous à vous parler de Dieu sans arrêt, est-ce que vous vous retourneriez pour l’écouter ?
- Par le diable, non. Je déguerpirais en quatrième vitesse.
- Il aurait donc plus de chance que vous vous retourniez et l’écoutiez, s’il ne soufflait mot.
Il me sauta dessus sur le champ.
Vous vous trahissez. Vous y pensez donc. Vous pensez à me convertir. Avouez.
- Vous aimeriez peut-être ?.. .. Navré de vous décevoir.
- N’est-ce pas votre pratique à tous ? Tapis pendant des heures, immobiles, comme des chats, pendant que nous autres pauvres moineaux, sautillons avec insouciance, et tout d’un coup, crac, d’un bond, entre leurs crocs.
- Guetter des heures le païen, jusqu’à ce qu’il vous tombe tout rôti dans la bouche. Prendre la patience en patience. Rien que d’y penser, ça m’épuise d’avance. J’en serais incapable.
- Ah, si vous pouviez ne pas être curé. Plût à Dieu.
- Plût à Dieu. Comme vous y allez. .. .. Vous n’êtes, d’ailleurs, pas très cohérent dans vos propos : d’un côté, vous me reprochez de n’être pas assez prêtre, mais, de l’autre, vous auriez peur que je le sois trop… ..Ne pouvez-vous pas plutôt accéder à votre souhait ? Vous sortir une fois pour toutes Dieu de la tête, et me voir comme un homme comme les autres ?
- Je vous mets au défi. D’accord. Sautons le pas. .. .. Ca y est. C’est fait. Vous êtes un homme comme moi. Vous êtes un pékin comme tout un chacun… .. Mais ne me reprochez pas mes questions de pékin. Dites donc, me dit-il. Célibataire par force. Comment pouvez-vous tenir votre voeu de chasteté ? Pauvre moitié gigotante, comment souffrez-vous d’être amputé de l’autre moitié ? Vous n’avez pas pourtant l’air veuf. .. .. A moins que vous ne contreveniez à vos voeux ?
- Au regret.
- Ni à découvert, ni en douce ?
- Désolé, ai-je dit, en ouvrant les mains.
- Ni ici, ni ailleurs ?
- Non plus.
- Ni par titulaire, ni par remplaçant ?
- Non, dis-je en éclant de rire.
- En union, ni charnelle, ni platonique ?
- Ni l’une, ni l’autre.
- Seul dans votre chair, comme sur une île déserte ?
- Je n’ai aucun mérite. A mon âge, la chair se règle. A moins nourrir de chair la chair, la chair se fait moins chair. Ce n’est pas plus compliqué que ça.
- .. .. Vous approvisionnez-vous au moins en sentiments dans votre famille?
- Non plus, ai-je dit, n’en menant pas large.
-.. .. A moins que vous n’étanchiez votre soif à la fraîche fontaine d’un ami de jeunesse ?
- Non plus. Navré.
-.. .. Vous partagez, peut-être, de temps à autre, un petit goûter, avec un confrère, pendant une interclasse ?
- Pas davantage. En un mot comme en mille, vous m’assurez que vous n’avez d’amitié ni d’amour pour homme, ni femme, ni enfant, ni animal, ni chose ?
- Oui, dis-je, en écartant les bras.
- Vivre seul comme ça, c’est inhumain. La solitude totale, c’est l’enfer.
- Qui vous a dit que j’étais seul ?
- Vous venez de dire que vous ne fréquentez âme qui vive… .. De qui parlez-vous ?.. .. Ah, vous vous êtes trop avancé… .. Je vous somme de nommer l’être en question.
- En quoi cela vous occupe ? Il s’agit de moi, non de vous, ai-je dit, en faisant un pas en arrière, et en m’en allant.
- Cela m’occupe parce que cela vous occupe. Vous n’êtes pas vous. Vous êtes prêtre, dit-il, me suivant et me retenant par ma manche.
- Ne faites pas semblant… .. Comme si vous ne vous en doutiez pas. – Je veux vous entendre dire son nom en toutes lettres !
