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2(b) L’école à la Mansart (2ème partie)

trois

 

Chap. 1 Comment Guillaume, grâce à l’amour, accrut ses connaissances en trois disciplines essentielles.

Guillaume était pris et bien pris : épris. Penser à Marianne, à son père, à sa mère lui plut tant, qu’il se plut aux cadeaux qu’il leur ferait, quand il irait chez eux.Qu’est-ce qui pousse mieux à la science que l’amour ? Il passa tant d’heures à étudier ches les parfumeurs, les fleuristes et les cavistes les diverses sortes de parfums et d’eaux de toilettes, de fleurs d’appartement et de plantes ornementales, de châteaux et de millésimes, qu’à la fin, il avait acquis de considérables connaissances dans ces disciplines essentielles. Et lorsque le samedi, il s’engagea dans la rue des Pyramides, les bras chargés de cadeaux, son coeur chantait les trilles les plus joyeuses dans la cage de sa poitrine.

 

Chap.2 Du plaisant immeuble où habitaient Marianne et ses parents.

L’immeuble où habitaient les parents de Marianne avait une façade hausmannienne qui ne se distinguait en rien des autres, par contre ses intérieurs étaient un labyrinthe du dernier romantisme. Un haut et large escalier de pierre montait en spirale, semblable à l’escalier de Blois, au premier. Un deuxième escalier, en spirale aussi, mais en bois, et plus étroit, montait au deuxième, un troisième, en bois aussi, mais plus étroit encore, montait au troisième, et ainsi de suite, si bien que, lorsque Guillaume, de la rampe, toisa l’abîme du haut en bas, il lui sembla être dans la Tour de Babel. Comme les arbres se ramifient en branches, puis en branchettes, puis en rameaux, enfin en ramilles, les corridors s’amenuisaient en couloirs, les couloirs en galeries, les galeries en passages, les passages en boyaux, si bien qu’à la fin, il fallait baisser la tête et marcher de côté. Un intérieur aussi compliqué enchanta Guillaume : sa délectation à se perdre dans ce dédale ressemblait à s’y méprendre à celle qu’il avait, quand il s’essayait, à la manière freudienne, de s’analyser.

 

Chap.3 De l’affreuse nouvelle qu’il y apprit.

Devant leur nom sur la porte, il s’immobilisa, le coeur suspendu, écoutant, de toutes ses oreilles, un silence de mort. Il frappa deux légers coups, entendit un oui étouffé, poussa la porte. Au milieu d’une chambre si minuscule comme une chambre de poupée, qu’il imagina que les invités n’avaient pour choix quand ils arrivaient, que de s’asseoir au plus vite, serrer leur chaise contre la table et ne plus bouger, il vit d’un oeil incompréhensif, assises, Marianne et sa mère, le visage gris et terne, vêtues de noir comme deux ombres, et qui posaient des yeux absents sur lui. Les secondes passèrent comme des siècles.

- Il est parti, dit la mère, la main sur des faire-part bordés de noir. Parti , Parti ? Que veut dire parti ? se demanda Guillaume, quand soudain il comprit. Orné de ses futiles cadeaux comme autant de fanfreluches, il se sentit soudain comme un importun indésirable.- Je reviendrai, dit-il, en essayant de cacher ses cadeaux, sans que sa voix sût trop bien comment elle sortait.- Oui. Revenez, dit Marianne. Happant au passage ces précieuses paroles et les serrant dans son coeur, Guillaume s’enfuit comme un voleur.

Les jours qui suivirent furent plus lui de sombres jours. La poignée de main du père lui avait été arrachée, avant qu’il ait pu mettre entre ses mains les mains de la fille. Maintenant que le père était parti, il doutait, même s’il revoyait Marianne, de jamais se rapprocher d’elle. Se rappelant son oui, revenez comme un espoir hypothétique, y pensant et s’y raccrochant, il prit le parti, dans l’attente que la nuit funèbre, lambeau après lambeau, plie son noir bagage, de laisser s’user et s’épuiser les heures jusqu’à l’aube.

 

Chap. 4 Comment Lucien dut persuader Cécile qu’il la connaissait.

Jamais Lucien n’avait douté que Cécile pût ne pas être au rendez-vous. Aussi, lorsque la grande aiguille de sa montre toucha la cible de 3 heures, et qu’il ne vit sur la mer des trottoirs nulle voile blanche, ce ne fut pas à sa foi qu’il n’ajouta pas foi, mais à ses yeux. Les gourmandant vivement, il les força à examiner les gens autour de lui. Il la dénicha enfin, délicate renoncule blanche, penchée sur une vitrine, et caché par le gros chrysanthème doré de son amie.

- Vous vous trompez, lui dit Lucien. Ce n’est pas là que nous avions rendez-vous.- Qui êtes-vous ? dit Cécile, se tournant brusquement, et lui plantant ses yeux dans les siens.- Voyons. Si je sais qui vous êtes, dit Lucien, vous savez qui je suis.- N’importe qui peut dire qu’il sait qui est n’importe qui, dit-elle en se retournant vers la vitrine.- Pardon. Je vous connais et vous me connaissez.- Pour ma part, je le nie. Pour la vôtre, prouvez, si vous le pouvez, dit-elle d’une voix coupante.- .. Peut-on dire, dit Lucien, que l’on est intime d’une personne si l’on connaît son prénom ? – Par quel prénom dites-vous que vous me connaissez ?Vous répondez au prénom chantant de Cécile, patronne de la musique.- Quand des chorales entières se chantent sous ce nom-là ? Les prénoms courent les rues, se volent au vol par n’importe quelle oreille passante. Ils sont aujourd’hui connus des plus inconnus. Rien n’est plus public qu’un prénom, dit-elle en haussant ses épaules délicates. .. .. Peut-on dire que l’on est intime d’une personne, si cette personne vous a tenu dans ses bras ?- Prenez garde, dit Cécile, en se tournant vivement comme s’il l’avait insultée. On a déposé plainte pour des insultes moindres.- J’ai dix témoins de cela, plus un, dit Lucien, en se tournant vers l’amie. .. Mademoiselle ! Voulez-vous confirmer que Mademoiselle et moi, nous avons dansé ensemble samedi dernier ?

- Ah. Vous voulez parler du bal, dit Cécile, dans un éclat de rire. Si vous croyez que j’ai en tête le fichier anthropométrique de mes danseurs.- Il est vrai que vous avez dansé avec tout un tas.- Croyez bien, dit-il d’un ton pincé, que s’il nous était loisible de choisir nos candidats, bien peu seraient admis. Malheureusement, les conventions nous contraignent à admettre le tout venant. Si nous pouvions les trier sur le volet, croyez bien qu’il en resterait peu.- Il en resterait si peu, qu’il n’en resterait plus du tout.-Si vous ne savez qu’être grossier ou goujat, jugez si vous seriez du nombre.- Si vous appelez goujat celui qui vous estime difficile et en droit de l’être, il n’y a plus qu’à donner à chaque mot le sens du mot inverse. ..

..-A la réflexion, dit Lucien après avoir examiné attentivement Cécile et en faisant un pas en arrière, je crois que vous avez raison… .. Qu’un même visage et un même prénom hantent à la même heure du même jour le même lieu qu’un autre même prénom et qu’un autre même visage, n’est après tout qu’un de ces millions de concours de circonstances… .. Je crois en effet que je vous ai prise pour quelqu’un d’autre. Oui. Plus je vous vois, moins je vous reconnais. Plus je vous vois, plus je connais que vous n’êtes pas vous. Vous avez le visage plus rond, le menton plus mou, les yeux plus petits, le nez plus charnu que le portrait que j’ai en mémoire… .. Ah. J’en suis certain. Vous n’êtes pas vous. Que l’image présente et que l’image passée me pardonnent de les avoir confondues! Puissent ni l’une ni l’autre n’en être froissées. – Attendez, rappela-t-elle Lucien, qui se tourna à demi. Toute cette vulgarité me rappelle vaguement quelque chose. Je crois que j’ai déjà entendu quelque part ces sortes de trivialités… Oui. Il me semble me souvenir de quelque chose de désagréable qui vous ressemble.- Vous me remettez ? – J’en ai peur. Oui.- Nous avions rendez-vous. Vous vous en souvenez aussi ? – Si vous aviez rendez-vous avec moi, j’avais rendez-vous avec vous. Je pourrais difficilement dire le contraire… .. Seulement, à peine rappelé, il faut que je le décommande. Je suis invitée à un dîner en ville, officiel. Je suis désolée.- Je vous demande pardon, dit Lucien. Ce monsieur avait réservé sa place avant moi ? Quel numéro avait-il dans la file ? – Il double tout le monde. Il a la priorité des priorités : sa célébrité. Sachez que Monsieur X Y Z. – X Y Z ? Le pianiste ? – Lui-même. Un banquet lui est offert à l’occasion de son concert salle Pleyel. Votre servante est assise à sa droite.- Vous dînez avec un pianiste ?.. .. Vous voulez l’entendre sonner de son joli coup de fourchette dans son assiette ? Vous tinter la sonate au clair de lune de sa petite cuiller sur son verre ? Que voulez-vous qu’il fasse sans son piano à table sinon pianoter sur la table ?.. Qu’est ce qu’un interprète ? Une marionnette. Qu’est ce qu’une marionnette, sans son montreur, qui est l’auteur ? Un tas de chiffons. Sans l’auteur, un interprète n’est plus qu’un système nerveux et musculaire sans usage… Un interprète n’est qu’un domestique.Le patron, c’est l’auteur… .. Plutôt qu’avec la patron, vous préférez dîner avec le domestique ?.. .. Eh bien. Allez dîner avec le domestique.

Et lui tournant le dos, Lucien donna à son inexpression le plus d’expression possible, c’est à dire qu’il lui présenta avec expression la partie inexpressive de sa personne. Le fil de leur écart se dévidait entre eux, quand de petits pas pressés le rembobinèrent si bien, que Cécile fut soudain devant lui, trottant à reculons.- Ah. Cessez de me torturer, gémit-elle. N’abusez pas de votre force. Je cède. .. .. Je ne vous adresse qu’une prière : libérez-moi à 6 heures.Mais Lucien ne ralentit pas son pas, ni ne dévia de son chemin, pas plus que si elle eut été un papier laissé tomber par un malotru sur le trottoir.- Vous n’avez pas honte de rouler les épaules, dit-elle. Vous ne trouvez pas qu’il est un peu facile de jouer les gros bras ?.. .. Que voulez-vous que nous fassions contre la force, sinon plier ?- Vous ne vous opposerez plus ?- Si vous cessez de crier.- Marchez à ma hauteur. Je signe la paix, dit Lucien, qui n’avait pas crié.

