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2(b) L’école à la Mansart (2ème partie)

 

quatre

 

Chap. 1 Où habitèrent les couples de nos amis.

Bien que le premier couple habitât à une heure de métro, et le deuxième à dix minutes de marche du troisième, nos trois amis, pendant tout le temps qu’ils vécurent en couple, habitèrent comme aux antipodes. Bien qu’ils n’eussent aucun appui, tous les trois eurent assez de chance, et touchèrent en peu de temps un vrai appartement, dans de vrais murs, avec de vraies pièces, de la vraie eau chaude, de vraies toilettes avec cuvette, ma chère, chauffé au vrai chauffage central s’il vous plaît, Richard au 16 ième étage d’une tour, Guillaume au 7ième étage d’une barre à Nanterre, et Lucien au 5ième étage d’un mur bouclier à Sarcelles. NB. L’adresse peut-être communiquée par l’éditeur ; les droits d’entrée sont reversés aux enfants natuels des trois artistes.

 

Chap. 2 Comment s’installèrent Judith et Richard.

Sur leurs meubles de bric et de broc, Judith : posa : – un biscuit de Sèvres représentant un marquis et une marquise ; – une panthère noire en peluche ; – sept petits chiens en verre de Murano ; – une bonbonnière en faïence jaune et bleu de Gien, spéciale lave- vaisselle ; – une boîte à musique en contreplaqué Made In Austria jouant le beau Danube Bleu ; – un bouquet de fleurs en plastique dans une bouteille de Chianti peinte ; – une poupée à large robe tricotée, qu’elle déploya sur le lit comme une corolle ; attacha à l’ampoule de l’entrée un carillon de sept cloches en cristal de Bohème, qui tintinnabulaient lorsqu’on les heurtait de la tête en entrant ; pour ajouter à la lumière le son, allumant sa radio-cassette, fit donner ses hurleurs à pleine voix. Devant une assurance en soi aussi ferme, Richard, si peu sûr de lui qu’il était, ouvrit le plu large crédit à un goût si éloigné du sien, et, comme une chose honteuse, serra son haut-relief et son atelir de sculpture dans leur coin de cave, qu’il ferma d’un triple tour de chaînes, et cadenassa d’un cadenas à clé.

 

Chap. 3 Comment s’installèrent Cécile et Lucien.

Désolée de choir et déchoir dans une cité loin de Paris, Cécile tenta d’y recréer son cher Marais. Peignit boiseries et radiateurs en blanc cassé mat. Tapissa les murs de velours vert empire. Posa sur le lino une moquette gris perle, par-dessus ses Chiraz. Meubla leur salle de séjour de ses secrétaire et biliothèque Louis XVI, chaises, chaise-médaillon, fauteuil, bergère Louis XVI, à tapisserie rayée rouge, blanc et or; la chambre à coucher de ses vaste lit en cuivre XIXième, armoire en noyer Louis XVI, pétrin en noyer Louis XVI, otomanne tapissée en Gobelins ; la cuisine, de ses vaisselier campagnard, chaises et table bistrot. Suspendit, enfin, l’oeil sur Lucien ironique, quatre toiles XVIIIième, une « Bergerie », une « Escarpolette », un « Embarquement de Thésée », et un « Lac de montagne, avec deux philosophes à son bord ».

Pendant que Cécile s’affairait avec les ouvriers, Lucien installait son atelier dans la petite chambre du fond. Ferma le fenêtre trop grande, comme un oeil trop ouvert, d’une paupière de cartons. Tapissa les murs et le sol d’une toile à matelas. Eleva avec des briques pleines rouges et des planches de chantier, une étagère où il posa ses blocs à dessin, panneaux, toiles, pots, tubes, bouteilles, papier de verre, pinceaux, rouleaux, couteaux, spatules. Poussa contre le mur une vieille table de salon à plaque d’ébène et pied central, sur laquelle il plaça ses bocaux de white-spirit, d’essence de térébenthine, ainsi que sa palette. Dressa, au milieu, face à la fenêtre mi-close, son chevalet. Y posa une toile neuve, qu’il encolla, ponça, ocra. Contempla l’atelier ainsi créé, et fut plus heureux qu’Ali-Baba au milieu de sa caverne aux trésors.

 

 

Chap. 4 Comment Lucien accompagna Cécile au vernissage du célèbre peintre S.

Le deuxième soir, par vengeance de Sarcelles sans doute, Cécile pria Lucien de l’accompagner au vernissage de l’exposition de S., qui exposait 48 toiles, sur le thème : La toile est ce qui est derrière la toile.

La première chose que fit Lucien fut de faire le tour des toiles au pas de course. Elle étaient toutes laissées en chanvre brut, et toutes plus artistement déchirées les unes que les autres : des simples fils tirés aux larges accrocs, il y avait là tout l’éventail des déchirures possibles. Par chaque déchirure, comme à travers le trou d’une palissade, on voyait un bout de toile peinte, comme une toile sous la toile, d’où le titre de l’exposition. Il était on ne peut plus amusant de voir les invités de tous âges et de tous sexes, se pencher sur les déchirures, se pousser de la tête, tirer sur les bords des déchirures comme sur les lèvres d’une plaie pour essayer de voir davantage de la toile de dessous.

- Avez-vous jamais vu, au Louvre, disait au milieu de la salle ce qui devait être un critique, tant de gens scruter d’aussi près tant de toile? Au Louvre, ils passent devant les toiles comme un défilé… .. C’est d’un génie plus génial que les plus réputés génies. En avant. Enchérissons. Surenchérissons. Augmentons la mise. L’art sera nouveau ou ne sera pas. Toujours plus haut. Toujours plus éthéré. Toujours plus intelligent. L’homme est-il le même à midi qu’à 5 heures ? A l’heure du satellite, peindrez-vous comme on peignait, lorsqu’on peignait à pied? .. .. Mon cher. Bravo. Quel âne majuscule, pensait Lucien, assis sur une chaise en plastique, près de la porte. Comme si l’art progressait comme la science. Il y a des progrès en peinture, certes, mais ce sont des simplicités, des facilités techniques d’usage, de séchage, de conservation des couleurs et des toiles… .. Mais l’homme? Qu’a-t-il gagné, depuis Laurent le Magnifique, en goût, en culture, en raison, en moralité ? Reculé, bien plutôt… .. De Montaigne, de Pascal et de Barthes, peut-on dire que le premier avait moins de tête et de corps que les deux suivants, aussi loin qu’ils étaient de lui dans le temps ? Entre un Barthes, un Pascal et un Montaigne, si l’on excepte les régimes politiques, les habits, les coutumes, les machines, quelle différence y a-t-il ? N’ont-ils pas tous les trois même force de pensée, et même force d’art ? A cause des inventions modernes et de l’économie de marché, l’homme ne serait plus l’homme ?.. Non. Non. La vérité, c’est que ce ne sont plus que les courtiers et les boursiers qui cotent l’art. Pour anticiper la hausse et faire fortune rapide, ils se livrent, comme des turfeurs, aux pronostics les plus hasardeux… .. Mais quel artiste amoureux de son art se laisse impressionner par les tendances du marché ?.. .. Heureusement qu’avec de tels numéros comiques en lever de rideau, il y a de la place pour du vrai spectacle.

Et laissant Cécile butiner les mielleuses paroles du peintre mielleux, Lucien se tourna vers le tableau vivant de la rue. Cécile pensa sûrement que la vengeance avait été assez cruelle, parce qu’elle ne pressa plus jamais Lucien de l’accompagner dans ses croisades mondaines, et Lucien en eut beaucoup de gratitude.

Lorsqu’à sa première soirée libre, il pénétra enfin dans son atelier, et qu’il vit pas la fenêtre ces milliers de fenêtres toutes semblables à la sienne, qui l’assiégeaient comme une armée, il fut à un cheveu de sombrer dans un désespoir sans fond, mais il se rattrapa au bord juste à temps. Loin de laisser la détresse distiller son venimeux poison, faisant du poison un remède, il prit sa palette et ses pinceaux, et commença sa série de « Portes Fermées », qu’il peignit sous toutes les lumières, de jour, de nuit, d’ampoule, de réverbère, de lune, de bougie le soir où il y eut une panne d’électricité, de jour terne et gris, de beau et grand soleil, et qui fut sa première grande série.

 

 

Chap 5 Comment Guillaume installa son atelier à écrire.

A la différence de Judith et de Cécile, Marianne offrit à Guillaume la plus belle et la plus grande pièce de leur appartement comme bureau pour écrire. Le premier réflexe de Guillaume fut de refuser. Comme Marianne s’en étonnait, il lui dit qu’il n’était rien moins que sûr, s’il tentait quelque chose, de ne pas échouer. Elle lui répondit que la difficulté de réussir ne faisait qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre. Un tel argument raisonnable ne peut qu’avoir raison de Guillaume.

Puisque j’y suis, autant m’y mettre, pensa-t-il, si bien, que le second soir de leur emménagement, à huit heures, il se retira dans son bureau.

Il était assis à son bureau, le stylo en l’air, comme un fonctionnaire pensa-t-il, quand il se fit réflexion que ce dos qu’il ne savait comment tenir, droit ou rond, ces bras sur la table qui ne savaient que faire d’eux, ces jambes dessous qui étaient comme coupées de lui, n’étaient en rien propres à l’écriture. C’était tout juste bon pour signer un contrat avec un éditeur. Tient-on son inspiration au garde à vous, le dos droit, les coudes sur la table, les jambes alignées. L’inspiration a besoin de liberté. Pour que l’esprit songe, il faut que le corps s’abandonne. Après bien des essais, il finit par s’installer l’atelier suivant, qui lui sembla convenir pour les 7 muses, pour l’éloquence comme pour la poésie héroïque, pour l’élégie comme pour la poésie lyrique, pour la tragédie comme pour la comédie et la satire : – une chaise était adossée contre le mur, – ainsi, il pouvait renverser la tête en arrière et la reposer – ; devant la chaise, mais un peu de côté, un tabouret était placé pour qu’il puisse y reposer ses jambes, -sans déplacer le tabouret, il pouvait bondir sur ses pieds, aller et venir dans la pièce ; – sous son coude droit, était poussée contre le mur sa table à écrire, avec des feuilles blanches et son stylo ; devant cette table et contre elle, était poussée une autre table, qui porterait le canevas, les esquisses de scènes, les notes ; – sous son coude gauche, était poussée contre le mur une troisième table avec ses feuilles de brouillon, ses stylos, ses crayons rouges et bleus, une boîte de boules Quiès, un nécessaire à ongles ; -au milieu de la chambre, enfin, était dressé son bureau, où il placerait ses ouvrages de documentation, ses livres techniques, ses dictionnaires et ses feuilles terminées, qu’il empilerait au fur et à mesure qu’elles étaient écrites . « Il regarda tout cela et vit que cela était bon, se dit-il à voix haute. »

 

 

Chap. 6 Pourquoi Guillaume choisit pour écrire le stylo-bille.