- Pour que vous vous moquiez de moi, lorsque je l’aurai dit ? .. ..Puisque vous savez de qui il s’agit, pourquoi ne pas dire son nom vous-même, puisque je ne veux pas le dire et que vous désirez tellement l’entendre ?
- Soit. J’oserai dire à voix haute ce nom que vous n’osez que taire… .. Ce ne serait pas Dieu, par hasard ?
- C’est vous qui l’avez dit, ai-je dit, rouge comme un coquelicot. Vous êtes témoin que je ne vous ai pas même mis sur le chemin. Vous vous y êtes amené vous-même.
D’une humeur massacrante j’ai voulu fuir et j’ai doublé le pas. Mais lui m’a rattrapé et m’a agrippé par la manche, et m’a tourné face à lui.
- Sérieusement, entre nous, vous croyez vraiment qu’il existe ?
Je n’ai répondu mot.
- .. .. Vous semblez craindre que je craigne que vous me prêchiez. Rassurez-vous. Je sais que vous redoutez de prêcher plus que moi !.. .. Ecoutez. Mettez-moi hors course. Imaginez que vous débattez avec vous-même: vous vous questionnez, et vous vous répondez. .. .. De vous à vous, sérieusement, vous croyez que Dieu existe ?
- De moi à moi ? Vous n’interviendrez pas en tant que vous ?
- Je vous en donne ma parole. De vous à vous, vous croyez que Dieu existe?
- Oui; dis-je d’une voix claire, les yeux droit devant moi, comme si je me parlais à moi-même.
- Ce oui est-il aussi net dans vos pensées que dans vos paroles ?
- Oui, fut ma nette réponse.
- C’est un oui clair et transparent, sans ombre aucune ?
- Oui.
- Soit.. .. Allons plus loin. Quelle forme a ce Dieu pour vous ? On dit que c’est un Pur Esprit. Pur Esprit, qu’est-ce que ça veut dire ? Avez-vous seulement une notion de ce qu’est un Pur Esprit ? Où que mon regard se tourne, dit-il, avec un geste qui englobait la terre et le ciel et nous-mêmes, des nébuleuses galactiques à notre atome composé d’un noyau et d’un nuage d’électrons, il ne voit partout que matière, et d’esprit, aucun, nulle part, sauf en un point minuscule, gros comme une tête d’épingle : notre cervelle. Est-ce que ce n’est pas un peu gros de café, que de faire de ce tout petit esprit, simple terminaison nerveuse, entre les mains humaines arme, outil, le principe général de l’Univers ? Est-ce que ce n’est pas un abus phénoménal que de faire d’une de ces chétives idées que fabrique notre intelligence, d’un de ces piteux êtres logiques que fabrique notre logique, le Créateur du Ciel et de la Terre ?
- .. .. Le Royaume de Dieu est en vous, est-il écrit .
Il me regarda, songeur.
- .. .. Pour vous, Dieu est en nous ?
- Oui.
- En chacun de nous ?
- Oui.
- Oui, mais si Dieu est en chacun de nous, de vous à moi, il est autre, puisque nous sommes autres.
- Et autre, de moi tel que je suis, à moi tel que j’étais !.. .. Comment le Dieu du bébé rouge brique qui hurle dans son berceau et ne pense qu’à têter, pourrait-il être le même que le Dieu du moine, qui étudie l’Evangile et les Pères de l’Eglise et prie et médite sur les fins dernières de l’homme, s’il veut être l’intime de l’un et de l’autre ? Jésus lui-même a-t-il été le même tel qu’il était à 8 ans, et tel qu’il fut à 30 ? Il est écrit qu’enfant, il croissait en sagesse, en taille et en grâce. A tout âge, nous avons, comme Jésus à lui-même, le Dieu propre à notre âge.
-.. .. Vous croyez vraiment en ce que vous avancez ?
- Oui.