 

Chap. 5 Quelle fut la promenade de Lucien et de Cécile dans Paris.

Ils n’étaient pas plutôt en route, que Cécile, loin de respecter leur traité de paix, éleva entre eux un mur de Berlin. Du jardin du Palais Royal à la rue du Parc Royale où elle habitait, elle le battit froid en effet d’une conversation culturelle, lui feuilletant, page par page, tout l’officiel des spectacles qui, de la salle Pleyel au Collège de France, fait courir l’inculte Paris. A mesure cependant que le chemin à chez elle se raccourcissait, ses phrases s’écourtaient. Les yeux de Lucien s’enquéraient, à gauche et à droite, d’un décor adapté à la suite de la pièce, quand la demi porte ouverte d’un portail sous un porche lui offrit la scène et l’éclairage qui convenaient.

Saisissant son courage à deux mains et les deux mains de Cécile par les doigts, il l’entraîna sous le porche. Elle devint soudain tragiquement muette. Prenant soin de lui offrir le plus large corridor de fuite, Lucien la fit pirouetter dans l’encoignure, s’approcha d’elle, comme on s’approche d’un enfant en évitant les gestes brusques, l’entoura de ses bras, approcha son visage du sien. Tête droite, bras ballant, elle ne bougeait pas plus que si elle était de pierre. Il effleura la joue de ses lèvres légèrement. Soudain, touchée par les lèvres de Lucien, comme la statue de Pygmalion par Aphrodite, la peau de Cécile tiédit, son fin duvet frémit. Elle gémit doucement, comme si un poignard, d’un coup, avait porté atteinte à sa trop belle santé. Sa tête roula doucement, ses lèvres légères se posèrent sur la joue de Lucien, légères comme libellules. Puis, les lèvres, trempant au bord des lèvres comme au bord d’une coupe, se goûtèrent comme un vin vieux. Enfin, comme si elles portaient le verre à la bouche, elles se désaltérèrent longuement à larges gorgées. Quand ils eurent bien bu, et avant de trop boire, gris de la plus belle des griseries, celle qui garde conscience, ils se séparèrent, puis de la pénombre, et réapparurent, éblouis, au grand jour.

Ce fut Cécile, qui tira Lucien dans le troquet suivant – une courette -, puis lui, elle – dans une impasse -, puis elle, lui, dans un petit square, derrière un laurier.

Lucien les priva exprès du coup de l’étrier.- A jeudi, dit-il, assez brutalement, quand ils furent devant sa maison. – Ni à jeudi, ni à rien, dit Cécile, encore rouge. Pour qui vous prenez-vous ? On peut se découvrir imprudemment un jour et attraper un rhume, mais pas un deuxième.. Adieu. – Pas jeudi, c’est jour de Jupiter. Vendredi. C’est jour de Vénus. 5 heures. Et se tournant, il s’enfuit par les rues les plus populeuses, parce que quand les gens sont en foule, serrés les uns contre les autres, ils ne regardent pas plus bas que le visage.

 

 

Chap. 6 Par quel hasard Richard retrouva sa marquise et la reperdit.

Guillaume, chômeur de Marianne, Richard, licencié de sa marquise, tous deux veuf et demi-veuf, claudicant et se soutenant, descendaient comme deux morts vivants, la si vivante rue de Belleville, chère à leur coeur, quand, d’un bistrot, s’échappa la bouffée d’une musique, comme d’une joyeuse pipe. Comme des papillons de nuit, heurtant maladroitement les tables, ils se frayèrent avec peine un chemin parmi les couples jusqu’au premier bout de table libre. En solitaire assoiffé de compagnie, Richard buvait avec avidité les visages de la salle, quand, soudain, comme un soleil resplendissant, l’aveugla le regard immobile de la marquise.

Aussitôt, comme si elle l’avait surpris nu, rassemblant, au plus vite ses vêtements et se rhabillant à la hâte, il se détourna, se cacha derrière un paravent et se rhabilla au plus vite. Quel hasard, se dit-il. J’aurais sonné à n’importe quelle sonnette dans Paris au hasard, et ç’aurait été la sienne. C’est un tel hasard de hasards que ce n’en est plus un. Comme un glouton qui ne veut pas, devant les invités, trahir sa gloutonnerie, et détourne ses yeux des plats, Richard, tout d’abord détourna son regard de sa direction. Mais il ne peut faire que, son regard effleurant le sien de son aile, son regard à elle ne le happât au passage entre ses griffes comme entre des serres.

Sous ses yeux, comme sous hypnose, Richard se leva, alla vers elle, qui se leva, et elle allant, et lui suivant, tous deux se perdirent dans le lent flot des danseurs. Richard ne put pas rééditer des pouesses gymnastiques. Comme l’habitant d’une cité, serré entre ses voisins, pour ne pas le gêner, se musèle et se garrotte, Richard se musela et se garrotta ses jambes. Il marchait plus qu’il dansait, faisait du sur place plus qu’il marchait. Il n’y avait d’ailleurs pas plus de dialogue que d’action. Lorsque l’accordéon suspendait sa musique, leur danse suspendue, ils regardaient tous deux l’assistance sans mot dire, comme deux inconnus.

Hélas, dans les mêmes situations, avec les mêmes personnages, les mêmes scènes se répètent. Ils n’avaient pas dansé quatre séries, et Richard était à sa table, quand, soudain, il vit sa marquise emperruquée se lever, Murat poser sur ses épaules son imperméable, tous deux aller à la porte du bistrot, et disparaître dans la rue, comme par une trappe. Le quart d’heure qui suivit, Richard se la passa mauvaise, s’injuriant des injures les plus grossières. D’un hochement muet, il prit Guillaume à témoin de sa sottise. Guillaume, tout de suite amical, lui dit : – C’était ? Richard ricana. Ce n’était peut-être, après tout, pas une si mauvaise recette que laisser une telle carne se faisander de doute et d’incertitude. Je l’ai retrouvée par hasard, je la retrouverai bien en cherchant.

 

Chap. 7 Comment Richard rechercha sa marquise perdue.

Le soir même, il établit son plan de bataille. Sur sa présence dans ce bistrot un samedi après-midi, il fonda deux hypothèses : primo, qu’elle habitait le quartier, deuxio, qu’elle travaillait. Bien. ..Et de même qu’il est plus aisé de cerner la source d’un fleuve que son embouchure, il devait être plus facile de cerner un départ au travail le matin – l’heure et le trajet du matin sont fixes pour tout le monde -, qu’un retour le soir – prolongé qu’il est d’ordinaire pour tout le monde par les courses et les flâneries. Bien. En vertu de quoi, dès lundi, dès 6 heures, avec le même soin que le jardinier japonais peigne et coiffe le sable gris de son jardin, Richard ratissa cette si jolie allée montante de la rue de Belleville. Jamais ses yeux ne furent plus rigoureux. Ils ne passaient mousmé d’aucune sorte, qu’elle le doublât ou le croisât !.. .. Lorsqu’il l’eut montée jusqu’en haut, comme un funiculaire, il la redescendit avec la même lenteur, puis la remonta, la rescendit, et ainsi, sans arrêt jusqu’à dix heures – il doutait qu’elle travaillât pour les ministères. Puis, il s’arrêta. Loin de désespérer d’avoir échoué, il s’en piquait, et s’en amusait même, parce qu’au désir de la retrouver, se joignait à présent le plaisir de résoudre l’énigme. S’il ne l’avait trouvée, c’est parce que l’hypothèse formulée n’était pas exacte. Demain, je déborderai les heures, en deça de 6, au-delà de 10, et la rue de Belleville, dans les rues adjacentes.

 

Chap. 8 Quel merveilleux coup de fil Richard reçut au supermarché.

Ce même lundi après-midi, Richard reçut un merveilleux coup de fil. Il alignait les pots sur les rayons au supermarché, p^laçant ceux dont la date de péremption était la plus proche devant, et dans l’ordre, jusqu’à la plus éloignée derrière, quand Rachid, le si chaleureux caissier, en passant, lui dit, en posant la main sur son épaule : – Richard ! Téléphone ! En un instant, pots, mains, yeux, souffle, tout fut chez Richard, en suspens. Un coup de téléphone pour lui ? C’était aussi incongru qu’un motard du Ministre de la Culture ou de Bernard Pivot. Jamais il n’avait indiqué à personne, proche ou lointain, l’endroit où il travaillait. Quel était ce noyé qui appelait au secours ?- Allo ? Richard à l’appareil, dit-il. Il entendit à l’autre bout une haleine, proche. – C’est vous ? chuchota une voix émue de jeune fille. Le coeur de Richard battit à tout rompre. – Oui ? dit-il ?.. .. Qui êtes-vous ? Les lèvres l’effleuraient de leur souffle. Il appela avec fièvre. La sentant s’éloigner, il courut après elle. – Qui est-ce ? .. .. Parlez…. .. Quel est votre nom ?… Comment voulez-vous.. Et elle raccrocha.

Comme la sirène lugubre d’une ambulance qui s’éloigne, il entendit la tonalité occupé à l’infini répétée.Il garda l’écouteur à l’oreille un instant, faisant voeu que la coupure se coupât à son tour. Puis avec une noire mélancolie, il raccrocha et, d’un pas pensif alla regarnir les rayons des pots. Il écartait l’idée d’une niche : il s’y connaissait en simulations, la voix était fraîche et sincère. La victime de ses appâts ne pouvait non plus se trouver parmi les caissières ou parmi les clientes : si, dans la rue, il chassait comme un loup, au travail, il n’y avait pas animal plus domestique, il évitait avec soin tout regard et toute attitude qui pût prêter à équivoque – ce qui est assez contradictoire, se disait-il, mais c’est comme ça. Il se refusait aussi à supposer que sa marquise le cherchât avec la même opiniâtreté que lui, cela cadrait mal avec l’image qu’elle lui avait laissée d’elle. Comme il n’explicita jamais l’énigme, comme un trésor, il enfouit le coup de fil au plus secret de son coeur, se réservant, les jours de misère noire, comme Peau d’Ane, de s’enfermer à triple tour chez lui, d’ouvrir son coffret et d’en repaître sa vue longuement. Dans sa vie, il avait existé un jour pour quelqu’un. A cette pensée, avec force, il pressait son poing sur son coeur.

