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3. Journal et XXIV Homélies du curé Ulrich, curé de cité.

quatrième carnet

 

1.

 

Jeudi, 20 mars. Elève Ulrich. Au bureau des surveillants. N’oubliez pas votre carnet de correspondance.

Je suis convoqué à l’évêché, comme un lycéen par un pion. Il n’y a pas deux ans, une telle convocation m’aurait terrifié. En ces temps-là, où la discipline faisait pour moi, la force principale de l’Eglise, mes supérieurs obtenaient de moi une obéissance aveugle et une soumission de tous les instants. Je prévenais leurs lettres pastorales. Je devançais leurs circulaires. Aujourd’hui, elle me fait juste l’effet inverse : son roulement de tambour bat au contraire, le rappel de mes armées en déroute, les rassemble, les réunit, les dispose en ordre de bataille. Puisqu’on veut me faire obstacle, c’est que je suis sur la bonne voie.

Mercredi, 26 mars, 16 h. Retour de l’Evêché.

e fut le corps comme un seul homme et le coeur sonnant de toutes ses trompettes, que mes croquenots sont montés à l’assaut du Palais Episcopal. Signe de mépris, le Prince de l’Eglise m’a reçu entre deux portes, m’a traité en trois coups de cuiller à pot, ne m’a pas laissé dire un mot.

- L’abbé V. ? L’abbé V. ? Voyons. Voyons, dit-il devant son bureau, en cherchant parmi ses dossiers, comme si accablé d’affaires, il ne savait pas au juste de laquelle il s’agissait. .. .. Ah, je vois. C’est vous, dit-il, en tenant, pincées entre son pouce et ses doigts, une poignée de lettres… Je suppose que cela ne vous étonne pas que les pavés que vous jetez dans la mare fassent des vagues jusqu’ici… .. Toutes, des lettres anonymes. Je ne dirais pas qu’il n’y a pas bien de la vase remuée, et que ces lettres ne sont pas nauséabondes.

Je tombai de haut. Dans ce désert de religion où nous vivons, j’imaginais qu’il n’y avait âme qui vive : sous le sable, toute une vie m’épiait.

- Chose curieuse, dans ces lettres anonymes, contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’y a pour ainsi dire pas de fautes d’orthographe. Nos bons chrétiens s’en tirent avec plus d’honneur en orthographe qu’en honnêteté. Il est vrai qu’on dit que la culture va de pair avec une certaine veulerie. Composer avec les idées et avec les mots, dit-on, vous apprend à composer avec votre conscience. Glissons sur cela. Simple considération générale. Ce n’est pas le sujet. .. .. Vous savez qu’ils n’y vont pas de main morte ? dit-il en feuilletant les lettres aux passages surlignés. Ils vous accusent de rien moins que de sacrilège. Vous auriez déboulonné les statues de la Vierge et de St Antoine, remisé le crucifix et les candélabres de l’autel, les stations du chemin de croix, les confessionnaux, les bénitiers; vous célébreriez le saint sacrifice en tenue sacerdotale aventureuse, dans de la vaisselle hasardeuse ; vous auriez supprimé la chorale, interdit les cantiques ; vous n’honoreriez plus que les déclassés et frapperiez d’ostracisme les fidèles ; vous n’enseigneriez plus le catéchisme, ni ne prépareriez à la communion solennelle ; vous auriez eu dans vos homélies quelques écarts de langage, dont je veux bien croire qu’ils vous ont échappé. Ils disent que votre carence au Conseil de Fabrique et aux réunions des associations sera source dans la cité d’une désaffection de la religion, et d’une carence dans la sécurité. Ils disent qu’ils ne savent pas du tout ce que vous pouvez bien faire toute la sainte journée, ni où vous êtes. .. .. A propos, c’est vrai. Où êtes-vous donc ?

- Dans les familles. Chez les gens.

- Chez les gens à nous ? -

.. Non.

- Les déclassés ?.. .. Ils ont donc raison ? .. ..La vraie charité, l’abbé, se sélectionne-t-elle ? Dose-la-t-on, selon que son prochain et plus proche ou plus éloigné ? Ne devez-vous pas votre amour à toute le monde également ? Nos fidèles ne sont-ils pas vôtres au moins autant que vos infidèles, sinon seriez-vous, vous leur curé, et eux, vos paroissiens ?.. ..Et puis, faites votre examen de conscience, l’abbé. Vous vous affichez comme miséreux, ami des miséreux. Interrogez-vous si cette ostentatoire misère ne recèle pas un fond de vanité. Soyez honnête. Par hasard, ne chercheriez-vous pas à briller par votre dénuement ? En vous déclassant avec les déclassés, ne chercheriez-vous pas à vous classer ? Humble prêtre des humbles. Cela sonne bien. N’est-ce pas le relief en creux de votre médaille que vous burinez ?.. .. Mais quel est le plus saint ? Celui qui s’habille de hardes, ou celui qui, par ses vêtements propres, essaie de ne se démarquer des autres en rien ?.. ..Ne répondez pas. Si la ménagère touche d’un doigt la pâte qu’elle a brassée avec la levure, la pâte tombe et s’affaisse, et le gâteau est gâché. Laissez mes paroles lever en vous. Je suis persuadé que vous en ferez votre profit.. .. Dieu vous ait en sa sainte garde, a-t-il dit, en me tournant le dos, comme un fonctionnaire qui, ayant traité une affaire, passe à la suivante.

- Monseigneur, ai-je dit en m’inclinant, par pur réflexe, comme un petit garçon.

La vérité m’oblige à dire que, tant que je fus à descendre les marches du somptueux Palais, longer les nobles rues, traverser les belles places du centre, je ne fus pas loin de lui donner raison : toutes ces harmonieuses architectures, qui m’entouraient comme une cour de Rome, prêchaient avec force pour le Vicaire Général. Qu’avais-je, moi, obscur prêtre, à me distinguer et faire mon numéro ?