Assis comme un satrape, entouré de son harem de tables, Guillaume saisit son stylo à encre, et au haut de sa feuille blanche, écrivit, ou plutôt dessina : NECESSAIRES REFLEXIONS et s’alarma de ce qu’il l’avait dessiné. Qu’est-ce que c’est que cette calligraphie ? écrivit-il avec son stylo. Pure afféterie. Peint-on pour le geste de peindre ? Bien écrire vous distrait de bien écrire. Sus à la calligraphie. Un homme de lettres doit penser aux mots, non aux lettres. Proscrivons ce maniérisme du stylo à encre. Il pensa écrire directement à l’ordinateur, qu’il achèterait, mais à la pensée de toutes les manipulations qu’il lui faudrait faire pour taper, corriger, ôter, remplacer, ajouter, les mots, groupes de mots, phrases, paragraphes, et au temps qu’il y perdrait, il y renonça de belle gaieté de coeur. « La main. Aucun outil n’est plus prompt, efficient comme la main. Il n’y a pas de machine plus intelligente, ni plus diligente. On n’a pas fait mieux depuis. A présent, quoi dans cette main ? Il me faut : un débit régulier, pas d’encre qui sèche, un trait toujours égal, quelque chose qui soit toujours prêt à l’emploi, qui se laisse oublier, afin que l’outil ne me distraie pas de la matière… .. Le stylo-bille, bien sûr. Honneur à cet instrument vulgaire. Démocratique au point qu’on le trouve aussi bien dans la main du facteur, que du livreur, que du maçon, que de l’instituteur. Si prêt à l’emploi que, posé sur le papier, il écrit. Net. Propre. Sec. Se laissant si facilement oublier que son encre s’épuise sans qu’on s’en aperçoive. Et économique. Je peux en crever sous moi, ad libitum. Célébrons ce stylo-bille si décrié… .. Nous avançons.

 

 

Chap. 7 Quelles recommandations Guillaume se fit à propos de sa page blanche.

Et voilà, derechef, Guillaume, devant sa page blanche, stylo-bille en main, qu’il reposa. Il saisit son coupe-ongles, se coupa les ongles qui n’en avaient nul besoin, risqua sur sa feuille blanche un premier oeil, un second, puis, se prenant en traître, saisit son stylo-bille et écrivit.

Première recommandation. Il n’existe pas de ligne de chemin de fer sans destination. Ne jamais laisser, de même, la bille de mon stylo errer au hasard. Qu’elle ne fasse route jamais que pour une destination donnée et nommée. Une oeuvre ne retient l’attention qu’autant qu’elle signifie, et plus elle signifie, plus elle la retient. Certaines oeuvres anciennes sont si chargées de sens, que, quatre siècles après, on les interroge encore. Ce serait insulter leurs auteurs que penser qu’ils sont parvenus à de tels résultats sans mille délibérations. Ne jamais écrire, en conséquence, une ligne, qu’après mûre réflexion.

Deuxième recommandation. Quel mécanicien, s’il ne trouve pas la cause de la panne, laisse la voiture en plan, et dit à son client : Ecoutez ! Je ne sais « pas ce que c’est. J’abandonne. Allez voir ailleurs ? Ceux qui explorent des contrées inconnues, trouvent-ils des routes toutes faites ? Parce que s’offrent à eux toutes les di- rections et aucune, renoncent-ils pour autant à leur expédition ? Qu’est-ce qu’une page blanche ? Une réponse laissée en blanc. Le blanc d’une page blanche n’est qu’un manque de réponse, qui répond à un manque de question. Où trouve-t-on les questions ? A la fin des problèmes. Qu’est-ce qu’un problème ? Un problème est un énoncé de données, d’où l’on nduit un certain nombre de questions. Dès lors qu’une question est posée, pour une question posée cent réponses répondent à l’appel. Pour connaître les questions, que faut-il par conséquent avant tout ? Enoncer les données.

Troisième recommandation. Si je désespère, penser à nos glorieux aînés. N’étaient-ils pas, eux aussi, partis de rien ? Ne sont-ils pas arrivés à tout ? N’avaient-ils pas en main, comme moi, de la boue ? N’ont-ils pas, avec cette boue, modelé de merveilleuses figures ? Insufflé dans leurs narines un merveilleux souffle de vie ? Ce à quoi ils sont parvenu avec une telle aisance apparemment, mais avec beaucoup de peine certainement, à des époques aussi éloignées et distantes les unes des autres, pourquoi n’y parviendrais-je pas ?

Ce point d’interrogation posé, Guillaume posa son stylo-bille sur sa feuille, se leva, éteignit la lumière, et rejoignit Marianne. Elle lui lança, par-dessus le livre qu’elle lisait, un regard interrogatif, comme l’examinateur à l’étudiant, quand il entre dans la salle du jury, mais, lui, sans dire un mot, sourit, ouvrit grand le quotidien acheté le matin, et disparut derrière.

 

 

Chap. 8 Comment Guillaume essaya de définir ce qu’est une oeuvre classique.

Guillaume, hélas, fut, le lendemain tellement consciencieusement tout à son travail au centre, aux courses, à la cuisine, à la vaisselle, à s’entretenir avec Marianne, et avec sa chaleur habituelle, que lorsqu’il pénétra dans sa chambre à écrire, il frissonna tellement elle lui parut solitaire et froide. Si ça n’avait été que de lui, il aurait fait demi-tour au plus vite, et se serait réfugié dans leur si chaude, si accueillante et si vivante salle de séjour, si ce n’eut été lâche désertion.

Je dois avoir pour honneur de me battre avec les trois heures assignées, même si elles n’en finissent pas de rendre l’âme. Il s’assit donc dans son atelier à écrire, renversa la tête, la reposa contre le mur, ferma les yeux. Sans qu’il s’en aperçut, il s’endormit, mais d’un sommeil bref, semblable à celui que s’autorisent, en milieu de journée, sur la miséricorde de leur stalle, les bénédictins espagnols.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, il reprit pied avec peine, titubant, et se tenant aux murs. Puis, s’interrogeant et se répondant, et saisit son stylo-bille et écrivit.

1. Ce que j’ai fait, ce que je veux faire. Qu’est ce que j’ai écrit, depuis que j’ai mis la main à la plume? Des bouts, des fragments, des bribes, des images,des maximes. Je prenais note des sensations et des sentiments qui m’affectaient, comme ils m’affectaient, et au fur et à mesure qu’ils m’affectaient. Mais qu’est ce que c’est que cela ? Du ramassage, de la collecte. .. .. Est-ce que je tiens les rênes ? Non. Je suis mené par le bout du nez. Je ne conduis pas, je suis conduit. Je ne vis pas, je suis vécu. Des fragments sont-ils une oeuvre ? Certainement pas. Ce ne sont que des notes que l’on prend.Qu’est-ce que c’est sinon écrire un journal intime? Je ne veux pas écrire les faits et les gestes d’une tribu nomade. Je veux, comme Romulus, tracer à la charrue le sillon qui déterminera l’enceinte de ma ville, et puis, ensuite, la construire. Je veux écrire : une oeuvre.

2. Quelle oeuvre ? Seul substrat immuable de toutes les constructions passées : une histoire, d’un personnage. Si on analyse le modèle des modèles, le théâtre ancien, il se classait en tragédie et en comédie. La tragédie faisait son affaire de l’histoire terrible ou pitoyable de personnages illustres au destin exceptionnel ; la comédie la sienne de la critique acerbe de gens aisés du commun. Quid du théâtre moderne? Les choses ont bien changé. L’homme privé a pris le pas sur l’homme public. De même, la comédie a pris le pas sur la tragédie, mais en l’emmenant avec elle. D’autre part, la nouvelle critique n’étudie plus un auteur dans l’absolu, mais dans le relatif : Pascal n’est plus examiné dans l’absolu de son art, mais dans le relatif de la condition de parlementaires de sa famille sous Louis XIV. Serait-il, en l’occurrence, inconsidéré, de la part d’un auteur, de choisir pour histoire, celle d’un homme privé, dans « sa condition sociale ? Si l’on ne peut ériger une telle option en règle générale de composition, peut-on faire faute à un auteur de l’ériger en sa propre règle particulière ? Un homme privé, donc, dans sa condition.

3.Quelle homme privé, de quelle condition ? Si nous cherchons le caractère commun des pièces les plus belles et les plus fortes du temps passé, de celles qui, sonnant de toutes leurs cloches d’aussi loin qu’elles ont été fondues, sonnent à nos oreilles comme si elles étaient du clocher voisin, que trouvons-nous ? Que ces pièces sont des allégories, c’est à dire des soucis humains concentrés avec force dans une fable, comme les rayons du soleil dans le foyer d’une lentille. Une allégorie donc. On se tromperait cependant, si on pensait que ces auteurs donnaient un caractère allégorique à toute la pièce, histoire et personnages. Si l’histoire est idéale et exemplaire, et règne en souveraine, elle est servie par des personnages aussi réels et vivants, disparates et composites que les gens que l’on rencontre dans la rue. C’est ce double caractère, idéal, de l’ensemble, réel, du détail, qui fait l’inégalable perfection des oeuvres du temps jadis. Une fable, idéale, avec des personnages, réels.

