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Vie parisienne des trois artistes : recherches, gagne-pain, amours. Comment, pour finir, ils en ont assez de Paris.
deux
Chap. 1 Comment Richard, lassé du continent de sa continence, appareilla pour la haute mer, et comment il y entraîna Guillaume et Lucien.
“J’en ai assez de quêter d’une truffe humide une caresse qui ne vient jamais. pensa Richard un jour… …Qu’ai-je à m’abaisser à faire des neuvaines et allumer des cierges pour qu’il pleuve ? Il faut que je tienne à honneur d’être maître de ma pluie et de mon beau temps… .. Quelle pratique jette d’emblée une bonne femme dans les bras d’un bonhomme, sans qu’il ait besoin de la supplier à genoux ? La danse, par Faust… ..Pour que per- sonne ne vous fasse danser de la belle manière, que faut-il ? Conduire le bal, pardi… .. Conclusion: prenons des leçons. Et, vouant à tous les diables les Inspecteurs Généraux de l’Education Nationale de ne pas inscrire dans les programmes des lycées, une matière mille fois plus fondamentale que l’étude des variables aléatoires, à savoir la danse de société, il se mit un magot de côté, puis frappa à la porte d’une Ecole de Danse, - marche, valse, boston, tango, rumba, samba, blues, jazz, rock -, du côté de N.D. de Lorette, et prit des leçons particulières.
A sa grande surprise, il fit, dans ses progressions sur le parquet ciré, tant de progrès, qu’au bout de six séances, il crut qu’il savait danser. Mais une chose est de rouler la voiture lancée, où il n’y a plus qu’à appuyer sur la pédale d’accélérateur, et une chose est de démarrer à froid, voiture arrêtée, débrayer, passer la première, lâcher le frein à main en accélérant, et ainsi de suite, jusqu’à la cinquième. Il ne lui fallut pas moins de dix-huit autres leçons pour se sentir parfait maître de son véhicule. Sa première vertu étant la volonté, - n’est-ce pas la vertu des vertus, puisqu’elle est la mère de toutes les autres ? -, il fit tant et si bien qu’un beau jour, il fut sur une piste de danse, comme s’il y avait toujours été. D’une main négligente, il tendit à Guillaume et à Lucien une invitation au bal, qu’en fin de cycle, l’Ecole de Danse organisait dans une salle municipale. - Vous savez danser au moins, dit Richard, du ton du professeur de maths qui demande à ses élèves de Terminale S, s’ils ont compris le problème. - Je danse, mais lentement, dit Guillaume. - Moi, je suis fou de valse lente, dit Lucien. - Ote un temps, ou ajoutes-en un, dit Richard, et tu danseras tout.
Chap. 2 Du bal de l’Ecole de Danse, où Guillaume reconnut une femme, parla avec son mari, et dansa avec sa fille, qui le mit dans ses petits souliers.
Comme six brillantes planètes, six salles illuminées tournaient autour de la salle du bal, ronde comme la terre. Assis en orbite à une table d’une de ces salles, nos trois amis avaient sorti leur périscope, et faisaient le tour d’horizon des bâtiments en vue. Soudain Guillaume braqua son viseur, agrandit l’objectif. Mais aurait-il prêté à cette femme là-bas, - qui officiait comme aide-cuisinière au centre où il travaillait -, et à son vieux mari, à côté d’elle, la moindre attention, s’il n’avait vu, en face d’eux, ce visage si enchanteur, aux yeux verts et profonds comme des grottes marines, au nez spirituel comme une fresque minoenne, aux lèvres rondes ourlées comme les rouleaux de la mer - un chef d’oeuvre classique, l’île de Crête, en personne ? Certainement non. Il devait en convenir. - Excusez-moi, dit Guillaume à ses pairs. - Déjà ? dit Richard, aigre.