 

Chap. 9 Comment Richard retrouva sa marquise.

Le mardi matin, dès avant 6 heures, Richard était à pied d’oeuvre au pied de la si jolie rue, scrutant chaque visage imberbe, chaque nuque chevelue. S’il ne l’avait pas vue la veille, se dit-il, c’était peut-être tout « simplement qu’elle ne travaillait pas le lundi. Au moment même où il pensait cela, il la vit, et ce fut comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

Elle était seule, descendait le trottoir de gauche. Elle était vêtue d’une jupe chinée blanc et noir, qui, à peine faisait-elle mine de descendre, freinait à mort et s’arrêtait pile, d’un pull blanc à encolure à pointe, aussi large, blousant et long que la jupe était étroite, serrée et courte, de chaussures blanches à talons hauts – assez lâches, pour qu’à chaque pas, les talons lâchassent les pieds et raclassent l’asphalte -, et au bout opposé, de sa merveilleuse perruque de neige. Elle marchait les yeux baissés, comme si le monde entier avait les yeux sur elle, ce qui, Richard le contrôla, n’était pas le cas. Il crut qu’elle baisserait les yeux sur lui, la laissa le dépasser, vit que non, lui emboîta le pas. Quand il fut à sa hauteur, elle, sur le trottoir, lui, sur la rue, il leva les yeux vers elle, et lui dit d’une voix rauque :

- Vous savez que je vous cherche depuis samedi ? Il s’attendait à un cri, un soupir, une pâleur, une rougeur, une défaillance, Dieu sait quoi ! Rien ! Comme un jouet mécanique, qui continue stupidement ses mouvements quand on l’a jeté à terre, ses jambes lançaient ses chaussures en avant comme deux balanciers d’un mouvement perpétuel. Cette royale indifférence désarçonna le fier Richard, le jeta à terre de tout son plat. Timidement comme un inférieur, devant un supérieur qui fronce le sourcil, Richard dit :- Vous me permettez de vous accompagner ?.. .. Ou vous préférez aller seule ? Ce fut comme s’il ne lui avait pas parlé. Comme un automate, elle ne dévia d’un cil ni sa tête, ni sa bouche, ni ses jambes, ni son cul, rien. Eperdu, il se prosterna, et supplia. Comment voulez-vous que je sache ce que vous aimeriez si vous ne dites rien ? dit-il d’une voix plaintive. Ce fut comme s’il parlait en l’air. Acculé par le claquement de ses talons comme une troupe de malfaiteurs, il tenta un dernier assaut désespéré. Dites : allez-vous en, et je m’en vais sur le champ… .. Ou plutôt ne dites rien. Donner congé à votre parole sera me donner congé. Privez-moi de votre parole, et je vous priverai de ma présence. Elle resta de pierre. Alors, comme un wagon lâché sur la rampe de triage et qui roule doucement vers une voie de garage, tout en marchant, il s’écarta doucement d’elle. – J’avais pourtant espéré. Elle, soudain, avec la vivacité d’une mère qui aggripe son nourrisson qui roule de la table à langer, lança sa main gauche comme un crochet, l’aggripa de toutes ses griffes, le tira à elle avec rudesse. – Restez, quoi. La poupée parle. La poupée parle. Tout attendri par cette brutalité, Richard abonda en justifications :

- Je n’y suis pour rien. J’avais sonné deux fois, et vous ne répondiez pas. Même si l’on sait qu’il y a quelqu’un à l’intérieur, la bienséance ne veut-elle pas qu’on n’insiste pas ?  » Elle parle peu mais elle parle net. Et non seulement, elle parle net, mais elle a le geste clair, pensa Richard en se frottant le bras. Et à nouveau, elle lançait les balanciers de ses jambes avec régularité comme un métronome.

 

Chap. 10 Comment Richard essaya de faire de la conversation à sa marquise.

Que dire ? De quoi parler ? s’angoissait Richard. Le silence d’une belle, qui ne parle pas, est aussi affolant qu’une mouche bleue dans une pièce qui vous échappe. L’une et l’autre vous poussent aux plus fâcheuses extrémités.- Savez-vous à quoi vous me faites penser, dit Richard. A une madone. Assise entre ciel et terre, sur un trône de nuages. Dans un coin du tableau, je suis l’humble donateur agenouillé. Elle ne répondit rien. – J’ose une confidence, sortirent ces mots de sa bouche en panique. A côté de vous, j’ai l’impression d’être un nain moral. Vous me haussez et me rehaussez. Je sais bien que je ne parviendrai jamais à vous égaler, mais je fais voeu solennel de tout faire pour en approcher. Il eut subitement conscience que s’il se considérait comme un nain moral en face d’elle, c’était tout simplement parce qu’il était à côté d’elle un nain physique. Si elle traduisait mon figuré en son propre, elle me flanquerait une paire de claques… .. Pas sûr. Non contente de n’avoir pas honte de sa taille, elle en rajoute, puisqu’elle porte des hauts talons. Elle ne dit mot. Se raclant le crâne jusqu’à l’os, de sa cervelle creuse, de ses ongles, creusant le creux, il s’apprêtait aux plus dangereuses surenchères, jusqu’à parler sentiment, et, horribile dictu, mariage, lorsque, s’arrêtant dans la foule, elle arrêta son flux. – Je travaille ici.

 

Chap. 11 Comment Richard demanda un rendez-vous à sa marquise.

Aussitôt paroles et langue se précipitèrent dans la bouche de Richard.- Cette fois, vous ne vous évanouirez pas comme les fois précédentes! Je ne vous laisserai disparaître, que si je suis sûr de vous voir reparaître. Je vous vois demain ? – Demain, je ne peux pas, dit-elle d’une voix nette. Je ne suis pas la loi qui régit son Etat. Elle a bien le droit d’être régie par quelques lois locales, pensa-t-il. - Alors, après-demain, jeudi.- Jeudi, je ne peux pas ! di-elle d’une voix tranchée. Le ton est d’un constat, constata Richard. Mais sans doute joue-t-elle sur le mode mineur des rendez-vous, la même mélodie qu’elle m’a jouée sur le mode majeur des disparitions.- Tant pis, dit-il. Je vous aurai connue comme une vapeur, ajouta-t-il, désolé. Vous voilà dissipée comme une fumée. Et il fit un pas de côté.

- Je peux samedi, dit-elle. Il se précipita sur le bout de ficelle qu’elle laissait traîner.- Si samedi est votre jour, samedi est le mien, comme sont miens vos lieu et heure. – 6 heures, à la bouche de métro. Et, se tournant, elle s’enfonça sous le porche, pliant et dépliant ses échasses comme une cigogne. Richard s’éloigna, roula des épaules comme libérées d’une lourde charge. Quelle hypocrisie. Je le compare à une madone céleste, quand je ne pense qu’à une chose : faire basse oeuvre de chair… .. Après tout, est-ce que ce n’est pas une des fonctions de l’esprit, de faciliter à la chair la voie ? L’esprit n’en a-t-il pas toujours été là ?

 

Chap. 12 Comment Richard transpire à demander à sa marquise ce qu’elle aimerait faire la soirée

Bien qu’il arrivât largement à l’avance, sa marquise était déjà là, et Richard en fut vivement choqué. C’était comme si elle le surprenait, au saut du lit, les cheveux en bataille, dans ses jean et pull de nuit. L’attente masculine et le retard féminin étaient si bien pour lui les deux composantes d’un rendez-vous, qu’il se considéra en retard, puisqu’il était en retard sur son avance à elle. Aussi courut-il comme un fou les derniers quarante mètres.- Vous êtes là, et je n’y suis pas, dit-il, essoufflé. Je n’aurai pas assez de toute la soirée pour réparer.- J’étais en avance, dit-elle.- N’importe. J’avais à être en avance sur votre avance. Mais elle ne se soucia pas plus de ce qu’il disait, que si c’étaient des boîtes en fer blanc. Elle lui tourna le dos, et, balançant son sac blanc, traîna ses talons blancs. ..Programme. Demandez le programme, dit Richard, avec entrain. Vous êtes l’invitée. Votre choix, s’il vous plaît. Où aimeriez-vous aller? .. Parlez sans crainte. J’ai du goût pour tout. Tout a du goût pour moi…Vous préférez que je vous offre l’éventail des réjouissances ? Que diriez-vous du théâtre ? Shakespeare ? Labiche ? Koltès ? La belle enfant retroussa la lèvre supérieure en une courte moue, qui ne dit long sur le goût qu’elle avait pour Melpomène et Thalie.

- Où ai-je la tête ? Il y a peut-être de l’action sur la scène, mais sur les fauteuils, les spectateurs sont vissés… .. Assis. Ne bronchez plus. Il suffit qu’une malheureuse toux vous échappe pour que les acteurs vous fusillent du regard. .. .. Le cinéma ? Il y a 3 ou 4 films nouveaux. On en tire un aux fléchettes ? La jolie bringue baissa les deux coins de sa bouche élastique en une mimique molle, qui traduisait avec vigueur sa mollesse pour le 7ième art… J’ai perdu la raison, dit Richard. C’est indigne de nous. Si au théâtre on est dans une chaise d’enfant et on vous nourrit à la petite cuiller, au cinéma, on est grabataire et on vous nourrit par perfusion. Spectatrice. Est-ce que je vous estime ? Je retire mon offre… .. Place à nous. L’action, voilà le plat que je vous propose. Allons danser. .. ..Si nous allions danser ? Le gracieux échalas poussa la lèvre inférieure sur la lèvre supérieure, en même temps qu’elle penchait la tête vers l’épaule, ce qui était fort explicite… Autant pour moi. Je me copie. dit Richard. C’est là, toute l’imagination dont je fais preuve ? Un roman a plu ? Réécrivons-le. Facile et stupide… .. Et si je vous proposais comme menu, le menu tout simplement ? Peut-être aimeriez-vous dîner ? dit-il sur la pointe des pieds.- Je n’ai pas faim, dit le gracieux échassier, lui coupant les vivres d’un seul coup.

