deuxième carnet
1.
Vendredi, 15 octobre. Dans la nuit.
Le chômeur. Comment aurais-je pu m’imaginer, que dans cet immeuble bourré de vie, de rires et de cris, de galopades et de disputes, bourdonnant comme une ruche, il y avait en haut, à droite, et au fond, une alvéole vide, un blanc, un silence, un trou noir, de la non-vie ? La porte de l’appartement était ouverte, ce qui fit que mon regard a pu le traverser de part en part. Le logement m’a semblé si mince, que les yeux, en étendant simplement les bras, le traversaient tout entier, et touchaient le jour de l’autre côté. J’ai poussé la porte, appelé, deux fois, trois fois, élevé la voix. Le désordre et la saleté, qui, à l’entrée, comme hôtes familiers, m’accueillaient, les vêtements élimés jetés sur les chaises, la serviette tachée jetée sur un canapé, les assiettes sales par terre, les verres avec un fond de rouge sec, les chaussures poussiéreuses, les chaussettes éparses, tout cela m’a fait signe, puisque c’était là sans honte, que sans honte, je pouvais entrer.
Tout en balisant mon avancée de Monsieur ? Il y a quelqu’un ? S’il vous plaît ?, je jetais un coup d’oeil, en passant, sur la salle de bains, répugnante, les toilettes, qui sentaient, la cuisine, dégoûtante : tout était dans un désordre et une saleté épouvantables. Le lino de la chambre à coucher, au fond du petit appartement, où j’entrai, était jonché de casseroles non nettoyées, de boîtes de conserve ouvertes, de sacs plastiques froissés, de tasses brunes, de verres opaques. Suivant des yeux leur piste, comme le chasseur dans la boue fraîche les traces du sanglier, j’ai abouti à un lit, où, inerte comme une chose, était couché sur le dos, un homme à barbe grise de huit jours, dont je ne voyais que le bas du visage. Son bras droit était replié sur son front et cachait ses yeux, mais comme son corps était raidi, j’ai pensé qu’il ne dormait pas.
- Je suis le nouveau curé de la paroisse. Je viens voir si je peux être utile à quelque chose.
Il eut un hochement de tête oblique, qui disait non. Dans la peur qu’il me chasse, je me suis cloué sur place et cousu la bouche, et n’ai pas fait plus de bruit qu’une mouche. Nous étions tous les deux si immobiles comme des statues, ne bronchant ni ne soufflant mot, qu’on aurait pu se demander s’il y avait quelqu’un dans la chambre. Quand son silence et son immobilité m’eurent assuré qu’il ne s’opposerait pas à ma présence, en étouffant mes pas comme on fait avec un enfant qui dort, je suis allé fermer la porte de l’appartement, puis, en faisant par-dessus le flot de tout ce qui traînait de grands pas plongeants, comme sur des cailloux quand on passe un gué, je suis revenu m’asseoir sur une chaise. J’ai posé mes coudes sur les genoux, joint mes mains, comme une personne dans une salle d’attente qui s’apprête à prendre patience. Lorsque j’ai pensé que le moment était venu, je l’ai questionné.
- Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Vous avez des ennuis de santé ?
Rien. Pas un mot.
- Vous avez des problèmes d’argent ? ai-je dit sans me laisser démonter.
Pas un mot. Rien.
- Vous avez des soucis de famille ? ai-je dit, frappant avec obstination à la porte.
Toujours rien.
- Par pitié. Donnez signe de vie. Reparaissez. Monsieur. S’il vous plaît.
Soudain, comme par miracle, les lèvres bougèrent, la bouche s’ouvrit d’une mince fente, et, d’une voix éraillée, dit, avec peine, comme si, depuis longtemps il n’avait pas parlé :
- .. Mettre la main sur moi, c’est mettre la main sur rien. Vous perdez votre temps, Monsieur l’abbé.
- Je suis hors fonctions, ai-je dit avec précipitation. D’un quidam à un autre quidam. Je passais… .. Quel malheur vous est arrivé ? Vous confier à moi, c’est vous confier à un autre vous-même. Il s’est appuyé sur son coude avec difficulté, a glissé ses jambes hors du lit, et, affaissé comme un linge, comme si le repos l’avait épuisé, il s’assit au bord du lit.
- .. Ce qui m’arrive ? Justement. Rien… .. Rien ne m’a. Rien ne m’est… .. Temps libre et oisiveté… .. J’ai ce après quoi la terre entière soupire : la liberté. Rien ne me soumet, ni horaire, ni chef, ni règlement. Libre comme l’air. Le bonheur total. La félicité complète.
Son pyjama fripé et malpropre était largement ouvert. Sa carence de pudeur, parfaite image de sa détresse, m’affligea plus encore que le désordre et la saleté. Il a parlé d’une voix sourde, la tête tournée et le regard posé en oblique par terre, comme s’il exposait à un jury une thèse hasardeuse, à laquelle il avait beaucoup pensé et à laquelle il était sûr que personne n’ajouterait foi, jamais.
-.. ..Jeunes, à quoi rêvons-nous ? De fêtes ! D’amours. De jeux. De paresse… .. Et, un beau jour, sans que vous ayez rien demandé, de force vous acceptez que, de travail, on vous catéchise. De force, et parce qu’il faut bien gagner sa vie, vous exercez un métier avec conscience et exactitude, comme on assiste à la messe. Pris par l’élan donné, vous vous consacrez à la fin si bien, corps et âme, à cette vie laborieuse, vous communiez avec tant de ferveur et tant de camarades à ce culte sacré de l’ouvrage bien fait, l’entreprise devient si bien votre Eglise Militante, qu’à la fin, vous ne savez même plus ce que c’est que paresser, jouer, aimer, fêter, pour quoi vous aviez tant d’amour dans votre jeunesse, et à présent tant de honte et de remords. Et puis, bien des années passant, un beau matin, tout croyant fervent et pratiquant sincère que vous êtes, sans qu’on vous en ait averti, on vous excommunie… .. On vous licencie. A la porte.. .. On vous a drogué de travail à forte dose sur une longue période, on vous a mis dans une dépendance de corps et d’esprit totale, et puis, un beau jour, sans crier gare, on vous sèvre. Et vous, d’une minute à l’autre, vous vous retrouvez dans cet état horrible de paresse forcée, de jeu obligé, d’amour imposé, de fête contrainte, pour lesquels vous aviez tant de faiblesse dans votre jeunesse, et qu’on vous a enseigné pendant quarante ans, comme le péché des péchés et le mal absolu! Connaissez-vous plus atroce contradiction ?.. ..Qu’est ce que je suis, depuis que de force, on m’a désappris d’être ce qu’on m’a enseigné ? Rien. Un animal empaillé. Une peau de lapin. Du vide. Un trou… ..Si je me toquais pour me demander s’il y a quelqu’un, il n’y aurait pas même quelqu’un pour dire qu’il n’y a personne.
‘ai laissé passer un temps.
Vous avez cherché un nouvel emploi ?
- Si je n’ai pas écrit cent lettres, je n’en ai pas écrit une seule… .. Certains m’ont répondu en me demandant de m’épargner de m’adresser à eux. D’autres m’ont inscrit sur une liste d’attente, en me donnant un numéro, dans les 5 000 ou dans les 8 000. L’un d’eux m’a même écrit qu’il avait assez de recevoir des CV, et qu’il s’octroyait une année sabbatique de demandes d’emploi. Mais la plupart ne m’ont même pas répondu, comme si je n’avais pas écrit. J’ai fait mon deuil de tout emploi.
J’ai laissé un blanc dans la conversation à nouveau.
- Vous connaissez un peu le foot, ai-je demandé ?
- Si je le connais. J’allais à tous les matchs, dit-il avec un dernier reste de passion.
- Lorsque le demi d’ouverture n’arrive pas à ouvrir de ce côté-là, est-ce que de dépit, il lèvera la main et abandonnera le terrain ?
- Certainement non. Il tentera d’ouvrir de ce côté-ci, s’il n’y parvient pas, de cet autre côté-là.
- Et puis d’un autre, et d’un autre encore, jusqu’à la fin de la partie, n’est-ce pas ?
- Oui.
- Et n’est-ce pas au fait qu’il ne se laisse jamais abattre et poursuit sans relâche ses tentatives d’ouverture, qu’on reconnaît le bon joueur ?
- C’est certain.
- Et la fois où il ouvrira et marquera, n’oubliera-t-il pas toutes les autres où il a échoué ?
- Oui. C’est comme ça que ça se passe.
- .. ..Celui qui, aux cartes, ai-je dit, l’attaquant d’un autre côté, a perdu une partie, est-ce que de dépit, il s’arrête de jouer ? Non. Il attaquera un nouveau jeu, avec le même espoir qu’au précédent, et cela, jusqu’à la fin de la partie.Comment appelle-t-on celui qui jette les cartes en pleine partie, pour la simple raison qu’il perd? Ne dit-on pas de lui que c’est un mauvais joueur ?
- C’est certain.
Est-ce que trouver un emploi n’est pas au moins aussi important que marquer un but, ou gagner une partie de tarot ? Il eut un froncement de front amer.
- Je doute que je réussisse jamais.
- ..Si vous doutez de vous, comment voulez-vous que les autres ne doutent pas de vous aussi ?.. .. Est-ce que nous ne sommes pas tous des intrus partout ? Et moi, chez vous ? Et est-ce que ce n’est pas à nous qu’il appartient de ne plus l’être ?.. ..Celui qui ne dit les choses qu’une fois, n’est-il pas comme s’il parlait à voix basse ? Mais celui qui les dit et les répète sans cesse, jusqu’à ce qu’on l’entende, n’est-il pas comme celui qui parle à haute et forte voix ? Frappez à la porte, on vous ouvrira, et si on ne vous ouvre pas, frappez à la fenêtre.