- Monsieur Guillaume, dit la femme, en joignant les mains. .. Andrea, mon mari, Marianne, ma fille… .. Andrea, dit-elle au vieillard, c’est Guillaume, le jeune premier dont je t’ai parlé.- Ah. Le modèle des hommes, paraît-il ! dit le vieil Andrea, en ouvrant une chaise, au bout de laquelle Guillaume posa un bout de fesse. Ma femme dit que vous êtes un modèle d’équilibre. Un jeune homme universel. Vous seriez doué pour tous les rôles : amoureux, amant, frère, mère, père, fils et Saint-Esprit. Vous pourriez tout jouer : plongeur, secrétaire, pape, nourrice. Le parangon des jeunes gens, dit-il à Guillaume cramoisi qui de la tête répondit par des dénégations. .. .. Vous avez cependant un défaut, c’est que ma femme vous cite en exemple à son mari. C’est à cause de vous que je suis ici, à tourner en rond comme un jeune homme. Vous ne trouvez pas qu’il y a mieux à faire à mon âge que tourbillonner sur un parquet ?- Tu ne serais pas ici, dit sa femme, si tu n’avais pas voulu y être.- Que tu dis, dit le vieillard, que, depuis ses compliments, Guillaume trouvait moins vieux.- Parfaitement, dit la femme. Plutôt que laisser à ta fille pleine liberté, tu préfères te priver de la tienne… .. Tu la sortiras encore quand elle sera grand-mère, au lieu de me sortir avant que je le sois !- Et même ? Si cela était ? Ai-je tort ?.. .. Marianne. Je te laisse juge. Ai-je tort de me faire ton ange gardien dans ces lieux et à notre époque?
- Il n’est pas sûr qu’on y croie encore tellement de nos jours, aux anges, dit Marianne avec prudence.- Garde du corps, si tu préfères. Ne crois-tu pas que par ces temps de violence, certain corps soient à garder ?- Le reste de la journée, le corps, tu le gardes tellement ? Est-il tellement moins exposé ? dit Marianne, avec prudence, mais fermeté. Le vieillard pas si vieux se tut. Par la brèche, Guillaume s’engouffra. - Je vous demande pardon, dit-il au vieillard pas si vieux, est-ce que vous m’autorisez à danser avec Mademoiselle votre fille ?
- Pourquoi est-ce que je me fierais en vous plus qu’aux autres ? dit le vert vieillard. Si vous faites tout consciencieusement, vous devez débaucher consciencieusement, comme le reste… .. A moins que je table sur ce que, lié avec la mère, vous vous retiendrez avec la fille. Mais qui est sûr de nos jours de quelque chose ?.. .. Que voulez-vous. A la fortune du pot, fit-il un geste vers sa fille.
- Me permettez-vous de vous inviter à danser, dit Guillaume à la jolie Crétoise.- Avec plaisir, dit en coupant sa fille, la mère à son mari, et en se levant.- Mon père fait les questions pour tout le monde, et pour tout le monde ma mère fait les réponses, dit Marianne en se levant. Et les deux couples mirent le cap vers la piste ronde. Guillaume dansait avec lenteur que sa recherche d’un sujet de conversation ralentissait encore.
- J’aime bien vos parents, lui dit-il en lui montrant leur couple d’ amoureux de la danse. Ils sont aussi prêts à se défendre bec et ongles qu’à tomber dans les bras l’un de l’autre. Ils semblent très amoureux l’un de l’autre.- Je ne sais pas, dit Marianne.- Comment ? Vous ne savez pas ? Qui le sait mieux que vous ?- Je ne me suis jamais posé la question. Il se tut.Ce fut comme si elle lui avait tapé sur les doigts d’un coup sec.
Le silence lui mit si bien l’épée dans les reins, qu’il osa se risquer une deuxième fois.- Votre père vous est très proche.- Ca, c’est le moins qu’on puisse dire. - Il vous est visiblement très attaché.- Ca, très solidement.- Et vous lui êtes aussi attachée, que lui à vous. - Si le gendarme est attaché au voleur, le voleur est attaché au gendarme. C’est une vérité de La Palisse. Guillaume, dans ses petits souliers, se demanda à quel jeu elle jouait.
Le silence le poussa si bien dans ses derniers retranchements, que bravement il repartit une troisième fois à l’attaque.- Je suis curieux d’un homme comme votre père. Tout à l’heure, il trouvait qu’il avait autre chose à faire à son âge, et, regardez, il tourne comme une toupie.- Vous devriez le lui dire. Il aimerait comme tout. Elle avait le nez levé vers lui comme une dague, et ses deux lèvres le pinçaient jusqu’au sang.- Vous savez quoi ? lui dit-elle, alors qu’il la raccompagnait à sa table. Vous devriez l’inviter à danser.