Comme la veille, Guillaume déposa son stylo-bille sur sa feuille, se leva, éteignit la lumière, et rejoignit Marianne. Débordant de joie bavarde, il se serait volontiers épanché en paroles, s’il ne s’était aperçu qu’il devait sa joie non à Marianne, mais à son travail. Par honnêteté, aussitôt, il se tut. Ce fut Marianne qui désentrava la conversation, et lui fit prendre son allure ordinaire, et Guillaume, soulagé, n’eut plus qu’à la suivre.

 

 

Chap. 9 Comment Guillaume, désolé, ne trouva pas ce qu’il cherchait.

Confiant, à cause du chemin parcouru la veille, Guillaume, le lendemain soir, entrant dans sa chambre, allumant la lumière, sans hésitation, s’assit, saisit son stylo-bille et écrivit.

4. Quelle fable ? Avec quels personnages réels ? Coupons-nous l’herbe sous les pieds. Refusons-nous cette fausse facilité qu’est la recherche de documents. La recherche de documents dispense des vraies recherches. Ne soumettons-nous pas, de toute façon, tout à notre esprit, en dernier ressort ? Notre esprit n’est-il pas le dernier juge ? D’autant plus que les documents sentent le moisi et infecteraient l’oeuvre de son odeur. Court-circuitons les documents et branchons-nous directement sur notre esprit. Nous gagnerons du temps et ne regretterons pas d’en avoir perdu. Faisons à présent une revue des histoires des gens que je connais, et qui pourraient prêter à allégorie.

Guillaume lâcha son stylo-bille, bondit de sa chaise, passa son tabouret, et, ôtant ses chaussures pour que leur bruit n’importunât pas les voisins, ni Marianne, ni lui-même, allant et venant, passa la revue complète de toutes les vies, même fragmentaires, des gens qu’il connaissait ou avait connus, de sa famille proche ou éloignée, de ses camarades d’enfance, de ses instituteurs et professeurs, de ses amis de jeunesse, de ses collègues actuels, de Marianne et de ses parents, de Lucien, de Richard, puis lorsqu’il eut terminé sa revue de détail, revint faire son rapport.

La difficulté est qu’on ne peut attribuer à une histoire une note plus élevée qu’à une autre. Toute histoire égale toute histoire. Si la chose est satisfaisante du point de vue de la morale et de la justice, elle ne fait pas du tout mon affaire. Deuxième difficulté : chaque histoire ne me paraît chanter que d’une voix. Elles me semblent toutes partielles et partiales. Pour prendre l’exemple de Richard et de Lucien, et de moi en plus, qui suis comme je suis, je ne m’imagine choisir aucun de nous comme héros, parce que chacun ne me semble être qu’un tiers du tout. J’aime autant Richard que Lucien, et suis loin de me détester, mais chacun de nous ne me semble faire qu’une partie de personnage. Si je choisis Richard, je regretterai Lucien, si je choisis Lucien, je regretterai Richard, et moi en plus. Pour faire du bronze, on allie le cuivre, l’étain et le plomb : j’aimerais faire de même et nous fondre tous les trois. Hélas, impossible. De nous trois si disparates et composites, on ne peut faire une image unique : Horrible mélange d’os et de chairs meurtries. Troisième difficulté : je n’ai de chacun de tous ceux que j’ai examinés, sauf, de moi, que quelques lueurs : comment sur eux faire toute la lumière ? Avec les quelques débris d’os que j’ai, comment reconstituer le squelette entier ? Quelques empreintes ne suffisent pas pour faire un portrait. Enquêter auprès de chacun pour accroître mes connaissances sur lui ? Ce sont des méthodes de secrétaire, pas d’auteur. Grotesque. Indigne. Sauf de moi, ai-je dit. Je suis le seul être que je connais de science innée et encyclopédiquement, quoique d’une encyclopédie courte. En mon quart de vie, qu’ai-je vécu ? Je pousse à peine mes premiers cris. J’ai vécu de ma vie, à peine son préambule. Qu’ai-je mis de côté jusqu’à ce jour ? Une enfance, une adolescence, une jeunesse de jeunesse. Dois-je dilapider ce capital en un coup, et écrire mes souvenirs d’enfance et de jeunesse ? Si je gaspille mon bien dès maintenant, que me restera-t-il pour la suite ? Rien de tout cela ne fait mon affaire. Rien. Fin de partie.

Oùk eùrêka. Je déclare forfait. Comme s’il mettait un point final à lui-même, Guillaume mit le capuchon sur son stylo-bille le posa, éteignit la lumière et rejoignit Marianne.

 

 

Chap. 10 Comment Guillaume n’osant pas avouer à Marianne son échec, lui mentit et comment Marianne, le poussant dans ses derniers retranchements, le mit au pied du mur.

Guillaume ne démantela que peu à peu ses soirées d’écriture, et encore pas à ras, tellement il avait honte d’avouer à Marianne son échec. Seulement, il rejoignait Marianne plus tôt, l’aidant dans ses travaux, lisant, en plus de son quotidien, les dernières parutions éditoriales dont on parlait.

Un soir, levant les yeux de son livre, elle lui dit: – Que se passe-t-il ? Tu prends un peu de distance ? Guillaume avait préparé son mensonge. – Ce n’est pas moi qui prends un peu de distance, c’est mon travail, hélas, qui me tient à distance. .. Pour parler franchement, je ne suis pas dans des conditions idéales pour écrire. – Comment ? dit Marianne vivement. Qui est plus près de soi que toi? Qui s’efface plus totalement que moi ? – Loin de moi de t’incriminer… .. Comprends l’obstacle contre lequel je bute. Le travail du jour imprime dans mon esprit des impressions que trop réelles et positives, pour un travail le soir par trop irréel et trop idéal. Je n’efface ces empreintes de la journée qu’à grand peine… .. En un mot comme en mille, je dépense plus d’énergie à me mettre en condition d’écrire qu’à écrire… .. Il serait, je pense, cent fois plus payant que, fatigué du jour, je me fatigue le soir tout à fait, que je donne des leçons ou que je surveille des devoirs, me constitue un pécule, et m’offre trois mois de congé non payé… .. C’est un projet que je réserve à une de ces prochaines années.

A la surprise de Guillaume, Marianne se récria, dit qu’il l’aimait bien peu pour la juger si mal, que le meilleur gage d’amour qu’il pourrait lui donner, ce serait de prendre ses trois mois de congé non payé tout de suite, sans pécule d’aucune sorte, et que ce serait lui donner à elle tout son prix, que d’accepter qu’elle travaillât pour deux. Bien que dans le plus grand des embarras, parce que Marianne le mettait au pied du mur, ému néanmoins jusqu’aux larmes par une telle générosité, Guillaume ne trouva pas de remerciements plus dignes de l’offre que d’accepter avec simplicité.

 

 

Chap. 11 Comment Guillaume, jouant son va-tout, essaie d’écrire à toute force une pièce.

Ayant donné sa démission au centre en prétextant de graves motifs privés, et décidé de faire une pièce à toute force, bien qu’une voix en lui, à qui il fait honte, désapprouvât un tel traitement comme funeste à la poésie, l’après-midi même -pour ne pas démériter de Marianne-, dans le silence religieux de l’immeuble et de la cité, Guillaume s’enferma dans sa chambre à écrire.

Celui qui agit par volonté, choisit par calcul. Calculons donc.

Sans perdre une seconde, il fit la liste des thèmes des romans qui avaient eu un récent succès : il trouva l’échec en premier, l’horreur en second. Il appliqua cette double grille sur une Histoire Contemporaine, isola de cette Histoire cinq histoires, élut de ces cinq la plus échouée et la plus horrible : c’était l’histoire de Rodolphe de Habsbourg. Il mit pour faire ce choix l’après-midi. Le lendemain, il se documenta à la Bibliothèque Nationale sur les dits et les faits, réels et avérés, de Rodolphe, de François-Joseph, d’Elizabeth, de Stéphanie et de ses enfants, de Marie Vetsera et de sa mère, du Comte Esterhazy, ainsi que des démocrates, et des journalistes hongrois et autrichiens, amis de Rodolphe ; établit un plan de la Hofburg et du pavillon de Mayerling ; choisit comme dénouement de l’histoire, le double suicide, à cause de sa vraisemblance, et de son horreur, bien qu’aucun acte ne lui répugnât davantage. Il mit pour faire cela dix jours.

Il fit ensuite le plan de masse des cinq actes de la pièce ; partagea chaque acte en un nombre de scènes variable ; fit un plan détaillé du tout. Il mit pour faire cela quatre jours. Le quinzième jour, il mit résolument le cap vers le large. Pour assurer une production totale de 360 pages en 76 jours, il lui fallait une capacité de production moyenne de 4 pages par jour.

Voici comment il décida de procéder pour écrire : comme un peintre charge son esquisse d’une multitude de traits, jusqu’à ce que de lui-même se détache le bon, Guillaume ébauchait sur une feuille de brouillon une phrase, qu’il chargeait, raturait, écrivait, chargeait à nouveau, raturait, réécrivait, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’enfin d’elle-même ressorte la bonne. Tel était du moins le travail dans son principe.

 

 

Chap. 12 Comment Guillaume échoua.

Dans la pratique, ce fut bien autre chose.

Il ne tarda pas à s’apercevoir que plus il corrigeait, plus il corrigeait, et qu’en dépit de toutes les réécritures auxquelles il se pliait, la phrase d’arrivée ne lui semblait guère meilleure que la phrase de départ. Comme une épave, après sa lutte horrible avec la mer déchaînée, s’échoue sur la grève, épuisé par sa terrible lutte contre la phrase, il allait se jeter sur le lit, pour se relever aussitôt, tiré par la fraîche idée d’une nouvelle correction, guère meilleure, finalement, que les autres. Qu’avec facilité je me moquais du vieux Flaubert ! Est-ce que j’endure autre chose que ce qu’il a enduré ? N’importe, son chemin vaut d’être parcouru, ne fût-ce que pour aller plus loin ! A la fin de la journée, les quatre pages par jour étant impératives, il se rabattait sur la phrase qui lui semblait la moins faible – sans qu’elle le contentât pour autant -, et la recopiait en aveugle, pour tenir sa production.