- Vous croyez ?
- J’en suis sûr.
y eut un silence. Il se leva maladroitement, marcha avec difficulté, en se tenant aux meubles, comme s’il avait perdu l’habitude d’être debout.
- .. Je vais essayer.
- N’essayez pas. Réussissez.
Il s’appuya sur le lit comme un convalescent. Devenu pudique, il rajusta son pantalon. A cela, je vis qu’il avait repris possession de lui. Je ne dis mot. Il ne dit mot non plus.
- Vous m’honoreriez, dis-je, en me levant, lorsque vous passerez devant le presbytère, de venir prendre un café avec moi.
Il fit trois pas incertains, se retourna.
- .. Pourquoi vous êtes-vous arrêté à moi ?.. .. Je n’ai rien qui ressorte, rien qui dépasse. Je n’ai rien de plus, tout de moins. Un chômeur, parmi les gens qui travaillent, est comme un malade parmi les gens sains… ..Est-ce que je rentre dans la liste des misères qu’il est de votre devoir de secourir?
- Et si les malades étaient mon milieu sain à moi ? Et si je ne me portais bien qu’au milieu d’eux ? Et si c’était dans la santé que je trouvais le plus de maladie, et dans la maladie le plus de santé ? Des malades à moi il n’y a d’obstacle aucun : je fais un pas ils font un pas, je suis chez eux ils sont chez moi, je leur tends la main ils me tendent la main. Personne n’est plus proche d’eux que moi, personne n’est plus proche de moi qu’eux.
- Proche. Proche, dit-il, amer. .. ..Les plus proches de mes proches, ma mère, corps de mon corps, ma femme, chair de ma chair, mes enfants, âme de mon âme, lorsque le chômage m’a frappé de sa maladie, ont été les premiers à me fuir comme un pestiféré et à me mettre en quarantaine.. .. Mais de cette sorte de gens, qui étaient de moi les plus éloignés, de ces prêtres impérieux, de ces censeurs inflexibles, de ces directeurs de conscience implacables, de ces donneurs de leçons hautains, il a fallu que ce soit l’un d’eux, le chômage m’abaissant plus bas que terre, qui s’abaisse jusqu’à moi, et s’approche de moi plus près qu’aucun de mes proches ne s’est jamais approché… ..Aucun être humain, de ma vie, ne s’est penché sur moi avec une sollicitude pareille à la vôtre. Retenir un regard comme le vôtre, à la place du reste du monde, qu’est-ce qui peut aller au coeur davantage ? dit-il, les yeux embués.
- Et si ce qui vous touchait était ce qui me touchait ? Je viens à vous, mais qui vous dit si, en venant vers vous, ce n’est pas vous qui venez à moi ? Avoir le bonheur de retenir votre attention, au moment où vous retenez la mienne, si rien non plus ne pouvait m’aller plus au coeur à moi ?
Il hésita, tourna la tête vers l’angle du mur et du plafond, passa deux doigts sur une paupière, puis sur l’autre, puis le plat de la main sur les deux joues, puis se tourna vers moi.
- Serait-ce de la présomption si, appelant les choses par leur nom, je vous appelais du nom de frère ?
- Ce serait appeler de son nom le frère du frère, ai-je dit vivement. J’eus un élan vers lui, que je déviai aussitôt.
omme un sauteur, lorsqu’il avorte son élan, quitte sa trajectoire et dégage de côté, j’avortai de même le mien, et fis un demi-cercle autour de lui. Je me retournai vers lui, demeurai un instant silencieux et immobile.
- Vous avez promis que vous viendrez chez moi prendre un café, dis-je, mon visage se rétrécissant au fur et à mesure que le sien s’élargissait. Mais pas dans 107 ans. Je l’ai quitté, mais sa pensée ne me quitte pas !
2.
Lundi, 18 novembre.La nuit. Depuis la vue, cet après-midi, d’un terrassier turc, qui creusant une tranchée dans un trottoir, dans un effort vigoureux à chaque coup renouvelé, plantait son lourd pic dans la terre jaune dure et compacte ; de ces ouvriers d’échafaudages, plus loin, qui, inlassables comme des fourmis, montaient, en les passant, d’un étage d’échafaudage à l’autre, à bout de bras, lourds boulins et sapines épaisses, depuis mon retour au presbytère, je suis saisi un remords accablant. Comme je me sens oisif et parasite à ne pas gagner mon pain.
Séminariste Ulrich ! Copiez-moi le règlement ! « Ulrich, me disait mon cher Abbé de M.. .. L’homme ne vit-il que de pain et de gagne-pain ? A voir le monde autour de soi, il semble, oui. L’argent à gagner et à dépenser remplissent si bien les rues et les places, les livres et les journaux, qu’on dirait qu’il n’existe plus que ça au monde. Mais le travail, à la vérité, croyez-vous qu’il n’y ait que ça sur terre ? Sa vie gagnée, que reste-t-il au travailleur ? Ce qu’il a gagné : à vivre. Si le patron, le syndicat, le parti, le gouvernement s’occupent du gagne-pain, qui s’occupera de ce pourquoi le travailleur gagne son pain, c’est-à-dire sa vie ? .. ..Vous vous bercez de l’illusion, vous autres jeunes séminaristes, que vous marquerez des points auprès des employés et des ouvriers, si vous vous faites ouvrier et employé comme eux. Si vous rêvez cela, réveillez-vous… .. Représentez-vous les choses comme elles se passent. A supposer que vous travaillez comme eux, travaillant même avec plus de conscience et d’application qu’eux puisque vous êtes ce que vous êtes, croyez-vous que, pendant le travail, vous aurez le temps, l’esprit, les forces, sauf à vous distraire de votre travail ce que vous ne sauriez faire, pour évangéliser qui que ce soit ? Passé le travail, ensuite, rentrant chez vous comme eux rentrent chez eux, comme eux subissant la même loi humaine, croyez-vous que vous penserez à autre chose, qu’à fuir toute cette tension et toute cette fatigue, tout ce tumulte et toute cette confusion, qui sont le propre du travail, et vivre enfin un petit bout de vie privée, et désirer, comme eux, vivre d’un peu d’amour de femme ?.. .. Les travailleurs affaiblis ne demandent pas votre aide en tant que travailleurs, mais en tant qu’affaiblis. Si vous êtes aussi faible que le faible, qui aidera le faible ? Le faible affaiblit encore le faible de sa faiblesse à lui, si bien, qu’à se soutenir l’un l’autre, tous les deux tombent. Non. Non. Servir demande la pleine vigueur de ses muscles, la pleine, totale et souveraine possession de soi, de ses idées et de ses sentiments, afin que sur celui qui sert, celui qui est servi, puisse se reposer tout entier. On ne peut, Ulrich, à la fois travailler et servir… .. D’autant que travailler et gagner son pain est une vanité, qui est montée à la tête à plus d’un. Etre désoeuvré et inactif vous apprendra l’humilité. Travailler à servir avec humilité, voilà la seule chose que Dieu demande à ses apôtres. » Voilà ma honte de ne pas gagner mon pain tout à fait lavée par le bon et saint savon et mon bon et saint abbé de M. !
3.
Jeudi, 28 novembre.A l’aube. Hier, dans la nuit, aidant un jeune couple, les deux bras levés et la tête en arrière, je tendais au jeune homme sur son échelle un lé encollé, quand je fus pris de vertige, j’eus l’impression de tournoyer, il fallut que je m’appuie au mur pour ne pas tomber. Le jeune homme s’est alarmé, mais j’ai plaisanté et dit que c’était une crampe. Pour me prémunir contre ce guet, je me suis réfugié, chaque fois que je l’ai pu, derrière son dos. Bien m’en a pris. S’il est un sentiment que je hairais de susciter chez autrui, après le dégoût, c’est la pitié. Je hais cette lâche faiblesse qui saisit autrui devant votre faiblesse lâchement exhibée.
Mettre ce corps au pas et être sévère avec lui, il le faut, à cause de la chair et des espoirs de guérison, mais il ne le faut pas au point qu’il se mette en grève et apitoie le monde. C’est notre saine façon de nous nourrir et nos bonnes raisons de vivre qui sont nos juges et nos médecins. Si l’une et l’autre, jointes, ne nous donnent pas une forte et bonne santé à toute épreuve, c’est que nous ne sommes pas faits pour elle. Médecins et médecine peuvent, certes, de leurs artifices, rétablir une santé provisoire, mais sans cette médecine naturelle que sont notre façon de nous nourrir et nos raisons de vivre, cette santé provisoire elle-même ne tardera pas à péricliter. Il faut que je me nourrisse bien. En plus des légumes, il faut que je mange de la viande.
Lundi, 2 décembre. Mme Blanche. Mme Blanche me dégrade tellement en se dégradant pour moi, que, pour me racheter, j’exagère les politesses que je lui fais. Comme elle voit bien où le bât me blesse, plus mes politesses se font chaleureuses, plus elle me bat froid. Bien que je sache que, ce faisant, je lui donne barre sur moi, je poursuis mes assauts imbéciles.
- Madame Blanche. Nous fréquentons un même lieu, et pourtant nous ne nous voyons jamais. Nous ne rencontrons, en somme, que nos traces, propres pour les vôtres bien sûr, bien moins pour les miennes.