Elle lui claquait la porte au nez avec violence. Il s’inclina en aveugle, et en heurtant bien des tables et bien des chaises, il fit force voiles vers son port d’attache.
Chap. 3 Comment Richard, jaloux, accueillit Guillaume de retour de la piste.
Richard qui, l’oeil en coin sur Guillaume, avait tourné autour des tables en vain comme une aiguille folle, accueillit Guillaume avec aigreur. - Ce n’est vraiment pas être un grand chasseur, que de tuer la vache du pré voisin. Tu la connaissais ! dit-il.- Du moins, je connais sa mère, dit Guillaume.
- Au moins, est-ce qu’elle Bèze (Théodore de)(1519-1605) ? - Tu cites tes classiques ? demanda Lucien.- Tu ne devrais pas utiliser de noms savants, dit Guillaume. - Oh, ne faites pas les chattemites, dit Richard avec véhémence. La bouche passe ces choses sous silence, mais l’esprit, lui, ne cesse-t-il pas d’en causer ? Est-ce que tôt ou tard ne se pose pas la question du fion ?- Oh, dit Guillaume - Ah, dit Lucien.- C’est vrai, convint Guillaume.- Ce n’est pas faux, accorda Lucien.
L’orchestre attaqua une rumba. Comme si le starter avait tiré le coup de pistolet, Richard démarra en trombe. Mais il avait beau être le premier à bien des tables, il n’eut que des fins de non-recevoir. On avait un geste de recul, et on tournait la tête, comme s’il faisait la manche ; on penchait la tête, pour faire son tour, comme s’il était un poteau ; on avait un regard hautain, et la tête faisait un non sec, comme s’il ignorait à qui il parlait ; ou on souriait, et on disait non merci gentiment, comme s’il était un demeuré. Debout près de la porte, parmi les soldes, il rageait comme un chien. Le pis est que toutes ces mijaurées qui le refusaient du haut de leurs yeux, s’il avait eu le choix, il les aurait repoussées du bout des pieds ! Il les voua aux gémonies, leur souhaita les pires supplices, d’être abandonnées, veuves tôt, de vieillir mal. Il jeta un coup d’oeil inquiet vers Guillaume et Lucien, mais ils n’avaient pas un regard pour lui. Leur délicate amitié fut pour lui une infinie consolation.
Chap. 4 Où Guillaume et Lucien parlent politique.
Guillaume demanda à Lucien, si une soirée comme celle-là n’était pas le meilleur lieu et le meilleur moment, pour parler politique. - De l’art de se gouverner à l’art de gouverner, il n’y a que le se à ôter, dit Lucien.
- La question que je me pose et que me repose, dit Guillaume, est la suivante : l’artiste ne s’exprime-t-il qu’en son nom propre ? Est-il à lui-même son propre seul modèle ? Si l’artiste lève son propre drapeau et défile dans la rue, je crains qu’il n’y en ait qu’un seul pour le suivre : lui… .. Pour moi, en conséquence, modèle et public, en art, se confondent ! Nous voulons plaire au public ? Que le public soit notre modèle. Le public, devant son propre portrait, ne pourra que se plaire… ..Nous entendons-nous ? demanda-t-il à Lucien, qui approuva. .. ..Le public. Bien. Quel public, à présent ? L’homme ordinaire, le travailleur, bien sûr, puisqu’il est le nombre… ..J’en viens donc à la question de notre débat : si, donc, le travailleur est notre modèle, devons-nous, nous artistes, comme notre modèle, adhérer à un parti politique ?
- L’avantage de l’adhésion à un parti est la clarté, dit Lucien. Entre les camps, nous choisissons le nôtre. Nous ne sommes pas dans l’inconfortable de l’artiste assis entre deux chaises. .. .. L’inconvénient, par contre, est que si nous choisissons l’un, nous refusons l’autre. L’artiste ne doit-il pas être à la fois de tous les partis, et au-dessus des partis ? Le devoir d’un artiste n’est-il pas d’envisager sans cesse tout à tour, tous les points de vue, et aucun ? L’artiste ne se doit-il pas d’être libre? .. ..Maintenant, me diras-tu, la liberté, pourquoi faire ?