- Ah. Que vous avez raison. Faire bombance. Voilà le maigre repas où je vous convie. Comme si nous n’en avions pas assez de trop nourrir ce corps trop nourri… ..Pourquoi donner une forme à quelque chose qui en a une ? dit-il, en désespoir de cause et la renvoyant à elle. Vous dites trop non à tout, pour n’avoir pas d’idée… .. Que ce qui vous plaît vous plaise, pour moi ce qui vous plaît me plaît. La belle gigue tourna la tête vivement de droite à gauche, et de gauche à droite deux fois… Je vois, dit Richard, las. Vous ne voulez pas que je me soustraie à mes devoirs… .. Soit. Je chercherai et je trouverai… .. Les plus belles fleurs ne seraient-elles pas par hasard les fleurs des champs ? Si nous flânions tout simplement ? Si nous faisions de Paris une campagne ? Si nous nous promenions ? La réponse de la blanche planche fut expressive : elle fronça les sourcils, puis fronça ses sourcils froncés… Quelle idée, dit Richard, qui suait à grosses gouttes. Il faut être spécialement vide pour se remplir de cailloux et d’herbe…

.. »Tant pis, pensa-t-il, elle l’aura voulu. » .. .. Je vous ferais bien une offre toute naïve et toute candide. J’ai peur que vous le preniez à mal, quoique j’aie les intentions les plus innocentes. C’est intelligent, pensa-t-il. Je ne rêve que de rabattre du gibier, et le premier que je lève, je lui jure que je n’ai aucune « visée sur lui. – Pourquoi ne vous ferais-je pas les honneurs de mon chez moi ? dit-il en regardant le ciel immense. Pourquoi pas ? C’est une idée comme une autre. – Pourquoi pas ? dit-elle, s’approchant de lui et se suspendant à ses lèvres. Où vous habitez ? – Derrière le parc Monceau. – On y va ? Le devançant, elle marcha vers la bouche de métro à grands pas. Pensant à l’énergumène qu’il était, Richard se prit à s’effrayer pour elle. – N’ayez aucune crainte, courut-il après. Je ne vous réserve aucune mauvaise surprise. Vous pensez que pour rien au monde, je ne courrais le risque de vous décevoir. « Voilà comment elles nous piègent, se dit-il, en regardant, le nez contre la vitre, défiler les placards publicitaires des stations. Elles nous laissent nous piéger nous-mêmes… .. Et maintenant ? Que faire ? Question éternelle éternellement posée : de quoi parler ? Que dire à quelqu’un qui ne dit rien ?.. .. Je sais ce que je ferai. Puisqu’elle a voulu venir, et que je ne peux rien faire que ne rien faire, je la punirai par où elle pèche : je ne dirai pas un mot. Je jure sur ma tête que c’est elle qui parlera la première. Que le supplice change de camp.

Lorsque la blanche gallinacée atterrit dans l’aire haut perchée, elle jeta sur le lit un coup d’oeil d’une fraction plus longue que celui d’un simple constat. Elle s’en choque ? Devrais-je, pour ne pas choquer les demoiselles, supprimer tout lit, et coucher sur la dure ? Même un catholique intégriste ne peut pas exiger cela. Elle jeta un deuxième coup d’oeil sur l’atelier de sculpture, mais plus bref, ne lui reconnaissant de toute évidence qu’un seul défaut : celui d’être un obstacle à contourner. Puis s’équilibrant les bras, comme si elle était sur une planche, elle passa entre le lit et l’atelier de sculpture, et alla se réfugier dans l’abri de la fenêtre.

Richard, pour se tenir parole qu’il ne parlerait pas le premier resté près de la porte, comme s’il boudait, rangeait avec application des choses déjà rangées. Il vit comme l’ombre d’un rapace sur lui : elle lui tendait un bras pour l’aider à passer le gué. Sans mot dire, il lui offrit la main. Le tirant, elle l’attira à lui, et lançant autour de son cou ses deux longs bras comme un lasso, elle les ajusta tous deux si bien pièce à pièce, qu’ils ne furent plus séparés par rien. A peine eut-il le temps de souffler, que l’ouvrière, oeuvrant, le mit lui-même à l’ouvrage. Puis, se mêlant de ses affaires à lui, lui de ses affaires à elle, elle le tira d’affaire, et lui, elle. Richard se croyait sur un bon gros plancher des vaches bien positif, et pourtant, il était dans les nues, parce qu’il en tomba, lorsqu’il s’aperçut que sa marquise n’avait pas encore passé son diplôme. Comme quelqu’un qui se cogne à la porte d’un placard, qui pousse un bref cri de douleur et puis, se maîtrisant, pour ne pas inquiéter la maisonnée, continue son mouvement, elle fit de même, et lui ne dit pas plus mot qu’elle. L’épreuve passée, comme un étudiant qui vient d’apprendre qu’il est reçu et qui s’octroie la récréation de régresser, elle ne put s’empêcher d’exécuter sur le lit des culbutes gamines, et de bavarder avec abondance, bien que muette de tout vêtement.

C’est alors qu’il apprit qu’elle était opératrice sur saisie, que sa mère était un vrai garde-chiourme qui ne l’autorisait de sortie le soir, que le samedi, et encore, jusqu’à minuit, enfin, qu’elle avait pour prénom un prénom d’égorgeuse, Judith.

 

Chap 13 Comment Lucien amena Cécile malgré elle à ce qu’elle désirait.

Cécile courait vers Lucien, en lui faisant des dénégations de la tête et de la main, et signe de ralentir.- Inutile. Désolée. Je romps, dit-elle.- Allons bon. Vous rompez, dit Lucien, en riant et en la prenant par le bras.- Si. Si, dit Cécile, courant à côté de lui. A quoi bon ? Mieux vaut rompre maintenant pour ne pas rompre plus tard.-Si vous me vouliez loin, dit Lucien, vous ne seriez pas si proche.- Je ne voulais plus avoir à me tourner sans cesse pour voir si vous me suivez. Je ne voulais plus vous sentir sur mes talons. – Sur vos talons. Allons bon, dit Lucien, qui fit signe au bus de s’arrêter.

- Comprenez-moi, dit-elle, en montant. Vous n’êtes pas du tout ce que je me veux. Celui qui veut un bel appartement à un étage élevé avec une belle vue, souffrira-t-il qu’on lui offre un sous-sol avec un soupirail qui donne sur la cour ? Ce sont des choses que vous pouvez comprendre. – Que je peux comprendre et que je comprends, dit Lucien qui l’aida à descendre du bus, et fit un geste vers l’avenue.

Lorsqu’en haut de l’escalier à vis, semblable à l’escalier à vis d’une tour, elle entra dans la mansarde de Lucien comme dans un cul de basse fosse, elle versa un pleur sur elle.- On ne sait même pas où poser le pied, gémit-elle. – Oh. Ne faites pas tant d’histoires, la reprit vertement Lucien. Dans la rue, vous trottez comme une princesse, sans vous soucier le monde des des immondices dans lesquelles vous posez le pied.- Comment avez-vous pu élire domicile dans un pareil taudis , dit-elle avec une convulsion.- Ce n’est pas le taudis que j’ai élu, figurez-vous, c’est le loyer. Ne sommes-nous pas en plein centre du centre de Paris ? En pleine lumière de la Ville-Lumière ? dit-il en montrant la lucarne noire et grasse, et lui ôtant son imperméable. Elle rétrécissait ses épaules, serrait les bras devant sa poitrine.. Souvenons-nous de nos leçons de philo. Ne dépendons pas de l’extérieur, qui nous échappe et sur lequel nous n’avons aucune prise, mais de l’intérieur dont seul nous avons la maîtrise, dit-il en lui ôtant son gilet.

- Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? dit-elle en montrant d’un doigt horrifié les toiles tournées contre le mur… .. Vous n’allez pas, en plus m’infliger la vue de vos croûtes. – C’est un supplice que je ne m’infligerai pas, soyez certaine. – On dit ça. Et puis à l’entracte, on vous glisse de force le programme dans les mains. – Croyez-vous que j’aie envie qu’une ignorante me tire dessus au jugé et me massacre, quand personne ne me vise mieux en plein coeur, que moi ? – Je n’ose plus bouger. Quel bouge, dit-elle, en serrant contre elle ses bras croisés.- Au lieu d’être heureuse que je vous offre le cadre le plus digne de vous qui soit. Les somptueux décors n’embellissent pas la beauté, qui s’enlaidit de partager la beauté avec une rivale. Quelle ombre sombre rendrait votre éclat plus éclatant ? dit-il en s’approchant d’elle, les bras écartés pour montrer qu’il n’était pas armé.- Je vous prie; dit Cécile ave c un petit cri de frayeur. Respectez-moi! Honorez-vous. Lucien lui obéit, et l’honora avec un tel respect que Cécile eut un bel accès de faiblesse. Elle eut d’ailleurs le même accès de faiblesse le lendemain, le même le lendemain du lendemain, ainsi que les jours suivants.

 

Chap. 14 Quelle Marianne Guillaume retrouva.

De la souche de l’arbre abattu, ne pousse-t-il pas un rejet dru et gluant de sève ? dit Guillaume, l’index plié pointé sur la porte. Est-ce que je fais autre chose que ce que la nature fait?

- Entrez, dit la voix claire et gaie de Marianne. Ce ton joyeux lui fit pousser la porte avec courage. Ce qu’il vit le surprit le plus agréablement du monde : le visage illuminé de joie, toutes deux venaient vers lui et le fêtaient comme Noël et le 1er de l’An… Devinez, dit Marianne, impatiente. Je ne suis plus un bibelot dans une vitrine qu’il faut dépoussiérer. Je suis une belle et bonne assiette à soupe, qui sert… .. Je ne suis plus nourrie, je nourris et je me nourris. .. .. Non ? Je travaille, figurez-vous, dit-elle, pressée de partager sa joie… .. Vous rendez-vous compte ? Je m’active à trois fois rien, qui n’a aucune importance, huit heures par jour, contre un salaire, comme tout le monde.

- Vous avez trouvé un emploi ? dit Guillaume, tout heureux qu’elle fût heureuse.- La cheville ouvrière du commerce, dit-elle, ironique. .. .. Vendeuse. ..Ma chance est que je travaille dans un magasin de photos de l’avenue La Motte-Picquet. C’est à côté. Je peux y aller pied.