- Comme vous dites, dit-elle en trempant ostensiblement sa serpillière dans l’eau sale, et en l’essorant, ce qui m’échauffa on ne peut plus.
- Je vous fais mon compliment, dis-je en allant et en venant. C’est un vrai Palais des Glaces. Tout se reflète comme dans un miroir. Mon chez moi m’impressionne tellement que, si je savais, je marcherais sur les mains.
- Je fais ce pour quoi je suis payée, dit-elle avec une certaine hargne. Voulant nous chasser elle de son rôle d’employée, moi de mon rôle d’employeur, si contraire à ma conception, je m’acharnai.
- Madame Blanche. Justement.
C’était la deuxième fois que je lui servais son nom de famille. Je me mordis la langue. Accrocher son nom de famille à mon Madame, quelle condescendance. C’est monter de deux échelons et regarder le petit peuple d’en haut. Tout Madame doit être suivi d’un blanc de respect, sinon il sent son supérieur. La formule me trahissait pour la deuxième fois, mais je m’entêtai.
- .. Vous m’avez trompé. Vous vous volez… ..Vos heures sont payées 60 et non 50.
- C’est vous qui voulez vous voler. Ce sont celles qui demandent 60 qui volent.
- Peut-être. Mais vous travaillez double. Vous devriez être payée double.En trois tours de main, vous faites ce que d’autres font en six.
- Ce que je gagne est ma juste paie, dit-elle d’une voix nette.
- Parce que pour vous, l’exceptionnel, c’est l’ordinaire. Je regrette. Celui qui est estimé davantage, vaut davantage, et celui qui vaut davantage, doit être payé davantage.
- Je travaille comme il faut travailler et je suis payée comme il faut que je sois payée. Ce sont les faveurs qui sont la source de l’injustice. C’est mal agir que pousser les autres à accepter des traitements d’exception, dit-elle, en colère.
a leçon m’a laissé sans voix, mais la rage d’en triompher, me tenant bien ferme entre ses crocs, je ne lâchai pas prise. Alors qu’elle achevait les toilettes, honteux, en plus, qu’elle soit à genoux en pareil lieu, je lui dis :
- Donnez-moi quelque chose à faire dont je sois capable. Je vous promets de suivre vos consignes point par point.
Elle donna la réponse que méritait mon acharnement imbécile : elle ne dit rien. Je m’opiniâtrai, allai chercher la deuxième serpillière, la trempai dans le seau, avec l’intention de laver le couloir. J’étais en train de la tordre, quand elle me l’arracha des mains et la jeta dans le seau.
- A la fin, qu’est-ce que vous voulez ? dit-elle toute rouge.
Soudain, elle se pencha, la repêcha de deux doigts, et, toute dégoulinante, me la tendit.
- Vous voulez raccourcir mon nombre d’heures ? Réduire mon salaire ? C’est ça que vous voulez ?
J’ai été si décontenancé qu’elle ne m’ait pas suivi sur mon terrain mais qu’elle soit restée sur le sien, qu’incapable d’un seul mot, rouge comme une tomate, déniant de la tête, j’ai baissé les bras, et battu retraite. Soyons honnête. Qu’est-ce qu’avec Mme Blanche je ne cesse d’essayer ? Aux relations égalitaires du contrat qui nous lie, je ne cesse de chercher à substituer un rapport de force, où la générosité me donnerait l’avantage. Petite chose ? Ce serait une petite chose de le croire. C’est dans les petites choses, que les doctrines, qui gisent dans les hauts fonds, remontent à la surface, comme des cadavres. Il faut que je fasse amende honorable. Je suis allé battre ma coulpe à son départ.
- Je vous demande pardon. J’ai voulu à tout prix vous payer plus que ce que je vous devais, pour que ce soit vous qui me deviez. J’ai voulu, avec bassesse, vous forcer à de la gratitude, et vous avez résisté… .. Le rapport d’égalité entre deux personnes est certainement le meilleur rapport qui puisse exister. Respecter la liberté de chacun et l’égalité de tous est de toute évidence la plus belle preuve de fraternité. Merci de me l’avoir rappelé.
- C’est passé, dit-elle d’une voix radoucie.
Elle est partie sans me saluer, dans un silence neutre. J’ai pensé que si le monde entier était comme elle, des gens comme moi n’auraient plus qu’à vendre leurs burettes à un brocanteur, et leur chasuble à un fripier. Jeudi, 1er décembre.
4.
Midi. Le jeune quémandeur. Tout à l’heure, un jeune homme rose, bien en chair, assez bien mis, est entré sans frapper, s’est planté devant moi, et m’a dit, les yeux crus :
- Vous êtes le curé ?
- Oui.
Je m’adresse au bon guichet. J’ai besoin d’argent.
Sans différer même du temps d’un soupir, tellement je suis rodé à l’évènement, j’ai mis ma main à la poche, j’ai sorti mon porte-monnaie et l’ai renversé sur la table, pièces et billet – chaque matin, j’y mets ce que je compte donner par personne, et me réapprovisionne tout de suite après d’autant -. Il a été interloqué, l’a caché tant bien que mal, a ri.
- Merci, a-t-il dit, en tendant la main.
J’ai posé vivement ma main sur l’argent pour l’empêcher de le prendre.
- En échange, je vous demande de retirer votre merci, ai-je dis sans aigreur, ni douceur, d’un ton neutre de salarié.
- Parce que vous considérez que vous me le devez ? dit-il, le même regard épluché planté effrontément dans le mien.
- Si j’avais cru que je vous le devais, je ne vous aurais rien donné. .. .. Je veux tout simplement, que, si vous revenez, et que, ce jour-là, je n’ai pas d’argent, m’ayant remercié aujourd’hui, vous ne vous sentiez pas en droit de m’insulter.
- S’il ne tient qu’à cela, je retire mon merci… ..Voilà un argent qui fait doublement plaisir, dit-il fanfaron.
- D’autant plus alors, ai-je dit.
Il ne dit plus rien, mais ne me quittait pas des yeux, et a montré une certaine gêne en ramassant le billet et les pièces, ce qui m’a ravi. Je l’ai raccompagné, comme un employé de banque, en affectant d’avoir les yeux et l’esprit ailleurs, afin qu’il sache que toute la valeur que je lui accordai à lui, c’était le seul argent que je lui avais donné. Je ne m’estime pas juge du besoin des gens. Par contre, je refuse de laisser au quémandeur le plaisir de berner le donateur.
Le soir. Recousu à mort deux boutons. J’ai tellement passé de fil et serré de noeuds, que le tissu s’arrachera plutôt que les boutons. Brossé ensuite mon jean, coupé les effilochures des talonnettes, ciré mes chaussures. Rien ne m’ennuie comme ces travaux, mais exhiber le dénuement est indigne.
5.
Vendredi, 13 décembre. Dans la nuit. Parmi la cohue hostile des prospectus, des tracts pour les sectes, des lettres administratives de l’évêché, un cher visage ami : une lettre de mon cher Hugo O. Il faut croire que je me trouve dans un climat de sentiments bien aride, pour que cette lettre soit pour moi une douce pluie bienfaisante. J’ai mis cette lettre entre blouson et chemise, tout contre mon coeur, comme une lettre d’amour, ai attendu que la journée soit sur sa fin, fermé à clé l’appartement, et suis allé me terrer dans la pièce du fond où je ne vais jamais. Là, assis par terre, le dos au mur, dans un coin où personne ne pouvait me voir, sans réserve ni retenue, je me suis livré corps et âme à la débauche de l’amoureuse lecture. Combien de fois ai-je relu cette lettre ? Cinq fois ? Six fois ?
X…., le 11 décembre
Mon cher, bien cher Ulrich , [trop cher Hugo- chère amitié - trop chère amitié] Je t’écris dans un café, dans un état de bonheur parfait. Comme je voulais jouir de cet instant de pure félicité seul, et ne le devoir qu’à moi, j’ai caché à Jeanne que je t’écrivais . Elle me croit à la bibliothèque.
Que j’ai attendu cet instant, mon Ulrich. Sans doute, n’as-tu pas compté les jours comme moi, mais aujourd’hui, ça fait exactement deux ans, jour pour jour, que j’ai quitté l’état ecclésiastique pour l’état laïc. Bien qu’il m’en ait coûté, je m’étais imposé ce délai, je voulais savoir si je m’étais par trop aventuré. Je suis à présent sûr de moi. Aussi je m’accorde enfin permission de t’écrire, et de te donner les nouvelles de ce monde-ci, que tu m’a réclamées par deux fois.
Sache tout d’abord que je ne regrette pas d’avoir quitté la vie religieuse. Je le referais, si c’était à refaire. Fonder une famille, c’est être dans le creuset de fusion de l’humanité. Le merveilleux sentiment de liberté, en plus, que je sens à cette place de marié anonyme, est un sentiment dont je ne me passerais plus. Ne plus être fiché, classé, répertorié dans le même éternel rôle étroit de prêtre, ne plus être obligé de ne montrer, afin de n’être pas un objet de scandale, de soi qu’un seul côté, avec toujours les mêmes airs et les mêmes mines quoiqu’on fasse compassés, au lieu de ce magnifique être multiple que nous sommes avec ses innombrables airs et mines variés, me procure une jouissance extraordinaire, dont je ne priverais plus. Cette indifférence générale, fantastique, à votre égard, qui vous laisse être tout et le contraire, dire et vous contredire, ne vous engager à rien et ne rien promettre, sans que personne ne songe à s’en formaliser ni à vous donner mauvaise conscience, est une chose précieuse entre toutes. Cela vous la vie la plus large qui se puisse.