- Reportons-nous à notre modèle, le travailleur, dit Guillaume. .. .. Un travailleur peut-il être à la fois d’un parti de droite et d’un parti de gauche ? On ne peut être à la fois pour celui qui est pour vous et pour celui qui est contre vous.. . .. Encore faut-il qu’on sache lequel est réellement pour vous, il est vrai.
- De moi-même, dit Lucien, je serais assez de droite.- Comme je suis laid, dit Richard, je suis de gauche.- Vraiment ? dit Guillaume à Lucien, ignorant Richard. - Sincèrement. J’ai une sainte horreur du désordre… .. J’adore que chaque chose soit toujours à sa place, mon chevalet, mes pinceaux, mes couleurs, que mon propriétaire reste bien dans son appartement, qu’à l’étage règne un silence religieux, et dans la rue une pax romana! Et que le lendemain suit exactement le même jour que la veille.
- Tu aimerais que partout règne un ordre de fer et une paix de mort? dit Guillaume.- J’adorerais.- Pour celui qui a une bonne place, qui est bien au sec et à l’abri, l’ordre et la paix sont intéressants. Mais la paix et l’ordre intéressent-ils ceux qui se plaignent de l’injustice et du mépris dans lesquels cet ordre et cette paix le maintiennent ? dit Guillaume.- Aïe, dit Lucien. Je me suis mis dans un sale cas… .. Tu me colles au poteau… .. Peut-on laisser la question pendante ?- On a toujours tout intérêt à laisser le fruit pendre à l’arbre tant qu’il n’est pas mûr.- Je suis aussi de gauche, parce que j’ai des problèmes personnels, dit dans le vide Richard.
Chap. 5. Comment Lucien fut invité par un saxe, et comment ce saxe ne s’occupa pas plus de lui que s’il était un balai.
Depuis un moment, Lucien écartait de la main ce qui lui semblait être un reflet. Quand il regarda ce que c’était, il vit, là-bas, deux yeux bleus légèrement posés sur les siens comme deux libellules. Il vit la délicate tête qui portait ces deux yeux bleus s’incliner une fois, pour l’inviter à l’inviter, comme l’ange sur les troncs des églises. Le tout avait un tel charme qu’il ravit Lucien.
- Tu permets, dit Lucien.- Je t’en prie, dit Guillaume.
Mais les deux yeux bleus s’étaient envolés des siens, et s’étaient posés sur ceux d’une amie à côté d’elle. Lucien fut en voie de faire demi-tour, lorsque les deux yeux bleus le rattrapèrent, de leur douce laisse le tirèrent, l’attirèrent.
Lucien était à présent debout à côté du saxe, la main posée sur sa hanche à elle, et le saxe était debout à côté de Lucien, la main posée sur son épaule à lui, et pourtant, elle était tournée vers son amie avec qui elle parlait, sans se soucier de Lucien pas plus que s’il était un balai.- Quoi ? lui dit l’amie. Tu l’as revu ?- Chez lui. Hier soir, triomphait le saxe. - Et tu as soufflé sur le feu, je parie.- Pourquoi serais-je inclémente aux doux climats ?- Et ? Résultat ?- Résultat ? dit le saxe en riant d’un rire de cristal. Les rôles sont inversés. Il m’a dit que j’étais ailée comme l’esprit, immatérielle comme l’âme. Que lui, en comparaison, qui faisait métier spirituel, n’était que basse matière. Que s’il y avait dans cette cure un confesseur et un pénitent, ce serait à lui de se confesser et à moi de lui donner pénitence. Qu’il avait été sacré à tort, parce que personne n’était plus profane que lui. Qu’il savait bien qu’au lieu de sérieuse, grave, utile, la fonction telle qu’il l’exerçait était frivole, futile, superflue. Mais qu’il saurait se convertir. Il faisait voeu de se faire nouvel Adam.- Qu’est-ce que tu lui as dit ?- Pourquoi répondre toujours à tout ?- Tu le laisses espérer en vain ? Est-ce que ce n’est pas cruel ?- Il avait une si jolie ferveur. Il avait de si jolies effusions.- Rappelle-toi. Personne ne te déplaisait autant que lui. Il te donnait mal aux dents, il n’y a pas huit jours.- Mais voilà. Entretemps je lui ai plu. Le plaisir de plaire parle toujours plus fort que le déplaisir, du moins jusqu’à ce que le déplaisir couvre la voix du plaisir à son tour… .. Je suis comme ça, ma vieille. - Et maintenant ?- C’est la surprise. dit le Saxe. La vie serait-elle amusante, si on la prévoyait tout le temps ?
