troisième carnet
1.
Jeudi, 2 janvier. Le jeune homme aux maths.
L’homme et la femme m’ont reçu avec un honneur dont j’ai fait semblant d’être honoré, mais il ne me fait honneur du tout : l’égalité seule est pour moi l’honneur suprême. Mais faire fi de cet honneur les aurait offensés. Ils m’avaient à peine assis dans l’unique fauteuil, vénérable, quand leur grand jeune homme de fils, qui, au jugé, devait être en première ou en terminale, me prenant pour bouclier, a tendu à son père, son bulletin, avec crainte, comme un petit écolier. Le père a descendu des yeux l’échelle des notes, s’est arrêté à un échelon.
- Les maths, a-t-il dit.
A ce mot sacré, la mère s’absenta tout de suite de notre conversation, et m’oublia tout à fait.
- Quelle note tu as ? demanda-t-elle, alarmée.
- 6, dit le fils, retenu.
- Quel était le sujet de la composition ?
- Les dérivées des fonctions, dit le fils, réservé.
- Le professeur les avait traitées en classe ?
- ..Oui, dit le fils avec peine.
- Il les a traitées avec clarté ? Il n’a laissé aucun point dans l’ombre ?
-.. Je pense, dit le fils avec effort.
- Il faut croire que non, puisqu’il y avait au moins un de ses élèves, pour lequel elles présentaient des obscurités… .. Il a demandé si tout le monde avait compris ?
- .. Oui, dit le fils en baissant les yeux.
- Tu as levé la main ?
- .. Oui, dit le fils, sur les charbons ardents.
- Il te les a réexpliquées ?
- .. Oui, dit le fils la voix étranglée.
C’a été plus clair pour toi ?
..Pas trop, dit le fils qui avalait sa salive
- Et tu lui as dit ?
- .. Non, dit le jeune homme rouge comme une pivoine
- .. Julie, dit le mari, prenant la parole.
La femme, arrêtant son pilonnage, se tourna vers son mari.
- En une heure, dit le mari, le professeur ne peut guère consacrer à chaque élève plus que ce qu’en 50 minutes est contenu 30, soit 1 minute 3/4. Et la fin de l’heure est un couperet : la fin de l’heure sonne la fin de la leçon. On ne peut pas demander au professeur plus qu’il peut.
La mère, battant en retraite, attaqua le sujet d’un autre côté.
- Pourquoi ne travailles-tu pas avec Régis, comme je te l’ai demandé ? Pourquoi ne te lies-tu pas d’amitié avec un élève qui réussit, afin que sa réussite, aussi, se lie d’amitié avec toi ?
- Sa mère m’a demandé d’espacer mes visites.
Le jeune homme était livide. Le père, confus, baissait la tête.
- Sans doute, serait-ce à moi de l’aider, dit-il, avec bien de l’amertume…. .. Hélas, avant que le père aide le fils, il faudrait qu’il s’aide lui-même. La vérité est que le père en sait moins que le fils, et plus mal. Le fils enseignerait mieux et plus au père, que le père au fils. De nous deux, je devrais être l’aîné, hélas, c’est lui. Quel père est le père qui n’est même pas le fils de son fils, dit le père, accablé.
Le silence pesa sur tous, comme un couvercle.
- Permettez, dis-je. Je cheminais dans la même obscurité que votre fils. Un professeur a eu la charité d’éclairer ma nuit. Permettez que je le rembourse, et que j’aide votre fils à mon tour.
- Il n’en est pas question, dit la mère d’une voix tranchante. Des fonctions sacerdotales ne peuvent être dissipées en tâches profanes.
- Et si les fonctions sacerdotales ne pouvaient justement être dissipées qu’en tâches profanes ? Les jeunes filles d’autrefois passaient leur temps à peindre à l’aquarelle des fleurs, à jouer du piano, à broder un canevas; le prêtre s’occupe aujourd’hui à exactement les mêmes futilités. Qu’elles soient saintes n’empêche pas que les futilités soient des futilités.
- Mon fils, a hérité de moi mon esprit compliqué. dit le père, tout malheureux. Nous nous perdons dans les lignes droites, et dans les lignes sinueuses, nous ne retrouvons pas notre chemin. Redresser une jambe tordue est une tâche impossible. Nous avons l’esprit en désordre. Vous perdriez votre peine.
- .. Si l’on veut ranger, ai-je dit, un tiroir qui est en désordre, que faut-il faire ? Le vider tout à fait, jeter, trier, classer, et ranger ensuite chaque chose en ordre l’une après l’autre. Au rebours de vous, je crois qu’aucun esprit ne comprend mieux les ensembles complexes que les esprits compliqués. Celui qui a l’habitude de chercher les choses partout sauf là où elles sont, les trouvera plus facilement que les autres, si on lui dit de quel côté il faut chercher… .. Que coûte-t-il d’essayer ? L’activité intellectuelle est à elle-même son épreuve chaque fois remportée. Ce ne sera peine perdue ni pour lui, ni pour moi.
- Accepte avec simplicité l’offre qui t’est faite avec simplicité, dit la mère.
- Soit, dit le père. Mais à condition que nous nous entendions sur une juste rémunération.!
- Vous ne voudriez pas que je tonde deux fois la laine des moutons, ai-je dit en riant.
Il rit avec moi et ne dit plus rien. Je pris note des noms de l’auteur, de l’éditeur et du niveau du manuel, convins avec eux que je viendrai deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, de 5 h à 7 h.
- Laissez-nous payer une dette réelle d’un semblant de salaire : acceptez de dîner avec nous ces soirs-là, dit la mère.
Présentée ainsi, l’offre ne pouvait être refusée, car elle éteignait toute dette, mais je me fis réflexion que je ne les offenserais pas si je la déclinais par la suite, au coup par coup, sous des prétextes divers.
2.
Mercredi 7 janvier. Le baron.
Le baron X., industriel, Président du Conseil de Fabrique m’a convoqué comme un jardinier. Quelle superbe demeure que la sienne. J’ai traversé un parc splendide de hauts platanes, larges érables, trembles tremblants. Dans l’épais tapis de feuilles jaune beurre, rouge bordeaux, pain brûlé, mon pied soulevait dans des effluves d’humus frais, des brassées de feuilles. Les couloirs de sa propriété étaient sombres, brillants, odorants de cire, comme ceux d’un monastère de moniales, et le salon était vaste et haut comme une église. Goûter à tant de luxe était pour moi comme un anniversaire, des souvenirs de mon adolescence me revenaient en foule..
- Comme je ne vous ai vu, malgré mes invitations, à aucune des réunions de notre Conseil de Fabrique, dit le baron, en m’invitant à m’enfoncer dans un fauteuil de cuir noir, frais et profond comme une grotte, j’ai pensé que si je voulais vous voir, il fallait que je m’enfonce dans votre emploi de temps à coups de masse, comme un coin dans une souche. Voilà pourquoi je me suis permis de vous fixer un rendez-vous… .. C’était une démarche tout à fait cavalière, j’en conviens, pour laquelle je déverse à vos pieds un tombereau d’excuses.
C’était pure formule : il avait la lèvre ironique. Sans relever rien, je l’ai invité de la tête et de la main à poursuivre.
- Sans doute, avez-vous eu du temps assez, pour faire connaissance de la cité !.. .. Alors, que vous en semble ? Pas trop noir le spectacle? Pas trop patibulaires, les figures ? Vous n’avez pas été trop effrayé ?.. .. A la décharge des jeunes, il faut reconnaître qu’ils n’y sont strictement pour rien!.. .. Il faut être juste. Ils ne rêvent que d’une chose, peiner et suer à travailler, mais voilà, peiner et suer à travailler, il faut en plus, aujourd’hui, le mériter. .. Ironie du sort. Rentiers sans rente. Oisifs comme des pourvus, mais dépourvus. Oisifs comme des retraités, sans l’âge et sans la retraite. Oisifs malgré eux, et sans le sou. Jeunes et pleins de vigueur, mis au repos, sans fatigue. Et comme ils sont sans qualification, ce n’est pas demain la veille, qu’ils seront en activité. Jugés inaptes et indignes d’un travail honnête et utile, étonnez-vous que, non sans logique, ils pensent qu’on ne les juge dignes que d’activités malhonnêtes et nuisibles… .. Voilà pourquoi, pour les distraire de telles nocives activités, votre prédécesseur a enserré la cité d’un filet dense de clubs et d’associations. Tous ces sports, musique, rap, peinture, théâtre, même si elles font un peu jeux de salon, ont l’incomparable mérite, occupant jambes, bras, têtes, de détourner têtes, bras, jambes des mauvaises pensées et des mauvaises actions. Une telle politique a un triple et remarquable effet, moral de sauvegarde des jeunes, social de sécurité de la cité, religieux de renouveau de l’Eglise.
- Les jeunes n’ont aucun besoin de moi, ai-je dit sur le même ton péremptoire que lui. La jeunesse n’a besoin que d’une chose : d’elle, d’elle, et encore d’elle. Un aumônier les encombre. Une bénédiction même, pour eux, est de trop… .. Ce ne sont pas les jeunes qui sont mes paroissiens.
- Quoi ? dit le baron, les yeux ronds.. .. Et qui donc ?
- Leur père. Leur mère.
- Leur père ? Leur mère ?
Le baron avait la bouche ouverte.
- Leurs parents ? Mais qui menacent-ils ? Que menacent-ils ? En quoi vous donnent-ils du souci ? Eux ont compris. On n’a même pas à lever la baguette, ils ôtent la main avant. Avant même qu’on fronce le sourcil, ils sont à genoux. Les pères et les mères sont sages comme des images… ..Leurs jeunes sont d’autres durs à cuire. Ils vous cognent, avant même que vous ayez levé le petit doigt. Ils cassent tout avant même qu’on ait ouvert la bouche. Ce sont ces barbares qu’il faut contenir. Et le curé est en première ligne. Son devoir est de préserver le jeune et la cité de leur pire ennemi : le jeune.