Il mit pour écrire ses 352 pages dix semaines, tenant ainsi largement le délai qu’il s’était fixé. Le matin du dernier jour de ses trois mois, il mit ses pages dans l’ordre, posa sa liasse devant lui, prit une bonne gorgée d’air, et plongea dans sa lecture. Il n’avait pas enjambé dix pages, que l’espoir, de ses ailes lourdes, s’envola au ras des herbes, comme un canard sauvage. Dix pages écrivirent la sentence, cinquante la soulignèrent, trois cent cinquante deux l’affichèrent. Quelle horreur, se dit-il. On dirait un champ de bataille, couvert de cadavres, inertes comme des pierres. De temps à autre, on croit voir dans la mer des cadavres un pauvre membre bouger, une pauvre poitrine faiblement sa poitrine se soulever. Plein d’espoir, on s’approche. Chimère. Tout est plus mort que mort. Quel charnier de mots. Ce n’est même pas mort, parce que ce qui est mort a été en vie. Corriger ? Le potier, qui, tournant le tour de son pied agile, de ses doigts glaiseux fait trop mince son pot d’argile, est-ce qu’il le corrige ? Non. Il tasse le tout et remet l’argile en pain. Réparer des réparations ? Rapiécer des rapiéçages? De l’aval en amont, tout l’ordonnancement est mauvais, la fa- brication, le programme de fabrication, la cadence de production, l’élaboration, jusqu’à la conception. En art, l’étude de marché est un marché de dupes. Laissons ce cynisme aux chiens. Mon vieux Flaubert, je te renvoie à toi.

Guillaume se leva, et avec détermination, déchira sa liasse en mille morceaux, et bourra de ces mille morceaux un sac en plastique. Il était adossé contre le mur quand, soudain le coeur lui faillit. Comme si le sol se dérobait sous lui, il tomba dans un gouffre sans fond. Il lui sembla avoir perdu tous ses esprits et tous ses sens. Plus il s’enfonçait dans les ténèbres, plus les ténèbres s’enfonçaient dans les ténèbres. Ce qui désespérait son désespoir, c’est qu’il avait l’impression que le manque de lumière serait à jamais sa lumière. Cette chute vertigineuse lui parut durer un temps infini.

Heureusement, tout a une fin. Même le désespoir se dissipe, à la fin comme une vapeur. L’affreux tourbillon qui l’engloutissait dans le vertigineux abîme, le rejeta soudain dans des eaux plus calmes. D’un dernier puissant coup de talon, il remonta à la surface. Honte à la honte. A quel entomologiste viendrait-il à l’idée de faire honte au splendide paon de jour d’avoir été chenille velue ? Pourquoi est-ce que je rougis de ce pavé comme d’un péché dégradant ? L’échec n’est-il pas la cire perdue de la statue future ? Qu’est-ce que la vérité, sinon une erreur corrigée ? N’ai-je pas appris au moins quelque chose : ce qu’il ne faut pas faire ? Mieux ne vaut-il pas que ce soit le premier de mes savoirs que le dernier ? Sois heureux d’avoir le jugement assez sain pour sainement te juger. .. Poursuivons.

Là-dessus, il ferma le stylo-bille de son capuchon, classa avec soin ses feuilles, comme s’il ne faisait que s’absenter -il savait que ce ne serait qu’une absence-, se leva, éteignit la lumière, et rejoignit Marianne.

 

 

Chap. 13 Comment l’échec de Guillaume déçut Marianne, et avec quelle joie Guillaume retrouva sa vie d’avant.

Lorsqu’il se fut assis dans la salle de séjour, Guillaume dit à Marianne, de sa voix la plus tranquille, que l’expérience avait été un échec, qu’il lui avait une grande reconnaissance de lui avoir permis de la tenter, qu’elle n’avait pas été cependant totalement infructueuse, puisqu’elle l’avait instruit qu’elle l’était, mais qu’il y mettait fin, et essaierait le lendemain de se faire réembaucher par le centre.

- Tu capitules ? dit la Crétoise, les yeux chargés d’éclairs. Guillaume leva les mains en un geste d’impuissance. – Enfin. Ce n’était pourtant pas la mer à boire, dit-elle avec véhémence. Il ne s’agit que d’occuper un terrain inoccupé. Il s’agit d’inventer une histoire là où il n’y en a pas. – Ce n’est pas si facile, dit Guillaume. – Rien n’est plus facile au contraire. On trouve des histoires à chaque pas. Il suffit de les baisser et de les ramasser… .. Un peu d’humilité, MM. les auteurs. Vous cherchez des histoires dans vos bibliothèques, quand c’est sur l’asphalte qu’il faut les cueillir… .. Je suis sûre que je suis plus auteur que toi. Je n’aurais qu’à m’asseoir pour écrire. – Je ne désire qu’une chose, c’est que tu passes des paroles aux actes, dit Guillaume. Marianne haussa les épaules et se replongea dans son livre, et Guillaume, blessé, alla prier ses 9 Muses dans la cuisine.

Lorsqu’il poussa la porte du centre le lendemain, Guillaume était dans l’angoisse affreuse de ne pas être réembauché. Mais lorsque la directrice, lui ouvrant les bras, le serra sur son opulente poitrine, que ses collègues, chaleureux, l’entourèrent, que les enfants, hurlant de joie, lui sautèrent au cou, il fut si ému, comme si égaré dans un désert aride, il retrouvait enfin des maisons habitées, que, se détournant, il pleura. Il y a une chose en tous cas, pensa-t-il, en quoi un auteur ne peut se tromper, c’est de vivre. Heureux suis-je d’être obligé de gagner mon pain. Si la nécessité ne me poussait pas à sortir du bois, je me serais opiniâtré dans mon erreur. Qu’il est heureux que je n’aie ni bourse, ni pension, ni aide d’aucune sorte, et que je sois forcé de travailler.

Et heureux, comme il n’avait jamais été, il s’essuya les yeux.

 

 

Chap. 14 Comment Richard essaya d’avoir les coudées un peu plus libres.

Longtemps, Richard laissa Judith guider leur couple, aussi bien pour les courses, la cuisine, le ménage, – il assumait des travaux bien plus que la moitié -, que pour l’achat de leurs habits – elle l’habillait de solide et d’économique, et elle de beau et de cher-, et leurs distractions – il la laissait choisir les discothèques, les concerts de rock, les programmes de télévision. Un jour qu’il avait un peu bu, il dit même à Judith, qu’autant il se paraissait à lui-même lourd et charnel, autant elle lui semblait légère et éthérée, et que c’était conforme à la vérité de dire qu’elle était la belle et lui la bête. A sa surprise, loin de se récrier, elle but le compliment comme du petit lait. Il éclata d’un long rire intérieur. C

Ce fut alors qu’il considéra qu’il avait assez ramé dans un sens, que le temps était venu de ramer dans l’autre. Le lendemain, alors qu’il essuyait la vaisselle qu’elle lavait, et qu’il lui tournait le dos, il osa : – Est-ce que tu verrais d’un mauvais oeil que je ne voie plus la télé avec toi ?.. .. J’ai une tocade ridicule : j’aime sculpter le bois. La propreté de l’appartement ne serait touchée en rien. Les copeaux se ramassent en trois coups de pelle.. .. Je poncerai sur la palier et sur le balcon. Tout ouïes à ce qui se passait derrière, il ne bougeait pas plus qu’une pierre. Puis, il entendit à nouveau la casserole carillonner dans l’eau chaude, comme si rien ne s’était passé.

- Bon. Bon, dit Richard, rouge comme un pétunia. L’affaire est vidée. N’en parlons plus. .. .. Qu’est ce que j’ai à m’embêter de bêtises ? Est-ce que je n’ai pas assez de quoi me distraire ? Qu’est ce que je vais encore inventer?.. .. Tu n’as rien entendu. Je n’ai rien dit. Aurais-je jamais pensé que je blasphèmerai un jour cette déesse de la sculpture, vers laquelle volent mes voeux les plus ardents ? pensa-t-il. Elle, tourne-t-elle sept fois sa langue dans sa bouche ? Oui, mais, elle est une fille d’Eve. Je ne suis qu’un fils d’Adam.

Mais ce pas en avant, qu’il venait de faire, même s’il l’avait corrigé par un pas en arrière, n’était pas comme s’il n’avait pas fait de pas du tout! Disons que c’était un pas de timide. Ce n’était pas rien. Ce fut Judith, qui le poussa au pas suivant.

De télévision, au début, Judith ne se droguait que peu. Elle regardait les informations et leurs accessoires, un peu de jeux avant, un peu de météo après. Mais petit à petit, elle augmenta la dose : y joignit les films, les séries, les variétés. A la fin, la gentille distraction devenue méchante dépendance, elle fut tout à fait accrochée, allumait la télé dès qu’elle arrivait, et la laissait ma fois, s’éteindre toute seule. L’oeil roi. Voilà où nous en sommes, pensait Richard, l’oeil sur une série américaine. A épier, haineux et jaloux comme Polyphème, les amours des Acis et Galatée de la télévision… Oeil. Je te délègue. Je te donne procuration. Saoûle-toi, à ma place, d’amour fou et de féroce haine. Si je les vivais, ils attaqueraient par trop mon confort. Aime, jouis, hais, guerroie à ma place. Je suis infoutu de vivre vie qui vaille… Voilà vers quoi tend l’évolution de cette créature magnifique de l’homme. Oter du corps la vie, et la donner à l’oeil. Prélever de ce corps trop factieux la vie, et la greffer dans l’oeil, si sage dans son orbite… .. Pour moi, mon oeil, se dit-il rendant vulgarité pour vulgarité.