Il suffit cependant que le bus m’eut déposé, en bout de ligne, dans notre misérable cité, devant l’abribus pulvérisé, pour qu’avec violence, le penchant de la balance s’inverse. Notre hideux camp de concentration avec ses déportés, condamna avec vigueur le Vicaire Général et son somptueux Palais, comme hérésiarques. Ne faut-il pas, pourtant, que j’avoue que personne ne serait plus au comble du bonheur que moi, si l’une de ces brebis perdues, à la recherche desquelles j’ai été, se sentait assez secourue pour faire un crochet par l’église, et assister à un petit bout de messe ?

Samedi, 29 mars. J’ai honte, quand je pense à la naissance de ma vocation, pire que profane : rhétorique.

Elle a été le fait, à mes 14 ans, du carême d’un dominicain. La beauté de ses périodes, la puissance de son verbe, son style Grand Siècle m’avaient enchanté comme un roman. L’éloquence religieuse était pour moi un pouvoir magique. J’avais alors décidé que je serai Frêche Prêcheur. Si le greffon sur l’arbre primitif est aujourd’hui religieux, je ne peux pas nier que la souche fut profane. Ne nous en faisons pas un crime. Les saints, eux aussi, n’ont-ils pas parcouru de bien curieux chemins ? En pensant à eux, pourquoi retiendrais-je contre ma vocation religieuse, sa naissance profane ?

 

2.

Vendredi, 11 avril. Mon singe hurleur.

Mon tonneau des Danaïdes. L’ulcère du doute parfois me ronge. Je retrouve chaque soir, mon singe hurleur hurlant de tous ses poumons, le dépose au milieu de la nuit endormi et paisible comme un ange, mais le retrouve le lendemain soir, plus hurlant que jamais. Il me semble que ce sera sans fin. Quand au tonneau des Danaïdes de mon jeune homme, plus je le remplis de mathématiques, et plus, – le professeur creusant sans cesse l’écart et l’élargissant – il y a à remplir. Là aussi, il me semble que je me bats contre des moulins à vent. Une chose me console , je partage la charge d’autres.

Mercredi, 16 avril. Mon jeune homme aux maths et son père me quittent à l’instant.

J’ai une mauvaise nouvelle à mon annoncer, dit le père, désolé. La peine et le temps que vous avez dépensés pour mon fils, l’ont été en pure perte. Mon fils abandonne les études, et sa mère et moi, nous souscrivons à sa décision… .. Je regrette que votre temps et vos soins aient été volés à d’autres, à qui ils auraient bien servi.

- A qui il aurait semblé qu’ils servent, ai-je dit avec précipitation. Je doute que les services que l’ont rend, rendent autant service qu’on pense. Rendre service à quelqu’un n’est après tout, que faire pour lui quelque chose qu’il ne veut pas prendre le temps ni fournir l’effort de faire lui-même.

- Vous pensez cela, et vous l’avez aidé.

- Je voyais que la chose vous travaillait. Pour vous, je ne voulais pas que l’essai n’en soit pas tenté.

- Vous avez cédé à une tête têtue. Soyez remercié pour votre tolérance… ..Voyez-vous. J’aurais tant voulu que mon fils ne vive pas dans la pauvreté, où j’ai vécu. J’étais prêt à lui offrir toutes les études qu’il aurait voulues… .. Mon fils, hélas, qui n’a pas connu la gêne, veut se l’offrir, dit-il à regret.

- ..Vous êtes deux êtres étranges, dit, coupant le père, le fils, qui me sembla mûr soudain comme un homme… .. Vous prêchez de mots le contraire de ce que vous prêchez d’exemple. Avez-vous répondu, et l’un et l’autre, à l’appel de votre vocation, vous, Monsieur le Curé de la vôtre, toi, Papa, de la tienne, en vous enquérant d’abord sur le gain qu’elle vous apporterait, la carrière que vous y feriez, la retraite qu’elle vous procurerait ? Elle vous a appelés, vous avez répondu présent sans autre forme de procès… .. Je sais, papa, que ta prudence aurait aimé me payer une maison connue, cossue, qui offre des places sûres, de bons salaires, une bonne notoriété, et bourgeoise. Je regrette… .. Vos leçons de Maths, Monsieur le Curé, m’ont donné le courage de libérer ce que je cachais dans les cachots de mon coeur. Depuis longtemps, je rêvais d’habiter une bâtisse noble entre toutes, et de m’en payer la pension moi-même. Grâce à vous, j’ai osé le révéler au grand jour et et le dire à mon père.

- Une pauvre bâtisse toute en ruines, pleine de miséreux, qui vit de sa seule réputation et ne fait vivre personne. Voilà la demeure où il ambitionne de loger, dit le père désolé.

- S »il te plaît, supplia le fils.

- Si tu as honneur de la choisir, aie honneur de la nommer… .. Mon fils veut écrire du théâtre. Le jeune homme, rouge comme une écrevisse, épia sur mon visage un sourire ironique ou une moue de dédain, en vain.

- Quel père, dit le père, tout attristé, à l’annonce d’une aventure aussi folle, n’est pas saisi d’une folle crainte, que pauvreté gardée et désespoir sans fin, ne fassent un jour amèrement regretter à l’aventurier qu’il soit parti.

- Je n’ai pas peur pour votre fils, ai-je dit. .. Je voyais, bien qu’il se dominât, qu’il avait de l’aversion pour les mathématiques, et qu’il n’avait aucune envie de s’embarquer sur cette galère-là… .. S’il a le premier courage de partir pour le Continent Théâtre, il aura le deuxième de poursuivre. Le jour à venir se nourrit du jour passé, comme la route à faire se nourrit de la route faite. A supposer qu’au bout de jours ou de mois, aucune Amérique ne se profile à l’horizon, et qu’affreusement, il doute s’il y a, seulement, devant lui, une terre à découvrir, il poursuivra néanmoins sa route, car il se dira que la route des Nouveaux Continents ne peut être que longue et ardue, sinon elle serait plus fréquentée que la Vieille Europe. L’âpre désespoir même le saisirait à la gorge, il pensera, en conséquence, qu’il n’est pas loin du but. Votre fils aura l’opiniâtreté! Il réussira au théâtre! D’après ce à quoi il parvenait quand il se dominait, je devine ce à quoi il parviendra quand il ne se dominera plus.

- On dirait que vous avez passé par là, dit le père.