- Préserver la cité ?
- La cité. Parfaitement. Les personnes et les biens.
- Et les biens ?
- Et les biens !
Quelles personnes et quels biens ?
- Oh. Je vous en prie. Ne faites pas de personnalités. Les biens de l’honnête patron ont autant droit d’être protégés que les biens de l’honnête travailleur.
- De l’honnête ?
De l’honnête !
- Je ne sache pas, dis-je , hérissé, qu’on protège moins les biens du malhonnête que les biens de l’honnête… Permettez, ai-je repris d’une voix ardente. Des jeunes, ou de leur père et mère, qui, selon vous, est le plus à plaindre ?.. .. Qui s’étiole et dépérit dans le silence et l’obscurité ? Qui, vivant, ne vit plus ? Qui, dégradé et humilié, s’éclipse, s’efface, vit à l’écart, se cache, homme sous-homme, dans l’ombre ? Les jeunes ou leur père et mère ? Et chez qui vivent les premiers ? Chez les seconds. Quels sont ceux que les jeunes ont toujours sous les yeux ? Sont leur horizon, leur futur lointain, leur lendemain proche ? Leur avenir promis ? Sinon leur père et mère ?.. ..De leur marche vers ce but fatal, on peut, bien sûr, comme vous faites, détourner leur regard un moment, les amuser de sport, de musique, de théâtre, mais peut-on, lorsqu’ils continueront leur route, qu’ils ne voient à la fin le sort qui les attend ? Plutôt que soigner les héritiers, ne vaut-il pas mieux soigner l’héritage?
- J’entends. J’entends. Au lieu des fils des pauvres, vous vous occupez des pauvres eux-mêmes… .. Mais savez-vous bien ce que vous faites ? Croyez-vous que vous assècherez la mer ? Des pauvres, croyez-vous qu’il n’y ait qu’un seau, et que le seau vidé, il n’y en aura plus ? A supposer que vous moissonniez votre champ de pauvres, que croyez-vous qu’il pousse dans le champ voisin ? Des pauvres plus pauvres encore. Et dans le champ après Des pauvres si pauvres, que vos pauvres à vous, en comparaison, sont des riches ! Faire un premier trou, puis un deuxième et remplir le premier avec la terre du second ? Puis un troisième, et remplir le deuxième avec la terre du troisième? A quoi bon ? Pourquoi ne pas laisser la terre tout simplement comme elle est ?
- J’ai pitié de cette foule, dit Jésus, car voilà trois jours qu’ils n’ont pas mangé.
- Ha ha. Très mauvais exemple. Comment les a-t-il nourris ce jour-là? Il a prélevé sur un enfant, une contribution de 5 pains d’orge et de 2 poissons, et puis, miracle du fisc, il les a tellement multipliés, qu’après qu’il les eût redistribués, il resta un excédent budgétaire de 12 couffins.. .. Qui fait l’aumône plus que moi ? Par les impôts que je paie, combien de pauvres est-ce que je nourris et loge ? Je paie même leurs impôts, puisqu’ils n’en paient pas. N’est-ce pas la charité portée à son comble ? Je suis le Secours Populaire à moi tout seul.
- Quel est le plus grand commandement de la Loi ? demanda le Pharisien. Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. Tel est le premier commandement. Le second lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même.
- Vous vous adressez au mauvais public ! J’adore mon prochain. Je l’adore et bien plus que je voudrais. Je fais pour lui de vraies folies, trois fois par an, au 1er tiers, au 2ième tiers, au troisième.
- Que veut dire, aimer son prochain ? Est-ce que cela veut dire l’aimer de loin, en lui envoyant un chèque ? Mais alors, c’est faire d’un prochain, un lointain. Le pauvre est prisonnier de sa pauvreté. Aimer un prisonnier, est-ce que ce n’est pas s’écrouer dans sa prison ? Est-ce que ce n’est pas s’emmurer dans ses murs ? Se dépouillant de sa peau, muer dans la sienne ? S’oublier soi, et s’apprendre lui ? Etre tellement lui, et si peu soi, que les offenses qui l’offensent vous fustigent comme des fouets, les humiliations qui l’humilient vous brûlent comme des fers rouges, les désespoirs qui ne désespèrent vous rongent comme des ulcères ? Etre tellement lui, que vous n’avez plus d’autre échappatoire qu’être lui, et lui, et lui encore ?
- Ca, mon ami, comptez dessus et buvez de l’eau fraîche. C’est ce que je ne ferai jamais. Il faudrait que je sois fou. Autant retourner l’arme contre moi et appuyer sur la gachette… .. Vous voyez un patron dire à ses employés : Quoi ? Vous vivez de si peu ? Vous supportez les cadences infernales que vous imposent les chronométreurs ? Vous souffrez les insultes et les humiliations des surveillants et des agents de maîtrise ? Vous endurez tous ces plans sociaux, et ces licenciements secs ? Je devrais les pousser à se syndiquer peut-être. A faire grève aussi ? Me prendre en otage même, pourquoi pas ? Autant mettre tout de suite la clé sous le paillasson… ..Vous n’avez aucune notion des choses comme elles sont, mon pauvre curé. Toute force, entre autres économique, doit être en équilibre.! Il n’y a de pauvres et de défenseurs des pauvres sur un plateau de la balance, que s’il y a des riches, et plus d’un, et plus riches que moi, sur l’autre. Où seraient vos troupes, si elles ne nous avaient pas en face. Nous participons de la chrétienté autant que vous. Riches et pauvres font partie du même plan divin. Même s’il est plus difficile à nous d’y entrer qu’à vous, le Royaume de Dieu nous est promis comme à vous, car il est écrit, lisez vos évangiles, que rien n’est impossible à Dieu. Si cela nous est plus difficile, nous n’en avons donc que plus de mérite, et plus de vertu! Je ne vous permets pas de me prêcher et de me faire la leçon. .. .. Par quel coup de dés, d’ailleurs, feriez-vous de vos perdants joués, des gagnants placés ? Pourquoi leur donner espoir le matin, s’ils sont promis à le perdre le soir? Pourquoi les bercer d’espérances illusoires ? Pourquoi leur donner une assurance en eux, si la vie la leur ôte sans cesse ? Leur vie, le matin, ne trompe-t-elle pas leurs espoirs de la veille ? N’est-ce pas les jeter d’un désespoir commun dans un désespoir d’exception ? La plus haute charité ne consiste-t-elle pas justement, constatant leur inéluctable disgrâce, de ne leur montrer miroir magique aucun ?.. .. De quoi vous mêlez-vous d’ailleurs de pauvreté, puisque la pauvreté n’est plus notre partie ? Charitablement, l’Eglise a fait charité de la charité à l’Etat. C’est l’impôt, qui aujourd’hui fait l’aumône, et le contribuable qui la donne et l’Etat qui redistribue la manne… ..Les pères, mères, frères, soeurs de charité, de Vincent de Paul, toute cette munificence de Dame d’Oeuvres, tout ce luxe n’est plus le nôtre. Il faut que l’Eglise retrousse ses manches, et, institution sociale, concoure à la vie sociale. Si elle ne peut pas dépérir, il faut qu’elle s’accroche à ce dernier pain de munition. Vous n’avez qu’une seule et unique, et dernière fonction : vous occuper des jeunes.. .. Je vous vois têtu, mais je le suis plus que vous. Je laisserai votre tartre tremper dans mon vinaigre. Je ne doute pas qu’avec le temps il finira par se dissoudre.. .. Permettez que je prenne congé, moi, je travaille, figurez-vous.
Il me salua d’une inclinaison de tête, et me laissa dans son salon, haut et vaste comme une église, comme s’il me plantait dans la rue. Chassé sans être chassé, il ne me restait plus qu’à me chasser moi-même.
3.
Dimanche, 19 janvier. Moi qui ai tant lu les 4 évangiles, je ne les ouvre plus que pour vérifier les textes. Je ne supporte plus entre Dieu Notre Père et moi, son fils, et le prochain mon frère, la moindre formule. Je ne veux plus de cet épais voile sacré, dont la Tradition a revêtu La Bonne Nouvelle, et qui empêche tout contact sensible avec le Divin. Jésus reste, certes, pour moi, une référence, mais non dans la lettre, mais dans l’esprit. Il le reste justement pour sa récusation de la lettre et de la tradition, pour son indépendance d’esprit, pour son amour des humbles. Le copier mot à mot, l’imiter comme un auteur en plagie un autre, ce serait singerie. S’il vivait aujourd’hui, se copierait-il lui-même ? Certainement pas. On ne vit pas dans une cité d’employés et d’ouvriers, comme il a vécu dans une contrée de pêcheurs et de bergers. Je veux faire oeuvre originale. Si je révère le Grand Ancien, voulant me fabriquer mon propre modèle, je récuse tout exemple.
Vendredi, 24 janvier. Le chômeur.
e corps lancé vers le mien, le visage radieux, la main tendue :
- Monsieur le Curé. Reconnaissez-moi… ..Rappelez-vous. J’étais plus mort que mort. J’avais le visage enveloppé d’un suaire, je sentais déjà, et puis vous avez dit : Lazare. Sors. Dehors… .. Souvenez-vous. Votre chômeur.
- Que je suis heureux. Comme j’ai pensé à vous.
- Réjouissez-vous. J’ai fait ce que vous avez dit. J’ai cherché un emploi et je l’ai trouvé. Je revis. Je vis deux fois plus.
- Et qui vous plaît ? ai-je dit tout réjoui. Vous êtes heureux ?
- Qui m’enchante. Je fleuris. Je m’épanouis.. ..C’est la chute libre, dit-il en rompant le ton. Mon travail m’épuise deux fois plus, et je suis payé deux fois moins. Avancement inattendu. Promotion inespérée. Je fais carrière.