Le lendemain soir, alors qu’ils regardaient tous les deux la télévision, Richard but un bon coup de gnôle et monta à l’assaut. Il se leva de son fauteuil, chercha dans le placard, la bûche, les gouges et les ciseaux qu’il avait préparés, posa dans un coin du salon, des journaux bien à plat sur le lino, s’assit sur un tabouret, et, la bûche serrée entre ses genoux comme dans un étau, commença à sculpter sa « Tête ivre de rage ». Un lourd silence pesa longtemps sur le salon comme un couvercle. Soudain, comme de nuages d’orage émerge un soleil radieux, de derière le poste, retentit un rire juvénile. Richard souffla. Judith était reprise par sa drogue. L’orage était passé.

 

 

Chap. 15 Pourquoi Lucien faisait des cauchemars.

Jamais Lucien ni Cécile n’avaient assuré l’autre de rien, ni rassuré non plus, de telle sorte que ni l’un ni l’autre n’était certain que l’autre serait encore avec lui ou elle le lendemain. En fait, cette liberté leur tenait la bride plus haute que les serments les plus solennels, parce que, comme des fil de féristes, ils étaient si attentifs à l’abîme sous eux, qu’ils n’avaient guère le temps de penser à autre chose. Ce bonheur inquiet, pensait Lucien, peut-être est-ce là le seul bonheur qui convienne à notre siècle inquiet ? En raison de leur incertitude, cette sorte d’amours est peut-être la seule qui risque de durer un peu ?

Dans leurs relations entre eux, Cécile avait un net avantage sur Lucien. Abonné au réseau des gens cablés, elle sortait beaucoup, voyait beaucoup de monde et du beau, tandis que Lucien restait à la maison, et vivait dans son atelier, comme un ermite dans la Thébaïde.

Pour leurs conversations, la balance aussi était inégale. Si Lucien épargnait à Cécile les lazzis sur son demi-monde, sachant combien elle était fragile, Cécile, qui n’avait pas tant de scrupules, ne manquait pas, dès qu’elle le pouvait, de le railler de son hobby : -avait-il démarché la journée ? son chiffre d’affaires décollait-il du zéro ? faisait-il jouer ses relations de peintre en bâtiment ? l’hebdomadaire des droguistes avaitil fait paraître un article sur lui ? sa réputation commençait-elle à dépasser la porte de son atelier ? tous sarcasmes que Lucien accueillait par de vaillants sourires. Cette inégalité ne laissait pas de l’affecter néanmoins, plus qu’il n’aurait voulu.

Il fit à cette époque, à cause d’elle, beaucoup de cauchemars. Il rêva ainsi : – qu’il ne retrouvait plus son atelier, toutes les portes de leur appartement donnaient sur des chambres habitées par des étrangers ; – que le couloir qui menait à leur atelier, se rétrécissait si bien comme un boyau de mine, qu’au bout, il ne pouvait plus passer ; – qu’en ouvrant la porte de son atelier, il découvrait que le chevalet, la table et l’étagère étaient poussés contre le mur, qu’un lit était installé, et qu’un sans logis était assis dessus ; – que son atelier était devenu une salle d’hôpital, partagée en box tous occupés par des malades, qu’un box lui était réservé, mais que le règlement de l’hôpital interdisait aux malades toute activité dans les chambres, et spécialement l’exercice de la peinture ; – que la porte de l’atelier avait été murée de parpaings de béton, et que le mortier qui les liait était déjà sec ; – que son atelier était devenu une annexe du Consulat d’Ialie, ouverte au public toute la journée ; – que son atelier était devenu une cage d’ascenseur, mais que les peintres qui l’empruntaient n’avaient le droit de peindre qu’entre les étages. Il fit encore bien d’autres cauchemars, qui lui laissaient tout de même la consolation, quand il se réveillait, que la réalité était autre, et qu’il valait mieux à tout prendre cela, plutôt que l’inverse..

 

 

Chap. 16 Comment Marianne changea d’attitude envers Guillaume.

Depuis que Guillaume avait arrété ses écritures, Marianne avait nettement changé d’attitude envers lui, comme si l’écriture avait été la chose en lui qui l’avait séduite. Ainsi, un jour qu’il était adossé au mur, elle s’écarta de lui, le toisa des pieds à la tête, et éclata de rire. Une autre fois, alors qu’il venait vers elle, de loin elle singea sa démarche, les jambes écartées et les pieds en dedans. Un autre jour encore, alors qu’il rangeait la vaisselle, prise d’une rage subite, elle l’écarta, dérangea tout ce qu’il avait rangé, et le pria de mettre sur le champ un peu d’air entre elle et lui.

Une autre fois encore, alors qu’il relisait les oeuvres de Shakespeare à cause d’une question qu’il se posait, elle lui dit qu’elle n’avait jamais pensé qu’il fût devenu impuissant au point de lire les oeuvres des autres. Il voyait à cette attitude deux explications possibles, ou Marianne ne le supportait plus parce qu’il n’écrivait plus, ou cette hargne était une de ces impulsions inhérentes à la nature humaine, auxquelles doivent céder les femmes de caractère, comme Marianne, pour conserver leur équilibre. Guillaume balança entre ces deux hypothèses longtemps jusqu’à ces jours mémorables, où Marianne fit pencher elle-même la balance.

 

 

Chap. 17 Comment une jalousie mortelle déchira le coeur de Guillaume une première fois.

Ce soir-là, ils s’étaient fractionnés pour faire leurs courses, Guillaume était allé chez le boulanger, Marianne chez le boucher. Guillaume, servi le premier, s’en revint vers la boucherie, chercha Marianne des yeux à travers la vitrine. Ce qu’il vit le brûla comme une langue de feu. Le visage tourné vers un jeune homme qui était à quatre pas d’elle, Marianne vêtait ses yeux, puis les dévêtait, tour à tour se retirant, s’offrant, s’offrant pour mieux se retirer, se retirant pour mieux s’offrir, tandis que le jeune homme dardait sur elle ses regards de toutes leurs flèches. Avec effort Guillaume s’arrache de l’horrible supplice, comme s’il arrachait sa peau d’une lame rougie, et fuit hors de sa vue. Qui le suppliciait sinon ses propres yeux ? Si ses yeux à elle se délectaient, qu’avait-il à faire de ses délices à elle sa torture à lui ? Il était dans le noir, contre le mur comme contre un Mur des Lamentations, son âme hurlant en son cachot, quand Marianne gracieuse et potelée le tira par la manche, et le plaisanta de jouer à son âge à cache-cache. Il se froissa affreusement qu’elle le traitât en gamin, alors qu’en femme, elle le faisait souffrir des pires souffrances, mais malgré cela, dans un sursaut terrible, il dompta la bête sauvage en lui. « Qui était l’auteur de son mal ? Elle qui ne savait pas qu’il la regardait, ou lui qui la regardait regarder ? Par une affreuse peur qu’elle le comparât à l’autre et s’éloignât plus encore de lui, fermant les yeux et les oreilles, il se laissa emporter en aveugle par le courant impétueux de son exhubérance. Effort réompensé ! Une heure ne s’était pas passée, que Marianne se rapprochait de lui, plus près qu’elle n’avait été depuis longtemps. Honteux bénéfice, se dit Guillaume avec mélancolie, je jouis de son désir pour un autre.

 

 

Chap. 18 Comment une jalousie mortelle déchira le coeur de Guillaume une deuxième fois.

La main arrimée à un poteau de la rame, Guillaume lisait la liste des films de la semaine, et Marianne était arrimée au même mât, lorsque Guillaume leva les yeux sur elle pour lui proposer son choix de films.De ses ongles sanglants, elle lui ouvrit la poitrine et lui arracha le coeur. Les yeux violets de Marianne s’ébrouaient le plus voluptueusement du monde dans les yeux émeraude comme les mers du sud -Guillaume avait les siens d’un châtain tout ordinaire-, d’un jeune homme long et mince comme un bouleau -Guillaume était sans cou et trapu comme un saule-, chevelu comme un reître -Guillaume avait le cheveux blond et rare du bourgeois hollandais. Comme un blessé à mort, Guillaume ne bougeait ni ne respirait, de peur de laisser s’échapper le peu de vie qui lui restait. Elle sait que je le vois, et elle le regarde. .. .. Est-elle si pâmée de désir qu’elle perd conscience ? Me hait-elle tant pour souffrir de me faire souffrir autant ? Dieu. Je ne peux le supporter.

La rame allait fermer ses portes, lorsque, dans un hurlement intérieur, s’arrachant de l’horrible torture, Guillaume bondit sur le quai, comme un fou, grimpa l’escalier, courut à pedre haleine par les couloirs et les portes de fer, n’eut de cesse qu’il se fût perdu dans la foule. Vivons-nous sous des ciels trop éternellement bleus, sur une mer trop éternellement calme ? A-t-elle faim de mer houleuse et 40 ièmes rugissants? S’entend-on trop bien ? Est-elle trop sûre de moi ? Par les coups qu’elle me porte, me souffle-t-elle les coups à lui porter ? A-t-elle de la passion pour la passion, de la fureur pour la fureur ? Pour que j’aie la paix, faut-il que je trouble la sienne ?.. .. Hélas, elle se trompe de personne. Je n’aime rien tant que la douce paix.