- Sans doute faut-il la même vaillance et la même obstination pour exercer l’art que pour pratiquer la religion. Peut-être y a-t-il entre eux plus de parenté qu’on croit… .. Mais je crois la vie d’artiste plus hostile et plus ingrate que la vie de prêtre. Les gens reconnaissent dans le prêtre, son caractère sacré, et viennent à lui, sans qu’il ait besoin de les rallier. L’artiste, lui, doit fonder sa propre religion, écrire sa propre bible, prêcher sa propre Bonne Parole. Il a à fonder sa propre église, que le prêtre trouve toute construite, quand il est nommé curé… .. Ma pensée suivra la vôtre comme son ombre, ai-je dit au fils.

Je me levai et fis un pas vers la porte, pour les libérer. Si le père répondit à l’invite, mais le fils, lui, fit un pas vers moi.

- Je n’aurais jamais pensé, dit-il, qu’un prêtre pût se porter au secours d’un artiste, sans lui faire un petit signe de croix sur le front. .. .. Quelle ne serait pas l’église d’un prêtre qui agirait par pure bonté d’âme. Il n’y aurait pas d’âme qui n’irait vers elle.

Il hésita des bras un instant, puis, comme je reculais, s’arrêta les bras ballants. Le visage d’autant plus distant qu’il s’était rapproché, je les ai salués brièvement. Lorsque je les ai vu s’éloigner par la fenêtre, le fils tout au père et le père tout au fils, je les ai suivis des yeux, avec la même mortelle nostalgie, qu’un célibataire, accoudé à son balcon, suit des yeux un couple d’amoureux

 

3.

Samedi, 26 avril Je reviens de chez mon singe hurleur, enflammé d’une joie ardente,que rabat, hélas, l’aigre vent d’un fort dépit.

J’arrivais vers les 10 h du soir, comme à mon habitude, quand au bout de la coursive, j’ai vu mon hôtesse qui m’attendait, le visage rayonnant de mille soleils. Son attente, son embellie insolite, et le silence de mort de l’appartement m’inquiétèrent au plus haut point.

- Où vous l’avez mis ? Elle m’a fait signe de l’index de la suivre, a franchi porte et entrée en dansant, s’est arrêtée au pied du lit de toile, le visage épanoui. J’en crus si peu mes yeux, qu’il me fallut de longues secondes pour souscrire à ce qu’ils voyaient : l’angelot dormait comme un bienheureux. Il fallut que mes yeux étanchent longuement leur soif de cette vue, avant qu’ils se sentent complètement désaltérés.

- Depuis quand ? murmurai-je. Elle sourit jusqu’aux oreilles de mon sourire incrédule.

- Depuis ce soir, chuchota-t-elle, et elle me précéda à la cuisine, fermant silencieusement les portes derrière nous. ..Triomphez. Le faux père est arrivé, où le vrai ne s’est pas même aventuré, me dit-elle, avec un élan vers moi, me serrant les bras de ses mains. .. .. Et là ne s’arrête pas le miracle, dit-elle, marchant de part et d’autre, et riant et jacassant. Prêtre, vous avez été auprès du fils comme un père, mais prêtre, vous avez fait aussi que le père reparaisse chez la mère… ..Curieuse espèce que les mâles ordinaires, ne trouvez-vous pas ? dit-elle, s’arrêtant et ricanant. Le père professe hautement la solidarité avec les exclus, participe à toutes les manifestations pour les sans-papiers, signe à tour de bras des pétitions pour le Rwanda et le Kosovo, un fils, tout près de lui, requérait plus que tout autre ses soins, une femme, tout près de lui, se réservait à lui, l’attendait, l’espérait, tous deux étaient suspendus à lui comme à un fil, et il ne se souciait ni de l’enfant, ni de la mère, pas plus que si l’enfant n’était pas de lui, et que si la mère était une gourgandine. Et il a fallu qu’un de ces curés, qu’il hait comme des parasites et méprise comme des survivances, non seulement comble ses lacunes et apaise son fils, mais encore, lié par ses voeux au célibat, qu’il le rende jaloux, au point que la jalousie fasse ce que ni l’honneur, ni la conscience n’avaient pu faire, et le ramène à sa mère. Est-ce que ce n’est pas rigolo comme tout ?