Et le saxe, se tournant vers Lucien, sans plus prêter attention à lui que s’il était un balai, décomposa sa valse lente le plus gracieusement du monde.
Chap. 6. De la curieuse conversation qu’eut Lucien avec le saxe.
La diversité féminine est infinie, pensa Lucien. C’est un ravissement de tisser une danse aussi arachnéenne avec un saxe aussi fin et délicat, mais c’est une horreur de l’entendre disséquer un vivant d’un scalpel aussi cruel.
- Il va défroquer et vous demander en mariage, croyez-vous, dit Lucien crûment au saxe. Elle tourna vers lui un regard vide, comme si elle se demandait quel était cet étranger qui osait lui adresser la parole. Vous n’avez pas honte de rôtir ce saint homme sur le gril ? dit Lucien.- Veuillez, je vous prie, ne pas regarder sur la copie du voisin, dit le saxe.- Vous ne manquez pas de toupet, dit Lucien C’est vous qui me mettez la copie sous le nez. Et vous vous êtes bien assurée que je n’en perde pas une miette. Et vous êtes bien trop fine mouche pour faire vos confidences à la cantonade sans motif. Sans doute, vouliez-vous me remettre à ma place avant même que je la quitte.- Vous rêvez, mon vieux, dit-elle, la bouche rouge et ronde comme une cerise. - Ah. Je rêve. J’ai peut-être rêvé aussi que vous m’avez invitée à danser? - Vous vivez dans un autre monde.Vous voyagez en pleine utopie. dit le saxe en haussant ses épaules délicates. Lucien se détacha d’elle et s’inclina.- Pardonnez-moi. J’avais cru. Je vous ai manqué. C’est un horrible malentendu. Veuillez accepter mes excuses. Il allait rompre et faire demi-tour, quand, comme des ongles de chauve-souris, des griffes accrochèrent sa chemise.
- Ah. Vous ou un autre, dit-elle d’une voix agacée.. .. De toute façon, est-ce que ce n’est pas toujours une loterie?.. .. A la vérité, j’aurais pu plus mal tomber. On ne demande, après tout, à un danseur, que d’avancer ses jambes. .. .. Vous ne dansez pas mal, dit-elle en s’approchant de lui, et en posant sa main délicate sur son épaule. Si de votre côté, je ne vous répugne pas.. ..- Je plane dans les hauteurs, dit Lucien. Vous dansez à ravir .Je suis aux anges, dit Lucien, sensible au terrible effort qu’elle avait fait pour se rétablir sur la barre et les mains en appui. Et tous deux s’enlacèrent avec délicatesse. Ils dansaient leur lent et gracieux boston, quand, d’une voix immatérielle, elle lui dit :
- Voyez la pauvre chose que vous faites de nous. Nous vous craignons si bien à l’excès, que, pour vous amadouer, nous vous louons à l’excès. Pour dire la vérité, vous dansez médiocrement. Vous mettez honnêtement un pied devant l’autre, sans plus… ..Enfin ! L’important, n’est-ce pas qu’on vous retrouve à l’arrivée ? - Ah. Merci, dit Lucien, soulagé. Votre franchise m’enseigne la mienne. Nous autres, nous avons une telle hâte de vous pousser à la chute, que nous vous déversons dessus des compliments à pleins tombereaux… .. Ne croyez pas un dixième de ce que je vous ai dit. Les uns marchent vite, vous, vous marchez lentement.. Lorsque l’un traîne, l’important, n’est-il pas que l’autre l’attende ? - C’est du plagiat, dit le saxe.- C’est vrai, je plagie votre franchise. Je prends leçon de votre leçon. Je vous ai crue si fragile comme un saxe, que j’ai craint qu’une trop rude franchise ne vous brise. Mais, à voir les châtaignes que vous m’envoyez, vous êtes plus robuste que vous avez l’air. - Vil copieur, dit-elle. Lucien prit le parti de se taire, qui est le parti qui réconcilie toujours tout le monde.