Au sujet de ce monde laïc où je suis entré, et en premier de ce service civil du travail, dont je suis humble deuxième classe, et qui était pour moi, à l’époque, une telle Douce Utopie, le tableau se présente, aujourd’hui, à mes yeux, je le confesse, avec des traits plus voyants et des couleurs plus crues. Excepté l’honneur de travailler avec conscience et la fierté de gagner son pain, le travail n’apporte pas grand chose de plus. La direction de l’entreprise pèse sur le personnel comme un couvercle ; le délégué syndical, hormis la cotisation qu’il encaisse, quand on veut mettre la main sur lui, s’évanouit comme fumée ; quant au personnel lui-même, dès son arrivée le matin, il soupire après son départ le soir. Entre camarades, comme l’on dit, quand on se croise, ou aux temps de pause, s’allument bien quelques faibles ampoules d’amitié, mais bien vacillantes, et s’éteignent dès qu’est coupée la connexion. C’est un fait d’expérience, hélas, on ne se fait pas d’ami au travail.
Quant à la compagnie conjugale, sous le drapeau duquel, à présent, je sers, là aussi, il a fallu que j’en rabatte, tant sur le service amoureux que sur le service domestique. Sache d’abord, – un chat est un chat, tu me connais, tu sais que je n’ai jamais mâché mes mots -, que la chair n’est pas du tout cette facilité, qu’on nous avait dit qu’elle était. Dire que le péché de chair est un faux-pas, comme si l’homme et la femme avaient naturellement la cheville faible, est un abus. C’est de la part de nos professeurs avoir une bien vilaine idée de l’homme et de la femme, que de les croire toujours prêts, à toute heure et en toute saison, à se sauter. Il n’est pas, selon moi, au contraire, d’acte qui soit plus concerté et plus exigeant. La chair exige plus que tout, maîtrise de soi et force d’âme. M’en serais-je jamais douté ?..
..Quant à la vie domestique, passé un premier temps, où Jeanne est restée bien soigneusement cloîtrée chez elle, porte close et volets baissés, elle n’a pas pu ne pas faire qu’elle mette un jour le nez à la fenêtre. Pour de mesquines histoires d’habits, de chaussures, de vaisselle, de courses, elle s’est mise peu à peu et de plus en plus ouvertement, à s’agacer contre moi, à hausser les épaules, à se moquer, à me crier après même. Tout d’un coup, sans que je sache ce qui la pique, elle me lance un coup de griffe, et, moi, tout bête, je suis là à regarder, bouche bée, la griffure. J’ai déjà protesté, crié, honte, pleuré même, tellement je trouve son attitude i njuste, puisque je ne me permets pas ce qu’elle se permet. Sur le moment, elle paraît en convenir , laisse passer un jour ou deux, et recommence.Ceci dit, ne faisons tout de même pas d’une taupinière une montagne. Tout cela, ce ne sont, après tout, que petits bleus, petites bosses, petits pincements d’amour-propre. Comment me laisserais-je arrêter par quelques péripéties, quand l’histoire est là, bien construite, et l’intrigue, bien solide ? Après tout, la femme est maîtresse en son logis et reine en son royaume, et le mari est son sujet. Le mari doit admettre cela comme une institution de nature, et le prendre avec philosophie….
.. Pour nos sorties et nos distractions, il n’y a pas grand chose à dire. Je te passe nos passe-temps : télé, pas du tout, d’un commun accord nous n’en avons pas: concerts, quelques ; films, plus ; pièces de théâtre, moins ; livres, surtout. Musique, films, certes, ne nous font pas accroire, mais le théâtre, les livres? Eux, qui ont été mon pain et mon vin, me laissent sur ma faim et sur ma soif. Le théâtre moderne n’est plus qu’un vieux théâtre, qui, pour faire jeune, se tend la peau, se greffe des cheveux, s’implante des prothèses, et sur des jambes décharnées, porte une mini-jupe : le résultat ne fait que hausser les épaules, tellement, avec cette chirurgie esthétique, hurle l’âge.
Quant aux livres, la déception est plus grave. L’essai, qui est aujourd’hui le livre cultive, l’intelligence pour l’intelligence, comme les centres culturistes cultivent le muscle pour la gonflette. De première force et d’une acuité sans égale pour ausculter philosophies e idéologies moribondes, aider à leur mise à mort, déclarer leur décès, donner le permis d’inhumer, il est par contre totalement incapable d’aider même à la naissance d’une humanité nouvelle. C’est l’impuissant parfait, assis sur le bord de son lit, les mains entre les jambes, à pleurer à chaudes larmes le malheur de son impuissance. Et je ne suis pas loin de mêler mes larmes aux siennes , hélas.
Est-ce que je souffre de quelque chose ? Non. Je n’ai pénurie de rien, ni de santé, ni d’amour, ni d’argent. La vie pourvoit à tous mes besoins et me borde dans son lit. Et pourtant, luxe des luxes, ne manquant de rien, je manque de quelque chose. Je suis comme cet autre moi-même, qui, nostalgique, erre sur les quais de la gare, et rêve devant des trains longs comme des chenilles. Il aimerait tant partir, mais où ? Rien, ni personne, ni nulle part ne les appelle, ni ne les attend…
.. Prends t’en à toi-même, me diras-tu. Etonne-toi qu’ivre autrefois du vin de la religion, tu ne trouves pas dans le monde, boisson qui te saoûle. Reviens de tes errements. Reviens-nous.. J’en ai été tenté, je l’avoue Tenté, c’est le mot. Car c’était lâche tentation. C’eût été troquer la dureté de la chaise en bois de la cuisine contre le confort du coussin du prie-dieu. Au regret. La religion a passé son âge. Le Nouveau Testament est devenu l’Ancien à son tour. L’Eglise ne fait plus partie des forces vives, il faut tourner sa vieille page. L’Eglise n’est plus que l’histoire de l’Eglise. Autres peuples, autre vie, autre foi. Que sera cette nouvelle religion populaire que je cherche ? Le Nouveau Nouveau Messie, dont l’époque moderne accouche, pourvu que je voie son étoile, afin que j’aille à lui, le reconnaisse et que, tombant à genoux, je l’adore.
Comme ces confidences, que je fais à l’ami que j’ai trahi, en cachette de la complice de ma trahison, en disent long sur la primauté de l’amitié sur l’amour. L’amitié est sans calculs, sans arrière-pensées, sans fins dernières. Pure de tout défaut physique, moral, esthétique, elle est d’ordre strictement idéal. En quoi a toujours consisté son exercice entre nous ? En un échange perpétuel sur nos conceptions de la vie, en premier lieu, sur l’action à mener en conséquence, en un deuxième. Qu’est au fond l’exercice de l’amitié ? La recherche de la vérité. On voit la distance qu’il y a de l’amitié, pur exercice idéal, à l’amour, qui a des fins autrement matérielles et utilitaires. La vérité est, que celui qui habite si loin, et maintenant par-delà les Pyrénées, est de moi plus proche que celle, de mes proches, qui est la plus proche ! Ulrich.
Si nous nous rencontrions un jour, en quelque île des Faisans? Nous choisirions une ville entre nos deux villes équidistantes, et y passerions un lundi, notre jour de congé commun. S’il te plaît, accepte. Fixe ton jour. Ton jour sera le mien. Ne tarde pas à m’écrire. J’ai faim d’une lettre de toi. Je jeûne depuis si longtemps. Ton Hugo.
Son tiède embrassement m’a réchauffé si bien, que je n’ai pas eu le coeur de me laisser refroidir. Je lui ai répondu séance tenante.
Vendredi 13, décembre.
Hugo mon unique, Je ne crois pas du tout que nous soyons séparés par des Pyrénées. Nous professons la même foi fraternelle. Nous sommes offensés des mêmes offensés, humiliés des mêmes humiliés. Si le fond de notre coeur et de notre pensée est le même, qu’importe la couche superficielle ? Que la guerre soit bénie ou non change-t-il quelque chose à la guerre ? Qu’est-ce qui est le plus important ? Croire en Dieu, qui est chose personnelle et intime, dont le témoignage est fait par chacun, au tribunal secret de sa conscience ; qui ne se voit de l’extérieur en rien, sinon par des singeries, telles que paupières fermées, lèvres remuées, mains jointes, genoux pliés ; qui, finalement, ne touche que soi et son propre salut seul? Ou faire ? Agir ? ..
..Comment d’ailleurs croire en un Dieu, à la figure aussi fluctuante que le nôtre ? Père bon et compatissant, conquistador armé et mécène d’art, sacreur de rois et bénisseurs d’armées, comptable pointilleux de péchés et de pénitences, il y a tant de Dieux dans notre vrai Dieu, qu’une vache n’y reconnaîtrait pas son veau. Est-ce que je sais moi-même quelle figure a le Dieu que je prie ? Est-ce que je sais seulement si le Dieu que je prie est le bon ? Et tout le monde n’est-il pas logé à la même enseigne ? Mais lequel d’entre nous pourrait-il être condamné pour sa différence, puisqu’il n’existe pas de représentation canonique de Dieu ? « Tout-Puissant, Très Haut, Eternel, Infini, Pur Esprit, et tutti quanti » sont des définitions intellectuelles, non des représentations sensibles. Or « voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au coeur, non à la raison », disait B. P. and Co.