- Et les Beaux-Arts ? s’inquiéta Guillaume.- Fini le cauchemar. Je suis réveillée, debout , les yeux grand ouverts.- Lorsque vous sentirez votre travail comme une prison, peut-être alors vous évaderez-vous dans la peinture ? – Jamais. Comment faire parfait ce qui est parfait ? L’enfer m’est remis. J’ai gagné le ciel général. Vous pensez si je vais le laisser s’échapper.- La fois où vous aviez convoqué votre ban et votre arrière ban pour discuter d’art, vous ne sembliez pas si dépeuplée d’idées. – Justement. J’en avais trop. C’était un raz-de-marée.Elles me noyaient. Quand mille livres s’offrent à vous, si vous ne savez pas ce que vous cherchez, comment saurez-vous celui qu’il faut acheter ? Cent idées, aucune idée. Mille styles, aucun style. L’art n’a que faire de milliers d’idées, il n’en a besoin que d’une seule. Richesse d’idées fait pauvreté d’art. – Me ferez-vous une grâce ? dit Guillaume. – Si votre grâce trouve ma grâce. – Montrez-moi une de vos toiles. -Désolée. Ravie. dit-elle, le sourire jusqu’aux oreilles. J’ai tout déchiré, tout brûlé, et veillé à ce que tout, brûlé, ne laisse que des cendres. Je ne verrai pas votre oeil sourcilleux, ni n’entendrai votre bouche flagorneuse.

- Pas tout, osa la mère, levant la main timidement.- Pas tout ? dit Marianne avec rage. Tu as osé ? .. .. Quelle main seule à la main sur ce que la main a fait ?.. Je croyais m’être absoute de mes fautes, et voilà que, comme un péché oublié, tu me les rappelles ?.. .. Combien en as-tu soustraites ?- Une seule… .. Tu m’en avais fait don. .. .. Ne sais-tu pas laquelle ?.. .. Ne sais-tu pas qui elle représente ?

Subitement, comme si la nature reprenait le dessus, le visage de la mère, secouée par un séisme, trembla, se gonfla de plaques rouges, comme un enfant qui brûle de fièvre, puis, comme de nuages d’orage tombe soudain une averse forte et drue, des rouges déchirures de ses yeux coulèrent des flots de larmes. Elle pressa ses paupières de ses mains, pour essayer de contenir ses larmes. Puis, soudain, dérobant à leurs yeux sa débâcle, comme une lâche troupe elle s’enfuit au fond du minuscule appartement.

Bientôt, comme une maladie contagieuse, la panique saisit Marianne à son tour. Tournant casaque, elle alla achever sa déroute dans la déroute maternelle. Comme un badaud devant un accident grave dont il est témoin impuissant, Guillaume, détournant les yeux vers la fenêtre, allait fuir leur fuite : – Pardonnez-nous, dit, derrière lui, Marianne, d’une voix rauque. Marianne n’avait plus rien d’une beauté, ç’eut été mentir que se le nier : son nez flambait comme une lanterne, avec une goutte qui pendait au bout comme d’une gouttière, et de la morve dans une narine comme une vilaine crasse ; ses yeux étaient rouges et chassieux comme des plaies infectées, ses joues rubicondes et eczémateuses, et pourtant à ce pitoyable spectacle, les larmes poignirent aux yeux de Guillaume. Il bredouilla quelques mots, dont Marianne sembla comprendre le sens, parce qu’elle approuva, et comme un voleur, s’enfuit par les couloirs. Derrière lui, Marianne ferma la porte avec une infinie douceur, comme une réponse muette à sa muette question.

 

Chap. 15 Comment Guillaume attendit Marianne à la sortie du magasin de photos où elle travaillait.

Guillaume fit son enquête sur les magasins de photos de l’avenue de la Motte-Picquet et sur leurs horaires avec une telle minutie d’amoureux, que le lundi suivant, il était devant la vitrine du magasin de photos de Marianne, vingt minutes avant sa fermeture. Il la voyait derrière le comptoir, dansant de gestes et de pas, servir un client, le plus charmeur des sourires aux lèvres. Quand, à travers la vitrine, elle vit à son tour, Guillaume, dans se départir d’un seul pli de son sourire, elle regarda Guillaume fixement pour qu’il vît qu’elle l’avait vu, puis, comme si elle avait eu un instant d’absence, reglissa son merveilleux sourire dans le même exact modelé, au même client. Comme une main par mégarde approchée d’une flamme, par la douleur s’écarte, Guillaume, léché par la brûlante flamme de la jalousie, s’écarta vivement de la vitrine.

Parce qu’il était amoureux, se tança-t-il, devait-elle lui signer un contrat d’exclusivité, et lui réserver à lui seul et à jamais, son ravissant spectacle ? Préférait-il que chaque fois qu’elle le verrait, elle se contraignît et fît pour lui faire plaisir, aux autres maussade figure, au risque de retourner son aigreur contre lui, par la suite? Ou, plutôt, comme des égaux, ne préférait-il pas qu’elle se conduisît avec tous, et avec lui, comme il lui plaisait ? Et choisît de lui plaire à lui, plus qu’aux autres ? Cela lui viendrait-il à l’idée, à lui, parce qu’il était amoureux, de n’être plus, du jour au lendemain, affable avec tout le monde, comme il avait coutume d’être ? Il attendait au coin de la rue depuis, lui semblait-il, un temps infini, quand, de sa boîte comme un diable, Marianne sortit de la porte de service du magasin, juste derrière lui. D’une gracieuse virevolte, elle l’entraîna dans son tourbillon, chassant, d’un coup, le reste de son amertume, ceomme le vent chasse la poussière.

- Ah. Guillaume. Si vous saviez la magnifique impression que j’ai, de gagner. J’ai l’impression, d’être soudain en pleine possession de moi. Rien ne me semble être hors de mon contrôle. Rien, hors de moi ne me semble hors de ma portée. .. .. Finie, cette ébauche grossière, mal équarrie, informe qu’était l’étudiante. Un gagne-pain, et, en un tour de main, me voilà façonnée, modelée, polie… .. Et pourtant, que suis-je, dans la société ? Un pou. Moindre que le moindre puisque, le dernier pou, je le sers. Je ne suis rien, et pourtant que pourrais-je vouloir que je n’ai pas ? Je vais comme je veux, je pense ce que je veux, je dis ce que je pense, mon âge est égal à tous les âges. Plus votre vie est l’égale de toute vie, plus vous pouvez vivre ce que vit toute vie. Quelle meilleure vie pourrais-je vivre ?.. .. Et, couronnement, au seuil de cette vie nouvelle, votre délégation m’accueille. Nommez quelqu’un de plus heureux que moi.

A respirer ce frais parfum de violette, Guillaume eut l’impres sion de se rafraîchir dans l’eau pure d’une fontaine. La liberté de parole de Marianne le ravissait, sa franchise l’enchantait, sa modestie le captivait. Comme un poète, plus vous le lisez, plus vous l’aimez, plus Guillaume feuilletait Marianne, plus il la goûtait, et plus il la goûtait, plus il l’aimait.

- Il faut que vous montiez, dit Marianne, en bas de chez elle. Si Maman apprend que vous êtes venu me chercher, et que vous n’êtes pas monté la saluer, il s’estimera moins estimée de vous qu’elle vous estime. La mère déroula en l’honneur de Guillaume le tapis rouge, et l’accueillit avec l’harmonie municipale au grand complet.- Restez dîner avec nous, dit-elle. Tous trois, en dînant, entonnèrent le plus joli choeur du monde, chacun chantant son air, s’entrecoupant l’un l’autre, comme de récitatifs, de récits d’anecdotes vécues de la journée, de remarques, de cocasseries, d’exclamations. Guillaume y serait encore, si le dernier métro, le tirant par l’oreille, ne l’avait rappelé à l’ordre.

 

Chap. 16 Comment l’amour chassa Guillaume de sa réserve et comment il fit sa déclaration.

Guillaume chercha Marianne d’abord tous les trois jours, puis tous les deux jours, enfin tous les jours. Non content que le feu de l’amour augmentât en intensité dans l’âtre de son coeur, il le chargea lui-même de tellement de combustible, que le feu devint en peu de semaines un vrai brasier.

Un soir, qu’étrangement, Marianne faisait silence, Guillaume, affectant la désinvolture, pour que ne l’effrayât pas cet incendie en lui, lui dit : – Puis-je vous présenter une requête peu courante ? – Courez toujours votre chance, dit-elle en plaisantant. – J’aimerais vous demander un conseil. – Si je peux vous le donner. – .. Figurez-vous que j’ai fait la connaissance d’une jeune personne qui m’a tellement charmé que je l’ai invitée chez moi, sans même lui en demander la permission ! – C’était une inconsciente ? – C’était une inconsciente… .. Elle m’a fait d’abord de courtes visites, que j’ai abrégées, tant que j’en ai eu le courage : comment aurais-je pu abuser d’elle, puisqu’elle ne savait pas chez qui elle était ?.. .. Mais bientôt, et je l’en ai de moins en moins empêchée, elle a multiplié ses visites si bien qu’elle a fini par habiter tout à fait chez moi… ..Hélas pour moi, elle a tellement fait la folle, elle a si bien mis toutes mes affaires par terre et mis tout sens-dessus dessous, que je n’ai bientôt plus été chez moi chez moi. Je suis au 7ième ciel qu’elle me possède, mais je vis un enfer qu’elle me dépossède de moi. .. .. J’aimerais que vous me donniez un conseil . – Elle ne sait toujours pas qu’elle est chez vous ? – Non ! Mais peut-être s’en doute -t-elle ? – Voilà quelqu’un que vous avez trop gâtée. Il faut à tout prix qu’elle se reprenne en main, avant qu’excédé, vous la jetiez à la porte… .. Vous devriez le lui dire. – Je le lui dis, lui dit Guillaume en la regardant de ses yeux clairs. Marianne ne dit mot, comme si elle se recueillait en son oratoire privé. – Jamais, dit-elle, en posant sa main légèrement sur la manche de Guillaume, et la retirant, confession d’un rapt n’a été plus douce à entendre. .. ..Moi aussi, j’ai une confession à vous faire. Depuis quelque temps, quelqu’un frappait avec insistance à ma porte. J’avais beau faire la vertueuse, et ne pas ouvrir, mais j’étais derrière la porte, à guetter les coups, et à espérer de tout mon coeur, qu’ils redoublent en nombre et en force. Qu’est ce qui est moins grave, selon vous, être occupé d’une pensée, ou qu’une pensée vous occupe ?dit-elle le regardant de ses yeux violets et profonds comme des grottes marines… .. J’aimerais que vous gardiez votre hôtesse en pension chez vous, mais j’aimerais qu’elle se conduise mieux. – Vous devriez la voir, dit Guillaume, tout heureux. Il lui a suffi d’entendre votre voix pour qu’elle s’assagisse. Vous ne pouvez pas savoir comme elle devenue mignonne et gentille. Et il se tut, et elle aussi.