Et il allait par les rues, ponctuant de ses bras bavards ses paroles muettes. A la longue, la foule, assagissant son pas, assagit ses pensées... Auteur. Ne devrais-tu pas être dans l’enchantement ? Ce feu de jalousie, qui te brûle vif comme un bûcher, n’est-ce pas justement un de ces feux ardents qui embrasent les oeuvres de ces anciens, qui t’exaltent tant ? N’est-ce pas ce qu’on souffre qui donne souffle ? Celui qui a sujet à se plaindre, n’a-t-il pas un sujet à peindre ? N’est-ce pas d’une argile souffrante comme la mienne qu’on fait oeuvre vivante ? Tu souffres ? Ecris. Mais aussitôt, commentant son commentaire : Beau à dire. Est-ce lorsque la mer déchaînée secoue le bâtiment et fait rouler les barriques de babord à tribord, que le capitaine s’assied à sa table et écrit dans son journal de bord d’une écriture appliquée ? Celui qui souffre laidement, peut-il bellement s’écrire ? Comment celui qui souffre à en perdre les esprits, peut-il les rassembler et posément s’écrire? Quelle passion furieuse peut composer un art réfléchi ? Quelle passion qui bredouille et pousse des cris inarticulés peut-elle s’écrire dans la langue la plus savante ? Aucune. Elle ne le peut pas. Et, pourtant, nos jeunes vieux auteurs, puisque jeunes ils étaient, ne battaient-ils pas un fer encore rouge et brûlant ? .. .. Que puis-je au mieux ? Presser cette herbe folle entre les feuillets de mon herbier, pour me réserver de l’étudier plus tard ?.. Cette idée soulage-t-elle ma souffrance ? En rien. Il divagua en esprit et dans le rues le plus tard qu’il put.

Lorsque vers 2 heures du matin, les jambes lui rentrant dans le corps et les yeux rouges de fatigue, il glissa la clé dans leur serrure, il espéra de tous ses voeux recueillir les fruits d’un retard qui lui avait tant coûté. Il l’imaginait assis par terre dans l’entrée, les joues salies par les larmes, les épaules secouées de sanglots, en proie à la désolation. Il tomba rudement de son haut : l’entrée était plongée dans le noir, l’appartement dans le silence, et lorsqu’il tendit l’oreille contre la porte de leur chambre, il entendit cette respiration sifflante que Marianne avait quand elle dormait profondément, bien trop disgracieuse pour qu’elle la simulât.

Plein de noire malveillance, il se coucha, frissonnant et glacé, au bord du lit, et ne ferma pas l’oeil de la nuit. Marianne se leva après lui, joyeuse comme un pinson, faisant sa toilette en sifflant, le dévisageant, quand elle le croisait, d’un oeil ironique. Tant d’insensibilité eut raison de son trop de sensibilité.

Se cuirassant et se bardant de fer, Guillaume passa à la contre-attaque. Il se garda bien de faire la grève du silence ou de la faim ou de sa part des travaux ménagers, comme il en avait d’abord été tenté, fit au contraire tout ce qu’il l’habitude de faire. Seulement, le nouveau, c’est qu’il prenait son petit déjeuner debout, partait sans qu’il l’eût fini, et sans l’attendre, et en la saluant de la main, au lieu de l’embrasser ; qu’il ne touchait pas aux plats qu’elle préparait, disant qu’il n’avait pas faim ; que s’il y touchait, il goûtait deux bouts de fourchette et laissait le reste, – ce qui lui donna, à quelque chose malheur est bon, en peu de temps cette si intéressante maigreur après laquelle il courait depuis si longtemps ; que le soir il passait à lire en sa compagnie, un temps qui fut variable, changeait de pièce et d’occupation, ou sortait, et revenait quand il lui chantait. Elle a soif de secousses, pensait-il, je vous lui en donner jusqu’à plus soif. Quand elle lui posait une question, il regardait à travers elle comme à travers une vitre, ou avait l’esprit absent, ou disait qu’il ne savait pas, et ne parlait que de choses indubitables qui ne mettaient en jeu aucune opinion. Toute cette stratégie eut un premier effet appréciable, qu’elle n’eut plus de sourire ironique, ni d’attitude frondeuse, ni de geste d’agacement.

Un soir, il rentra un peu plus tard qu’à l’heure ordinaire, mais guère plus. D’en bas, il fut étonné que les fenêtres fussent obscures. Il pensa que si elle l’avait imité et qu’elle était sortie aussi, il lui faudrait changer de stratégie. Lorsqu’il sortit de l’ascenseur, il fut inquiet de ce que la porte de l’appartement fût ouverte. Il poussa la porte, et d’emblée fut enlevé au septième ciel : assise par terre dans le noir, Marianne n’était plus qu’un chiffon humide et sale, agité de soubresauts. Impassible comme un roc, Guillaume s’assit sur la chaise, et lui demanda ce qu’elle avait. Hoquetant, hachant ses phrases, les entrechoquant de sanglots, la salive lui filant entre les lèvres gercées, comme un fil de la Vierge, d’une voix éraillée et saccadée, elle dit : – Pour.. .. quoi ? – Tu le demandes ? dit Guillaume d’une voix ironique. Elle tourna le visage de gauche à droite et de droite à gauche, en levant les épaules. – Rien ne vient de rien, crois-tu ? dit Guillaume. Suis-je un homme à humeurs ? Si le coup ne vient pas de moi, de qui vient-il sinon de toi, à qui je l’ai rendu ? Le menton tremblant, les joues plaquées de rouge comme si elle avait de la fièvre, de nouveau elle tourna le visage de droite à gauche et le gauche à droite, en levant les épaules d’ignorance. – Tu crois que je fais mon bonheur de ce que tu souffres ? Que mon coeur rit parce que tes yeux pleurent ? C’est ma manière d’être ? C’est moi, ça ?.. .. Pourque je te tourmente, ne faut-il pas que tu m’aies tourmenté avant ?.. .. Tu ne vois pas ? Les yeux rouges mais secs à présent, le visage sec mais de pierre, elle regardait Guillaume dans les yeux sans bouger d’un cheveu. – Ne me dis pas que tes yeux ne voyaient pas que je te voyais. Ne me dis pas qu’alors que j’avais les yeux sur toi et que tu le voyais, tu n’avais pas les yeux sur quelqu’un d’autre. Tu ne vas pas donner dans cette hypocrisie-là. Au moment même où il prononça ces paroles, il prit conscience qu’il signait sa perte ? « Lui rappeler quelque chose qu’elle ne pouvait avoir oublié, c’était, alors qu’il était en position de force, lâcher pied. » S’il en avait douté, il en aurait été convaincu, quand il l’entendit : – Mais de quoi parles-tu ? dit-elle avec calme. – Ne me dis pas que dans le métro, tu ne regardais pas un jeune homme. Je regardais la liste des films. C’était un barbu aux yeux bleus. .. Enfin, je n’ai pas berlue. Ne me dis pas que c’est une vaine imagination. Au moment où il commettait l’erreur, il se réprimandait, et bien qu’il se réprimandât, continuait à la commettre. Mon Dieu. Qu’il était encore novice. Qu’il avait à apprendre. – Ca recommence ? Tu n’es pas guéri ? dit-elle d’une voix triomphante. Voilà comment délire la folle du logis. Que voilà des talents mal utilisés. ..Sais-tu que tu as de sérieux problèmes ? Elle se leva, et d’un pas ferme reprit le cours de son existence comme si rien ne s’était passé.

Comme la fois précédente, autant le pardon de Marianne fut difficile à acquérir, autant la paix entre eux fut délectable, ce qui confirma en Guillaume dans ses doutes. Mais hostile comme il l’était à toute hostilité, Guillaume fut bientôt, à nouveau devant Marianne, nu et sans défense, comme un agneau.

 

 

Chap. 19 Comme une jalousie mortelle déchira le coeur de Guillaume une troisième fois.

Première fois, c’est peut-être hasard, deuxième fois, c’est peut-être incertitude, troisième fois c’est certainement loi. Guillaume compulsait le menu, hésitant entre les plats. Levant la tête, il voulut consulter Marianne, quand il la vit, la tête posée sur son coude, comme un tireur, coucher en joue quelque chose. Il remonta la ligne de mire, et vit que la cible était les yeux noirs et long ciliés, le visage délicat et le nez fin comme d’une fille, du garçon qui les servait, qui s’offrait à la Diane chasseresse de toute sa personne, comme une proie consentante. Comme s’il ne pouvait croire que la chose se répétait, Guillaume vérifia ses yeux à elle et ses yeux à lui. Il se sentit aussitôt comme aggripé par des doigts griffus, et jeté avec force dans la rue. Avec violence la plaie frais cicatrisée se rouvrit, ses bords s’arrachèrent l’un de l’autre, et de la plaie ouverte jaillit un flot de sang. Tout Guillaume ne fut plus qu’un long hurlement. Les mêmes poignards causent toujours les mêmes horribles blessures ! Hors de lui, hurlant, Guillaume se leva, titubant comme s’il était ivre, alla à tâtons, en s’aidant des dossiers des chaises, vers le garçon, cloué au sol et paralysé, et articula, d’une voix pâteuse d’ivrogne ; – P.. .. pardon… .. Votre prénom ? – David. – V.. .. voulez-vous venir ? Guillaume saisit le garçon par le bras, le mena à leur table, s’inclina devant Marianne. – Mademoiselle désire faire votre connaissance. Marianne… ..David. Il avança la chaise, poussa le garçon qui s’assit, eut la force de dire pâteusement : – Je vous laisse.

Son manteau volant derrière lui comme une cape, il s’enfuit comme un fou, courut après un taxi, dit qu’il était pressé, les mains sur le dossier avant et les yeux sur la vitre arrière se fit conduire à Nanterre, n’attendit pas l’ascenseur, monta l’escalier trois par trois, ouvrit la porte qui claqua contre le mur, enfouit à la hâte, ses effets dans sa valise, écrivit sur le dos d’une enveloppe : « je te laisse l’appartement », redescendit les marches quatre par quatre, remonta dans le taxi, et se fit conduire au centre dont il avait la clé, et infiniment soulagé de n’avoir pas croisé Marianne, tirant dans le noir un lit de camp dans un bureau, s’assit, pensif.