- Pour vous tourner en dérision ainsi, comme il faut que cela vous désespère.
- Pas du tout. Détrompez-vous. .. ..Les coups arment la résistance. L’eau glacée tonifie la peau. Mon nouveau gagne-pain nourrit mon scepticisme comme jamais. Les autres montent, moi je descends. Je prends leurs devants. Je me mets à leur tête. Car quiconque s’élève sera abaissé… .. Ils me licencieraient demain, je me déclasserais plus bas. Dans un gagne-pain plus épuisant encore. Et plus mal payé. Et plus malodorant… .. Et ainsi, de chute en chute. Jusqu’à ce que je sois, déchet, à la rue, d’où je ne pourrais pas descendre plus bas, parce qu’au plus bas, je serai… .. Je ne raille pas, Monsieur le Curé, ni ne suis amer. Notre travail nourrit un beau feu de haine et de rage, et nous sommes toute une bande à nous chauffer tout autour. J’ai appris ce que c’est que la fraternité… .. C’est à vous que je dois cette découverte unique.
- J’ai peur malheureusement, dis-je, que vous ne tardiez pas à déchanter. La rage n’est qu’un feu de paille, qui s’éteint aussi vite qu’il s’allume.
- Pas celui-là. Injustices, inégalités, humiliations, nous avons des combustibles jusqu’à notre dernier jour. Je suis couvert pour tout mon hiver. Je mourrai chauffé. C’est à vous que je dois ce dernier magnifique feu de bois… .. Que je vous ai de gratitude. La sélection naturelle qui épure l’espèce et élimine les plus faibles, n’est pas absolue. Il y en a un qui s’oppose à la loi. Et c’est le dernier que j’aurais attendu… .. Vous êtes un ange descendu du ciel.
Et avant que j’aie pu m’en défendre, il a pris ma main, et l’a baisée, et puis il a tourné le dos et il est parti. Ce ne fut que lorsque je me fus assuré que personne ne nous avait vus que je laissai une joie immense m’inonder comme une mer. S’il dit vrai, que la rage est un abri bâti à chaux et à sable, je me console à la pensée, qu’il vaut mieux de cent fois cet abri-là, tout précaire que je crois néanmoins qu’il est, que la lande nue et désolée, où, vagabond sans toit ni loi, il errait autrefois.
4.
Mercredi, 5 février. Il faut que je rende justice à mon institutrice.
Des cris aigus m’avaient attiré à la fenêtre. Un grand frappait à grands coups de poing un petit, qui, les mains sur les oreilles et les coudes en avant, lançait des cris perçants. Mon sang ne faisant qu’un tour, j’allais bondir dehors pour m’interposer, quand je vis mon institutrice approcher d’eux, à pas traînants, le visage comme amusé, faire halte à quelque distance, dire quelques mots. Mais le grand ne tint aucun compte de ce qu’elle disait, et coups de poing de pleuvoir comme grêlons. Elle ouvrit la bouche à nouveau, dit à nouveau quelques mots. Je ne tenais pas en place, j’allais m’élancer pour mettre fin au massacre, lorsque, brusquement, le grand, s’arrêtant de frapper, se tourna vers elle, et ses mains battirent l’air avec force, pendant que de sa langue il se justifiait avec fougue. Puis, intervenant à son tour, le petit battit l’air de ses petits bras et débattit avec force de sa voix aiguë. L’institutrice dit derechef quelques mots. Soudain, les deux garçons, se tournant l’un vers l’autre, signant le compromis qui mettait fin à leur dispute, se serrèrent la main, puis s’en allèrent de concert, sans plus jeter un seul regard à l’institutrice, qui s’en alla comme elle était venue, à pas traînants. Cet incident renversa, d’un coup, le sablier de mon jugement sur elle.
Entre les enfants, je suis partisan sectaire, non arbitre impartial. Mon âme vole vers celui qui a le dessous, si je m’interpose c’est pour sécher des larmes insupportables. Bien que je sache d’expérience qu’entre celui qui a le visage sec et celui qui a les joues humides, des deux ce n’est pas nécessairement le deuxième qui souffre le plus, il m’est impossible de me contrôler. La maîtrise de soi et le sens de l’enfant de mon institutrice m’ont paru proprement admirables ! Cette chose parfaite à laquelle je venais d’assister démantela si bien toutes mes défenses vis à vis d’elle, que je ne lui fis bientôt pas plus grief d’être une femme, qu’à moi d’être un homme. 19 h. J’ai bien failli me prendre à mon propre piège.
A son retour de leur sortie, après qu’elle eut lâché son troupeau, qui s’égailla comme volée de moineaux, je mentirais si je disais que je ne la vis pas sans déplaisir, monter vers l’appartement curial. Elle me fit de nouveau le coup. Vêtant ses yeux jusqu’aux chevilles comme d’une robe longue, les dénudant brutalement, elle me les offrit, nus et brillants. Cette coquetterie, qui m’avait tant heurté la première fois, me flatta cette fois-ci plus que j’aurais pensé.
- J’ai quelque chose à vous demander. Je suis en quelque sorte votre déléguée auprès des enfants et de leurs familles. Vous ne croyez pas qu’il serait pertinent que je vous rende compte de temps à autre de la façon dont je remplis mon contrat ?
Le plaisir, plus intense qu’à son arrivée, que suscita en moi la perspective de la voir seul à seule à intervalles réguliers, me donna une sérieuse alerte. Comme par réflexe, se déroula en moi le film complet : je savais que, gourmand, l’amour ne se contente jamais de ce qu’il a, mais en veut toujours plus, et de plus en plus, mettant bientôt les bouchées doubles, puis triples, jusqu’à ce qu’enfin, il jouisse de la volupté suprême, dont il ne se contente pourtant pas, parce qu’il ne tarde pas à réclamer un suprême au suprême, qui est la conception. Nos hédonistes ont beau chanter trilles et roulades sur le plaisir amoureux, ils ne pourront faire que sa fin dernière ne soit, en fin de compte, l’engendrement. Si la boucle de l’amour n’est pas bouclée par la conception, le cercle restera béant, et la faim de la nature inassouvie : quelle femme en quête d’enfant me démentira ?.. ..Dès l’engendrement mis en route, le mécanisme est enclenché. Qui dit engendrement, dit, pour le père, tâche éducative pendant 20 ans !
Un prêtre peut-il se vouer à sa femme et à ses enfants, sans que son ministère se rappelle à lui ? Peut-il, à l’inverse, se vouer à son ministère, sans que sa femme et ses enfants lui fassent signe de ne pas les oublier ? L’homme est un tout un. S’il s’assigne deux tâches à la fois, il ne peut s’acquitter de chacune qu’à moitié, d’autant qu’en l’occurrence, ce sont deux tâches de même sorte, mais inverse, dans sa famille, le père se voue aux mêmes personnes, dans son ministère, le prêtre se voue à des personnes chaque fois autres. Se donner tout entier aux mêmes, et en même temps, se partager entre d’autres, c’est, je pense la quadrature du cercle. Est-ce que c’est ce que je veux ? « Il y a des eunuques qui sont nés ainsi du ventre de leur mère, il y a des eunuques qui le sont devenus par l’action des hommes, et il y a des eunuques qui se sont faits eux-mêmes tels, en vue du Royaume des Cieux! Comprenne qui pourra ! » Cette implacable revue des fins dernières de l’amour, séance tenante, passant par les armes mon timide amour naissant, lui donna le coup de grâce.
- Vous vous conduisez avec les enfants avec un sens inné, lui dis-je en hochant la tête, quand moi, je suis sans cesse obligé d’avoir recours au manuel ! Jugez à qui ce serait de rendre compte de son mandat à l’autre. Elle ne dit mot.
Puis, d’une voix plaintive, elle dit :
- De toutes les mains qui se tendent vers vous, la mienne sera la seule à qui vous ne ferez pas l’aumône?
- Le dénuement se partage-t-il ? Celui qui a peu ne peut pas demander à celui qui n’a rien, sinon il perdra le peu qu’il a… .. Celui qui n’a guère le moral ne peut pas demande que l’encourage quelqu’un qui est tout à fait démoralisé, sinon il sera tout à fait démoralisé, lui aussi. Ne faites pas appel à moi. Je vous rendrais mauvais service.
Je me suis incliné, l’ai saluée. Elle est sortie, et puis elle s’est éloignée de moi tout à fait.
Vendredi, 7 février. Mme Blanche.
Mme Blanche étant arrivée avec vingt minutes de retard, pure charité, tout en riant en moi-même tellement son retard m’était égal, je lui ai signalé, l’index sur la montre, la voix grave et le sourcil froncé, qu’elle avait vingt minutes de retard. J’avais visé juste. Cela lui a plu comme tout. Au lieu d’être gelée et congelée comme à son habitude, fondant de la tête.aux pieds, s’adoucissant le visage, se détendant l’échine, elle s’est confondue en excuses, et m’a assuré avec chaleur qu’elle rattraperait le temps perdu.
- J’espère bien, dis-je sévèrement, en me détournant, pour qu’elle ne voie pas le rire qui me débordait sur le visage.
Jamais, Mme Blanche n’a été plus affable et plus aimable, plus courtoise et plus gracieuse qu’aujourd’hui. Selon quoi, on plaît parfois, en déplaisant.
5.
Dimanche, 9 février, 5 heures du matin. Le bébé hurlait à pleins poumons comme un veau, suspendait son cri, reprenait son souffle comme un soufflet de forge, puis repartait et beuglait comme une vache, et ses hurlements transperçaient porte, murs, fenêtre.