Qui oserait en conséquence condamner celui qui, comme toi, ne peut se le représenter ? Crois-tu que je me soucie que tu croies ou non autrement que comme d’une guigne ? Nous croyons dans le Dieu que nous pouvons. Quand des ouvriers travaillent ensemble sur un chantier, pour se juger les uns les autres, vont-ils se demander s’ils croient ou non en Dieu ? Non, chacun observe si l’autre accomplit sa part de travail, s’il lui donne un coup de main quand il le lui demande, s’il est respectueux, amical, et toute chose de ce genre.
Que nos croyances différentes ne nous séparent pas, Jean. Nous ne sommes séparés, en fait, que par la table où, en face, tu m’as écrit, et où, assis de l’autre côté, je te réponds. J’ai faim comme toi de parler de riens, de tout, de toi, de moi. Comme toi, je soupire après une pause, nôtre. Mais je te laisse choisir le jour et le lieu, je peux m’absenter comme je veux, toi, apparemment, non. Pour faire halte, sans doute dois-tu demander l’avis de ta compagne de route. A toi pour la vie.
Ton Ulrich
Je ne me berce pas de vains espoirs. Je doute si je reverrai jamais Jean. S’il n’ose quémander à sa femme les trois sous d’une heure pour m’écrire, comment lui demandera-t-il pour me voir, le magot d’une journée ? Lié par mes voeux, je suis libre, mais lui qui s’en est libéré, et s’en est lié d’autres, en principe plus libres, est sous clé. Mon geôlier à moi, c’est moi, mais son geôlier à lui, c’est elle, et elle surveille ses sorties.
6.
Lundi, 16 décembre. Que j’ai faim d’une compagnie … .. Faire de la retape ? Sonner à la porte de mon chômeur ? Je ressemblerais à des généralistes, qui accumulent les visites pour arrondir leurs fins de mois. Qu’est-ce que c’est d’ailleurs que cette faim de compagnie, sinon vulgaire faim de compliments ? Pour l’entendre dire que je suis le meilleur curé qu’il ait connu ? Si je souffre de mon désert, pourquoi m’être fait ermite ? Si je ne supporte pas ma cellule, pourquoi m’être fait moine ? Qui me retient de jeter mon froc aux orties, comme Jean, et de retourner dans le monde ? Il faut savoir ce que je veux. Pour pénitence, je m’impose, lorsque je circule dans la cité, de garder désormais les yeux au sol devant moi, et de ne les lever que lorsque quelqu’un me hèle et me salue.
7.
Jeudi, 19 décembre. A l’aube. Visite d’une institutrice du groupe scolaire, hier.
La première pensée, toute masculine, quand je lui ai ouvert, a été qu’avec ce visage à angles droits, semblable, avec ses méplats et ses saillies, à une tuile mécanique, avec ses petits yeux gris fer, ses épaules de débardeur, au rebours des canons féminins, un homme disgrâcié de son état comme un prêtre avait ses chances. Je me suis ri au nez, bien sûr.
- Monsieur, a-t-elle commencé.
Deuxième assaut. M’appeler Monsieur, sans l’estampille d’un titre, abbé, curé, qu’elle laissait pour ainsi dire libre de toute marque, comme si elle s’adressait au mâle natif, m’a flatté, je l’avoue aussi. Me haussant les épaules là encore, j’ai incliné la tête courtement.
La cité, a-t-elle ajouté, me compte parmi ses habitants, et le groupe scolaire parmi ses institutrices.
- L’Eglise catholique, lui ai-je répondu, me compte parmi ses prêtres, et le diocèse parmi ses curés.
Troisième assaut : elle laissa le silence recouvrir tout. Cette mer de mutisme, dans laquelle elle sembla se perdre, poussait à ce que l’on coure au plus vite à son secours, qu’on lui tende la main avant qu’elle se noie. Mais je me gardai de donner dans le piège.
- Oui ? ai-je dit, brièvement.
- Le mercredi, dit-elle, les enfants de la cité sont laissés à eux-mêmes, comme sont laissés à eux-mêmes les enseignants.
Elle faisait un pas vers moi. Je n’ai pu que faire un pas vers elle.
- Les enseignants ? Je vous demande pardon, vous parlez pour qui ?
- Qui peut parler pour quelqu’un d’autre que pour lui ?
C’était une diablesse de fille. Il fallait que je prenne sans cesse garde à ma droite, à ma gauche.
- Est-ce mal vous traduire, que dire que vous vous proposez ?
- N’est-ce pas avilir les enfants, que les laisser enfermés pendant leur jour de congé dans une prison aussi dégradante ? dit-elle en montrant les immeubles. .. .. Je me propose à les évader, les mercredis après-midis, à la campagne.
Elle s’exposait soudain si bien que malgré moi, je la défendis contre elle.
- A servir les enfants toute la semaine en classe, et à présent le mercredi après-midi en plus, ne craignez-vous pas de vous nuire, à vous?
- Prêchez pour vous ! dit-elle, abruptement. Vous êtes sur la brèche toute la semaine ! Je ne sache pas vous ayez congé le dimanche.
- Pardon. Moi, c’est ma profession. Je suis d’astreinte le dimanche, comme les employés du gaz et de l’électricité… .. Et je ne suis pas , de plus, en charge d’enfants. Les enfants se dépensent aux frais de ceux qui s’occupent d’eux. Les adultes, dont je m’occupe, ne se dominent et ne se maîtrisent que trop… .. Je ne veux pas qu’en vous occupant des enfants trop, vous vous fassiez tort.
- Faisons l’essai, dit-elle. Testons la machine… .. Voulez-vous être assez aimable pour annoncer, à la messe, dimanche, qu’une institutrice sortira les enfants de 7 et 8 ans, les mercredis après-midis ?
- Entendu.
Sur le trottoir, elle ne s’en allant pas, je n’en menai pas large, comme si à présent, à cause de son offre, j’étais en dette vis à vis d’elle, quand, sur le trottoir d’en face, passa à point nommé un homme, dont le jean si transparent qu’on voyait la chair au travers, me rappela quelque chose. Il cligna plusieurs fois la tête vers moi avec hésitation, comme la lampe à arc d’un réverbère, avant qu’elle claque, comme s’il se demandait si j’allais le saluer. Je le reconnus : c’était le mari de la femme aux assiettes. Je lui souris largement, le saluai en levant la main, ce que, voyant, le visage radieux, il enjamba à l’aveugle le bord du trottoir, vint droit sur moi, et serra ma main avec force. J’allai un peu, avec lui, tout heureux de reprendre l’avantage sur l’institutrice. Je m’adressai à elle de plus loin.
- Le conseil de fabrique, lui dis-je, a laissé s’accumuler sur les comptes de la paroisse des sommes énormes. Il n’est pas question de les laisser rapporter de seuls intérêts. J’entends qu’elles servent. Vous me direz vos besoins, afin que la paroisse y pourvoie.
Elle eut une mine dégoûtée à m’entendre parler argent, et fit un geste de la main comme pour s’éventer de la mauvaise odeur.
- Je regrette, dis-je avec fermeté. Si quelque chose se fait sous le couvert de la paroisse, c’est la paroisse qui couvre les frais. Vous payez déjà d’une chose sans prix : votre temps et votre attention. C’est la dépense essentielle. Le reste, c’est menus frais… .. Si vous refusez l’offre de la paroisse, la paroisse refusera votre offre… .. Je veux vous entendre dire que vous acceptez.
- Si vous voulez, dit-elle du ton dont on accède au désir d’un enfant gâté.
Là-dessus, elle alla vers moi à pas traînants, et me tendit une main languide. Sur mes gardes, je la serrai avec énergie, et, sans plus la regarder, suis allé avec le mari aux assiettes.
- Est-ce que j’aurais la chance que vous soyez libre ? dit-il.
- Pardon, ai-je dit. C’est moi qui ai cette chance.
- Puis-je vous offrir un café, me dit-il en me montrant le café sur la place.
- Vous me faites honneur.
Et à sa suite, comme deux camarades après le travail, fier comme Artaban, je suis entré dans le café de la cité.
- N’êtes-vous pas intrigué, me dit-il, une fois que vous fûmes assis face à face, de me voir ici ? J’ai subi dans cette cité, face à un démon, les peines de l’enfer, et j’erre dans ses rues comme une âme en peine. Je rage de la vie qu’ici j’ai vécue, et la nostalgie me ronge. J’ai le souvenir tout frais de la discipline, des restrictions, de la surveillance, de la censure, de la prison horrible et ne voudrais pour rien au monde y retourner, et je pleure la cellule perdue.
Le prisonnier, ai-je dit, qui a pétri de ses souffrances les murs de sa cellule, après quoi soupire-t-il ? Après sa cellule, ou après les murs pétris de ses souffrances de sa cellule ?
Il eut un silence, et me regarda, les yeux tout embués.
- Vous ne me condamnez pas, parce que j’ai abandonné ma famille ?
- Ne jugez pas, si vous ne voulez pas être jugé. Vous connaissez la chanson.
Il sembla considérer comme clos le débat qui le déchirait, et de lui, soudain se tourna vers moi.
- Dites. Vous vous occupez de tout le monde comme vous vous occupez de moi ?
- .. .M’occuper des autres est un bien grand mot. Disons que je m’occupe.
Il se tut, m’examina avec attention.
- Et quelqu’un s’occupe de vous comme vous vous occupez des autres ?
- .. ..Je ne vois pas trop ce qu’il aurait à faire avec moi. A part vous et les autres, ma vie est assez vide.