Laissant la parole à la danse, ils se dirent alors les plus jolies choses.
Chap. 7 Comment Richard, aigre, jalouse Lucien, et comment Lucien et Guillaume raisonnent Richard.
Lorsque Lucien revint à sa place, Richard, qui souffrait la mort du succès de Lucien, et qui souffrait de souffrir, dit à Guillaume : - Tu as vu ? Il la vise et il l’a…Tu as vu le vase de Sèvres ? Elle a la taille pas plus large que le col d’une carafe. C’est étranglé comme un pylore. On se demande comment le haut communique avec le bas. C’est à se demander où elle loge ses viscères… .. Enfin. Comment faites-vous? Vous sonnez aux plus jolis pavillons, et on vous ouvre comme si on vous guettait. Moi, je frappe aux pires HLM, et non seulement, elles ne répondent pas, mais elles font le mort à l’intérieur. .. Qu’ai-je à chercher des explications ? Il suffit de comparer vos deux articles et le mien, et on devine pourquoi les clientes se jettent non sur moi, mais sur vous. Qu’ai-je fait au ciel pour qu’il ait fait de moi un pareil coucou ?- Tu as vu ce Mont-Pelé ? dit Guillaume, en passant sa main sur son crâne déboisé, et ta forêt vierge ?- Et ma charpente métallique ? dit Lucien en serrant sa chemise sur ses côtes saillantes. On voit mes rivets. Crois-tu que j’allèche autre chose que des ouvrières métallurgistes ?… Et ton morceau de roi ?
- … Si tu ne trouves pas ce que tu cherches, ajouta Lucien, et qui est pourtant en abondance, peut-être devrais-tu t’interroger ?- M’interroger ? interrogea Richard.- Sans indiscrétion, dit Lucien, peut-on savoir le genre de frangines que tu invites ?- Comme si j’avais le choix, dit Richard. J’invite qui je peux. Et bien que je prenne garde de ne choisir qu’au-dessous de mes moyens, malgré tout, elles ne sont pas dans mes moyens. Même celles dont personne ne veut ne veulent pas de moi.- Si je comprends, tu invites celles que tu peux ? - Oui. Et même celles-là.- Et si tu renversais la vapeur ? Richard arrondit la bouche en cerise. - Oui. Si, au lieu d’inviter celles que tu peux, tu invitais celles que tu veux ? Richard arrondit sa bouche en fraise.- Tu ne te sens plus ? dit-il sans élégance. Si je déplais à celles qui me déplaisent, combien plus je déplairai aux autres.- Que j’aime. Que j’aime, dit Lucien, qui applaudit avec enthousiasme. Veux-tu me bisser ce dernier air ? Tu devrais le chanter en public, tu ferais un tabac. Qu’est-ce que tu disais, là ?- Si je déplais à celles qui me déplaisent, combien plus je déplairai aux autres… .. Eh bien.- Si je comprends, tu t’armes du courage le plus héroïque pour monter à l’assaut de celles qui te déplaisent, et tu fuis comme un lâche sans demander ton reste, devant celles qui te plaisent. Voilà un héroïsme et une lâcheté dont je serais incapable. Richard arrondit sa bouche en abricot.- Raisonne, dit Lucien. Ne crois-tu pas qu’il y a des chances que l’amour soit la plus juste des balances ? Si des filles te déplaisent, ne crois-tu pas qu’il y a des chances que tu leur déplaises aussi ? Ce fut alors que Richard ouvrit la bouche en oeuf de Christophe Colomb.- Tu prétendrais que le corollaire est exact ? Que si des filles me plaisent, je leur plais aussi ?- N’est-il pas logique que ma logique soit plus logique que la tienne? - Mais, objecta, Richard. L’histoire ne regorge-t-elle pas d’histoires de gens qui aiment et ne sont pas aimés ?- Histoires tragiques, dit Lucien, levant l’index comme une institutrice. Justement. Il s’agit moins d’amour, que d’amour-propre. Ce sont des erreurs de personnes qui ne veulent pas reconnaître leur erreur. Ce sont des entêtés, des têtus, des bourriques. Et ça tourne mal. C’est bien fait pour leur pomme. Richard regarda ses deux amis comme un novice deux vieux sages.