La jeune femme qui m’a ouvert, n’était vraiment pas à son avantage. Mèches à demi décolorées dressées sur sa tête comme serpents de la Gorgone, un large pli d’exaspération lui barrant le front, deux cernes sombres lui mangeant le visage, le chemisier en désordre, mal fermé et lui sortant de la jupe, et taché, le tablier de travers, elle avait visiblement autre chose à penser qu’à un curé en tournée, et je fus touché de pitié.
- Je suis le curé de la cité. Je viens voir si je peux être utile.
Elle m’a regardé sans me regarder, comme si j’étais un luxe inutile et un embarras de plus. « En quelle piteuse renommée nous tient-on, ai-je pensé. Nous l’avons bien cherché. »
- Vous ne frappez pas à la bonne porte. Je ne suis pas croyante.
- Je ne vous demande pas un certificat de baptême.
- Si vous venez pour des oeuvres, je n’ai pas tellement les moyens, et si vous venez pour solliciter mon aide, je n’ai pas tellement le temps.
- Je ne viens pas pour tendre la main, je viens pour prêter main-forte.
Derrière elle, le bébé hurlait à longs coups, coupés de courtes rémissions, comme la sirène de premier mercredi du mois. Elle fit un tour des yeux derrière elle, pour voir en quoi un homme aussi futile qu’un curé pourrait aider une femme dans le besoin comme elle.
- Je n’ai besoin de rien, dit-elle, en écartant les bras.
- Et ça ? dis-je en pointant, par-dessus son épaule, le bébé hurlant.
- Quoi, ça ?
- Vous pensez qu’il donne un récital ?
Du coup, elle fut tout bec et griffes.
- Si vous trouvez que le son est trop fort, comme il n’est pas dans mes moyens de le couper, il ne vous reste qu’à vous boucher les oreilles… .. Adressez-vous à la crèche. Elle ne garde pas les bébés le samedi, et moi j’ai autre chose à faire qu’à jouer l’âne et le boeuf et lui souffler dessus. .. .. Sachez, en plus, pour vous ficeler le paquet, que je ne suis pas mariée.
- Est-ce que je peux le voir ?
- Ca. Et même l’entendre, dit-elle, en riant, et reculant de deux pas, et ouvrant grand la porte du salon. Emplissez-vous les oreilles.
Le chiffon violet hurlait à rendre l’âme, dans un feulement rauque reprenait son souffle, puis rembouchait sa trompette et poussait son solo de plus belle. Des commissures des paupières sinuaient sur les joues, deux minces ruisselets, qui allaient se perdre dans l’oreiller comme des oueds dans le sable brûlant. Les petits poings rouges étaient si serrés que les doigts étaient blancs.
- Délicieux, les poupons, dit-elle en criant. Il pousse ainsi la chansonnette depuis qu’il est sur scène. Et je vous jure qu’il la poussera jusqu’à extinction de la voix.
Les hurlements me déchiraient, me mettaient en lambeaux.
- Vous permettez ? dis-je, n’en pouvant plus, tendant les mains vers celui qui appelait à l’aide si désespérément.
lle est allée droit sur moi comme une furie, et du poing sur la poitrine, comme d’un bélier, elle me repoussa en arrière avec violence.
ous n’êtes pas malade ?.. .. Vous voulez me le pourrir ? Vous voulez que ses caprices fassent ici la loi ? J’ai une vie qui vaut la sienne, figurez-vous. Nous sommes, au moins, à parts égales.
Les hurlements étaient devenus intolérables.
- Que diriez-vous, si vous étiez ficelée des pieds à la tête sans pouvoir bouger, que vous mouriez de soif, ou de faim, ou de chaud, et que celle à la merci de laquelle vous êtes, et qui est à côté de vous, ne dit pas un mot et ne fait pas un geste ? Est-ce que vous ne hurleriez pas à fendre l’âme ?
- Et moi ? Et moi ? hurla-t-elle avec colère. qui pensera à moi, si ce n’est moi ? Que je sois l’esclave d’un embryon de vie, d’une ébauche de cervelle, d’un tube digestif ?.. ..Tous ses besoins sont satisfaits. Il est nourri: bien. Il a sa promenade et son bain tous les jours. Je le change plus souvent qu’à son tour. Il ne peut désirer rien de plus que ce qu’il a… ..Quand il est comblé de tout trois fois, moi trois fois de tout, je manque. Alors que, chez lui, il y a abondance, chez moi, il y a disette. Et vous voudriez qu’en plus, ma vie se pende à la sienne ? Que je fasse de ce gnome l’homme de ma vie ? Que je mette la corde de ses caprices au cou de mes nécessités ? Que je subordonne mes besoins à la tutelle de sa fantaisie ? Je suis, imaginez-vous, à la fleur de l’âge et à l’âge de m’épanouir. A l’âge de briller à la ville et à la cour ! A l’âge de la taille la mieux prise et de la ligne la plus svelte, de l’esprit le plus aiguisé et de la langue la plus pointue, et vous voudriez que je laisse ce nabot me coffrer sous clé ?.. ..Si nous sommes destinés à partager notre vie, est-ce trop exiger que requérir au moins une égalité de sorts ? Pourquoi le bercerais-je davantage que la vie me berce ? Vous croyez juste que je sacrifie mes loisirs aux siens ?.. ..Je veux pouvoir sortir un jour, rendez-vous compte! Je veux l’habituer à rester seul.
- Sortez. Je vous le garde.
Elle ouvrit les yeux et la bouche tout grands
- J’ai des loisirs en excès. Offrez-leur de se rendre utiles.
- Vous ?.. ..Savez-vous seulement comment est fait un bébé ?
- Oh. Pas d’insulte, je vous prie… .. Ce n’est pas parce que je suis ce que je suis, que je n’ai pas tout ce qu’il faut pour en faire… .. Croyez-vous que le père d’un premier bébé, simplement parce que c’est un laïc, en sache, quand il le lui naît, plus que moi ?
- Quelle drôle d’idée. Un curé. C’est insensé, dit-elle en remuant la tête de droite à gauche et de gauche à droite, comme si j’étais fou.
- C’est tout à fait sensé, et l’idée n’est pas drôle du tout.
- Vous pensez. Ce que diraient les gens.
- Que disent-ils déjà ?.. .. Quand la boulangère a enfourné son bâtard, s’est-elle souciée de ce que penseraient les gens ?
Elle eut un bref galop de rires qu’elle brida dès qu’elle put.
Mais que diraient-ils du curé, s’il fréquentait la boulangère ?
Ils ne diront pas que le curé ne défend pas le petit commerce… .. Confiez-le moi. Je vous jure que je ne me vengerai pas sur lui, de ne pas l’avoir fait.
- Jamais, dit-elle du voix nette. Allez-vous en. Vous me le gâterez pendant deux heures, et moi, après, je devrai le remettre au pain sec. Vous croyez que je vais m’enchaîner à cette galère ?
- Qu’est-ce que vous allez penser ? J’aurais le plaisir de l’achat, et je vous laisserais payer les traites ? Vous n’êtes pas plus sensée que cela ? Vous pensez bien que je ne vais pas m’atteler à une tâche, pour vous mettre entre les brancards le lendemain… .. Je fais promesse solennelle de prendre en charge ces hurlements, jusqu’à ce que, ces hurlements se déposant eux-mêmes, vous ne les ayez plus en charge. Je fais le pari que je le calmerai. .. .. Partez et ne rentrez qu’au petit matin. Mes insomnies ont de quoi se réjouir. Elles ont un compagnon.
- Vous viendriez tous les soirs ? – Au presbytère, je suis seul comme un rat mort. Au moins, ici j’aurai un animal de compagnie.
Sans attendre de réplique, j’allai droit sur la sirène, saisis délicatement mon singe hurleur sous les aisselles, le levai avec révérence comme s’il était le corps du Christ lui-même. Il criait à fendre les pierres. Je l’assis sur ma main droite, face à moi, l’appuyai doucement de la main gauche tout contre moi. Il hurla comme une orfraie, fut tout en palpitations et convulsions, comme carpe hors de l’eau. Inversant sa position, je le mis face vers l’avant, le dos vers moi, l’assis bien au creux de ma main droite, et de ma main gauche, enserrant sa poitrine comme un corset, appuyai doucement son dos contre le dossier de ma poitrine. Il était dans le même sens que moi, et sa tête était juste sous le menton de la mienne. Et le miracle soudain eut lieu : comme un robinet tourné d’un coup, il stoppa net ses hurlements. J’en fus si surpris et en crus si peu mes oreilles, que je cherchai partout dans la pièce, pour voir si les hurlements ne s’étaient pas cachés quelque part.
Manipulant ce silence béni le plus religieusement que je pus, je glissai un pas sur le sol avec douceur, afin qu’aucun faux mouvement ne remette en marche par malencontre la sirène. Je risquai un deuxième pas, un troisième, puis d’autres : je pouvais dormir sur mes deux oreilles, j’avais fondé une dynastie, le silence régnait en roi absolu. Assis comme sur un trône, de sa petite tête, le petit voyait au rez-de-chaussée ce qu’à l’étage voyait la grande mienne. Après une si forte houle de surface, le silence était maintenant profond comme la mer.
La mère, qui, hésitante, s’était balancée tout ce temps-là d’un pied sur l’autre, se décida soudain, et disparut dans le cabinet de toilette. J’allais à pas lents, de long en large dans le salon : une paix bienheureuse s’allongeait devant nous comme une vaste plaine. Alors que j’amoçais un virage, parut à l’autre bout, l’ingrate Cendrillon, par un coup de baguette de la Fée Toilette, changée en princesse et fille de roi, coiffée au cordeau, tirée à quatre épingles, stricte de toute sa personne comme un jardin japonais bien ratissé.
Elle fit de la main invite à la relève, de la suivre à la cuisine, prépara les armes et les munitions : couches, huile de paraffine, talc, lait en poudre, eau minérale, sachet de tisane, biberon, tétines, dont de deux doigts elle indiqua le double débit, passa les consignes à respecter : proportions de poudre de lait, heure du biberon, quantité à donner, heure de la tisane, quantité à ne pas dépasser, heure du change. Puis, me laissant fermer derrière elle la porte de l’appartement, elle s’enfuit à toutes jambes, comme si, enfin, elle s’attelait aux choses sérieuses.