- Sauf à nous mépriser, dit-il vivement, vous n’allez pas prétendre que vous êtes fait d’une autre pâte que nous. Parce que vous vous occupez de ceux qui souffrent dans la peine, vous n’allez pas me dire, que vous ne souffrez jamais vous-même.
A se tourner aussi brusquement de ses épreuves vers les miennes, ce fut comme si, d’un coup de faux, il me tranchait les jarrets. Comme quelqu’un dont les membres se désassemblent alors qu’il pensait qu’il les tenait bien serrés, mon courage s’abattit soudain en tas, comme pauvre chose pantelante.
- S’il vous plaît, dis-je de lèvres qui tremblaient, incontrôlables. Ne vous retournez pas contre moi. Ne commettez pas cette mauvais action.
Malgré moi, mes yeux se gonflèrent de larmes.
- Oh. Pardon, dit-il, affolé. Je ne voulais pas vous porter atteinte. Je vous en prie. Soyez comme avant. Par pitié. Reprenez votre beau courage. Soyez à nouveau solide comme un roc.
- Laissez-moi sauver un dernier reste d’apparences, dis-je, les larmes me coulant sur les joues, me levant et bousculant ma chaise.
Découragement. Aussitôt que la porte du presbytère fût fermée à clé, je me suis laissé aller tout à fait. Me glissant dans mon sac de couchage comme dans une mer, j’y ai enfoui la tête, et pleurant, sanglotant, et pensant à mon mal et à ma solitude, j’ai sombré dans un noir désespoir sans fond. La fatigue ne fatiguant à la fin par trop, j’ai émergé huit heures plus tard, alors que la nuit était tombée. La conscience de mon affreuse faiblesse me venant, et avec cette conscience, une honte atroce, plein d’une contrition sincère, je me suis donné comme pénitence, de marcher toute la nuit à bonne allure, en faisant la grande ceinture de la ville.
J’en reviens. Je suis épuisé. Mon découragement aussi.
Lundi, 23 décembre. Confession de l’institutrice. Tour nouveau, sous mon regard, elle baissa les paupières, comme le fait la vierge effarouchée par des yeux trop ardents, puis les releva trois secondes plus tard, vierge un peu moins vierge, pour s’assurer que mes yeux n’avaient pas quitté les siens. Ce comportement, quoique de nature, me hérissa. Je lui ai répondu par un Oui ? froncé.
- Ceux qui sont chargés de paroisse, me dit-elle, ont-ils de l’indulgence pour ceux de leurs paroissiens, qui ont de la faiblesse pour la confession particulière ?
- J’aurais plutôt imaginé une faiblesse pour la lessive générale de la séance pénitentielle, ai-je répondu, ironique, malgré moi.
- Si certains pénitents, répondit-elle du tac au tac, pensent que laver ses péchés en vrac, sans examen de chaque tache ni traitement particulier ne peut que laisser des âmes grises, est-ce que ceux qui sont chargé de paroisse le leur imputeront à péché ?
- Pourquoi ne pas faire un sac du tout, ai-je dit vivement, et l’expédier en une fois, sans le détail de ce qu’il contient, puisque l’Eglise le permet ?.. .. Pourquoi compter ses péchés comme un avare, comme si, comme un avare, on les amassait ? Au lieu que le pécheur s’attache à tout cela, Dieu veut qu’il s’en détache. Dieu ne veut pas que le pécheur se torture de remords, Dieu ne veut qu’une chose, la contrition sincère.
- Et si, bien que je ne songe qu’à m’en détacher, le péché ne voulait pas se détacher de moi ? Et si, la croyait-on lavée, la tache reparaissait au même endroit ? Et si cette tache laissait sur vous une telle lèpre, que vous ne vous sentez plus saine ? Et si j’étais atteinte d’un mal dont je ne savais pas me guérir ?.. .. Au moment où je sais que je vais pécher, la plus belle volonté du monde ne peut faire hélas que je ne pèche pas, au contraire, la volonté s’inversant, augmente encore la volonté de pécher… .. Mon père, ne porterez-vous pas secours à celle qui appelle à l’aide ? N’aurez-vous pas pitié de ma misère ?
Sans mot dire, je me levai et me mis, dos au mur, et elle se mit face au mur, à côté de moi.
- Je vous écoute.
- Mon père. Une pensée chaste de toute impureté et blanche comme neige, c’est pour moi l’échelon le plus haut dans l’échelle de la vertu… .. Hors de ma portée, hélas. Je ne suis que boue et immondice.Double frustration. Je me frustre d’être pour moi celle que je suis et non pas celle que je me veux, et je frustre autrui d’être pour lui celle que je me veux et non pas celle que je suis. Etre pour les autres celle qu’on se veut, et n’être pour soi que celle qu’on est, y a-t-il pour un être humain état plus honteux ? Et être sûr que jamais cette situation ne s’amendera, est-ce que ce n’est pas la chose la plus désespérante du monde ?
Pendant tout ce temps que chastement elle parla d’impureté, pudiquement elle garda ses yeux boutonnés jusqu’au cou.
- Si vous ne précisez pas, dis-je, agacé, à la teinturerie la nature de la tache sur le vêtement que vous lui portez, comment la teinturerie peut-elle garantir quelque chose ?
Elle se tut un moment. N’osant pas avouer son péché en le nommant de son nom cru, elle cherchait visiblement un nom d’emprunt, qui l’habillerait assez pour en cacher les affreux détails, sans dissimuler pour autant la forme générale.
- L’image obscène, qui chaque nuit me souille l’esprit, est celle de l’organe génital masculin. En même temps qu’elle dénudait son péché, elle dévêtit pareillement ses yeux, le haut et le bas, et me les exposa nus et brillants, avec une telle impudeur que j’en détournai mes yeux. Je me tus un certain temps.
-.. .. Faites-vous partie de l’espèce pucerons ?
Interloquée, elle ne répondit pas tout de suite.
- Non, bien sûr !
- Sachez, si vous ne le savez pas, que demoiselle puceron, sans écart de conduite avec un sieur puceron aucun, vierge et mère par conséquent, s’en va droit du logis de sa maman à la maternité. Les pucerons se reproduisent par parthénogénèse… .. Je vous repose la question. Faites-vous partie de l’espèce pucerons ?.. .. Pensez-vous qu’il y ait une seule femme ou un seul homme sur terre, qui préférât faire partie de l’espèce pucerons plutôt que de l’espèce homme ?
Je me tus pour la laisser ne pas me répondre.
- L’image de ce connecteur, dont vous plaignez qu’elle vous hante, qu’est-ce sinon le sceau, qui nous identifie comme animal supérieur ? En évoquant un sexe, que faites-vous ? Vous vous représentez que vous êtes sexuée. Est-ce vous outrager ? Non. C’est vous nommer. Préfèreriez-vous être hantée par des images de pucerons ? N’est-ce pas, alors, que vous pourriez vous inquiéter de vous, et à juste titre ?..
- C’est là, dit-elle, toute rouge, avec véhémence, toute l’élévation à laquelle vous conviez notre vie ? Réduire l’homme à l’exercice des fonctions de son organisme ? La reproduction de l’espèce, voilà tout ce que vous lui laissez comme fins dernières ?
- Non pas moi. Non pas moi. Dieu. Dieu, dis-je en élevant la voix. Pouvez-vous d’un chat faire autre chose qu’un chat ? Nos mains peuvent-elles d’une tige de fer faire autre chose qu’une tige de fer ? Elles peuvent la courber, la tordre, mais peuvent-elles faire qu’elle ne soit plus de fer ? Un homme et une femme peuvent-ils faire d’eux autre chose que ce qu’en a fait Dieu, c’est à dire un homme et une femme ? Ils peuvent se dénaturer, se contrefaire, s’altérer, mais peuvent-ils faire qu’ils ne soient plus, l’un et l’autre, les deux éléments destinés, par leur conjonction, à la reproduction de l’espèce ? Quelle est, pour l’homme et pour la femme, la noblesse la plus haute ? Se nier avec orgueil et se prétendre asexuée, contre leur nature même ? Ou humblement, s’avouer ce qu’ils sont, c’est à dire des choses dépendantes et tributaires ?.. ..Sur quoi avons-nous pouvoir ? Sur ce que nous sommes ou sur ce que nous faisons ? Faire. Ah Faire. Jugez, si nous luttons avec la même férocité contre la misère, que les presque parfaits luttent pour approcher de la perfection, jugez des victoires que nous remporterons. Aider, assister, secourir, aimer autrui, et user pour cela de nos talents, de nos forces, de notre temps, de notre attention, toutes choses communes à tous et qui ne nécessitent en rien d’être un surhomme, avouez que c’est une tâche infiniment plus utile et plus sensée, plus facile et plus chrétienne.
Je me tus un instant. Elle ne dit mot.
- Je serais tenté de ne pas vous donner de pénitence, la faute dont vous vous accusez étant une manifestation de nature, et ne donnant par conséquent lieu à l’application d’aucune sanction… ..Je vous en donnerais néanmoins une tout de même : en prenant pour péché ce qui n’en est pas un, ce faux péché en commettait un vrai, celui de cacher la vraie vertu, qui est d’aimer Dieu et d’aimer son prochain. .. .. Comme pénitence, vous vous examinerez vous-même en conscience, telle que Dieu vous a faite en toutes vos parties, et l’homme votre complément, de même. Et je vous interdis de vous interdire, lors de cet examen, toute complaisance. Sans complaisance, nous ne nous porterions jamais à tous ces travaux, porteurs de tant de travaux… ..Vous rendrez ensuite grâce à Dieu de la merveille que nous sommes, une prodigieuse machine automotrice, autorégulatrice, entre homme et femme autoreproductrice, équipée d’organes qui, tous, si mal réputés qu’ils soient, concourent également à son entretien et à sa reproduction… .. Vous ferez cet examen de conscience en pénitence, et ensuite, oubliant péché et pénitence, vous rendrez grâce à Dieu. Sans lui tendre la main, ni lui jeter un regard, ni la saluer, je suis allé dans mon coin à prière. Je l’ai entendu partir, à pas lents.