Son premier jour de solitude, il jouit de sa liberté toute neuve tout à fait librement. Mais le lendemain, ce fut comme si l’avait achetée à crédit et à un prix prohibitif. Plus les jours passaient, plus les traites à payer lui paraissaient élevées. Huit jours plus tard, il eut tellement l’impression de se saigner aux quatre veines, qu’il fut à deux doigts de rendre une liberté qui lui coûtait si cher. Marianne avait été une telle part de lui qu’il se sentait comme amputé. Sa moitié souffrait si fort après sa moitié déchirée que partout où il allait, ses yeux cherchaient après elle. Cependant, il serra les dents et tint bon, ne fit jamais un pas vers elle, ni ne lui écrivit, ni ne lui téléphona, ni n’alla rue des Pyramides chez sa mère. Marianne avait certes, en la place, de puissants alliés : les principes amoureux de Guillaume – la fidélité, que le premier amour devait être le dernier, qu’amour devait rimer avec toujours -, mais Guillaume alignait, en face, ses propres plus puissants alliés -la liberté, que s’il voulait être un auteur un jour, il fallait qu’il gardât toujours pleine souveraineté sur lui-même, que plutôt qu’être esclave d’une belle, il préférait que la belle le fût moins.

Malgré ce renfort, il n’est pas sûr que Guillaume eût remporté la victoire, s’il n’avait appelé à l’aide une jolie troupe de renégats : les imperfections physiques de Marianne. Ils répondirent si bien à l’appel, et il sut si bien les mettre en valeur que, bien que Marianne contre-attaquât d’une arrière garde d’un coup de fil, d’une lettre, et d’une visite au centre, -il ne prit pas le premier, renvoya la deuxième, et refusa de la recevoir à la troisième,- Guillaume,enfin, arracha la victoire finale.

Dix jours après, avec un soulagement immense, il emménagea dans une ignoble mansarde de la rue des Rosiers. Curieux, se dit-il, comme les estropiés de la vie passent leur convalescence ensemble. En ces temps-là, il fréquenta, en effet : – une motarde à la figure couturée, qui, en casque et à tombeau ouvert, l’enleva, frissonnant, camper en Sologne, au bord d’un étang pleureur, voilé de brume ; – un trompettiste pathétique, Roméo abandonné, qui ne savait jouer de la trompette que la Sonnerie Aux Morts, et qui avait tapissé tout un mur de sa chambre des enveloppes cachetées du rouge à lèvres sang de boeuf des lettres de sa Juliette ; – une veuve, qui, par souci d’esthète et vice d’avare, s’imposait un régime de fer, faisait chaque jour ses 7 kilomètres entre son XVIième et le jardin du Palais Royal et retour, et se portait le défi journalier faire un nouvelle connaissance, et de bien d’autres déjetés comme lui. Lorsqu’enfin, il retrouva Richard et Lucien, il était guéri.

 

 

Chap. 20 Comment Richard essaya d’avoir les coudées plus libres encore.

Richard avait terminé sa « Tête ivre de rage ». Il donna des gages à Judith, il fit les courses, les repas, le ménage, et, un jour qu’il lavait la vaisselle, elle assise à table à lire le journal, en position de force par conséquent, il lui dit : – Est-ce que tu me laisserais, par hasard, reprendre ma terre glaise ? Judith ne leva pas la tête, ne dit pas un mot, puis il l’entendit feuilleter le journal. Je tendrai une bâche sur les murs et sur le sol, je tapîsserai la bâche de journaux, et à la fin de chaque séance, je jetterai les journaux, je roulerai la bâche, et je laverai l’entrée. Tout sera nickel comme avant. Judith feuilletait le journal comme s’il n’avait pas parlé. Nié, il eut la courte tentation de l’approuver et de se nier lui-même, mais la pensée des pas osés, qu’il n’oserait peut-être plus jamais, le poussa à continuer dans la voie. – A moins que j’aille sur le balcon ? La terre glaise ne ferait après tout pas plus de poussière que n’en fait l’air. Un balcon est une plate-forme inutile. Je lui donnerais un sens.

Judith, alors, lui dit de la voix la plus paisible du monde : – Il faut à tout prix que tu te particularises ? Il est si anormal d’ambitionner d’être tout simplement normal ? Ca te ferait tellement mal d’être comme tout le monde?.. … C’est tes saletés ou moi, dit-elle comme une conclusion normale.

Et elle continua de feuilleter le journal. Comme le vaincu suit les dépouilles du vainqueur, Richard suivit Judith au salon, et s’assit sur son fauteuil de toile, à sa place de consort, un peu en retrait d’elle. Il s’aperçut que cette place lui permettait de tromper l’écran de la télé avec la baie vitrée, qui avait vue sur la cité, toute scintillante de ses fenêtres allumées, comme une voie lactée. Comment lui donner autre chose que raison ? Notre pauvre lampe à abat-jour n’est qu’une minuscule étoile dans cette galaxie… .. Croissez. Multipliez-vous. Ils ont tellement crû et se sont tellement multipliés qu’ils se grimpent les uns sur les autres, comme des fourmis, et jusqu’à trente et quarante. Vingt fois vingt semblables à nous au-dessus et au-dessous, vingt fois vingt fois vingt semblables à nous tout autour, comment un seul peut-il se distinguer du tout ? De ces foules de foules, qui distinguera le fou, sur le balcon du vingtième étage de l’escalier E de l’immeuble 36, en chemise orange et chaussettes jaunes, qui gesticule et agite les bras désespérément ? Vouloir être le meilleur de cent millions ?.. Si je ne suis pour le monde qu’un obstacle à contourner, un porte-feuille à vider, une bouche à faire taire, des poignets à attacher avec des menottes, si, pour le monde, je suis interchangeable à tout moment avec celui qui est devant, ou derrière, ou à côté, si, mort, je ne laisse pas même un vide, parce que la file avançant d’un rang, ma place est immédiatement prise par un autre, il est par contre une personne, pour laquelle j’ai une tête, une bouche, un corps, pour laquelle je suis un prénom et une personne, et qui est la femme avec laquelle je vis et j’hésiterais entre cette personne, et rien ?.. .. Si la vie se limite à être deux, que chacun se limite à l’autre. En partage donc à chacun : le partage de tout avec l’autre. Dans l’art de vivre, nos femmes sont nos maîtresses. L’amour est mon seul et unique bien. L’amour est notre seul et unique devoir. Et comme l’amour est un devoir, la télévision est une obligation. Plions-nous à cette double impérieuse nécessité.

Ayant fait ainsi double voeu d’obéissance, Richard se soumit à nouveau, plus perinde ac cadaver que jamais, à toutes les vulgarités que les chaînes offrent aux téléspectateurs enchaînés, six heures les soirs de semaine, et douze les samedis et les dimanches, comme Judith.

 

 

Chap. 21 Comment Richard reprit sa pleine liberté.

Hélas, pensa Richard. Pour un bénéfice d’intérêt ridicule et et un prix à payer en ennui exorbitant. Pour un éclair de fraîche naïveté dans une émission tous les deux mille ans que de siècles de fanfaronnades lassantes, de flagorneries fasdieuses, d’assommants caquetages. On a beau avoir la meilleure volonté du monde, les faits existent et leur critique se répète. Cette télévision vous considère comme des recrues à aligner, à faire prendre des distances, à mettre au garde à vous. Que dis-je des recrues. Des moins de 11ans. Elle ne s’adresse pas à un public plus vieux que l’école primaire. C’est insupportable de rajeunir à ce point.. .. De ce qui vous ligote, libérons-nous. Je refuse de régresser jusqu’aux couches. Il faut que je quitte ce jardin d’enfants, avant que je fasse sous moi.

A la seule pensée, cependant, que règlement de maison et maîtresse de maison ne pouvant se dissocier, celui qui veut enfreindre l’un doit aussi renier l’autre, il eut tellement l’impression de commettre un forfait passible de la prison à vie, qu’il lâcha l’idée comme si elle le brûlait. Mais, comme celui qui prend une pomme de terre brûlante souvent en main et à la fin s’habitue, Richard s’habitua si bien à cette brûlante pensée, qu’il la mania bientôt comme s’il n’avait que ça toute sa vie. Elle lui devint à la fin si familière, que pensant à la pensée, il pensa à l’acte.

Comme il faut croire, pensa-t-il, que l’état naturel de l’homme est la servitude, puisqu’il faut un tel combat contre soi pour conquérir sa liberté. .. ..Raisonnons. Peut-il y avoir plus d’obligation de regarder la télé que d’aller au cinéma ? Non. Et d’un. ..Un homme valant une femme, peut-il de même y avoir plus d’obligation que l’un se sacrifie à l’autre que l’autre à l’un ? Non plus. Et de deux… Puisque nous y sommes, quelle obligation y a-t-il pour un individu, de se sacrifier à la foule ? Qu’est-ce qu’un individu pour lui-mê-me ? Tout. Et pour la foule un individu ? Rien. Si un individu ne se donne pas lui-même une place, la foule la lui donnera-t-elle à sa place ? Des clous. .. La foule étant femme, l’artiste étant homme, il ne s’agit pas de se dire que les prétendants sont trop nombreux. Il s’agit de s’inscrire sur leur liste. Car si, de prétendants, il n’y avait plus, comment l’espèce des oeuvres d’art se perpétuerait-elle ?

Aussi dès le lendemain, il élabora son plan de bataille. Avec la même honteuse volupté de l’adolescent qui pour se plaire se cache, il se mit secrètement en quête d’une mansarde. Il trouva son bonheur, rue Rambuteau. Guère plus grande qu’une cabine de bain, on ne pouvait y entrer que baissé ; en deux pas, on était à la lucarne ; c’était couché qu’on avait encore le plus le place ; la lucarne donnait sur une courette comme sur une cuisine, parce qu’il s’en échappait des relents d’huile frite ; le panneau de la porte était fendu d’un jour, large presque comme le petit doigt ; la tapisserie arrachée laissait à nu le plâtre par les plâtriers crayonné d’additions ; les eaux usées du lavabo s’écoulaient dans la gouttière ; les toilettes étaient à la turque et à l’étage. Paris. Huitième merveille du monde, s’écria Richard. Ses arrières assurés, Richard monta au front.