Volubile, elle m’a raconté que, la veille, pendant que je gardais le petit, étant allée dîner au restaurant avec une amie, elle avait vu le père du petit attablé deux tables plus loin avec sa troupe ; que, quand il l’avait vue, il était allé droit sur elle, lui avait demandé d’un ton rogue ce qu’elle avait fait du gosse. – Je l’ai confié, avait-elle dit. – Comment peux-tu croire qu’une nourrice s’en occupe convenablement, quand toi tu vas t’amuser dehors ? – Il est entre les mains les plus vigilantes. Et il le garde chez moi. Et chez moi, et avec lui, et sans moi, le bébé est plus heureux qu’avec toi ou moi. – Il ? avait-il dit, stupéfait. – Il. – C’est un homme ? – A moins que dans vos milieux, il puisse être autre chose… ..Quoiqu’à la réflexion, tu as raison, on peut en douter. C’est un homme, et pourtant, ce n’en est pas : il l’est en ce qu’il est un homme, mais il ne l’est pas en ce qu’il n’est pas un homme du modèle courant. .. .. Je t’ôte de tes charbons ardents. C’est le curé de la paroisse. Venant d’un homme de théâtre, qu’aucune situation ne devrait surprendre, son étonnement me surprit. – Quoi ? Le curé t’a offert ses services ? – En toute simplicité. En toute simplicité, je les ai acceptés. – Un curé qui garde un bébé. Il ne confond pas la tête avec les pieds ? – Il le prend dans un meilleur sens, que d’autres, qui ne le prennent dans aucun sens du tout. – Quand tu reviens, qu’est-ce qu’il fait ? Il s’en va ? avait-il dit, le sourcil froncé. – Je laisse à ton inventivité d’homme du nouveau théâtre d’imaginer le dénouement à la mode, avait-elle répondu en riant. – C’est comme ça qu’il avance ses pions vers toi ? A moins que ce soit la dame qui fasse l’ouverture ? – Si je savais qu’il joue à cette sorte de jeux, je serais rassurée. J’aurais éclairci son énigme. – On ne souffre pas un calvaire comme ton démon pour la pure joie de l’âme… .. Que veut-il troquer ? Ta conversion contre ton diable ? – Désolée de te décevoir. Il ne veut quelque chose que contre rien… .. Je sais que cela t’est impossible à imaginer, mais il est désintéressé. De ces êtres utopiques, il en existe au moins un. Note ça dans tes papiers. – Ce que je n’ai pas besoin d’imaginer en tous cas c’est que tu es une dinde, qui se laisse faire comme d’habitude… .. Tu ne t’aperçois même pas qu’en ne te piégeant pas, il te piège plus encore que s’il te piégeait. Le fil blanc dont c’est cousu est gros comme une ficelle. Il te creuse d’une telle dette de reconnaissance que tu n’auras plus qu’une idée : remplir le trou. Je te parie, que dans trois mois, tu prendras le voile chez les Chanoinesses de St Augustin… .. Plutôt que t’arrêter à cette sotte idée du rien pour rien, interroge-toi plutôt sur le doute que ce rien pour rien commence à t’éveiller… .. Tu as dit au curé que le petit a un père ?, avait-il dit, l’air de rien. – Si je lui avais dit qu’il n’en avait pas, je ne sais pas s’il m’aurait tellement crue. – Drôle !.. .. Il pourrait en avoir dix, non ? Avec ta conduite, ce serait si invraisemblable ?.. .. Tu lui as dit mon nom ? – Pas moi. Toi, avait-elle dit, les yeux pleins de larmes, mais pre nant sur elle. Tu as donné ton nom à ton fils ! Aurais-je dû te contre dire ? – J’avais juste besoin de ça, avait-il dit, furieux, en plein restaurant allant et venant. Je n’étais pas assez riche de travail. Il fallait que tu m’ajoutes cette sorte d’heures supplémentaires. Je n’ai pas les pieds et les poings liés par assez de liens, il a fallu que tu m’ajoutesun ridicule ruban rose en plus. – Qui te demande quelque chose ? avait-elle dit en rage.. ..Celui qui a le petit en charge, ne demande qu’une chose, c’est que le petit reste à sa charge. – Moi, qui suis athée comme 36 000 diables, avait-il dit en levant le poing, je laisserais entre les mains d’un curé un bâtard que j’ai conçu dans l’adultère ? Il faudrait que j’aie toute honte bue. Le fruit de l’adultère d’un homme de théâtre qui se veut modèle laïc, exemple social, gardé en nourrice par un curé. Tu penses. Il doit en faire des gorges chaudes. Comme il doit se goberger… .. Pour peu qu’il connaisse mon nom en plus. Il doit chanter des Te Deum dans son choeur à pleine voix… .. C’est le plus beau soufflet, depuis que je suis homme, qu’un homme m’ait donné. – Enfin. Tu ne te contredis pas ? avait-elle dit avec véhémence. Tu veux que je te ressorte tes discours ? N’as-tu pas dit toi-même, qu’un artiste, en ce qui concer la vie, ne doit se fier aux livres en rien ? Que comme il n’est pas nécessaire de lire des histoires extraordinaires, il n’est pas non nécessaire de vivre des aventures exceptionnelles ? Que le volu me de la vie d’un homme ordinaire comporte déjà suffisamment de chapîtres, qu’il suffit tout simplement de les lire à fond ? Qu’il te faudra bien passer un jour, entre autres, par élever un enfant? N’as-tu pas dit ça en toutes lettres ? – Je l’ai dit et je le redis. Je ne suis pas contre d’élever un enfant… .. Mais est-ce que ça avait un tel caractère d’urgence ? – J’aurais dû dire au petit de ne pas arriver avant samedi 3 mai à 11 h 5O, parce que son père avait une répétition jusqu’à 11 h 49 ? .. Si nous lui avions demandé de venir à certaine date, serait-il seulement venu ? N’y aurait-il toutes les chances, pour qu’il nous fasse faux bond ? Laisser la vie se choisir elle-même, est-ce que cela aus- si, ce n’est pas vivre ? – Ah, cs bonnes femmes. Toutes les mêmes. Vous croyez qu’elles vous nouent de doux noeuds, vous lient de faveurs délica- tes et de rubans de soie, essayez de vous dégager, ce sont menottes d’acier… .. Ces femelles et leur portée… .. Bon, ça va, dit-il en hachant l’air de sa main. Je viendrai torcher ton chiard. Ayant fini son récit, elle s’est tournée vers moi, rieuse. – Double miracle par vous opéré, dit-elle, en me faisant la plus charmante des révérences. Ni père, ni conjoint, vous avez ramené le père au fils, et le conjoint à la mère. Mille grâces vous soient rendues… .. Savez-vous que je l’attends d’une minute à l’autre ?

Elle me demanda, comme une faveur de rester jusqu’à sa venue, parce que j’étais le certificat, en quelque sorte, qui authentifiait le récit qu’elle avait fait. Il arriva en effet une demi-heure après, comme une tornade, tourbillonna dans l’entrée, jeta des regards assassins sur la jeune femme, m’ignora, alla au salon.

- Où est le merdeux ?.. .. Qu’est-ce que tu disais qu’il hurlait ? Il dort comme une bûche !

- Depuis ce soir.

- Bien sûr. Comme ça se trouve. Depuis ce soir. Allons donc. Ce que j’appréhendais plus que tout arriva : j’entendis un grincement de lit sinistre, prélude d’un hurlement horrible, lui-même credo du chapelet tant entendu.

- Je me dis aussi, dit le père. On n’a pas mis longtemps à dévoiler sa riche nature.. .. Pourquoi c’est fait les chiards ? Pour emmerder les pères d’un copieux caca. Le voilà rendu à lui.

Je fis un pas vers le salon pour intervenir, et lui demander de reposer le bébé dans son lit, mais la mère, lançant une main vers ma bouche, de l’autre m’accrochant la manche, me tira vers la porte, en hochant la tête de la gauche vers la droite et de la droite vers la gauche, avec une mimique expressive : il fallait laisser le théâtreux jouer à faux le rôle de père, pour l’incliner à le jouer ensuite pour de vrai, pour le bien de tous je devais laisser faire. Aussi me suis-je laissé faire sans dire un mot, et l’ai-je laissé fermer sur moi la porte.