- Vous me découvrez tout un monde.- Et toi, tu nous en découvres un autre, dit Lucien. Cent fois plus extraordinaire. Chercher un trésor où il n’y en a pas. Peut-on plus recherché ?.. .. Juge de ton avance, quand tu en chercheras là où il y en aura. - Eh bien, dit Richard, sceptique en se levant. Allons vérifier la justesse de vos théories. Et il les quitta, et Lucien et Guillaume, se tournant l’un vers l’autre, avec discrétion, se retirèrent sous la tente de leurs palabres politiques.
Chap. 8 Comment Richard vérifia la justesse de la théorie de Lucien, invita une marquise, qui l’échauda néanmoins, ce qui le rafraîchit.
Richard circulait la crête fière comme un roi de la basse-cour parmi sa cour de pondeuses, quand, de son oeil exigeant de prince raffiné, d’entre les deux haies de sa royale cour, il vit au loin un objet, qui lui parut digne de lui : c’était une marquise de rêve, en robe mauve comme violette de Parme, le visage délicat comme celui d’une poupée, paré d’une merveilleuse perruque de neige, assise en face d’un chevalier servant, beau comme Murat. Sûr et certain qu’avec ce chef d’oeuvre de la nature, il allait se ramasser une pelle, dans sa hâte même de prouver aux deux idéalistes qu’il péchaient par angélisme, de loin, comme un coup de semonce, il fit à la marquise un geste brutal vers la piste. Ce qui se passa lui laissa les voiles pendantes : sans hésiter un seul instant, la belle gabarre leva l’ancre, et, toutes voiles parme dehors, mit le cap droit sur la piste.
Richard se frotta les yeux, fronça le sourcil : quelque chose clochait, il y avait là une entourloupe! L’oeil aux aguets, il traversa la forêt des tables comme autant de traquenards. Mais elle s’approcha de lui, lui d’elle, et il l’enlaça comme s’il n’avait fait que cela toute sa vie.
La première chose dont il s’aperçut, c’est qu’elle avait une bonne demi-tête de plus que lui. Chose paradoxale, son sentiment de supériorité s’en accrut d’autant, comme s’il avait gagné un lot plus gros que prévu. La deuxième chose dont il s’aperçut, c’est que si de corps elle établit tout de suite des contacts très étroits avec le sien, si étroits même qu’ils n’auraient pas pu l’être davantage, des yeux, à l’inverse, elle fut très lointaine, les détachant et les envoyant comme au tiers-monde. Ce désaccord entre l’air et l’accompagnement mit l’esprit de Richard quelque peu en discorde : c’était une sorte de contradiction barbare, du genre, se consola-t-il, des siennes propres.- J’ai peur, dit Richard, pour lancer une passerelle entre leurs deux mondes, d’avoir contrevenu aux règles de la politesse. J’aurais dû demander à votre compagnon la permission de vous inviter.- Et puis quoi encore, aboya-t-elle comme un chien. Pourquoi pas ne pas lui faire la demande en trois exemplaires ? A cet aboiement, Richard fut pris d’une rage folle. C’était bien sa chance. Il tombait sur une querelle d’amoureux. Il payait une fois de plus les frais.
L’orchestre subitement agressa la piste d’un swing. La rage de Richard, que doubla la rage du swing, éclata comme un orage. Aggripant au vol la marquise par le bras, comme on fait d’un voleur qu’on surprend, il la traîna sur la piste avec sauvagerie, comme l’hominien devait traîner sa femelle. Le temps d’un flash pour photographier qu’elle souriait aux anges, ce qui porta sa rage au carré, il la traita comme sa rage infinie l’inspirait : la tira avec force, comme s’il voulait lui arracher le bras ; la fit pivoter à droite, à gauche, comme s’il lui flanquait des paires de gifles ; la jeta sur son dos, comme un sac ; la poussa d’une main violente sur sa poitrine, comme s’il claquait une porte avec force ; la culbuta, comme s’il la jetait dans l’escalier ; la tourna comme une toupie, la secoua comme un prunier, la lança en l’air coemme un ballon de rugby. Il trouva tout naturel, qu’en esclave soumise, elle épiât ses mouvements, guettât ses regards, qu’avant même que son oeil eût fait un clin d’oeil, son oeil fût obéi à l’oeil. Au troisième épaulé-jeté, il s’était lui-même assis sur un trône. Mortel plus que mortel, il était devenu immortel. Le temps même, si périssable, avait péri. Les danses succédaient aux danses comme l’éternité à l’éternité. Il ne la ramenait même plus à sa table tellement les danses s’enchaînaient aux danses, comme une chaîne sans fin.