Comme le bouilleur de cru, qui bout les mirabelles jaunes et rouges comme des joues, par le serpentin recueille les premières précieuses gouttes, et longuement les savoure, Guillaume et Marianne, distillant leurs aveux, de la liqueur d’amour se délectèrent des premières précieuses gouttes longuement.

Toute la soirée, ils furent si absents à tout, que la mère de Marianne, s’absentant de leur absence avec discrétion, fit retraite tôt dans sa minuscule chambre du fond du minuscule appartement. Lorsque Marianne raccompagna Guillaume sur le palier, tous deux approchant le visage du visage avec un ensemble merveilleux, posèrent les lèvres délicatement sur la joue de l’autre, puis s’écartant vivement comme s’ils s’étaient brûlés, se firent un geste gauche de la main et s’enfoncèrent dans la nuit. Au bas de l’escalier de Blois, Guillaume, d’une brusque détente, sauta cinq marches d’un saut prodigieux, puis, comme une balle que l’on lance sur le sol avec force, bondit jusqu’au lustre qu’il fit valser en poussant un cri sauvage.

 

Chap. 17 Comment Guillaume apprit combien l’amour est source de souffrances.

Un jour que Guillaume attendait Marianne au coin avec une infinie patience, la porte de service s’ouvrit brusquement, et Marianne sortit avec son patron. Guillaume, comme par réflexe, se tourna aussitôt, courba son dos et protégea sa tête, comme s’il allait recevoir des coups. Il avait fait jusque là l’impasse du patron. Par instinct de survie, il en avait chassé jusqu’à la pensée. Il ne savait que trop que cette cinquantaine policée, cette belle élégance, savante et na turelle à la fois, cette jolie aisance de manières et d’argent, cette souveraine maîtrise de soi ne font qu’une bouchée d’une ving taine sauvage, des habits frustes, des gênes d’argent et d’un es clavage charnel, comme les siens. Aussi, avait-il enfoui la pen sée de ce patron à cent pieds sous terre.

Et voilà que Marianne elle-même le ressuscitait. Portant les ongles à sa démangeaison il se gratta avec fureur : vit sur sa montre que plus d’une demi-heure avait passé depuis la fermeture du magasin ; remarqua que Marianne s’éloignait avec son patron, sans un regard pour lui ; qu’elle le salua avec force sourires ; que, bien qu’elle l’eût quitté, elle continuait son chemin, sans se soucier de lui ; que ce ne fut que lorsque son patron eut disparu à sa vue, qu’enfin, elle se retourna vers lui. Guillaume était fou de douleur et de rage, prêt aussi bien à se jeter à ses pieds et la supplier en pleurant, que, dressé de toute sa taille, à la frapper sur le nez de toutes ses forces, jusqu’à ce que le sang coulât. Dans l’hésitation entre les deux, il la laissa jaser, narrer des petits faits qui sont comme la respiration de la journée.

Devant ses sourcils froncés et son visage sombre, elle s’inquiéta, lui demanda avec inquiétude s’il ne se portait pas bien. Il dénia de la tête, une fois, brièvement. S’il avait de mauvaises nouvelles de sa famille, s’il avait des ennuis au travail, ou d’argent. Il dénia de même, agacé en plus. Si c’était son écriture qui le tracassait ? Il répondit avec humeur qu’elle se trompait si elle croyait qu’il lui parlerait jamais d’écriture ! Après un silence, elle lui demanda si c’était elle la cause. Désemparé qu’elle l’attaquât de front, il ne put s’empêcher de se laisser aller, bien qu’il eût tant voulu se retenir. – Vous avez été longue, fut tout ce qu’il trouva à dire. – .. ..C’était donc ça ? dit-elle, le sourcil froncé. Qui pensez-vous fait la caisse, en fin de journée ? Et si l’on veut commencer le matin avec de l’ordre, ne faut-il pas avec de l’ordre le soir finir ? Comme Guillaume se retranchait toujours derrière sa figure sombre, elle poussa sa botte. – Vous comptez le temps que vous m’offrez ? Si vous ne savez pas ajuster votre tir, visez mieux. Venez plus tard. Ou ne venez pas du tout. Qui vous a demandé de m’attendre ? – Tout à l’heure, dit Guillaume d’une voix plaintive, vous et votre patron sembliez si bien vous entendre, que j’ai eu l’impression d’être le gêneur. – Vous voulez me marquer comme votre linge, et me coudre votre nom dessus ? dit-elle, en colère. Pour prévenir votre censure, il faudrait que je me censure moi-même ? Suis-je inscrite comme militante à votre parti, pour que je dise amen à tout, et file droit ?

Effaré, il sembla à Guillaume qu’il ne l’avait jusqu’à présent qu’entrevue à travers un brouillard, que maintenant qu’il était plus proche d’elle, il la voyait avec des traits nets. Il s’atterrait qu’un être frémissant comme elle, pût devenir dur comme la pierre. Ah. S’il avait été à sa place. A Dieu ne plaise. Si elle avait souffert ce qu’il souffrait, il n’aurait de cesse de la consoler et la rassurer jusqu’à ce qu’elle retrouvât joie et gaieté. Il la vit prendre les devants et aller droit devant elle à pas pressés. Il l’aurait certainement perdue à jamais s’il n’avait couru après elle. Que savait-il après tout, se disait-il, des formes que prenait l’amour ? Si les corps ne sont pas les mêmes, comment les amours le seraient-ils ? Se fie-t-on en un sentiment ou s’en méfie-t-on, en raison de ses démonstrations ou de son manque de démonstrations ? – Pardon, dit-il. Pardonnez-moi. Trop aimer, c’est mal aimer. Aimer, vous avez raison, ce n’est pas lier, c’est laisser libre. Je ne veux plus désormais me plaire qu’à vous plaire. Je ne veux plus vous aimer que pour que vous m’aimiez. Mais elle allait, se hâtant. – Qui est toujours d’un si excellent équilibre, la suppliait-il. Qui est toujours d’une si parfaite santé ? Etes-vous un juge qui a toujours été innocent ?.. Que dois-je faire pour que vous me pardonniez ? Me jeter à vos pieds ?

Marianne, enfin, ralentit son pas, et posa sa main légèrement sur la manche en signe de pardon, et la retira. Chose curieuse, pendant le dîner, Marianne fut d’une humeur, que Guillaume n’avait jamais vue en si joyeuse santé, comme si étrangement, l’humeur jalouse de Guillaume avait profité à sa santé à elle. Sur le palier, comme si la passion de Guillaume, qu’elle avait si fortement médicamentée, lui était passée à elle, posant ses lèvres sur les siennes, elle l’embrassa avec fureur. A la fureur, Guillaume répondit par la fureur. Soudain la minuterie s’éteignit. Honteux, Guillaume la ralluma. Comme s’ils ne voulaient pas aggraver la maraude par le recel, pudiques soudain, ils firent cadeau d’un chaste baiser sur la joue, et s’enfoncèrent dans la nuit.

 

Chap. 18 Comment Guillaume apprit combien l’amour est source de volupté.

L’amour est un conquérant inlassable. Tout en s’assurant des places qu’il conquiert, il n’a de cesse d’étendre son empire. Le soir suivant, reprenant la pièce à l’exacte scène où ils l’avaient laissée la veille, Guillaume et Marianne, dès qu’ils furent sur le palier, sans autre préambule, se serrèrent dans l’amoureux étau. Comme des amis qu’on est charmé de retrouver, les lèvres de chacun s’enchantèrent de retrouver les lèvres de l’autre, y découvrirent de nouvelles succulentes saveurs. Ils étaient si occupés ainsi à se désaltérer, qu’ils ne se souciaient plus de rallumer la minuterie, ni de savoir si c’était la nuit ou le jour, le soir ou le matin.

Le soir du 14 juillet, à l’heure où les Parisiens quittent leur chez eux pour fêter la Fête Nationale dans les rues à leur manière, Guillaume et Marianne, à l’inverse, quittèrent les rues et la fêtèrent chez Guillaume, à la leur.

Connaître les péripéties amoureuses de nos deux amoureux ne serait pas d’un enseignement inutile, ni inintéressant. Mais quelle chaire honnête enseigna jamais la chair ? La raison de ce silence en est-elle que, comme le bonheur, et étant le bonheur, la chair, pour vivre heureuse, doit vivre cachée ? Que comme le talent, la chair, pour se déployer dans toute sa force, a besoin d’obscurité ? Quitte à ce que chacun fasse ses classes lui-même, ne vaut-il pas mieux, à tout prendre, que chacun apprenne sur le tas ? Qu’en amour, en moins, chacun soit le fils de ses oeuvres ? Celui qui n’est pas de cet avis, et qui pense que rien de l’homme ne devrait échapper à la pensée et à la parole humaines, qu’il songe que, si une seule chose devait être soustraite à l’inquisition humaine, et laissée, hors de toute contamination intellectuelle et de toute inflation verbale, à l’état naïf et natif, ce devrait être ce qui est le plus cher à l’homme : la chair. Qu’il y a loin de l’aimée vêtue, se disait Guillaume, telle qu’on fait sa connaissance dans un lieu public, à l’aimée dévêtue, telle qu’on la connaît dans une chambre aux volets clos. Qui croirait, cependant, que cette muette vie privée amoureuse compte pour les amants, moins que la bavarde vie publique ? Comme un être a besoin de deux jambes pour marcher, l’homme et la femme ont besoin pour vivre de ces deux vies, la secrète, crue, osée, sauvage, pleine d’indécence et d’impudeur, divinement démoniaque, enfer paradisiaque, autant que la policée, l’éduquée, la civilisée, la domestique, la familiale. Et il est aussi important que tous deux connaissent ces deux vies, que ces deux vies se méconnaissent entre elles.