Tout le long de la coursive, mes oreilles ont traîné derrière moi à écouter les hurlements, mais ce fut l’éloignement seul, peu à peu les étouffant, qui les réduisit au silence. Du dépit. Que j’en avais, à mon retour. Et qui me mordait. A l’instant où je remportais la victoire, et où le bébé s’était calmé, je m’en voyais frustré. Du dépit ? De quel droit ? Je ne suis qu’un dépanneur. L’appareil réparé et remis en marche, que reste-t-il au dépanneur ? A laisser le client en jouir en bon père de famille.

 

 

4.

Mercredi, 29 avril. La nuit.

Un Saint Laurent, qui brûle vif, comme une pièce de boeuf, dans l’atroce odeur de ses propres chairs carbonisées, auréole ce saint de la plus noble et de la plus riche couronne du martyre. Mais dans un procès de canonisation, défendre que le postulant est mort sur un siège de toilettes, la cuvette éclaboussée d’une soupe de sang et d’excréments, est-ce que ce n’est pas se faire l’avocat du diable avant l’avocat du diable ? Arrêtez la plaidoierie. Son mal le condamne mieux que le plus sévère des réquisitoires. Sain et saint vont de pair, comme malsain et maudit. Concluons. Il n’a pas été saint. Il n’a eu que l’intention de l’être. Ah, misère.

Jeudi, 1er mai. Heureuse récréation. Visite d’un confrère qui, par ses rires et ses coups de coude, m’a sorti de mes idées noires. ..

.. Je l’ai trouvé au retour de ma pénitence nocturne, à l’aise dans mes êtres comme si c’étaient les siennes! Colosse, le cheveu rare, sale et gominé, le visage couperosé et les yeux larmoyants, des cernes comme des soubretaches, une cigarette chiffonnée au coin de la bouche, le pull rouge coco taché, un bedon qui débordait des côtes comme une brioche de son moule, s’arrondissait comme un ballon, et rentrait sous la ceinture comme dans une sous-ventrière, le pantalon de toile beurre informe flottant comme un torchon, les pieds petits dans de délicates chaussures noires et vernies, malgré cet aspect peu ragoûtant, il a été tellement tout de suite sans façon, me tutoyant dès l’abord, que je lui ai été acquis dès la première minute. Il est allé, est venu, jugeant de mon décor, comme un critique.

- Très réussi… .. Miséreux sans l’être. Entre le carton du sans domicile fixe et la cellule du moine. Avec ça, les fidèles doivent cracher au bassinet.. .. Les chaises et les tables de camping : génial. Le réchaud à gaz, le quart, la gamelle. Neuf, mais pauvre. Pauvre, mais neuf. Chapeau, l’artiste… .. Oserais-je, cependant ? Le lit de camp, il me semble, est de trop. Ca sent le ministre de Dieu qui se prélasse. Couché à même le sol, à la dure. Que tes brebis aient mal au dos rien qu’à voir le sac de couchage par terre… ..Et, pourquoi cet abat-jour ? Ca fait beau monde. L’ampoule nue et crue, avec les os qui sortent, c’est ça qui ferait peuple.

Ce côté potache, bourrade dans les côtes, ricanement de coin de bouche, m’a plu comme tout. Je ne pouvais plus m’arrêter de rire. Il est venu vers moi, m’a ouvert une large main, s’est présenté.

- Un rat qui nage dans les mêmes égoûts que toi : Fred. Curé de la cité des X. Enchanté.

Il a sorti un brûlot, qui ressemblait à une lampe à souder, et d’une flamme haute comme une torche, en penchant la tête, il a allumé son chiffon, qui brûla comme du papier, m’a entraîné vers mon bureau, s’est assis sans façon sur ma chaise, moi sur une chaise de visiteur, et a ouvert un carton à pâtisseries, où se serraient, au coude à coude, toute une troupe de millefeuilles, éclairs, religieuses, tartelettes.

- Régale-toi. Saisissant de deux doigts délicats et l’auriculaire levé, une tartelette, en deux coups de pelle, il l’enfourna.

De la tête, je lui fis non en riant.

- Une religieuse ? Ca ne te tente pas ? Qui ne se défend pas ?.. ..Allons ! Allons… .. Continence et abstinence ? Comme tu voudras. – Mm, fut la brève exégèse qu’il fit de son oraison manducatoire. – Zoyons Zérieux, dit-il. .. .. Au travail. Voilà l’objet de ma venue. Toi et moi, on est singes de boîtes identiques : même usine, même production en série, même essai de transformation de matériaux bruts païens en produits semi-finis chrétiens. J’ai pensé qu’il ne serait pas sans instruction, que nous exposions l’un à l’autre notre façon de pratiquer notre divin métier, même si chacun, à part lui, pense qu’il la pratique bien évidemment mille fois mieux que l’autre.

Je hochai la tête en riant, et levai la main en signe d’approbation.

- A qui inflige-t-on en premier le supplice de la question ?

Je hochai la tête en riant et levai la main, derechef.

- A toi. Comment exerces-tu ta profession sacrée ? D’abord qu’est-ce que tu fais toute la sainte journée ?

- Je vais chez les gens.

- Ah… .. Et ?

- Je me présente. S’ils ne me ferment pas la porte au nez, je leur demande si je peux leur être utile à quelque chose. – Ah… .. Et ?

- J’ai parfois la bonne fortune de pouvoir rendre service.

- Quel genre de services ?

J’ai aéré l’air de la main, comme d’un éventail, pour dire que cela pouvait être des choses très diverses.

- Tu joues au psychiâtre ? Au conseiller familial ? Au sexologue ? Et tutti quanti ?

- Entre autres, ai-je dit, en riant.

- Et puis ?.. .. Quoi d’autre ?

- C’est tout .

Il me regarda en fronçant les sourcils.

- L’ami des familles ? Le compagnon des bonnes soirées ? Les veillées des chaumières ? Le confident de ces dames ? .. .. Tu ne crois pas que c’est un peu agir à la façon dont on les a perdus ?