La première chose que je fis de retour au salon, ce fut que mes pieds s’ôtent leurs chaussures mutuellement : je voulais que la paix universelle régnât pour tous, pour les voisins de mes chaussures aussi. Et regagnant le circuit, je poursuivis ma course. Je ne sais pas combien, dans le crépuscule grisonnant, puis dans le bleu-nuit de la nuit, je fis d’aller et retour. Quelquefois, j’interrompais ma marche forcée, faisais halte à la porte-fenêtre : comme deux montagnards, sur une plate-forme rocheuse, nous nous remplissions les yeux des mille lumières de la cité, puis, plus tard, les lumières une à une s’éteignant, des mille étoiles du ciel. Durant ces pérégrinations, jamais je ne dis un mot -parler pour parler n’est pas mon fort-, comme jamais non plus, me penchant sur le bébé, je n’épiai son visage. Tournés tous les deux droit vers l’avant, nous allions comme porteur et chaises à porteur. Jamais non plus je ne pus réfléchir à quelque chose d’autre, comme à une homélie : je ne pensais qu’à ne pas heurter les meubles, bien négocier les virages, suspendre le bébé mollement, comme sur un coussin.
Je n’ai bien sûr respecté ni les heures, ni les doses officielles. Je suis allé à la cuisine au petit bonheur la chance : du biberon de lait, que je refroidis longuement sous le robinet, il n’en but pas une goutte, et je n’insistai pas; le biberon de tisane, il le lappa d’un trait, et je le laissai faire, et il claqua la langue ; et je l’ai changé à une heure indéterminée. Et puis, toujours, comme une comète chevelue, je reprenais ma course éternelle dans l’espace.
Vers deux heures du matin, risquant le tout pour le tout, le prenant en traître, retenant mon souffle, le descendant de mes mains sous lui aussi précautionneusement qu’un ascenseur, je déposai le bébé dans le berceau, mais à peine eut-il senti la taie de l’oreiller, il poussa un tel hurlement à briser vitres et tympans, prémisse d’un deuxième et d’un troisième, que dare-dare, je me remis dans le droit chemin.
La nuit était noire, la cité voguait sur la mer des rêves, et l’animal était frais comme un gardon. Devant une telle belle santé, ce fut moi qui eut un instant de défaillance : l’espace d’un éclair, sa mère me prêcha que j’avais tort, que c’était affermir la tyrannie que céder au despote ; mais ma fierté me raisonna : à nous deux, mon bonhomme, je t’userai avant que tu m’uses. Le deuxième essai fut le bon.
A trois heures et demie, je sentis brusquement, à sa tenue de tête, qu’il s’était endormi. Je le posai délicatement, comme oeufs, dans son lit de toile, puis, un long moment, comme statue de sel, demeurai immobile à son côté. Comme une ombre, j’allai fermer derrière moi les deux portes du salon. Puis, comme un homme, qui prépare un mauvais coup, les souliers à la main, je me suis posté dans le noir, derrière la porte d’entrée.
Quand, enfin, de son bal, rentra la belle Cendrillon, vers les quatre heures et demie, le long de la coursive, sur la pointe de ses souliers de verre, je lui ouvris silencieusement la porte. Elle se glissa à l’intérieur, resta un instant immobile, de sa main serra avec force mon bras.
Gêné, je mis un doigt sur les lèvres.
- Demain soir, 9 heures.
- Ni 9 heures, ni jamais, dit-elle catégorique.
- 9 heures. Je vous carillonne jusqu’à ce que vous m’ouvriez. Je bourre votre porte à coups de poing. Je fais un esclandre.
- Je couperai la sonnette. Je ferai la morte. Ce sont les autres qui ouvriront la porte et vous regarderont de travers.
- Je viendrai avec mon sac de couchage et je camperai devant la porte. Vous ne me connaissez pas… .. 9 h, dis-je en m’en allant.
- 10 h suffiront, chochota-t-elle derrière moi.
Chaussures à la main, je m’éloignai furtivement, comme un voleur.
6.
Lundi, 17 février. Le mari aux assiettes sort du presbytère.
Il m’avait demandé une audience officielle, dans les règles. Il voulait soumettre une affaire à ma juridiction ecclésiastique.
- J’irai droit au but. Voilà ce dont il s’agit, Monsieur le Curé… .. Je vais me remarier avec une autre femme. .. .. Mon cas de conscience, c’est que j’avais contracté un mariage religieux avec ma première femme. D’après les canons de l’Eglise, le divorcé qui se remarie, s’excommunie lui-même. Je vous pose donc la question de confiance : est-il vrai que si je me remarie, je suis excommunié ?
- Vous savez ce qui est écrit : »Tu ne commettras pas d’adultère. » Et : « Tu ne désuniras pas ce que Dieu a uni. »
- A une condition, Monsieur le Curé. Vous le dites vous-même. Que ce soit Dieu qui nous ait unis… ..Et si ce n’avait pas été Dieu, mais son cadenas ? Pas le sacrement du mariage, mais ses menottes ?.. .. Il faut que je passe sous les fourches caudines d’un aveu difficile, Monsieur le Curé. Ce si sacré sacrement du mariage n’a été, entre nos mains, à ma femme et à moi, qu’un vil outil au service d’une jalousie sordide. Si l’amour est divin et la jalousie diabolique, ce n’est pas Dieu qui a béni notre mariage, mais le diable qui l’a maudit. Mariage chrétien ? Union diabolique. Sous le signe de croix du prêtre, nous nous épiions comme des démons. Si bien que, lorsque j’ai trompé ma femme, ce n’est pas Dieu que j’ai outragé, mais le malin que j’ai trompé. J’ai fait acte de vertu… .. L’Eglise peut-elle condamner quelqu’un qui s’est converti au bien ?
- Je prends acte de votre courage ! S’il est un vice dont le pécheur a aussi atrocement honte qu’atrocement elle le torture, c’est bien l’ignoble jalousie. C’est faire acte de vertu rare, qu’avouer un tel vice, je vous en donne acte… .. Encore faudrait-il, marié et divorcé, et vous remariant, que vous libérant des vicieuses chaînes d’une première jalousie, vous n’alliez pas vous enferrer dans les chaînes d’une deuxième. Tel croit se libérer d’une prison, qui court s’enfermer dans la même.
- Justement, non, Monsieur le Curé. Là est le miracle. De l’enfer le plus sombre, je suis monté dans le plus radieux paradis. La jeune femme dont j’ai fait connaissance est d’une espèce dont je ne soupçonnais pas l’existence. Elle ne me crie pas après, ni ne m’insulte, mais, merveille, m’écoute et me consulte. Ne me questionne, ni ne m’espionne, mais me laisse libre. Ne me fuit pas pour rechercher l’autre, mais me recherche, moi. Eprouve pour moi ce merveilleux amour, dont je croyais qu’il n’existait que sous forme de philtre et dans les romans. Merveille. L’amour existe bien sur terre. Miracle. J’aime et je suis aimé… ..Tolérez-vous ce paradoxe intolérable : autrefois, je vivais dans un sombre enfer de haine, béni par l’Eglise, élu parmi les élus, saint de la Communion des Saints. Et aujourd’hui, je vis dans un paradis de pur amour, interdit d’église par l’Eglise, excommunié, voué à la damnation éternelle. Dieu accepte-t-il une contradiction aussi inacceptable ?.. ..Sans compter que, pour ma première femme, aussi, mon avatar a été salutaire. Par mon abandon d’elle, ma femme a été faite autre. Comme d’un coup de baguette magique, son humeur acariâtre, son sale caractère, ses mauvaises manières ont été changés dans l’humeur la plus gaie, le caractère le plus heureux, les manières les plus douces. Une telle conversion d’avec moi à sans moi m’aurait mortifié autrefois on ne peut plus, j’en aurais conçu une jalousie folle, si je n’avais subi l’exacte et même conversion d’avec elle à sans elle. Mariés, nous ne faisions qu’une seule et malheureuse chair, divorcés, nous en faisons deux heureuses. Un double malheur, multiplié en deux bonheurs, n’est-ce pas double gain? .. ..Quant à nos enfants, ma femme et moi, rassérénés, l’esprit désormais tout à eux, nous les prenons chacun à tour de rôle : avant ils souffraient d’un monde unique et néfaste, à présent, ils bénéficient de deux mondes propices. Qui n’a pas gagné au change ?.. .. Vous avez les pièces du procès en main. Jugez-moi. Parce qu’il se repent de son erreur, que d’un nouveau péché annulant l’ancien il l’expie, interdirez-vous de prière et d’amour de Dieu et d’élévation de l’âme, un homme, qui ne peut se passer de Dieu ?
- Quel chrétien, dis-je, serait si peu chrétien qu’il interdise à quiconque, de prier Dieu, d’élever son âme vers lui, et de l’aimer de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit et de toutes ses forces ? Ce ne serait pas un chrétien plein d’amour, mais un païen plein de haine.
- Répondez-moi avec netteté, Monsieur le Curé. .. .. Si je divorce d’avec une femme que je n’aime pas et que je remarie avec une femme que j’aime, est-ce que je suis réprouvé par l’Eglise ?
- Quel fidèle de cette religion qui bénit, glorifie et exalte l’amour peut réprouver celui qui ne veut pas ne pas aimer ?
- Est-ce que j’aurai le droit d’aller à l’Eglise ?
Quel pauvre pécheur de prêtre serait assez impudent pour condamner à un autre pauvre pécheur, la porte de son église ?
- Est-ce que j’aurai le droit de m’approcher de la Sainte Table ?