- Alors, expliquez-moi alors une dernière énigme : pourquoi ne faites-vous pas part aux gens de vos certitudes? Je ne répondis mot. -.. .. Vous ne me vanterez pas la vie chrétienne d’une seule parole ?.. ..Quel satané diable vous faites, dit-il en me saisissant le bras et en me secouant. Vous savez parfaitement que si vous me poussiez si peu que ce soit par les épaules, rien que par réflexe, je me repousserais en arrière avec violence… .. Vous êtes un démon. Vous savez fort bien que n’est pas né l’homme qui me piègera, mais que, par contre, je suis homme à m’enferrer moi-même en premier.. .. Dire que j’essuie de moi des fleuves de sermons, quand je n’en aurais pas souffert une goutte de vous.
Brusquement, il vint à moi, me serra étroitement de ses bras, tout vieux qu’il était, comme un fils retrouve son père, me tourna le dos, et disparut.
Rentré au presbytère, j’ai longuement rendu grâce à Dieu d’avoir fait la nature humaine si innocente, qu’elle épargne au prêtre de se prostituer pour sa paroisse.
4.
Samedi, 7 juin. Nouveau bonheur. O bonheur.
- Vous permettez à une aventurière de s’aventurer par vos contrées, me dit une femme, qui de ses pas pointus avait traversé la rue vers moi.
Elle me rappelait quelqu’un. Je l’ai décoiffée, relâché ses vêtements, déboutonné son chemisier, et avec le personnage, toute la pièce m’est revenue : c’était la mère de mon singe hurleur. A sa vue, je pâlis, je rougis, mon coeur battit à grands coups, mon front se couvrit de sueur, un nom se pressa sur mes lèvres. Elle avait les paupières rouges et gonflées comme de pus, les yeux roses et noyés de larmes comme d’inflammation, le visage plaqué de nappes rouges comme de scarlatine, mais un sourire radieux, par-dessus tout cela, m’engagea à ne tenir aucun compte de tous ces signes cliniques.
- Le bébé ? ai-je dit.
- Le miracle persiste. Il ne crie plus, dit-elle avec précipitation.. .. Mais le malheur, à présent, c’est que c’est avec son père qu’il hurle, et que c’est avec moi que hurle le père… ..Il est arrivé quelque chose que le faux père n’avait pas prévu : le fils ne supporte pas le vrai, et le vrai ne supporte pas que le fils ne le supporte pas… ..De fureur, le père veut forcer le destin et habituer de force le petit à lui, mais le petit hurle et se débat tellement comme un beau diable, que le père, mettant les pouces, finit par reposer le fils dans son berceau. Alors, c’est sur la mère que le père passe le relais des hurlements du fils. Il me hurle et me crache après, comme si j’étais une moins que rien. Vous n’avez pas idée de ce que j’endure. A cette évocation, son visage s’effondra, mais, se détournant, et se maîtrisant, elle le recomposa, et me sourit à travers ses larmes.
- Vous ne pourriez pas bercer le père aussi ? C’était si inattendu, que j’éclatai de rire.
- Remarquez, lui ai-je dit. Il ne vous cracherait ni ne vous hurlerait après, s’il n’était pas près de vous. Il vous est revenu. Tenez-en compte.
- Sauf qu’il n’est pas revenu pour moi, il est revenu contre vous. C’est sa fureur de ne pas venir à bout de ce qu’un prêtre menait à bien si facilement qui le fait s’accrocher. C’est l’âpre jalousie qui le retient, et non aucun tendre sentiment.
- Mon Dieu. Quel attachement ne grandit pas. Laissez donc le sien pousser! La boutonneuse jalousie n’est de l’amour que l’âge ingrat. Laissez-le croître et se développer. Vous verrez qu’avec les années, cette ingrate jalousie fera le plus joli amour qui se puisse. Sa tête oscilla d’un balancement dubitatif, ses lèvres se rebroussèrent en une moue sceptique.
- Si je lui suggérais de se faire prêtre ?
Rouge comme un coq, je mentirais si je n’avouais pas que j’eus un gloussement de poule. Elle ne songeait pas à me quitter. Comme je sentais que je commençais à prendre plaisir à sa compagnie, je prétextai une affaire urgente à régler. Elle me pria de ne pas garder trop mauvais souvenir des tâches ingrates accomplies chez elle.
- C’est d’avoir été de quelque utilité que je suis heureux.