- .. .. Quelle est ta pratique, à toi ?

- En quoi nos gens sont-ils les plus démunis ? En ce qu’ils ne savent pas parler. Ou ils sont maladroits de leur langue, et ils ont peur que les plus adroits se moquent d’eux, et ils se taisent ; ou bien, il n’osent pas parler, parce qu’ils ont peur que ce qu’ils disent se retourne contre eux, et ils se taisent encore. Ne crois-tu pas que notre fonction serait de nous faire leur langue ? Et notre devoir, de nous faire leurs avocats dans tous les procès où leur défense est en jeu, aux syndicats, dans les partis politiques, les comités, les offices, les bureaux, et tous organismes et associations diverses? Est-ce que ça ne serait pas notre fonction moderne, à nous, curés ?

Et du pouce, comme d’une pelle à tarte, et l’auriculaire levé, il se glissait dans la cuisinière tartelettes, religieuses, éclairs, millefeuilles

- Permets, dis-je.

- Tu n’es pas d’accord avec mon analyse ?

- Oserais-je te demander ce que tu ferais en certain cas ?

- Ose. Pose.

- Que dirais-tu si un employé ou un ouvrier de ta cité venait chez toi et te disait : Curé. Tu n’y connais rien en religion. Demain, c’est moi qui dirai la messe et ferai le sermon.

- Je lui dirais : Désolé, mon vieux. Tu n’es pas habilité. Tu n’as pas reçu le troisième ordre majeur de la religion catholique, et tu n’a pas été nommé curé de la paroisse par l’évêque du diocèse. Ta messe et ton sermon seront nuls et non avenus.

- Bien… .. Que dirais-tu maintenant si un délégué syndical, ou un délégué du personnel, ou un secrétaire de cellule, ou un représentant de salarié venait te trouver et te disait : Curé. Qu’est-ce que tu viens faire dans mes plates-bandes ? As-tu été élu ? Quelqu’un t’a délégué ? Es-tu seulement des nôtres ? On menace de te licencier? On t’a coupé le gaz et l’électricité ? On te fait faire des heures supplémentaires qu’on ne te paie pas ? On t’expulse de ton logement ? Tu es surendetté ?.. .. Parce que c’est bien à défendre ces causes-là que tu t’emploies, si j’ai bien compris ?

- Et pourquoi ne doublerions-nous pas l’action de ceux qui agissent ? Est-ce que pour défendre tant de gens qui manquent de tout, un homme de plus est un homme de trop ? Est-ce qu’une aussi belle cause a jamais trop de défenseurs ?.. .. Faire que les humiliés relèvent la tête ? Que les démunis ne le soient plus ? Que ceux qui manquent de tout, soient à leur tour comblés ? Que ceux qui vivent en marge vivent une vie normale ? Que ceux qui ne connaissent que la gêne, connaissent le bien-être ? Est-ce que ce ne serait pas la plus sainte des causes à laquelle pourrait se consacrer un curé ?

- Tu permets ?

Je t’en prie.

- Est-ce que je peux te poser une question personnelle ?

- Je t’en prie.

- Est-ce que tu connais de ces gens qui sont comblés et connaissent le bien-être, que tu présentes comme modèles, pour tes gens ?

- .. Oui, dit-il en hésitant.

- J’entends nommément ! Des gens sur lesquels tu mets un visage ?

- .. .. Oui. La famille du côté de mon père .

- Vivant dans le bien-être, peux-tu m’assurer qu’ils sont satisfaits de leur sort ? Assouvis, qu’ils sont assouvis par leur assouvissement ?.. .. Manquant ni du nécessaire ni du superflu, que ce sont des merveilles de santé physique et mentale ? Des prodiges d’équilibre ? Des miracles d’harmonie ? Que, gorgés, ils ne sont rongés d’aucune ver ? Que, n’étant plus harcelés par la nécessité, nostalgiques, ils ne courent pas après elle ? Qu’ayant tout et de manquant de rien, ils ne courent pas de tous côtés, pour chercher des raisons de vivre ? Que, privilégiés, et serrant contre eux de toutes leurs griffes leurs privilèges, ils ne gémissent pas, comme s’ils étaient des victimes ? Peux-tu m’en jurer ? J’ai dans ma famille aussi des exemples… .. Pour les pauvres, sur lesquels tu t’apitoies, crois-tu qu’ils soient tellement à plaindre ? A cause de leur pauvreté, n’ont-ils pas un amour de la vie, un sens de la valeur des choses, à nuls autres pareils ? A être au bas de l’échelle, et personne sous eux, ne gagnent-ils pas une franchise et une simplicité entre toutes fécondes ? A ne pouvoir compter que sur eux, ne sont-ils pas ceux qui exploitent au mieux les riches ressources de leurs talents ? Pressés, harcelés de tant d’ennemis, ne se défendent-ils pas entre eux d’une amitié et d’une solidarité, à nulles autres comparables ? .. .. Vois-tu, au rebours de toi, plutôt que vouloir changer la condition des pauvres, je leur demanderais de la conserver précieusement comme la plus précieuse de leurs richesses.

Mon curé me regarda comme s’il n’en croyait pas ses oreilles, puis hocha la tête écoeuré.

- Toi, pour aimer tant la pauvreté, il faut que tu ne sois pas né de parents pauvres !

- .. Ils étaient entre les deux.