- Quel pauvre pécheur de prêtre serait assez éhonté pour refuser à un autre pauvre pécheur, une communion, qu’il ne se refuse pas à lui-même?
- L’Eglise m’excommuniera-t-elle si je me remarie ?
- L’Eglise vous répond elle-même. Que fait l’Eglise dans le cas inverse au vôtre ? Si un homme, à son premier mariage, se marie seulement civilement, ensuite qu’il divorce, puis, qu’il se remarie, s’il veut se remarier à l’Eglise, l’Eglise le lui refusera-t-elle ? Non, dira-t-elle, puisque je n’ai pas béni le premier mariage, et que je le tiens pour nul. Or, son premier mariage, tout civil seulement qu’il ait été, a-t-il vraiment été nul ? L’Eglise elle-même sait bien que non. Ce que l’Eglise autorise dans un sens, pourquoi l’interdirait-elle dans l’autre ?.. .. Pour des motifs politiques, ensuite, n’a-t-elle pas autrefois annulé bien des mariages de bien des Rois et de bien des Princes ? Pourquoi n’en annulerait-elle pas pour des motifs privés? Comment ayant jugé pour les uns, pourrait-elle se déjuger pour les autres ? Le mari se leva, les yeux brillants et le visage éclatant, et m’étreignit les mains des deux siennes.
- Vive Dieu, dit-il. .. .. Loin de Dieu, j’étais malheureux comme les pierres! Celui que l’on prive de Dieu, on le prive aussi de son âme. N’étant plus qu’un corps, il se traite comme on traite les bêtes, il se mène paître, faire du lard, saillir, tirer la carriole, et lorsqu’il a bien donné sa graisse, son cuir, son sperme, sa force, inutile et trop vieux, il se mène lui-même à l’abattoir, se saigne, s’abat, et s’achève équarri et broyé en farine, à nourrir les veaux, dit-il, et il s’agenouilla devant moi. Merci de me rendre mon âme. Comme il faut que vous ayez de la religion, pour ne pas me condamner à l’irreligion.
Je le relevai vivement. Il avait les yeux pleins de larmes. Je le regardai, et comme le regard de ce croyant heureux fit ma croyance heureuse. Ne nous abusons pas. Jésus a dit : « Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère ! » Bien qu’il m’ait forcé la main et que je me sois laissé faire, il n’empêche que, divorçant et se remariant, il est bien en état de péché. Et pourtant, bien qu’il soit en état de péché, il n’y est plus, parce que j’ai déchargé le fardeau de son péché de ses épaules sur les miennes, car il est écrit aussi : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous délierez sur la terre, sera tenu au ciel pour délié ! » Etant de bonne foi, il ne pèche plus. C’est moi qui pèche à sa place, étant de mauvaise foi.
7.
Samedi, 8 mars. Le bouffeur de curés.
Visite à un type de famille qui se rencontre assez : la femme est catholique, le mari est athée. La première, rude et revêche, signalait sa foi par le crucifix et les rameaux au-dessus de la porte, le second, doux et tendre, la sienne par les pancartes de manifestations dans un coin et les affiches syndicales au mur. C’était la femme qui avait manifestement la haute main sur la vie domestique. Dans le temps que j’y fus, elle prit aussi bien garde à ce que ses deux filles ne se distraient pas de leurs devoirs, qu’à la tache sur la chemise de son mari qu’elle lui fit changer, à ses chaussures que sans ménagement, elle lui fit mettre devant la porte, à l’assiette à gâteaux qu’elle ôta de sous la main de son mari, pour la placer de mon côté. Et si elle laissa son mari parler contre la religion, en ne signalant son mécontentement que par des sourcils froncés et des yeux furieux, ce fut très visiblement, parce qu’on ne peut pas sans cesse crier à son chien assis, couché, panier, au pied, sans le détacher de sa laisse, et le laisser courir à fond de train un bon coup. Chose curieuse, si la femme et moi, bien que nous fussions, en principe du même bord, nous nous sommes regardés, le temps de ma visite, comme des chiens de faïence, le mari et moi, nous nous sommes tout de suite entendus comme larrons en foire.
- Ah, vous êtes le curé, me dit-il, à la porte. Moi, je suis un bouffeur de curés. Enchanté… ..Si vous n’essayez pas de m’empoisser de votre glu, ma porte vous est ouverte. Et il m’a ouvert largement sa porte.
- Pas de colle, ni de pot de colle, ai-je dit, en renversant mes poches.
- Sans-culotte contre calotte. Debout les damnés de la terre contre Plus près de toi, mon Dieu. Je vous convie à une rencontre sur le pré, me dit-il en me faisant signe vers la salle à manger.
J’ai accepté dans un éclat de rire. Comme au lieu des états de santé égrotants et maladifs des nôtres, une telle belle santé tonique vous met de joyeuse humeur. Quand nous fûmes assis face à la table, comme joueur d’échecs, il lâcha sa première bordée.
- Alors, comment va la Sainte Famille ? dit-il, encouragé par mon rire, en jetant un coup d’oeil amusé sur sa femme, qui fronçait les sourcils et le fusillait du regard, mais ne dit mot.. .. Les Saints Petits Pères ? Les Saintes Petites Mères ? Les Petits Frères ? Les Petites Soeurs ?.. .. A part certains jours de fête, on ne les voit plus guère. On voit bien votre Saint Touriste tous les deux mois dans ses voyages organisés. Mais les jours ouvrables, où est donc l’Eglise ? Ah, oui, dit-il en éclatant de rire. Elle est à l’église.
- Pardon. Il y a un homme d’église qui s’aventure hors de la sienne, dis-je, en levant la main, comme si mon hôte avait fait l’appel.
- Oui, mais vous, vous êtes le représentant de commerce, qu’on envoie au charbon… .. A propos, Monsieur le le technico-commercial. Il y a une question que depuis longtemps je voulais poser à quelqu’un de vos services, c’est au sujet de la cible de votre Sainte Firme. Expliquez-moi cette ségrégation que fait votre Boîte Sacrée. Elle prétend ne s’intéresser, de toutes les parties de l’homme, qu’à une seule, l’âme. Les âmes, c’est la seule clientèle qu’elle se reconnaît. Elevez vos âmes vers les Saintes Altitudes, vous connaissez le slogan… .. Mais, l’âme, qu’est-ce que c’est, dites-moi ?
Je m’aperçus que mon bouffeur de curés passait subitement du railleur au grave.
- Est-ce une chose, une personne, un être ? L’âme est-elle ici, et le corps là, comme la boîte est là, et les chocolats ici ? Lorsque le corps subit des mauvais traitements, est-ce que l’âme ne souffre pas des mêmes mauvais traitements ? Lorsque le corps, par la misère et le mépris est tourmenté, l’âme, comme son calque, n’est-elle pas tourmentée de même ? Essayez d’avoir l’âme pure et noble, lorque le corps est dégradé et avili. Celui qui aurait pour but sincère, d’élever les âmes, est-ce que le vrai chemin pour y parvenir, ce ne serait pas de faire que les corps soient moins bas ?
- C’est à quoi vous vous employez, dis-je en montrant les pancartes dans le coin et les affiches au mur.
- Parfaitement. Je suis syndicaliste. C’est ma religion à moi. Et j’en suis le croyant fervent, et le pratiquant actif. Et je vous jure qu’il n’y a pas un seul de vos grands croyants dans votre religion désincarnée, qui ait le centième de la foi du plus petit des nôtres dans la nôtre de chair et d’os.
- Soyez heureux, dis-je, enthousiaste.
- Comment, soyez heureux ? répéta-t-il, étonné.
- Soyez heureux de votre foi si ardente, et de votre zèle si actif. Soyez heureux de n’avoir rien à jalouser à l’Eglise, et l’Eglise tout à jalouser de vous… .. De nous deux, qui triomphe et écrase l’autre sous le talon ? Vous m’attaquez, mais qui se targue de faire ce que devrait faire l’autre ?.. .. Il ne semble pas, de nous deux, que ce soir vous qui ayez choisi le plus mauvais parti.
- Ce n’est pas en effet le plus mauvais parti, dit-il amer, en montrant, d’un geste, à travers la baie vitrée la cité montrueuse, puis son logement misérable, puis sa famille nécessiteuse.. .. Et comme nous triomphons de vous, hommes d’Eglise. Comme nous vous écrasons du talon, vous, ecclésiastiques… ..Quand aucune multinationale n’a pignon sur rue, et ne tient le haut du pavé, comme votre Sainte Eglise. Quand aucun pouvoir ne brasse les masses, avec un mépris hautain et une indifférence glacée, comme vos Princes de l’Eglise et Saints Pontifes, Eminences et Révérendissimes. Quand aucun discoureur, au pied de leurs estrades, les parquant comme troupeaux, ne les chapître et ne les sermonne, comme vos donneurs de leçons et professeurs de morale ? Au regard de leur haute main sur l’univers, de leurs encycliques urbi et orbi et autres lettres pastorales, de leurs Congrégations pour la Doctrine de la foi et l’Evangélisation des peuples, qu’est-ce que c’est que ces pauvres insultes que je marmonne entre les dents, dans mon coin.
- Réjouissez-vous. Soyez heureux.
- D’être pris de haut et d’être tenu pour quantité négligeable ? dit-il, sarcastique.