8.
Mardi, 24 décembre. Nuit de Noël. Un compagnon. Un seul. Un instant. Rien qu’un, un instant, qui jette un regard par-dessus l’épaule, qui m’approuve, tandis qu’en hésitant j’écris, voilà ce après quoi, pitoyablement, je soupire. Mon Maître attend de moi que j’assure mon service, mais me dit-il si j’agis bien ? Ceux que je sers attendent de moi que je les serve, mais me disent-ils si j’agis bien ? L’un comme l’autre, une fois que j’ai servi, retournent à leurs affaires. Mais, si tu étais approuvé, Ulrich, est-ce que tu servirais ? Non. Tu serais approuvé.
Samedi, 29 décembre. La double confession. Dans l’ombre crépusculaire de l’église, se détachait la silhouette grise d’une pénitente, restée seule et dernière. Nous étions tous des deux immobiles comme des pierres, l’un attendant, l’autre attendant d’attendre. Le mouvement lent qu’à la fin, je fis pour me lever et partir la fit se lever avec précipitation pour me retenir. Ma honte d’être à l’écoute d’êtres qui ont honte est pour moi un supplice intolérable.
Mon père, j’ai péché, dit-elle, dans un souffle.
Une éternité passa. Je la sentais, suspendant son souffle, tendue comme un arc.
- Mon père, j’ai péché, dit-elle, la voix volontaire, puis lâche et s’abandonnant tout à coup, comme si, ayant assemblé ses forces, de fatigue elle les laissait se défaire.
Pris de vertige de son vertige, le front couvert de sueur, je la coupai :
- Il suffit. Le tout comprend le un. Dans le mot péché, sont contenus tous les péchés. Vous êtes confessée… .. Ego te absolvo
- Non, dit-elle avec force. C’est camoufler le tout que cacher le détail. C’est taire le détail que le comprendre dans le tout. Et taire le détail, c’est le nier… .. J’ai osé le faire, je dois oser le dire… .. Mon Dieu, donnez-moi la force, dit-elle en tordant ses mains.
- Vous ne cachez rien. Quand vous dites : j’ai péché, vous dites votre péché. Un péché n’est qu’un péché semblable à tous les péchés. Aucun péché ne pèse d’un poids plus grand qu’un autre.
- Sauf les pires.
- Même les pires.
- Secourez-moi, mon père. Armez-moi de courage, dit-elle, suppliante. Comment un coupable peut-il se sentir expié, s’il n’avoue pas son péché à voix haute, et, ensuite, n’accomplit pas de son péché la pénitence ?
- La meilleure des confessions, ma soeur, la plus complète et la plus exacte, est celle qu’on se fait à soi-même. Soi-même seul, on sait si la volonté de pécher a été pleine et entière, si les intentions ont été réfléchies et méditées, si l’acte a été lucide et conscient. Se confesser à soi-même est la meilleure des confessions particulières, car se confesser à soi, c’est se confesser à Dieu qui est en vous. Au prêtre de donner son humble part, l’absolution.
- Mais si je ne me fais pas honte à confesser mon péché, qui me fera assez honte pour que je ne pèche plus ?.. .. Mon corps n’a pas eu honte de le faire, il faut que ma bouche ait honte de le dire. Le feu du péché m’a embrasée, il faut que le froid de l’aveu me glace… ..Ma langue, ose former en mots mon péché, comme mon esprit a osé le former en pensée, et mon corps en acte… .. Mon père, je m’accuse
- Moi d’abord, ai-je dit avec brutalité… .. Moi avant.
En hâte, pour la prévenir, je me suis agenouillé sur la dalle, j’ai courbé mon front jusqu’à ce qu’il touche le sol, j’ai posé mes mains à plat sur la pierre.
- Saint prêtre de notre sainte religion, n’est-ce pas ce que je devrais être? N’est-ce pas l’air que je veux avoir ? Ce n’est pas ce que je suis.. .. Celui qui devrait être un exemple de vertu pour les pécheurs, est, pour les pécheurs, un exemple de péché. Un pécheur plus pécheur que le pécheur peut-il confesser le pécheur ? Il ne le peut.! Sauf à se confesser, en premier, lui, plus pécheur que le pécheur, au pécheur… ..Ma soeur, j’ai péché contre Dieu, contre vous, contre moi.
- Je vous en prie, supplia-t-elle. Penchée sur moi, comme deux ailes timides, ses deux mains planaient, n’osant se poser.
- Ces deux mains, ai-je dit en les levant, deux fois saintes, saintes parce que, consacrant l’hostie, elles touchent de leurs doigts, comme des linges sacrés le corps du Christ, saintes parce que, mains de la main divine, elles bénissent et consacrent les fidèles en son nom, ces deux mains, ma soeur, sont deux fois sacrilèges.
- Pitié. Grâce, dit-elle, un sanglot dans la voix.
- Au lieu de se garder pures et sans taches pour le Corps Saint qu’elles touchent, et pour le signe de Croix dont elles bénissent les fidèles, se prostituant, avec ignominie, elles ont étreint le corps charnel de mes parties honteuses et se sont polluées et salies de la volupté la plus immonde. Elles auront beau se frotter jusqu’au sang, elles auront beau s’arracher la peau, jamais elles ne seront lavées de leurs souillures, leurs hontes et leurs remords vivants. Quel pécheur est plus pécheur, que le prêtre sacrilège qui profane son sacerdoce ?
- Pitié, mon Père. Ne chargez pas ma honte de la vôtre.
- Ecoutez-moi en confession ma soeur. J’ai aussi gravement péché contre ma mère.
- Je me soumets, supplia-t-elle. Je me soumets si vous vous soumettez. Je ne dirai mot si vous ne dites plus mot. Si vous-même, à Dieu seul, vous vous confessez, moi-même, à Dieu seul je me confesserai… .. Mais si vous ne lavez pas mon âme de mon péché, mon Père, sanglota-t-elle, qui m’en lavera ?
- Et moi ? .. .. Qui m’en lavera du mien ?
Je me redressai, me mis à genoux.
- Nous nous absoudrons l’un l’autre. Répétez après moi. Je vous absous. Répétez.
- Non. Je ne suis pas digne, cria-t-elle.
- Donc, vous l’êtes. Répétez : je vous absous.
- Je vous absous
- De tous les péchés
- De tous les péchés
- Qu’être humain a jamais commis sur terre.
- Qu’être humain a jamais commis sur terre.
De mon pouce et de mon index droit, j’ai saisi sa main droite, je l’ai levée, et la guidant et dirigeant, sa main droite vers moi, pendant que je dirigeai la mienne vers elle, je lui dis :
- Répétez Ego
- Ego
- Te absolvo
- Cette main ne peut rien
- Cette main maculée peut davantage ?.. .. Te absolvo. Absolution contre absolution. Si vous voulez que je vous absolve, il faut que vous m’absolviez.
- Je ne suis pas prêtre.
- Un prêtre pécheur est-il prêtre ? Si j’ai en commun avec vous que je suis à absoudre, vous avez en commun avec moi que vous pouvez absoudre. Tout croyant est apôtre.Aucune âme n’est supérieure à une autre. Ceux qui sont du premier rang du sacerdoce seront les derniers. Répétez. Ego te absolvo.
- Ego te absolvo. dit-elle.
- In nomine Patris
- Je suis sacrilège.
- C’est moi qui le suis, dis-je en serrant son poing de ma main. In nomine Patris
- In nomine Patris
- Et Filii
- Et Filii
- Et Spiritus Sancti. Amen.
Et Spiritus Sancti. Amen.
Tout en prononçant les paroles sacramentelles, sa main et la mienne firent, elle sur moi et moi sur elle, le signe de croix rédempteur.
-Que la paix du Christ soit avec vous… .. Non avec moi ? ai-je dit sévèrement.
- Que la paix du Christ soit avec vous.
Sans que je pusse l’arrêter, elle s’est baissée subitement a saisi la manche de mon blouson, l’a baisée, puis elle s’est relevée, et, dans l’obscurité, par leur reflet, son visage brillait de larmes. Elle s’est levée, et est allée s’agenouiller dans la nef.
Tout honteux de son geste, et mes pensées volant de tous côtés comme oiseaux effrayés, en aveugle j’allai droit à l’appartement curial, et fermai la porte sur moi. Lorsqu’à force de prières, tremblements et secousses se furent apaisés, faisant de l’ordre, j’ai rangé émotions et pensées à leur place sage, et repris mon humble méditation quotidienne.
L’assiette de l’âme et de l’esprit, du coeur et du corps, est le seul état désirable, pour qui désire penser sa vie, et vivre sa pensée. Quelle ne doit pas être la gêne affreuse du prêtre, qui se retrouve nez à nez, au détour d’une rue, ou dans un cercle de famille ou une réunion amicale, avec une femme ou un homme qui lui a dénudé son âme avec la plus totale impudeur, s’il la ou le reconnaît. Et quel ne doit pas être l’horrible malaise de la pénitente et du pénitent, qui reconnaît que le prêtre le ou la reconnaît. Comme il est important que tous ceux qui se confessent à vous, vous restent inconnus.