Au moment où Judith, devant lui, passait au salon, Richard lui dit d’une voix ordinaire : – Judith… .. Je m’en vais dimanche. Je te quitte. Je pars. Il entendit comme un silence, puis une sorte de gémissement. Un vent d’angoisse souffla sur Richard. Il n’avait pas prévu qu’elle le prît au drame. Brusquement Judith pencha la tête en avant, comme si elle allait éternuer, puis se redressa en râlant, coomme si elle étouffait. Puis, se tournant vers lui, elle lui montra une bouche hilare, ouverte d’une oreille à l’autre d’un rire, comme une plaie. Richard fut merveilleusement soulagé : Judith pouffait de rire. – Partir ? Toi ? Elle ronfla du nez, se renversa en arrière et éclata d’un vrai feu d’artifice de rire. Ses rires s’allumèrent les uns aux autres comme un soleil tournant. Soudain, lâchant la bonde, sa bouche déversa des rires par torrents. Plus elle riait, plus elle riait ! – Partir ? Toi? Ha ha ha ha ha ha, riait-elle en le montrant du doigt. Elle plongeait, se pliait en quatre en se tenant les mains aux cuisses, et en s’appuyant de la fesse au mur, puis se renversait en arrière, les bras en croix comme si elle faisait le saut de l’ange, reprenait largement son souffle, et repiquait de nouveau en avant, en inspirant et soufflant fort, comme si elle faisait de l’éducation physique. Richard ne perdait pas une minute du spectacle. Ce mépris qu’elle lui témoignait, s’il l’instruisait sur l’idée qu’elle se faisait de lui, comme vous instruit une photo qui n’est pas à votre avantage, lui rendait surtout l’inestimable service de creuser entre eux un fossé infranchissable. Elle reprit son souffle, interrompit son balancement pour s’essuyer les joues, puis, soudain, pliant les jambes, swinguant des genoux, trépignant et plaçant ses deux mains là où la Vénus d’Urbino n’en place qu’une, elle courut aux lieux. Le torrent qu’amusé Richard entendit, n’était pas de larmes.

La semaine qui suivit, tous deux firent chacun comme si l’affaire était conclue au prix de Judith. Mais Richard était le seul à savoir qu’il en était. Il craignait néanmoins tellement Judith, que, s’il osa déménager son atelier pendant une après-midi, pour le reste il fit comme s’il devait rester avec elle jusqu’à son dernier souffle.

Enfin le jour J arriva, qui trouva Richard plus grave que le jour où il avait quitté sa ville natale. Il se leva à l’aube, et exécuta tout dans l’ordre, comme il l’avait programmé. Ne déjeûna pas, fit sa toilette, prit son sac au fond du placard, y mit son vieux pantalon et sa vieille chemise, – avec plaisir ne lui laissait-il pas les vêtements solides et économiques qu’elle lui avait achetés -, ses affaires de toilette, ses livres, ses notes, se vêtit de son blouson, vérifia dans sa poche son portefeuille et son agenda, saisit de sa main gauche son sac, se présenta à la cuisine, et dit à Judith, qui, un bol de café noir à la main, l’observait, goguenarde : – Je m’en vais. – Jusqu’au coin ? dit-elle. Richard la soupçonna d’un calcul pire que le sien, de le pousser vers la porte tout en lui laissant croire que c’était lui qui s’en allait. – Si tu t’en vas, ajouta-t-elle, ne traîne pas trop à revenir. Dans une heure, la serrure sera changée, dit-elle, en riant encore, mais moins. Il lui tourna le dos, se dirigea vers la porte à pas lents pour ne pas la provoquer, l’ouvrit. – Qu’est-ce qui te prend tout d’un coup ? dit-elle, sérieuse. Sans dire un mot, il ferma doucement la porte sur lui. Courut vers la cage d’escalier, s’engouffra, descendit à tombeau ouvert. Il avait le visage moite, tellement il avait peur qu’elle ne se rattrapât et ne le rattrapât. Plus il descendait, moins il serait remonté. Au rez-de-chaussée, il ne serait pas remonté pour un empire. Heureux suis-je d’être l’homme, et pas elle. Qu’est-ce qu’elle m’aurait passé comme rouste. Au bout de la rue, il entonna au quatre coins du ciel un Te Deum de victoire. Se retournant, il vit, à leur étage, à leur balcon, Judith en équerre au-dessus du vide, comme une poulie. Dans le métro, son coeur chantait des cantates à pleine voix.

Quand il fut au milieu de sa mansarde, il se crut au milieu du premier choeur du second ordre du Paradis, celui des Trônes, des Vertus et des Dominations. Il poussa la céleste lucarne noire de suie, reconnut le divin paysage des toits de zinc oxydés, gonfla à fond sa poitrine d’oxyde de carbone, et sourit aux fumées industrielles : en l’espace d’un jour, il avait l’impression d’avoir franchi dix ans d’âge et d’être devenu pubère. Si Judith lui avait envoyé les CRS, il aurait transformé son gourbi en fort Chabrol, plutôt que se rendre.

 

 

Chap. 22 Comment Cécile quitta Lucien dans l’enthousiasme.

Dans ses amours avec Cécile, comme s’il était un film, Lucien était prêt à tout moment, au mot FIN, de se lever, sourire aux lèvres, et de se diriger vers la sortie, heureux de sa soirée. En amour, pensait-il, si l’on veut être heureux, il faut toujours être les reins ceints, les sandales aux pieds et le bâton à la main. Est-ce que je ne goûte pas le meilleur de l’amour ? On rompt la journée et on se retrouve le soir, comme au premier jour. Le plus délicieux de l’amour, est-ce que ce n’est pas les rendez-vous ?

Cécile, qui était une fille honnête, ne lui avait jamais caché qu’elle considérait Sarcelles comme un hôtel louche, leurs amours comme de honteuses amours de rencontre, et qu’elle aspirait à un logis et à des amours plus dignes d’elle. Un jour, ses retours se firent plus tardifs. Un autre, elle lui fit dire qu’elle ne rentrerait pas le soir. En fait, elle ne rentra plus jamais.

Un samedi matin, Lucien l’entendit à travers la porte de son atelier, gaie comme un pinson, vocalisant sa cavatine. Le coeur lui bondissant, il bondit vers elle. Elle lui sauta au cou. – Mon Lucien. Ca y est. Je l’ai eu. – Tu as eu quoi, ma Cécile ? – Mon grand homme. Sous clé je l’ai… .. Enfin, grand homme. Il est plutôt petit. Mais ses semelles sont compensées par sa réputation… .. C’est Truc Chose Machin. On ne connaît que lui. Lucien fit une mimique admirative, bien qu’il entendît ce nom pour la première fois. – Tu aurais vu. Du grand art. Choisir le lieu et l’heure. Poser le piège et attendre. – Poser le piège et attendre ? – Appâter copieusement. Placer la souricière au bon endroit. Puis ne plus s’en occuper. L’oublier, et s’en souvenir. S’en soucier et s’en moquer. Etre à la fois très loin et très près. Et, au moment où on s’y attend le moins, clac, la trappe s’abat, le rat est pris. – Que dirait-il s’il t’entendait le traiter de rat, ma Cécile ? – Il serait ravi. Il adore. Il ne rêvait que d’une chose, c’est qu’on le piège. Il en avait assez de sa liberté. Il en avait assez de pendre pour rien, comme une poire mûre.. Tu vas voir, mon Lucien, comme je vais te le mettre en compote.

Elle faisait sa valise, sautait, dansait, fit monter les déménageurs. Pourquoi saboter la fête que les gens se donnent en l’honneur de leurs errements ? pensait Lucien. Lorsque le dernier carton fut emporté par le dernier déménageur, Cécile s’ approcha de Lucien, l’enlaça de ses bras délicats, et lui dit d’une voix ailée : – Adieu. Mon unique… .. Sur la joue. Je veux être honnête. Et lui offrit une joue blanche comme l’albâtre, veloutée comme la pêche, comme poudrée. Lucien effleura la joue de ses lèvres, mais Cécile serra la tête de Lucien contre la sienne, appuyant ses lèvres avec force contre sa joue. Double péché, ma Cécile, pensa Lucien. Tu te conduis mal, premier péché. Et quand tu te conduis mal, tu te conduis bien, deuxième péché… .. Tu vas peut-être mener une jolie vie de sultane, mais tu finiras sûrement sur le divan d’une jolie psychose. Et Cécile partit d’un pas ailé, comme un esprit.

Trois semaines plus tard, Lucien reçut le faire-part en japon impérial sur velin, écrit en nobles italiques, du mariage de Cécile. Ce carton lui fit tourner la page : quittant leur suite, il alla emménager dans une mansarde abjecte de la rue Clauzel.

Un soir qu’il rentrait les yeux au sol, l’esprit tout à une chose, de sa toile, cherchée, il vit devant lui deux minces colonnettes, délicates comme du stuc. – Cécile, nomma-t-il ce qu’il voyait. Cécile se tourna, hagarde, et, radieuse, lui sauta au cou. – Mon Lucien. Et le pressa et le serra dans ses bras, et sa joue fort contre sa joue. – Comment va ? dit Lucien, ravi. – Ca ne va pas. Ca court, dit-elle, allant et venant, gaie comme autrefois. Je ne vois pas l’aiguille tourner. Les jours passent comme des heures, les semaines comme des jours. A peine un gala vous a-t-il serré la main, qu’une réception vous offre le bras. Je ne sens plus que je vis. C’est un tel tourbillon que je ne sais plus qui tourne, moi autour du monde, ou le monde autour de moi. – Ne plus sentir qu’on vit, est-ce tellement bon signe ? dit Lucien. Elle écarta l’objection d’une pitchenette. – Pointe plutôt le doigt sur toi… .. Surprends-moi. Tu vends ? Tu monnaies ta peinture ?…. En ces temps de santé précaire, es-tu au moins assisté d’une aide-soignante ? dit-elle à Lucien qui, en souriant, faisait de la tête des dénégations… .. Etonne-toi… .. Je me suis laissé retenir. Le temps presse. J’ai un gala. L’heure passe. – Va. Va. Ma Cécile.

Ce qu’elle ne dit pas, c’est que, dès qu’elle fut hors de sa vue, elle alla se réfugier dans le premier café, où, pelotonnée dans un coin, les doigts sur un café brûlant, elle réchauffa longuement son coeur glacé aux braises ravivées.


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