Guillaume et Marianne se familiarisaient ainsi doucement avec ce deuxième personnage de l’autre, lorsque, la tête sur l’épaule de Guillaume, Marianne fit remarquer, qu’à la jonction de deux lés de la tapisserie de roses, deux roses se chevauchaient.

 

Chap. 19 Pourquoi et comment Guillaume invita les trois couples à venir guincher chez lui.

Comme Guillaume, Lucien et Richard, chacun enfermé étroitement dans son amoureuse prison, ne se voyaient plus, Guillaume pensa que le mieux était de les inviter chaînes en poche et prison sur le dos : ce fut ainsi qu’il eut l’idée d’inviter les trois couples à venir guincher, un soir, dans sa guiguette des bords du ciel. Pour ne pas actionner la pompe à vide, il invita aussi quatre étrangers, quatre solitaires qu’il voulait apparier deux à deux, pour qu’ils aient, sur leurs trois couples, un effet d’entraînement : une laborantine triste comme la pluie qu’il voulait assortir à un postier joyeux comme une trompette, une coiffeuse pétulante comme un feu d’artifice qu’il voulait assortir à un étudiant en sciences humaines, plaie vivante, coupable- né.

 

Chap. 20 Quel numéro Guillaume inventa pour amuser la galerie.

Marianne avait disposé sur la table de bridge au tapis vert mité et décollé, un parterre de toasts et de pâtisseries, Guillaume, par terre, un bouquet de bouteilles, sur une chaise une floraison de verres, et, tout autour de ces massifs, comme dans un jardin public, des chaises, siennes et empruntées. Comme les bouches s’activaient, mais non les langues, Guillaume estima de son devoir d’hôte de pourvoir à la conversation. Il chercha un instant dans sa bibliothèque un sujet d’intérêt général en vain , « on ne sert bien un plat, que de sa cuisine » pensa-t-il, « tant pis, à la fortune du pot! »

- Figurez-vous, les enfants, que, moi, auteur, je suis allé à la représentation théâtrale d’un autre. Comme des enfants libérés dans la cour pour la récréation et qui hurlent de plaisir, les langues se délièrent tout d’un coup. – Où ça ? Dans quel théâtre ?.. .. Dans un théâtre subventionné ? .. ..C’est un nouveau spectacle ?.. .. Vous vous êtes fié à une critique ? – Quand ça tu y es allé ? demanda Marianne. – Tu sauras bientôt le mot de l’énigme, répondit Guillaume.

- C’était une pièce de.. .. Pardonnez-moi, mais le nom de l’auteur m’échappe. Vous savez combien il est difficile pour un auteur de se rappeler le nom des autres. Même si je me le rappelais, je ne le dirais pas. Comment pourrais-je faire de la publicité pour un autre que moi? – Vous ne dites rien de la pièce ? Elle vous a plu ? demanda la coiffeuse. – Est-ce que tu diras du bien de la pièce, le fit valoir Lucien. – Du bien ? Euh, dit Guillaume, qui fronça le sourcil et réfléchit. Un long moment se passa, qui vit éclore sur les lèvres plus d’un sourire. – Par contre, s’écria Guillaume, quelque chose m’a fasciné. – Non ? dit, incrédule, Lucien. – Si. .. .. L’affiche. Des rires de toute nature fusèrent dans la mansarde, dont un ricanement de Richard. – Un pur chef d’oeuvre. C’est une pièce à elle toute seule, à défaut de l’autre. .. .. C’est une photo. Figurez-vous, dit-il, en dessinant des mains ce qu’il décrivait de la bouche, figurez-vous qu’au travers d’un chassis vitré semblable à un jardin d’hiver, un magnifique couloir court de la droite à la gauche de l’affiche, absolument désert, sauf, tout au bout, où, sur le bout d’un banc est assis le bout d’une femme, qui, en plus tourne des yeux fascinés sur le bord de l’affiche… .. Cette fascination pour quelque chose qu’on ne voit pas est proprement fascinante. Je n’ai pas quitté cette affiche des yeux d’une demi-heure.

- Tu ne parles pas des acteurs, le fit valoir Lucien. – Parle-nous des actrices, dit Richard. – Les acteurs, se questionna Guillaume. .. .. Ah. Les acteurs. Ecoutez, l’acteur principal est un chanteur très connu. Soufflez-moi son nom. C’est l’évènement de la saison. Pourquoi est-ce que je ne me rappelle jamais des noms connus ?.. .. Vous savez. Il est tombé amoureux fou d’une présentatrice de télé qui lui a fait ce si merveilleux cadeau d’une petite fille, écrivait de nouveau quel magazine ? Curieux, comme je n’ai pas la mémoire des noms propres. Voyons. Ils viennent de divorcer. – On te demande comment il était, le fit valoir à nouveau Lucien. – Ecoute.Je ne sais pas. Il n’a pas chanté. Le rire sarcastique de Richard couvrit tous les autres comme une trompette. – Parle-nous des actrices, dit Richard, qui riait d’une oreille à l’autre. – L’actrice ? L’actrice. Comment s’appelle-t-elle donc ? On ne connaît qu’elle. Elle s’est montrée nue dans un magazine porno ! Vous savez, elle a brisé le couple de ce ministre, qui a été mis en examen. Rappelez-moi. .. .. Ah .Ces noms. A part le mien. – Tu ne dis pas comment tu l’as trouvée ? le fit valoir Lucien. – Ah. En bonne santé. Si. Bien. Bien. Elle est en forme. La compagnie était hilare.

- J’ai une confession d’auteur à vous faire, dit Guillaume. Ne me jetez pas de tomates. Je n’ai pas vu de pièce du tout. Vous auriez pu le deviner. Un auteur ne va au théâtre que pour voir ses pièces. – Vous nous avez bien mené en bateau .. .. On peut dire que vous avez l’esprit gothique. .. Il faut être auteur pour avoir l’esprit aussi tordu. Mais tout cela fut si mêlé de rires et d’applaudissements, que comme Jean Vilar aux âges splendides, Guillaume fit trois fois la génuflexion devant l’assistance. Son homélie finie, Guillaume pensa qu’il était temps de faire chanter les fidèles. Aussi mit-il un disque de blues. Une joyeuse rumeur accompagna le bruit des chaises. – Qu’ont-ils à se porter au carré ? dit Guillaume à Marianne, en montrant les 4 externes.

A sa déception, mais ainsi va la vie, le funèbre étudiant dansait avec la lugubre laborantine, et le joyeux postier avec la pétulante coiffeuse.

 

Chap. 21 Comment Cécile déclencha les hostilités.

Tout en dansant, nos trois amis ne pouvaient s’empêcher de se retrouver sans cesse par-dessus les épaules. Comme si elle en avait assez de ronger son frein, Cécile déclencha subitement les hostilités.

- Au fond, tous les trois, dit-elle, c’est l’histoire du muet qui guide un aveugle qui porte un paralytique. Tous les trois tournèrent leurs yeux avec inquiétude, comme s’ils avaient entendu quelque part un craquement sinistre. – Oui, leur riva-t-elle leur clou. Qu’est ce qui vous réunit ? Votre insuccès. Vous devriez vous voir. Vous avez l’air de trois veuves qui prennent le thé dans une pâtisserie. .. .. A-t-on du talent parce qu’on veut en avoir ? Je croyais qu’on naissait poète. Est-on artiste parce qu’on veut l’être ? Question . – Bien sûr, releva le front Guillaume. – Vraiment ? dit Cécile, ironique… .. Ainsi, le tout venant, le prmier venu peut se couronner d’une couronne de lauriers et se sacrer poète? Tout le monde peut être artiste, pourvu qu’il le veuille ? – Sentir n’est-il pas à la portée de chacun ? dit Guillaume. Priverez-vous un individu de ses six sens, pour la simple raison que vous le jugez ordinaire ? – Si tout le monde peut être artiste, qui ne le serait pas ? dit-elle. – Pardon, dit Guillaume. Quelque chose distingue les uns des autres. Le travail. Tout le monde a même jardin mais tout le monde n’a pas même acharnement pour cultiver ce jardin. L’art est un fruit qui requiert sans cesse tous les soins. Sans persévérance et opiniâtreté, pas de récolte. – Et si, malgré persévérance et opiniâtreté, le fruit est véreux ? – C’est que, ou le plant, ou la terre, ou le traitement, ou le climat n’est pas le bon : Je changerai donc ou le plant, ou la terre, ou le traitement, ou le climat. – Combien d’essais essaierez-vous ainsi ? – Tous ceux qu’il faudra jusqu’au concluant. – Et si aucun ne conclut jamais ? – C’est qu’il y en aura eu un que je n’ai pas essayé. – Et si aucun ne conclut jamais quand même ? – Je les aurais au moins essayés. Quel voyage. Quelle aventure. – Voilà bien du temps et des forces gaspillés en pure perte. – Mais de quelle façon. Quel luxe. Quel faste. Une vie dépensée à rien. Ce fut alors que Marianne apporta son renfort à Guillaume. – Chacun de ces trois messieurs, dit-elle à Cécile d’une voix vipérine, fait sa course en solitaire, il me semble. Chacun n’aventure d’équipage, que lui-même.Chacun est maître à son bord et choisit son propre trajet que je sache. Son clou rivé par quelqu’un de son clan, Cécile se tut.

Après ce premier accrochage, la situation était la suivante : Cécile étudiait à fond les disques l’un après l’autre avec une curieuse curiosité, Marianne passait les plats qu’elle venait de passer avec une étrange abnégation, et Judith, assis sur un pouf, pliée à angles aigus, en trois morceaux, comme un mètre pliant, pointait ses genoux osseux sur la compagnie, comme deux inquiétantes rampes de lancement.

 

Chap. 22 Comment la situation se dégrade.

Pour que la bouche de Judith fût à la hauteur de son oreille, Richard mit un genou à terre devant elle.

- Judith, , dit-il en pointant les genoux qui pointaient, comme deux pointes d’un compas ouvert, par ta fenêtre ouverte, on voit chez toi jusqu’au fond de l’appartement. Ce n’est plus un corridor, c’est les Champs-Elysées. – Je ne force personne à mettre le nez à la fenêtre, dit Judith, hilare. – Enfin. Judith. Le site s’offre de lui-même aux regards. – Je ne sache pas qu’aucun regard ait jamais écorché personne. Si ça peut faire du bien à quelqu’un, à moi, ça ne fait pas de mal. – Ce qui ne t’indispose pas ne m’incommode guère, dit Richard, en se redressant… .. L’heureuse titulaire de ces splendides guibolles accepteraient-elles qu’en plus de splendides, elles soient utiles ? ajouta-t-il en l’invitant à danse. Judith, d’agacée, éclata de rire, et la danse, en même temps qu’elle apaisa l’orage, les réunit comme un bouquet.