Pour couper court, sans lui toucher la main, je reculai de deux pas, et saluai en levant le bras. Mais dès que j’eus le dos tourné, distillant la scène dans l’alambic de mon coeur, je savourai longuement une goutte de joie pure.
Dimanche, 15 juin. Cette messe de 11 heures. Lorsque je vois les fidèles arborer complet et toilettes de dimanche, comme s’ils allaient une visite à un supérieur hiérarchique, plier le genou comme s’ils se grattaient l’oreille, dévisager l’assistance comme s’ils feuilletaient de leur journal les pages régionales, filer en douce à la bénédiction, comme des gamins qui se défilent des rangs de leur classe, j’enrage contre moi. Que leur offrir le service divin est leur rendre mauvais service. Ces gens-là ne sont-ils ceux-là qui s’habillent éternellement des mêmes habits de chez le même faiseur ? Se font coiffer et permanenter de la même coupe et du même chignon par la même coiffeuse, au même salon de coiffure ? Tiennent les mêmes conversations convenues ? Emettent les mêmes opinions toutes faites ? Suivront toute leur vie les mêmes ornières et les mêmes chemins battus ? Cette messe de 11 heures n’est-elle pour de telles gens, routine suprême, et bénédiction divine pour toutes les autres routines de leur vie ? Ne sont-ils pas les mêmes qui auraient cru à Jupiter, père des dieux et des hommes, s’ils avaient vécu à l’époque romaine, et crié au scandale si on avait voulu les convertir au christianisme, comme ils crient aujourd’hui au scandale lorsque, chrétiens, on veut les convertir au socialisme ? Le meilleur office à leur rendre, est-ce que ce ne serait pas de leur ôter cet office-là, afin de leur ôter tous les autres, qui s’enchaînent à lui comme la dizaine d’Ave au Notre Père ? Si j’étais saint, est-ce que je n’aurais pas ce courage-là ? N’était que, plus lâche que saint, je redoute de causer du scandale. Ce qui fait que, le dimanche, à la messe de 11 heures, ma belle et sainte rage finit en queue de poisson, c’est à dire en vulgaire mauvaise humeur. Il est vrai que je réserve mon courage à d’autres combats.
5.
Dimanche, 22 juin. 13 h. Mon coeur est une coupe débordante. Mon coeur est une fontaine jaillissante. Jour après jour, comme la taupe aveugle, je creusais mes sombres galeries dans l’obscurité de la terre, ramassant, la terre sous moi et la rejetant derrière moi, sans arrêt, et la nuit succédait tellement à la nuit, que le jour était devenu ma nuit, et voilà que, sur une simple brassée de terre, semblable à toutes les autres, je débouche au jour, et l’éblouissante lumière m’inonde et m’aveugle. Jour de gloire.
J’allais, pour la messe de 6 heures, de la sacristie vers l’autel, quand j’aperçus, barrant le fond de l’église d’une barrière noire, un rang de personnes, que je n’avais pas accoutumé de voir. Je levai les yeux, et j’eus l’immense stupeur de voir debout, en ligne, l’une à côté de l’autre, mais distantes, ces mêmes brebis perdues, à la recherche desquelles j’avais été, et que je désespérais de voir jamais revenir au bercail. S’étaient-elles donné le mot ?
Je fus si interdit de les voir que, cloué sur place, je les considérai et les fixai des yeux un par un, et eux, de leurs yeux, fixaient les miens avec détermination : il y avait là le mari de la femme aux assiettes, le chômeur, la mère de mon singe hurleur, le jeune homme aux maths, le bouffeur de curés, et sept autres, que je ne reconnus que de visage. Tout ce long temps que je les regardai, mon visage ne bougea pas plus que la pierre, mais mon coeur vacillait et chavirait dans ma poitrine, comme un homme ivre. Serrant à toute force mon coeur dans mon poing pour qu’il soit sage et ne me trahisse pas, je suis allé à l’autel, ai dit la messe, et rendu grâces à Dieu.