Homélie VI
Que personne ne se sacrifie !
Un père aimait et louait sa femme et ses deux fils, autant qu’il se haïssait et se méprisait. Non seulement il donnait tout son gain à sa femme sans en distraire un franc pour lui, mais encore, ombre silencieuse, il pourvoyait à toutes les réparations et tous les aménagements que nécessite tout logis, faisait les courses, et vaquait à bien d’autres humbles travaux ménagers, en plus de l’ingrat métier que, huit heures par jour, il exerçait. Pour tout remerciement et toute reconnaissance, sa femme le harcelait sans cesse, le critiquant et le persiflant pour ses travaux à la maison, et les courses qu’il faisait, pour les traces que partout il laissait sur son passage, pour son ordre à elle dans la maison qu’il ne respectait pas, pour sa façon de manger, de s’habiller, pour ce qu’il disait, le coupant quand il parlait, et tranchant sans cesse en tout… .. Ses deux fils, par contre, au regard de la mère, avaient droit à toute liberté : ils envahissaient la maison de leurs manières vulgaires, de leurs loisirs bruyants, de leurs amis douteux, comme les moisissures envahissent les murs d’une cave humide. Et la mère s’amusait de leur effronterie, de leur tenue, de leur parler, de leurs retards, de leurs absences, de leurs dépenses, de leurs amis, bref, en tout, ne manquait pas de leur donner la première place. Un jour, cependant, le père s’écoeura d’aimer en vain. Ayant gagné le mépris des siens, il pensa qu’il ne risquait plus que de gagner leur haine, sentiment à la vérité plus honorable que le mépris. Voyant, devant lui, le nombre de ses années à vivre réduit, jouant son va-tout, il décida de se donner la préférence, et les quitta. Poussant hors de son coeur sa femme et ses fils, il s’y accueillit avec chaleur, et se mettant à son aise, y occupa bientôt toute la place. Puis, avec délice, goûta, à longues et précieuses gorgées, cet amour pour lui tout neuf. Dans un dernier reste de remords, il pensa d’abord qu’il ne tiendrait pas longtemps à être séparé du mépris de sa femme et de ses fils, mais à sa grande surprise, plus il soignait sa tenue et son habillement, plus il s’adonnait aux activités qu’il affectionnait et qui l’affectionnaient, aux amis qu’il aimait et qui l’aimaient, plus il prenait goût à lui, et moins il avait regret des siens. Dans une balance, cependant, comme vous savez, lorsqu’un plateau baisse, l’autre monte. Sa femme et ses enfants, sentant que le plancher sur lequel ils avaient tant dansé la sarabande avait cédé sous eux, se détournant subitement les uns des autres comme font les enfants gâtés, se mirent à la recherche du mari et père disparu. Le père et mari fut bien sûr retrouvé : sûr de son bon droit, il ne se cachait guère. Et revint, bien sûr aussi : on n’enterre pas facilement vingt ans de vie commune. Et le père, revenu, assista à cette chose miraculeuse, que cet amour tout neuf de lui-même rameutait en plus un amour tout neuf de sa femme et de ses fils, tel qu’il ne l’avait jamais connu. L’amour de soi avait accompli ce que n’avait pas accompli le sacrifice de soi, tellement il est vain de se sacrifier en vain. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie VII
S’il est plus avantageux de complimenter le puissant ou le misérable.
Vous savez comme le puissant est entouré. Comme une ruche bourdonnante, bruissent autour de lui des parents par dizaines, des amis par centaines, des connaissances par milliers. Rejoindriez-vous sa cour, du dernier rang où vous seriez, lui crieriez-vous à pleine voix des compliments gros comme des montagnes, votre voix et vos compliments ne seraient tout au plus, à son oreille, qu’un aigre grincement de porte. Votre voix et vos compliments ne seraient tout au plus, dans cette mer de flatteries autour de lui, qu’une goutte d’eau. Ce n’est pas sous-estimer la chose, que d’évaluer le taux de rentabilité de vos efforts investis, à 1 pour 1000, et encore, c’est bien payé. A l’inverse, vous savez comme le miséreux est seul. A la vérité, il est plus seul qu’un rat mort. Sa femme, depuis longtemps l’a quitté. Ses enfants, après elle, abandonné. Ses amis le fuient. Ses connaissances l’évitent. Vous présenteriez-vous face à lui, et lui murmureriez-vous, dans sa muette solitude, d’un mince filet de voix le mince filet d’un aigre compliment, votre mince filet de voix et votre mince filet d’aigre compliment seraient, à son oreille, la plus exaltante des musiques. Votre mince filet de voix et votre mince filet d’aigre compliment, seraient, dans son désert aride, des cataractes plus luxuriantes que les chutes du Niagara. Ce n’est pas surestimer la chose que d’évaluer le taux de vos efforts investis à 1000 pour 1, et encore, c’est donné. Que vaut-il mieux, mes frères ? Avec un petit investissement, se faire cent amis fidèles, ou avec un grand, se faire une relation problématique? Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il. Homélie VIII Comment donner ? Pour celui qui reçoit un cadeau, quel est le vrai plaisir ? C’est, seul et en tête à tête avec son cadeau, le découvrir, l’examiner sous toutes ses faces, le voir de loin, de près, en jouir tout à loisir et pleinement, sans que, pendant ce temps, aucun regard ne vienne perturber son plaisir ! Quelle est la meilleure façon de donner ? C’est déposer le cadeau en douce, et s’en aller. Si tu donnes, fais comme si de ton cadeau tu n’étais que le livreur. Que le don soit ton seul salaire, ne va pas escompter en plus, un vil pourboire de gratitude. Si donner se paie de gratitude, est-ce chose gratuite ? Non. C’est chose payante, et coûteuse, parce que la gratitude coûte. Que ton cadeau soit donc fait pour rien, comme il est censé être fait, et donc oublié si tôt fait, et il aura le prix le plus élevé qui se puisse, puisqu’il sera totalement gratuit. Mieux encore : fais ton cadeau sans même donner ton nom. Ainsi la joie de recevoir sera tout à fait pure. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie VIII
Nous sommes de pauvres choses dépendantes.
Un homme libre et souverain, voilà ce dont se vante d’être l’homme. Je suis maître de moi, comme de l’univers. Et il en fait des gorges chaudes partout. Ei il s’en va écrire des sommes sur le sujet. Mais a-t-il seulement la moindre notion de lui. Ne sait-il pas d’expérience que, même en bonne santé, il est trois fois esclave ? De l’air qu’il respire, de la nourriture qu’il arrache aux règnes animal, végétal, minéral, et de l’être humain complémentaire ? Ane trois fois âne, celui qui prétend libre et souverain. Privez-le d’air cinq minutes. Privez-le de vivres cinq jours. Astreignez-le, dès la puberté, à la continence totale. Et qu’il vous donne de ses nouvelles, et des nouvelles de ses enfants. A la vérité, l’homme et la femme sont aussi dépendants qu’un nourrisson ou un grabataire, même s’ils le sont un peu moins. La dépendance n’est qu’une affaire de degrés… .. A supposer même, pour approcher de la perfection comme on prêche, qu’il donne dans l’abstinence la plus cruelle et la continence la plus féroce, que gagne l’homme à de tels exercices de jeûnes implacables et de macérations impitoyables ? Une supériorité glacée. Une solitude haineuse. Sont-ce là des vertus chrétiennes ? Je ne désire pas le sacrifice, je désire la miséricorde… ..Suivons la loi divine, mes frères. Sans pitié, sacrifions le sacrifice. Abstenons-nous d’abstinence. Contenons la continence. Reconnaissons-nous comme de pauvres choses dépendantes, et nous gagnerons la vertu la plus humaine, la plus haute, celle qu’il n’est aucun homme au monde, qui ne la révère et ne la vénère : la gentille humilité. Quel est le défi chrétien ? D’être parfaits ? Chose impossible. Ou d’être miséricordieux ? A quoi bon gaspiller notre énergie en vains combats ? Etre ceci ou cela, chastes plus ou moins, tempérants moins ou plus, puisque rien ne fera que nous ne le serons tout à fait ? Sur quoi avons-nous pouvoir ? Sur ce que nous sommes ou sur ce que nous faisons ? Faire. Mes frères. Faire. Jugez, si nous luttons avec la même férocité contre la misère que les presque parfaits luttent pour approcher de la perfection, jugez des victoires que nous remporterons. Aider, assister, secourir, aimer autrui, et user pour cela de nos talents, de nos forces, de notre temps, de notre attention, toutes choses communes à tous et qui ne nécessitent en rien d’être un surhomme, avouez que c’est une tâche infiniment plus utile, plus sensée, plus facile, plus humaine, et plus chrétienne. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il. Homélie X L’émigré. Un émigré était, seul dans un pays étranger, ignorant de la langue. Le matin, pressé par le temps, et pensant à l’argent à envoyer aux siens, il s’oublie et part au travail avec un beau courage. Mais le soir, se retrouvant seul et le temps se relâchant, se blottissant dans son lit, il met sa figure dans ses mains, et s’abandonne au noir désespoir. Heureux est-il cependant, tant que, le matin, se laissant se lever avec précipitation et penser à l’argent à envoyer aux siens, avec courage il part au travail. Mais que se passera-t-il, le matin, où son courage épuisé, il ne se lèvera plus ? Lui-même n’ose y penser. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.