- Chérissez la glaciale indifférence qu’on vous témoigne. Aimez les leçons impérieuses, dont on vous chapître. Rendez grâce pour le hautain mépris où on vous tient… .. Souffrez-vous, en votre anonymat, autre chose que le Christ, dans le sien, pendant sa passion ?.. .. N’êtes-vous pas les seuls à défendre la dernière cause noble, celle des humbles ?.. .. Toujours jeté à terre, toujours vous relevant, toujours mis en fuite toujours revenant à la charge, et toujours l’humble drapeau à la main, connaissez-vous, de nos jours, une vie qui soit plus d’honneur que la vôtre ?.. .. Et soyez heureux d’être humble vous-même, parce que si vous ne l’étiez pas, défendriez-vous la cause des vôtres avec cette fièvre ?.. .. Heureux l’humble qui s’insurge pour ses frères. Il n’y a pas coeur plus gonflé d’amour, âme plus brûlante de passion, joie plus entière que les siens. Quelle vie est plus nombreuse que la vôtre, puisque nombreuse de cent mille en plus de la vôtre. Fier êtes-vous de cent mille humbles. Riche êtes-vous de cent mille pauvres. Trop heureux seriez-vous, pauvres et humbles qui défendez les humbles et les pauvres, si vous connaissiez votre bonheur. Mon bouffeur de curés me regardait, médusé.
- Qu’est-ce que c’est que ce bâtard ?dit-il, les yeux sur sa femme.. ..Malgré la religieuse hygiène où l’Eglise élève son personnel, comment diable ce réfractaire a-t-il pu attraper notre maladie ?.. .. A moins que les nouveaux curés soient pris de la folie des grandeurs ? dit-il, goguenard. Qu’ils veuillent ressusciter l’humble Eglise des Humbles ?
La conversation prenant un virage dangereux, je n’ai plus pensé qu’à descendre en marche. Coupant court, comme un cheveu sur la soupe, j’ai prétexté un rendez-vous urgent, et me suis levé. Surpris, il me suivit, sa main retint la mienne, pour prolonger le contact, mais je me dégageai.
- Je ne suis peut-être pas des vôtres, me dit-il, mais ce dont je suis sûr, c’est que vous êtes des miens. Et si vous êtes des miens, je suis un peu des vôtres. J’espère, dit-il de sa porte pendant que je fuyais, que nous ne serons pas connus pour nous ignorer aussitôt. Si vous passez devant chez nous, vous m’honorerez, si vous montez.
- A l’occasion, dis-je de loin, ce qui, joint au ton, lui disait : c’est une gentille pensée, mais où voulez-vous qu’elle nous mène ?
Jeudi, 12 mars. 20 h. Rentré chez moi, sous prétexte de prier agenouillé devant mon lit, soudain, les mauvaises pensées m’envahissant , comme un fagot dont la ficelle se rompt, me laissant aller, comme un enfant nu parmi ses vêtements épars, je me suis mis à pleurer et sangloter comme une Madeleine. J’avais beau me raisonner, me dire que de ma vie je n’étais pas le maître d’oeuvre, le désespoir m’a envahi comme une mer. Cela a duré un temps infini. Mais il n’est pas de nuit qui ne trouve sa fin.
Au petit matin, comme celui qui allant au travail le matin, pressé par le temps, s’habille sans y penser, je me suis rhabillé machinalement, mais au lieu d’aller dire la messe, allant à confesse, je me suis agenouillé droit, en plein milieu du couloir. A quoi servent de pareilles scènes, sinon à me nuire, puisque je suis bien amené à en sortir une heure ou une autre ? Je me devais de m’infliger une pénitence qui me dissuade à jamais de céder à la tentation. J’allais m’apprendre à vivre dans la décomposition. Me couvrant la tête du capuchon de mon blouson, que j’ai serré de sa cordelette bien étroitement des sourcils au menton, afin que personne ne me reconnaisse, tout le jour et le suivant, dans le petit bois, à pleines mains nues, j’ai saisi gazinières rouillées, matelas souillés et crevés, pneus et carcasses de vélos, linge et cartons pourris, bouteilles et sachets plastiques, et, triant, tirant, ensachant, j’ai entassé le tout sur le bord de la route.
A la fin du deuxième jour, j’ai téléphoné au service de voierie de la ville, et, tel que j’étais, sordide sur sordide, – l’ordure, sur moi était mon péché fait chair-, je suis allé me confesser au jeune curé de la paroisse voisine. Il a semblé plus horrifié de ma puanteur que de mon péché de désespoir, et avoir plus hâte que je le quitte que de m’acquitter. L’âme lavée, retourné chez moi, j’ai lavé le corps. Propre de tous côtés, croyant plus fervent que jamais, j’ai redit ce soir la messe, dans un bonheur indescriptible. Rien n’est plus propice à une foi fervente, que la réalité sordide.
Homélie IX
Sur le péché et les catholiques.
A quoi reconnaît-on, dans une population, les catholiques ? Au fait qu’ils vont à la messe le dimanche ? Accessoirement, qu’ils se confessent, communient ? Parce que pour ce qui est des autres sacrements, baptême, confirmation, mariage, extrême-onction, même les non-catholiques s’en approchent : ils ne sauraient donc être le signe propre du catholique. Ainsi, la messe du dimanche, accessoirement la confession, la communion, serait le seul signe de reconnaissance du catholique ? On aurait donc des chances de reconnaître un catholique, le dimanche, entre onze heures vingt et midi moins dix ? Parce que pour le reste, pour les dits, les faits, les gestes de la vie quotidienne, qui reconnaît un luthérien d’un bouddhiste,un musulman d’un juif, un agnostique d’un catholique? Certifierez-vous que celui-là, que vous voyez là-bas, qui a un mot pour chacun, toujours le sourire à la bouche, et prêt à donner un coup de main à tout le monde, est catholique? Non, bien sûr. La vertu, le bien, la bonté est générale, et le vice, le mal, la méchanceté, pareillement. Si du dehors, donc, rien ne distingue un catholique croyant et pratiquant d’un autre croyant ou d’un incroyant, il s’en va tout autrement du dedans. Chaque soir, en effet, avec un scrupule infini, le catholique croyant et pratiquant met sa balance doit et avoir à jour, et faisant et refaisant sans cesse ses additions et ses soustractions, met son point d’honneur à ce que ses comptes soient exacts au centime de péché près. Ce que je trouve qui fait problème dans ces calculs, mes frères, ce sont justement ces centimes. Car, non content, de comptabiliser ses vrais péchés, il chiffre en plus les péchés potentiels, les intentions de pécher, les propensions à pécher, les velléités de péché, les mauvaises pensées, les mauvaises arrière-pensées, jusqu’aux péchés par omission. Pour ces quelques centimes de péchés virtuels, le scrupuleux comptable est capable de gaspiller sur les livres de son âme, par jour, une heure complète de vie payée au taux le plus fort. N’est-ce pas le plus mauvais investissement possible ? Le pécheur ne cherche pas à briller par ses bonnes actions, mais à être bien lavé de tous ses péchés, jusqu’au plus petit. N’est-ce pas pousser l’hygiène jusqu’à l’obsession ? Il ne recherche pas l’innocence, il recherche de n’être pas coupable. C’est la faute qu’il traque, non la vertu… .. Est-ce pour de tels comptes d’apothicaire, que Jésus s’est offert à la risée de la couronne d’épines, à la souffrance des clous, à l’infamie de la pendaison? Désabusons-nous de ces abus, mes frères. Toutes les pensées et toutes les images, qui nous viennent à l’esprit à chaque seconde en foule, ne sont qu’un flot de propositions que nous offre la vie. Est-ce péché que ces propositions nous soient soumises? Est-ce péché que nous les examinions, les soupesions ? Celui qui impute à crime les tentations, de quel nom appellera-t-il les péchés eux-mêmes ? Le péché, mes frères, ce ne sont ni les pensées, ni les intentions, ni les désirs, c’est, donnant suite à nos désirs, à nos intentions, à nos pensées, les actes interdits que nous commettons ! Quels sont les actes interdits ? Ils sont dix selon Moïse, et non pas sept , – je ne sache pas que Jésus en ait supprimé.
« Alors Dieu prononça ces paroles : 1. Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi. 2. Tu ne te feras aucune image sculptée, ni rien de ce qui ressemble à ce qui est dans les cieux ou sur la terre, ou dans les eaux. Tu ne te prosterneras pas devant ces images, ni ne les serviras. 3. Tu ne prononceras pas le nom de Dieu à faux. 4. Souviens-toi du jour du Sabbat pour le sanctifier. 5. Honore ton père et ta mère. 6. Tu ne tueras pas. 7. Tu ne commettras pas d’adultère. 8. Tu ne voleras pas. 9. Tu ne porteras pas de témoignage mensonger contre ton prochain. 10. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, ni rien de ce qui est à lui. »
Et moi, je vous dis que c’est un péché de s’attarder aux péchés qui n’en sont pas, parce que s’y attarder, c’est rester à la traîne de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. Dieu veut que nous soyons bons, mes frères, il ne veut pas que nous soyons parfaits. Etre parfait, c’est une chose inaccessible pour tout le monde, tandis qu’être bon, tout le monde peut l’être.
Le premier commandement, dit Jésus, c’est d’aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit et de toutes ses forces. Et le deuxième commandement, c’est d’aimer son prochain comme soi-même. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie X
Pour l’amour, parfois le courage est nécessaire.
Vous avez appris qu’il a été dit : « Si quelqu’un te donne un soufflet sur la joue droite, tends la joue gauche ! » Voire. Un jour, un brutal donna à un faible un soufflet sur la joue droite, que ce soit au propre ou au figuré, ces choses-là arriveront toujours. Si, comme il le lui a été enseigné, le faible tend la joue gauche, que fera le brutal ? Parce qu’il se sentira défié, le brutal donnera un second soufflet sur la joue gauche, avec plus de force que le premier. Et si, comme il lui a été enseigné, le faible tend derechef la joue droite, il est non moins certain qu’un troisième soufflet lui sera donné, et un quatrième, et ainsi de suite, et chaque fois avec une violence accrue, la colère du brutal devenant fureur, et la fureur rage. La suite des soufflets et leur aggravation n’ayant pas de fin, était-il si sage, pour le faible, de suivre ce qui lui a été enseigné, et de tendre sa première joue gauche ?