Qui avait converti l’autre ? Les aurais-je convertis, s’ils ne m’avaient convertis en premier ? Si j’étais resté impie en eux, ne seraient-ils pas, eux, restés impies en Dieu ? Sans l’oppression d’aucune parole, le coeur aimant seul, j’étais allé vers eux, et eux, en retour étaient allés vers Dieu, le coeur aimant seul, sans l’oppression d’aucune parole ! A présent, enliés les uns dans les autres, comme briques vivantes, nous bâtissons la Nouvelle Eglise. Au moment de la bénédiction, j’ai levé une main toute particulière vers ma Barre du Fond, ma Squelettique Eglise, et, eux, suivant ma main, se sont signés après moi.
Revenu à la sacristie, serrant ce cher trésor de leur retour au bercail tout contre mon coeur, je me suis enfui droit vers l’appartement curial, comme un voleur.
Mardi, 8 juillet. Au fond du gouffre où mon coeur est tombé, je gémis vers toi, Seigneur. A l’instant même. A l’instant même. L’évêque m’interdit, et m’ôte la cure.
Note. Lorsque le 8 juillet, l’abbé Ulrich V. prit connaissance de l’interdit qui le frappait, il quitta le presbytère le jour même. Il alla loger en ville et vécut d’intérim. Début septembre de la même année, il fut hospitalisé aux Hospices Civils, où il vécut encore quatre jours.
Homélie XVIII
Sur l’interruption volontaire de grossesse.
On vous a dit, mes frères, que celle qui interrompt volontairement une grossesse, commet un crime. Et moi, je vous dis que celui qui a dit cela, n’a pas été assez sévère. Interrompre une grossesse avant 12 semaines est un crime certes, mais refuser une grossesse, qui chaque mois s’offre comme une bénédiction, est un crime multiplié. Immoler une possibilité de grossesse, n’est-ce pas immoler la grossesse elle-même ? Qu’un être humain, de sexe féminin, et nubile, spolie chaque mois son ovule de sa fécondation est un crime d’autant plus grave, que chaque mois il se perpètre. N’est-ce pas proprement du crime en série ? Jugez le nombre de crimes, durant sa vie, que commet une vieille fille qui n’est jamais mère. « Le droit à la vie, vous a-t-on dit, n’est pas une question d’idéologie, ni un droit religieux. C’est un droit de l’homme, et même le plus fondamental d’entre eux. Une civilisation qui refuserait les êtres sans défense, mériterait le nom de barbare. » Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XIX
Où est le Royaume de Dieu ?
Certains d’entre vous, mes frères, demandent : Y a-t-il un Paradis là-haut ? Un Enfer, en bas ? Un Purgatoire, je ne sais pas, quelque part, au milieu ? Si le Royaume de Dieu, mes frères, a été situé dans le ciel, ce ne peut être que par image, car l’on voit bien que dans le ciel, il n’y a que le ciel. Et si l’Enfer a été situé sous terre, ce ne peut être aussi que par image, car l’on sait que, sous terre, il n’y a qu’un noyau de nickel et de fer en fusion, couvert d’une couche de silice et de magnésie incandescente, sur lequel flotte une couche de plaques durcies. Si le Purgatoire a été situé dans l’entre deux, cela ne peut être aussi que par image, car l’on voit bien que dans les nuages, il n’y a que des nuages. Certains d’entre vous se demandent quand aura lieu le Jugement Dernier, s’il y aura un Jugement Dernier, où Dieu jugerait, en dernier ressort, les âmes des vivants et des morts. Qui sait si Dieu a importé chez lui notre Code Pénal, qui, pour chaque infraction, détermine la sanction applicable? N’est-ce pas de la dernière fatuité de la part des humains, de croire que Dieu a délocalisé leur justice républicaine dans son Royaume divin ? Est-ce Dieu qui a fait l’homme à son image, ou l’homme, Dieu, à la sienne ? Ne voyez-vous d’ailleurs pas, que sur toutes ces questions, Paradis, Enfer, Purgatoire, Jugement dernier, l’Eglise moderne, embarrassée, est étrangement silencieuse ? Lorsqu’on met nos modernes Docteurs de la Loi au pied du mur, tournant la difficulté et faisant la pirouette, ne répondent-ils pas que le Paradis et l’Enfer, c’est la présence ou l’absence de Dieu, chevauchant ainsi un très vieux cheval de bataille laïc ? L’existence même d’un au-delà où règnerait Dieu, n’est-elle pas cette vérité indémontrable qu’on appelle axiome, qui est évident pour qui