- Je l’aurais deviné. Tu l’as connue du bout des lèvres. Elle a été pour toi un pays exotique. .. .. Pour qui, par contre, a-t-elle été plus que pour moi, une patrie ? Qui, plus que moi, a vécu en son sein ? Qui, dans sa hiérachie, a été plus que moi, gradé? J’en suis l’élite, la fine fleur, l’aristocratie. Je suis le fils d’une bonne ! Qui dit mieux ?.. ..Veux-tu que t’en instruise quelqu’un, qui, dans sa science, est savant entre tous ? La pauvreté, c’est le mal absolu. Sais-tu ce que c’est qu’un pauvre ? C’est quelqu’un qui n’a plus ni corps ni visage. Il va à la rencontre des gens : ils passent à travers lui. Il court après eux, il veut les rattraper : c’est lui qui passe à travers eux. Il veut attirer leur attention, les tirer par le bras : sa main passe à travers leur bras. Pris de rage, il les hèle alors, s’indigne, s’emporte, peine perdue : aucun son ne sort de sa bouche, ni ne frappe aucune oreille. De fureur, il s’en prend au premier venu, il le gifle et le rosse : ses mains et ses poings ne battent que l’air. Désespéré, il s’asseoit alors, met ses mains sur son visage et pleure toutes les larmes de son corps : dernier malheur, le vide rencontre le vide, et il ne sent même pas les larmes couler sur ses joues. Son désespoir même n’est plus un désespoir, c’est un désespoir purifié, distillé, raffiné, un esprit de désespoir. .. .. Sais-tu encore ce que c’est encore qu’un pauvre ? La perpétuelle victime d’une erreur judiciaire. Tout le monde sait qu’il est innocent. La police n’a aucun indice. Le juge n’a aucune preuve. Et pourtant le pauvre est condamné à la pauvreté perpétuelle… … Sais-tu encore ce que c’est qu’un pauvre ? Un éternel souffre-douleur. Tout le monde se moque de lui et lui donne des coups. Comme il se croit coupable, puisqu’on lui dit qu’il l’est, au lieu de se défendre il met ses mains sur la tête, et tout le monde alors sur sa tête redouble de moqueries et de coups… ..Celui qui aime le pauvre et hait la pauvreté, voudra, avec lui, le défendre contre elle.

- Ou avec lui, la partager !

- La partager, sans la combattre ?

- Peut-on à la fois partager et combattre ce que l’on partage ? Si le prêtre n’est pas à côté des pauvres, et ne partage pas leur pauvreté, qui le sera et qui le fera ?

- Mon pauvre vieux. L’éternel bon apôtre, tel que l’éternité à jamais le change. Le prêtre tel qu’il s’éclipse. L’Eglise telle qu’elle s’évapore. ….On peut dire que je tombe de haut. On t’avait élevé aux nues.

Il partit peu de temps après, en froid avec moi, ce qui m’a navré, quand j’ai pensé à sa chaleur du début. La fumée de ses cigarettes descendait en nappes épaisses, comme la brume blanche dans l’aube froide. J’ai vidé les cendriers, ouvert grand les fenêtres, secoué mon blouson tellement il sentait la nicotine, toussé un bon coup, jeté enfin le carton à pâtisseries sali, triste relief.

A l’aube. Qu’il est important, pour un curé, avant qu’il prenne en charge sa cure, de savoir comment il entend jouer son rôle, vis à vis de quel public, ce qu’il doit s’imposer, ce qu’il doit s’interdire. Les saints n’ont-ils pas été les premiers à s’être livrés à cette étude préalable ? Avant même de s’engager, ne se sont-ils pas choisi un chemin, qui leur fût propre et dont ils ne se sont départis leur vie durant ? Que vaut-il mieux, bien connaître son chemin et aller droit devant soi, avec économie, ou aller à la brouillonne, au gré des lettres pastorales et des encycliques, des conflits et des humeurs, des modes et des styles ? La vie n’est-elle pas d’abord et avant tout, une affaire à raisonner ? Mais qui enseigne cela à qui ?

 

Homélie XIV

Réjouissez-vous ! L’Eglise s’appauvrit et s’affaiblit !

Rappelez-vous, mes frères. Rappelez-vous. Aux temps somptueux et cruels, L’Eglise avait posé sur la tête de son Vicaire, la tiare à triple couronne, la sienne surmontant celle des Empereurs et des Rois. Rappelez-vous. Toute-puissante sur les tout-puissants, l’Eglise déposait les Rois, détrônait les Empereurs, excommuniait les Nations. Plus riche que les plus riches, elle se construisait dans la Babylone des Babylones, une basilique qui contenait toutes les cathédrales, et, pour son Pontife Souverain, le plus beau Palais de la Terre, brillant des plus beaux marbres, riche des plus belles sculptures, rutilant des plus belles peintures. Rappelez-vous. Plus noble que les plus nobles, l’Eglise réglait pour sa Cour, hiérarchie des grades, des costumes et des joyaux, cérémonial des préséances, des décorums et des ornements, étiquette telle qu’elle dépassait toute étiquette de toute autre Cour Terrestre. Rappelez-vous. En ces temps-là, ivre de puissance et d’argent, plus impitoyable que le César le plus implacable, pour un infirme point de sa doctrine contesté, pour une thèse contre ses fastes et ses débauches, contre sa simonie et son népotisme, sur simple décret, l’Eglise lançait des croisades, envoyait ses inquisiteurs, arrêtait, mettait à la question, flagellait, confisquait les biens, brûlait vif les chrétiens vertueux, qui s’opposaient à ses excès et à ses débordements. Rappelez-vous… .. Rappelez-vous. Pas plus tard qu’hier, sa puissance temporelle arrachée mais sa puissance spirituelle conservée, rappelez-vous comme elle incarcérait les âmes, les soumettait à la question, leur faisait subit un calvaire, les crucifiait sur la croix de la mauvaise conscience éternelle. Rappelez-vous les abus et les dérèglements de l’Eglise, quand elle était riche et puissante. Bien que du haut de son nuage, elle menace encore le monde de la foudre de ses interdits et de ses excommunications, tel un nouveau Jupiter, sur terre, néanmoins, elle s’appauvrit et s’affaiblit. Elle s’appauvrit et s’affaiblit, réjouissez-vous, mes frères. Plus pauvre et plus faible, elle devient plus chrétienne. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il. Homélie XVII Il lui dit : »Suis-moi ! » Et, se levant, il le suivit. « En passant Jésus aperçut Lévy, fils d’Alphée, assis au bureau de la douane, et il lui dit : Suis-moi ! Et, se levant, il le suivit. » Jésus a-t-il imposé à Levy pour le suivre, des conditions, comme croire et tenir pour vrai tel ou tel dogme ? Dans la vie quotidienne, mes frères, qui est la vraie vie chrétienne, quel rôles jouent la scolastique et la casuistique, qui sont les deux parties du dogme ? Qu’est-ce qu’un vrai chrétien, vis à vis de son prochain, a à faire avec le dogme d’un Dieu unique en 3 personnes consubstantielles ? De l’Immaculée Conception, que Marie a été conçue dans le péché originel ? De l’infaillibilité du pape, dogme qui accrédite les autres dogmes ? Est-ce que la croyance, que le Fils est de substance identique à celle du Père, ou non pas identique, mais seulement semblable, comme l’ont soutenu pour la première les orthodoxes, pour la seconde les hérésiarques, pour cela condamnés et excommuniés, a la plus légère incidence aujourd’hui sur la vie quotidienne du chrétien ? Celui qui respire a-t-il besoin pour respirer, de savoir de quels éléments est composé l’air, de l’oxygène, de l’azote, des gaz rares, de la vapeur d’eau, du gaz carbonique, de l’ozone ? Non, il respire et il vit, et cela lui suffit. Que diriez-vous de celui qui lui dirait : Attention. Tu n’as le droit de respirer que si tu me récites par coeur, dans l’ordre et sans faute, la liste des éléments qui composent l’air. Ne le traiteriez-vous pas d’intellectuel ? Le chrétien, de même, à qui Jésus a dit que la Loi se résumait à la Loi d’amour, a-t-il besoin, pour obéir à la Loi d’amour, d’autre chose que d’aimer ? Le reste n’est-il pas des querelles byzantines hors d’âge, qui n’arrivent pas à l’entendement d’une personne sur cent, et détournent ceux qui les entendent de la charité qui leur est commandée ? L’Eglise n’est-elle plus que foi et intelligence ? Mais alors, en quoi diffère-t-elle d’une autre religion ou d’une autre philosophie ? Que l’Eglise soit l’Eglise, c’est-à-dire charité chrétienne. « En passant, Jésus aperçut Levy, fils d’Alphée, assis au bureau de la douane, et il lui dit : Suis-moi ! Et, se levant, il le suivit. » Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.