« Aimez vos ennemis ! » vous a-t-on appris. Mais était-ce aimer son ennemi que tendre la joue gauche quand l’ennemi lui avait souffleté la droite, puisqu’il la lui a souffletée en retour, avec une violence accrue ? N’était-ce pas le haïr, au contraire, puisque c’était le fortifier dans sa haine ?Pour leur amour commun, donc, voici ce que fera le faible : si le brutal gifle sa joue droite, s’armant de courage, s’opposant à ce qui lui a été enseigné, il s’opposera à ce que le brutal lui gifle aussi la joue gauche. Et alors, le brutal, voyant que le faible se défend en égal, le respectera et le traitera en frère. C’est ainsi que, parfois, pour l’amour, le courage est nécessaire. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XI
Qu’est-ce qui distingue le pauvre du riche ?
Le riche, qui a trop de temps libre, pense, rassasse ses pensées, philosophe et désespère, mais le pauvre qui en manque, boit et fait la fête. Le riche qui trouve sur le marché plus qu’il ne peut acheter, se plaint de vivre dans une société de consommation, mais le pauvre s’en réjouit, parce qu’une économie d’abondance lui offre le choix et baisse les prix. Le pauvre qui travaille dehors, affronte le gel de l’hiver glacé, la fournaise de l’été brûlant, les pâles brumes du printemps frileux, les pluies battantes des tempêtes automnales, et ne s’ennuie pas une seconde ; le riche qui travaille dans son bureau, regarde l’hiver et l’été, le printemps et l’été à travers les vitres de sa fenêtre, s’ennuie à mourir et se demande ce qu’il fait sur la terre. Le riche a une assurance en lui déplaisante et déplacée, parce que c’est son argent qui lui donne son assurance et non lui ; le pauvre est plein d’une humilité plaisante, mais tout aussi déplacée, parce que c’est sa pauvreté qui lui donne cette humilité, et non lui. Mais si l’on fait le compte du débit et du crédit, la pauvreté profite plus au pauvre, que la richesse profite au riche. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XII
Seul le pauvre peut aimer Dieu.
Le riche a une soif d’aimer et d’être aimé tout aussi impérieuse que le pauvre. Mais lorsqu’il veut plaire, le riche, hélas pour lui, a à son service un homme de main tout à fait grossier et vulgaire, qu’il envoie travailler et séduire à sa place : son argent. Aurait-il en lui des trésors d’esprit, de charme, de talent, jamais il ne se donnera la peine de s’en servir, mais toujours il recourra à la facilité d’envoyer son grossier serviteur soudoyer et acheter à sa place. Ne s’abandonnant, ne se livrant, ni ne s’exposant jamais, mais toujours se couvrant de son sbire, il fait le beau, fait la roue, décoche des traits d’esprit, badine, marivaude, toutes façons, qui sont certainement les dernières façons pour se faire aimer de quiconque, et aimer par conséquent. Le pauvre, au contraire, n’a d’homme de peine aucun, puisqu’il est lui-même son propre homme de peine. Obligé par force de faire tout par lui-même, il est obligé de puiser sans cesse dans ses propres inépuisables ressources d’esprit, de charme, de talent. S’abandonnant, se livrant, s’exposant, puisqu’il n’est rien et n’a rien, il confesse qu’il n’est qu’une chose tendre, qui souffre, toutes façons et tout état qui sont certainement les premières façons et le premier état pour se faire aimer de tout le monde, et aimer par conséquent. L’amour ne se partage pas en profane et en divin. Qui aime, aime Dieu. Qui n’aime pas, n’aime pas Dieu. Si le riche ne peut pas aimer, il ne peut pas aimer Dieu. Si seul le pauvre peut aimer, seul il peut aimer Dieu. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XIII
Tu ne voleras pas.
Au plus honnête, mes frères, au plus vaillant chevalier d’une droiture absolue, il ne peut pas ne pas arriver un jour, que, par folie, fantaisie, dépit, ou humeur, ou contrariété, ou rage, ou vengeance, ou jalousie aussi, il ne se laisse aller à un lapsus de son honnêteté. Puisque la chose est crue, disons le mot cru : à voler. Il n’est personne au monde, pape ou président, s’il était écrit un compte exact des actes de sa vie, qui lirait à la rubrique vol, le mot néant. – Sauf vous, bien sûr, me dirait avec un parfait bon sens, mon interlocuteur. – Pas du tout. Il n’y a pas d’exception, à la règle. – Quoi ? Vous avez volé, vous ? – Hélas, et pas qu’un peu. – Bon. Vous avez avoué que vous avez volé. Que vous avez volé. Autrefois. Mais n’est-ce pas gommer son vol que d’en parler au passé ? Dire que l’on a volé, n’est-ce pas dire : » J’ai volé peut-être. Mais attention. Je me suis amendé. Je ne vole plus. Ce péché n’est plus le mien. » N’est-ce pas dire que voleur, certes, vous l’avez été, mais que Dieu merci, vous ne l’êtes plus ? Est-ce que vous ne faites pas le jésuite ? – Je vous demande pardon. Le vol me tente de façon aussi pressante aujourd’hui, qu’autrefois. A un tel point que pour ne pas lui céder, je suis contraint de me raisonner plus que jamais… ..Et Dieu sait qu’essayer de se convaincre est difficile. Voler est si facile. Tant de choses vous sont offertes, et vous vous trouvez toujours tellement d’excuses… .. Heureusement que, contre le vol, le vol lui-même vous porte aide. Car, si voler est facile, profiter du produit du vol l’est beaucoup moins. Si le vol est d’un objet, comment, en effet, user de cet objet ouvertement et à la vue de tous, puisqu’il vous accuse ? En user, en s’en cachant, est-ce que cela ne restreint pas considérablement sa jouissance ? Et même caché, l’objet ne demeure-t-il pas, à vie, un témoin imprescriptible, toujours prêt à vous trahir ?.. Si le vol est, maintenant, d’argent, en jouissez-vous mieux? Dépenserais-je l’argent volé à des choses utiles, à quoi je dépenserais un salaire ? Certainement pas. Tout le temps que, travaillant, on gagne, on étudie sa future dépense, on la médite, on la mûrit, on la prépare, il vous en naît un goût, qui se précise et s’accroît, et lorsque sonne l’heure bénie de l’achat, on en jouit pleinement et sans restriction, et à la vue de tous. Avec l’argent volé, au contraire, a-t-on le temps, l’esprit, le goût, à lentement mûrir son achat, comparer les articles et les prix, l’examiner sous toutes ses faces, en sentir l’appétit lentement croître en vous, et pousser et s’épanouir en achat ? Non. Il vous faut tout vous fourrer dans la bouche tout de suite, et jeter ce qui est en trop. Cet argent volé, qui vous tombe du ciel, il faut que vous le flambiez au plus vite en largesses, prodigalités, pourboires, plus fous les uns que les autres. On dirait, chose étrange, que vous brûlant les doigts, vous êtes pris de la rage de vous en débarrasser au plus vite. En d’autres termes, qu’il parte aussi vite qu’il est venu. Passe encore que vous n’en jouissiez guère, mais il y a pis. Un premier vol en appelle un second. Qui vole un oeuf, vole un boeuf. Voler est un tel jeu d’enfant, tellement à la portée de tous. Sans qu’on ait même besoin de n’avoir pas froid aux yeux, ne suffit-il pas, bien souvent, de tout simplement se baisser et se servir ? Tant de vols restent impunis, et l’impunité grise tant. On se pique tant à piquer. Au nom de quoi s’interdirait-on sottement une telle facilité ?.. .. Sauf que cette sotte facilité, malheureusement, n’est qu’un attrape-nigaud. Car si neuf vols sur dix, restent impunis, le dixième ne l’est pas. Celui qui vole neuf fois, le dixième sera puni, c’est mathématique. Celui qui commence à voler, jamais ne s’arrêtera, et celui qui ne s’arrête pas, un jour est arrêté, c’est fatal. Et ce jour-là sera un jour d’amers regrets et de plaintes déchirantes. Tant que la Déesse Fortune roule carrosse et déverse sur vous sa corne d’abondance, tant que Dame Chance vous accorde ses faveurs et vous dispense ses bontés, tant que votre Bonne Etoile, vous devançant, vous indique le chemin, vous jouez un vaudeville, une comédie légère, un opéra-bouffe, une caleçonnade, vous vous amusez comme un petit fou. La vie est pour vous une fête sans fin. Mais le jour trois fois funeste, où la Déesse Fortune, amorçant son virage, bifurque, où Dame Chance, s’étant trop offerte, fait la moue et se refuse à vous, ou votre Bonne Etoile disparaît soudain de votre ciel, alors, l’aimable vaudeville tourne en affreux cauchemar, et la joyeuse fête en drame horrible. Car, en un instant, vous voilà de votre flamboyante salle de bal, précipité dans l’infect caniveau. Vous jouiez à voler, vous vous amusiez à marauder et cambrioler, à présent, une marque ignominieuse, imprimée au fer rouge, flétrit pour votre vie votre front. Dès cet instant, vous n’aurez plus ni nom de famille, ni prénom, ni surnom, ni profession, vous ne serez ni mari, ni femme, ni père, ni mère : vous n’aurez plus qu’un seul état-civil, que sous tous les yeux et sous tous les cieux, vous promenerez au-dessus de vous, comme une pancarte, et ce sera : VOLEUR… .. Vous aurez beau plaider, vous défendre des arguments les plus justes, représenter l’arrogante richesse des riches et l’avilissante pauvreté des pauvres, les jeunesses dorées et les enfances déshéritées, que la propriété c’est le vol, qu’à l’origine de toute fortune, il y a un privilège ou un brigandage, ou autres salades, vous aurez beau présenter la défense la plus argumentée, toujours un mot criera plus fort que tout : VOLEUR. Tu ne voleras pas, dit le Seigneur. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.