l’admet, et fausse, pour qui ne l’admet pas ? D’axiomes en effet ne peut-on disputer à l’infini, sans que personne, dans un camp comme dans l’autre, jamais ne taille l’autre en pièces ? Pourquoi tabler sur des certitudes incertaines ? Espérer en un Dieu au-delà, n’est-ce pas désespérer de Lui ici-bas ? Quelle est la seule chose certaine, dont aucun homme ne peut douter, sauf à douter de tout ? De lui-même, en propre. Pourquoi sortir d’un soi si certain, vers un au-delà si incertain ? N’abritons-nous pas en nous, une âme ? Ne sommes-nous pas des Temples de Dieu vivants ? Aussi, consacrons nos Temples vivants au culte de Dieu, et aimons-le, et, sans aller le chercher au diable vauvert, adorons-le en nous, et en nous seuls. Pour l’extérieur ? Eh bien, pour l’extérieur, aimons notre prochain. Ainsi, nous aurons au-dehors de nous, le travail, et au-dedans de nous, la récompense. « Interrogé par les Pharisiens sur le moment où arriverait le royaume de Dieu, il leur répondit : La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et on ne saurait dire : le voici, le voilà ! Car, sachez-le, le Royaume de Dieu est en vous ! Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XX
Comment devenir pauvre à peu de frais.
Vous dites : « Vous me demandez de devenir pauvre. Je ne vais tout de même pas descendre tout ce que j’ai sur le trottoir, le vendre à bas prix, et le donner aux pauvres. Ce déshabillage sur la voie publique a quelque chose d’indécent. » Et moi, je vous réponds : « Pour être un vrai pauvre, point n’est besoin de gagner ses galons de pauvre, il suffit de ne pas gagner ses galons de riche. Cessez, mes frères, de vouloir dépasser ceux qui, dans la course des places, sont devant vous, laissez ceux qui sont juste derrière vous vous dépasser à leur tour, et le peloton du tout loin derrière doucement vous rejoindre, et vous serez juste à la place qu’il faut, sans vous mettre autrement dans l’embarras. » Ne pas chercher à s’enrichir, c’est gagner une honnête pauvreté. Et n’être pas riche parmi ceux qui ne le sont pas, c’est être entre compagnons et amis. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XXI
Les Nouveaux Docteurs de la Loi.
Paraphrase de Matthieu Chap. 23 vers. 29
Nouveaux Docteurs de la Loi ! Que la perfection de la vie de Jésus ne vous donne pas prétexte à déclarer sacrilège celui qui, dans les temps modernes, ambitionne de faire ce qu’il a fait dans les temps anciens. Ne soyez pas sacrilèges, ne dites pas : « Faute de faire ce qu’il a fait, qui est impossible, contentez-vous, mettant un genou en terre, de l’adorer ! » Malheur à vous, Nouveaux Docteurs de la Loi, qui bâtissez le sépulcre du Christ, et décorez les tombeaux des saints, tout en disant : « Si nous avions vécu du temps de nos Pères, nous ne nous serions pas joints à eux, pour verser le sang du Christ et des saints. » Vous témoignez contre vous-mêmes et comblez la mesure de vos pères, puisque si eux ont tué et assassiné le Christ et les saints, et vous, vous leur avez construit un sépulcre et fait décorer leurs tombeaux ! » Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XXII
La Perfection.
Posons-nous la question, mes frères : la perfection est-elle possible ? Dans l’art de la peinture, y a-t-il une seule toile dont vous diriez : c’est la perfection parfaite, c’est le chef d’oeuvre absolu ? Non, bien sûr. Vous diriez, au mieux : la belle troupe de ses qualités est telle qu’elle emporte mon amour, sans que je prête seulement attention à la laide patrouille de ses défauts. Un peintre recherche-t-il la perfection ? Certainement non, car qui cherche la perfection pour la perfection, trouve son inverse, qui est la médiocrité. Un peintre n’approche de la perfection, que si, poursuivant un autre dessein, il essaie de faire le mieux qu’il peut par-dessus le marché. La sainteté est comparable à la peinture. Qui veut faire l’ange fait la bête. N’approche de la sainteté que celui qui, poursuivant un autre dessein, une autre charité, essaie, dans la foulée, de vivre le mieux qu’il peut. Comme l’art, la sainteté est approximative. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XXIII
Où trouver Dieu ?