 

Homélie XV

Je hais, j’abomine vos solennités !

Paraphrase du Prophète Amos Chap. 5 vers. 4

Je hais, j’abomine vos solennités ! Vos célébrations et concélébrations m’offensent ! De vos grands messes chantées je me détourne, De vos calices d’or et de vos patènes d’argent je m’écarte ! Votre eau bénite et vos saintes huiles me donnent la nausée ! Ne m’écorchez plus les oreilles de vos Glorias triomphants, Ne m’écoeurez plus de vos cantiques mièvres ! Dans les sonneries de cloches et les arômes d’encens, En mitre blanche, christ d’or, et chasuble brodée, vous défilez En procession, au milieu de la révérence et de la vénération Des fidèles, Mais du Testament en déshérence, vous ne vous sentez pas Déshérités ! Contre la misère des peuples, vous ne criez pas misère ! Et le désespoir des hommes ne vous désespère pas ! Mes frères ! Que l’humilité, dans vos contrées, coule comme l’eau, Et la charité comme un torrent qui ne tarit pas ! Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.

 

 

Homélie XVI

De quoi l’homme doit-il avoir peur ?

Entendant un bruit dehors, un homme peureux descend la nuit dans son jardin. Il avance avec précaution dans le noir. Prêt à changer toute tache sombre ou claire, en ombre menaçante, il scrute avec avidité les sombres buissons et les noirs feuillages. Il passe le coin au large, dans sa peur, lorsqu’il le tourne, qu’une noire silhouette ne saute sur lui. Il se détrompe certes, au fur et à mesure de son avancée, mais son courage ne va cependant pas jusqu’à affronter les broussailles sombres et les bosquets noirs du fond du jardin. Rassuré à moitié par sa superficielle inspection, il fait demi-tour, rentre chez lui, ferme avec soin sa porte à double tour : il se fait réflexion que les malfaiteurs ont pu s’être dissimulés à son approche, n’avait-il pas fait assez de bruit pour cela ? L’homme, de même, dans sa vie, a peur de tout, jusque du passant qu’il double ou qu’il croise. Quand il ne s’alarme pas d’autrui, il s’effraie d’évènements, non pas tellement des évènements eux-mêmes que de leur éventualité, non pas tant des catastrophes et des cataclysmes que de leur probabilité : guerre, émeute, accident nucléaire, chute d’astéroïde, précession des équinoxes, effet de serre, épidémie, jamais sa peur ne se trouve en reste, toujours elle trouvera de quoi se mettre sous la dent. Ainsi l’homme s’épouvante et se terrifie de tout, et pourtant, que peut-il lui arriver de pire que cette simple chose : rejoindre ses pères, comme ses pères ont rejoint leurs pères ? Plus tôt ou plus tard, lorsque le moment arrive, n’est-ce pas toujours trop tôt ? Si bien que, tôt ou tard, cela importe-t-il tellement ? Au nom de Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.

 

 

Homélie XVII

Sur les Princes de l’Eglise.

Paraphrase de Matthieu Chap. 23 vers. 1-12

Observez des Princes de l’Eglise, qui occupent la chaire de Pierre. Célibataires, ils lient les pesants fardeaux de la Loi sur les familles, dont ils ignorent pourtant les lourdes charges. En tout, ils agissent pour se faire remarquer des hommes. C’est ainsi qu’ils font bien blanches et bien repassées leurs soutanes et bien hautes leurs mitres, et d’or et d’argent et de pierreries leurs anneaux, leurs croix pectorales et leurs crosses. Ils aiment à occuper les premiers sièges dans les églises, à s’agnouiller sur des coussins de velours devant les foules , à s’asseoir sur des trônes et sous des dais, à recevoir des salutations sur les places publiques, dans les Palais des Etats, à s’entendre appeler Saint, et Père, et Monseigneur, et Docteur de l’Eglise. Pour vous, mes frères, ne vous faites appeler ni Saint ni Père, parce que vous n’avez qu’un Saint et qu’un Père, le Père céleste, et que vous êtes tous frères. Ne vous faites pas appeler Monseigneur, ni n’appelez personne Docteur de l’Eglise, parce que vous n’avez qu’un Seigneur et qu’un Docteur de l’Eglise, Dieu Notre Père. Que le plus grand parmi vous, se fasse le serviteur du serviteur. Car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ansi soit-il.


 

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