Guillaume invita Marianne à danser à son tour. – Un sondage, permettez, Mademoiselle. Il ne vous sera posé aucune question de caractère religieux ou politique… .. Quelle impression vous font les deux autres actionnaires de ma petite société ? – Avez-vous, Monsieur, dans votre questionnaire, une case sans opinion ? – Sans opinion est une opinion. .. .. Par hasard les verriez d’un mauvais oeil ? – Moi ? Pas du tout. Je les vois très bien… .. J’ai de très bons yeux, savez-vous ? Guillaume, du coup, laisse son crayon en l’air.

Lucien, de même invita Cécile. – Je ne te demande pas ce que tu penses des deux personnes auxquelles je pense, lui dit-elle. – C’est sage, dit Cécile. »Diable, pensa Guillaume, qui avait entendu. C’est du sérieux. « On rentre à la grande école. Fini de jouer, s’ajouta-t-il en « soupirant.

La nouvelle situation était à présent la suivante : Cécile, en danseuse étoile virevoltait par tout le plateau, tandis que Lucien, dans un coin, les mains sur les hanches, attendait, en premier danseur, qu’elle ait fini ses entrechats ; Judith dansait au milieu, comme l’obélisque au milieu de la place de la Concorde, et Richard tournait, au loin, autour d’elle, comme les huit villes de province : Marianne, enfin, comme une amazone, faisait son numéro au milieu de l’arène, et Guillaume, sur les gradins, regardait le spectacle. Qu’est-ce que l’amour? pensait Guillaume en regardant ses deux amis avec mélancolie. Voeu de sa personne. Don total de soi. L’amitié ? Prêt, emprunt, échange. Un même objet dans le temps qu’il est donné à l’un, peut-il être prêté à l’autre ?

 

Chap. 23 Où il y eut du mouvement aussi chez les externes.

Comme en accord avec l’agitation de nos trois amis, il y eut du mouvement parmi les externes. Rougissant de visage et enflant comme une tomate, la pétulante coiffeuse éclata soudain en sanglots. Toute secouée de hoquets et de soubresauts, elle alla se réfugier sur un coin de lit, et cacher son visage de ses mains. Lucien, qui ne souffrait pas qu’on souffre, comme une St Georges vola à son secours. Il fit bien le siège de l’Angélique d’une salve de questions, qu’à la fin, capitulant, elle lui confessa que son amoureux de marin venait de la quitter. Lucien administra aussitôt à la malade toute la pharmacopée familiale : frotta ses joues, sécha ses larmes, comme une mère ; la secoua et la houspilla avec rudesse, comme un grand frère ; fit des pitreries et des grimaces, comme un petit ; l’éleva jusqu’aux nues et l’abaissa plus bas que terre, comme un père ; lui battit alternativement le chaud et le froid si bien, comme un grand-père, une grand-mère, un oncle, une tante, qu’à la fin, glissant son amour de l’absent au présent, elle lui dit, ses mains dans les siennes, que c’est d’un jeune homme beau et aimant comme lui, qu’elle aurait dû tomber amoureuse. Cécile applaudit perfidement à tout rompre le médecin sans frontières, et lui dit qu’il s’était trompé de monture, qu’il aurait dû bien plutôt chevaucher un bon gros percheron humanitaire, que ce cheval vicieux de l’art, mais Lucien, comme à chaque fois qu’on lui disait des méchancetés, n’écouta ces propos que d’une oreille distraite.

Puis ce fut le tour de l’étudiant ravagé. Gelé par la laborantine comme par un deuxième hiver en plus du sien, il s’était réfugié tout glacé devant la cheminée éteinte. Plein de pitié, Guillaume courut lui apporter des couvertures. Sous la chaude attention de Guillaume, l’étudiant fut à la fin si bien réchauffé, que, déboutonnant sa veste et se laissant aller, il lui confia, que du strapontin, qu’il occupait dans la vie, il n’avait d’yeux que pour eux trois, brillants acteurs sur la scène de l’art, et qu’il sollicitait la faveur de postuler à leur Illustre Compagnie en tant que membre passif. – Trop tard : Désolé, dit Guillaume, en lui montrant leurs trois couples dissociés. La société est en faillite. J’ai bien peur qu’on ne puisse pas sauver l’entreprise, ni maintenir les emplois. – Qui a plus de malchance que moi ? dit l’étudiant ravagé. Il suffit que dans ma chute interminable, se trouve sous mes doigts une prise, pour que la prise se dérobe. Qui se porte plus le guignon que moi ? Guillaume eut beau lui expliquer la loi des grands nombres, qu’il est mathématique que chaque jour d’échec rapproche de la réussite, il ne le convainquit guère, tellement il est difficile à l’esprit d’échec de changer d’esprit.

De Charybde, on tomba dans Sylla : ce fut le tour de la lugubre laborantine, et ce fut le bouquet. Levant soudain son verre de jus de pomme, elle dit : – Si on s’érigeait en cour d’amour ? Toute la cour la regarda éberluée, tellement elle attendait peu qu’elle rompît des lances en cet honneur-là. – Après tout, dit-elle en montrant leurs trois couples, nous avons des spécialistes. Citons-les en tant qu’experts… .. Première question , Mesdames, Messieurs, si nous jugeons l’amour selon la 4ième catégorie d’Aristote, c’est à dire la relation, l’amour, selon vous, est-ce la paix ou la guerre ? – La paix. Et puis quoi encore ? accrocha tout de suite, comme une ablette vorace, l’hameçon, Marianne.. ..Vivons en paix. Laissez-moi en paix. Reposons en paix. L’amour, repos du guerrier. Pourquoi pas un bon petit roupillon, tant que vous y êtes ? Dormir sur ses deux oreilles. Rêver ? A qui ? A quelqu’un d’autre, bien sûr… .. Jamais de la vie. Aimer, c’est ne cesser d’être aux aguets, ne jamais baisser la garde. L’escarmouche, l’échauffourée, voilà l’amour. Si l’amour signe la paix, paix à ses cendres. C’est la paix des morts. – Je te demande pardon, dit Guillaume. – Vous avez raison, dit Cécile, attentive à semer la zizanie. L’amour, c’est la vigilance et le redoublement de vigilance. Si l’on ne veut pas être prise en traître, il faut sans cesse être sur le qui vive.

- Nous laisserez-vous voix au chapître ? dit Guillaume. Ou les femmes hériteraient-elles du défaut de leurs pères, qui ne permettaient pas à leur femme d’en placer une ?.. .. Je regrette. Pour moi, ce n’est pas la guerre, c’est la paix. Comment peut-on se battre sur tous les fronts de la vie, si l’on ne sait pas qu’au camp, la paix vous attend, comme un Paradis ? On est tellement en discorde avec tout partout, qu’on est bien en droit d’espérer, au moins en amour, un peu de concorde. L’amour, pour moi, c’est la félicité céleste qui nous console de cette géhenne de larmes. Pour moi, aimer, c’est signer un traité de paix et un pacte d’alliance. – Des mots, dit Marianne. La paix est-elle un état d’égalité ? Non. C’est un état imposé par une des parties, et qui ne sert qu’elle. L’autre se fie tellement en l’un, et vaque tellement à ses affaires le coeur confiant et l’âme en paix, qu’un beau jour, il s’aperçoit de la chose la plus réaliste du monde, que quelqu’un s’est glissé dans son lit, entre sa moitié et lui. Vous croyiez occuper au lit toute la place, et vous vous apercevez que, quand il y a de la place pour une, il y a de la place pour deux. – J’incline pour la thèse du repos, dit Richard. – J’ose espérer, dit aigrement Judith que, pour l’amour, le lit n’est pas un lit de repos, mais un champ de bataille. Tout le monde prit un air évaporé, et étudia avec curiosité l’air autour de lui.

- La cause est entendue, dit la lugubre laborantine. Une large majorité est de l’opinion que l’amour, c’est la guerre… .. Poursuivons. A Dieu ne plaise, que dans une guerre, comme le disait Marianne, les deux combattant soient de force égale. Une guerre n’a jamais cessé que l’un ait battu l’autre à plate couture. A la guerre comme en amour, il y a toujours forcément un vainqueur et un vaincu.. .. Si nous revenons à l’amour, en amour, quel est le vainqueur ? Lequel impose sa loi à l’autre ? Le plus fort, bien sûr. Qui est le plus fort ? Le plus intraitable des deux, le plus impitoyable, le plus insensible, bien sûr, le moins amoureux, en somme. Et qui est le vaincu ? Le plus faible, bien évidemment, le plus sensible, le plus prêt à toujours tout céder, l’amoureux, pour tout dire. Sommes-nous toujours d’accord ? .. .. La conclusion d’une telle proposition, n’est-elle pas, que , puisque le vainqueur est celui des deux qui aime le moins, l’art d’aimer est plutôt l’art de se faire aimer ? Et si nous poussons la conclusion jusqu’à son extrême, le comble de l’art d’aimer, n’est-il pas, se faisant aimer, de n’aimer pas, d’être le bel indifférent ? Et, extrême de l’extrême, le comble du comble n’est-il pas, étant aimé, de quitter celui qui aime, et de tenter de se faire aimer par un autre, qui n’aime pas ?.. .. Conclusion : qu’est-ce qu’aimer, sinon ne pas aimer ? .. .. Pardonnez-moi de vous faire défaut, dit la lugubre laborantine en prenant son imperméable, mais je ne veux pas que me fasse défaut mon dernier métro.

Il y eu un silence. Le noeud ainsi défait, tout le bouquet se défit. Les autres externes, filant à l’anglaise, se dérobèrent à leur tour. Les trois couples s’accompagnèrent jusqu’à la place du Trocadéro. Là, ils se saluèrent comme s’ils allaient se revoir le lendemain, tout en sachant que ce lendemain serait lointain, s’il existait seulement. Puis, comme Moïse et Elie dans la nuée aux yeux des apôtres, chacun d’eux disparurent aux yeux des deux autres, comme à jamais.


  

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