Certains cherchent Dieu à l’autre bout de la terre, dans les pagodes courbes, parmi les tuniques safran et les moulins à prière ; Certains cherchent Dieu parmi les montagnes abruptes ou les vallées encaissées, dans les monastères muets et les cellules nues, en robe blanche, scapulaire et capuchon noirs ; Certains le cherchent dans les cryptes et les chapelles secrètes, au sein de cérémonies occultes et de rites secrets ; Certains le cherchent dans le verset crypté d’un livre ésotérique ; ou dans le trésor d’une île perdue à découvrir ; ou dans une énigme posée par un monstre. Mais Dieu est-il quelqu’un qui joue à cache-cache, ou aux devinettes, ou à colin-maillard, ou au portrait ? Et si Dieu est toujours ailleurs que là où l’on est, pourquoi pour les gens de là-bas, ne serait-il pas ailleurs aussi, c’est à dire ici ? Mais si Dieu n’est pas ailleurs, et s’il est ici, où est-il ? Est-il au bout de la rue, dans l’église paroissiale ? Mais s’il est dans l’église paroissiale, il ne serait pas dans la boulangerie à côté ? Est-il alors dans la maison d’en face ? Mais s’il est dans la maison d’en face, il ne serait pas dans votre maison à vous ? Mais s’il est dans votre maison à vous, où est-il ? Dans la chambre d’en haut ? Ou dans votre chambre à vous ? Et s’il est dans votre chambre à vous, où est-il ? Dans le placard ? Sur l’armoire? Ou sous le lit ? Pour trouver Dieu, mes frères, il n’est pas besoin de faire un pas dehors ni dedans, ni de plier le genou, ni de lever les yeux au ciel ! « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte et prie ton Père qui est là dans le secret, et ton Père qui est dans le secret te le rendra ! Car le Royaume de Dieu n’est ni ici, ni là, il est en toi, » a dit le Christ. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XXIV
L’âme sans Dieu.
Comme un homme qui, à table, a fait bombance, mais ventre plein et estomac comble jusqu’à la gorge, va et vient dans sa cuisine, cherchant encore quelque chose à manger, inassouvi, insatisfait ; Comme une jeune femme qui se réjouit toute la semaine de passer son samedi en ville, fraîche coiffée, permanentée, visage fardé et ongles vernis, s’habille avec recherche et fait longuement toilette, et puis sort, et puis rentre le soir désappointée et les chaussures poudrées de poussière, désenchantée, insatisfaite ; Comme un homme qui, jamais content de l’aujourd’hui qu’il vit, vit du lendemain, et le lendemain devenu aujourd’hui, en est mécontent à son tour, et, ainsi, de rêve de lendemain en réveil d’aujourd’hui, et de réveil d’aujourd’hui en rêve de lendemain, vit dans une perpétuelle illusion chaque fois déçue, insatisfait éternellement ; Comme une femme, qui, entreprenant de séduire un homme, déploie toute la roue de ses charmes et l’éventail de ses séductions, et elle parvient au-delà de ses fins, et l’homme à ses pieds soupire et se meurt d’amour, mais elle, froide et de pierre soudain, détourne les yeux et cherche une nouvelle victime, à jamais inquiète et sans repos, insatisfaite; Comme un homme et une femme, qui vivent dans un Palais Enchanté, servis avec abondance par ces quatre bonnes Fées, qui ont pour nom Santé, Famille, Richesse, Célébrité, et pourtant, tournant les yeux de tous les côtés, cherchent eux-mêmes ils ne savent quoi, comblés et pourtant insatisfaits ; Ainsi, toujours inquiète et désespérée, toujours malheureuse et insatisfaite, est l’âme sans Dieu. Au nom du Père du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.