Chap. 9 Comment le père de Marianne battit le rappel de Guillaume.
Guillaume regardait la forêt des danseurs tristement comme un paradis perdu, quand, de l’orée de la piste, il vit surgir le jeune et sympathique père de Marianne, sa femme au bras, et qui du doigt le mettait en joue.- Vous avez débauché ma fille. Elle est grosse de vos oeuvres. Et vous l’abandonnez. Vous allez me faire le plaisir de réparer au plus vite… .. Qu’est-ce qui se passe ? Vous ne la trouvez pas à votre goût ? Ce n’est pas un assez joli morceau ?- Je crains plutôt de n’être pas au sien.- Erreur. Ne vous fiez pas à son air. Elle vous paraît peut-être rugueuse envers vous de l’extérieur, mais de l’intérieur, elle a bien de la mollesse pour vous.- J’ai essayé de l’écailler comme j’ai pu. Je ne suis parvenu qu’à me couper.- Vous n’avez pas coupé au bon endroit. Si vous ne coupez pas le muscle, soyez sûr que l’huître vous restera fermée.- Eh bien. J’essaierai de nouveau.- C’est ça, essayez. J’aimerais tellement la savoir entre les mains d’un fin gourmet, dit-il, avant de se noyer dans la mer des danseurs. Lorsque l’entracte fut fini, Guillaume appareilla, et lentement mit les voiles vers la jolie île crétoise.- Puis-je tenter de vous tenter une seconde fois ? - Il n’y aucune raison que je ne cède pas, comme à la première, dit-elle les yeux profonds comme des grottes marines. Cette fois, pensa Guillaume, foin de délicatesse. Je ne sais pas rester 107 ans à parlementer à sa porte. Je m’en vais la bousculer un peu dans les coins.
- Je suppose, dit-il, qu’outre qu’elle tourne si joliment autour du soleil paternel, la planète tourne aussi autour d’elle-même.- Elle est même habitée, figurez-vous, dit-elle, l’invitant. Ah ces femmes, pensa Guillaume. Nous sommes bien trop délicats. Proscrivons les égards. A la hussarde. - Et qu’y fait-on, sur votre planète ?.. ..Terre à terre parlant, que faites- vous dans la vie ? - Moi, dit-elle, déconcertée. - Pas le pape, dit-il.- Je ne fais rien. J’apprends à faire. dit-elle, désarçonnée.- Etudiante. En quelle matière ? dit-il, sur le ton du chef de personnel à son premier entretien avec l’impétrant. Marianne se tut un moment, comme si elle cherchait à reprendre le contrôle de la situation.
- .. Devinez, finit-elle par dire, en souriant.- Je ne sais pas, répondit-il, s’humanisant d’autant. - Je vais vous aider, fit-elle la concession… Je travaille une matière, mais ce n’est pas une matière.- Ce que vous dites est assez immatériel.- Si vous la saisissez comme immatérielle, vous la saisissez comme elle est, dit-elle ironique… .. Vous ne voyez pas ? .. .. Par le faux, j’essaie de faire plus vrai que le vrai… .. A ce qui n’est rien, j’essaie de donner un contour.- Et à la forme, vous ajoutez la couleur, dit Guillaume à Marianne qui sourit… .. Vous êtes peintre, ajouta-t-il, triomphant. - Apprenti- peintre. .. .. Je suis étudiante aux Beaux-Arts.
- Comme le hasard fait bien les choses, s’écria Guillaume. Je pratique un art voisin du vôtre.. .. A votre tour, devinez, ajouta-t-il, matois. Elle l’interrogea de l’oeil. La peinture est chez vous en image, ce qui chez moi est en lignes… .. Vous ne voyez pas ?.. .. Alors que votre matériau à vous, céda-t-il, les couleurs, sont de la plus haute noblesse, mon matériau à moi se trouve dans toutes les bouches. Les plus courants, ceux dont le sens est le plus simple, sont les meilleurs.- Les mots, dit Marianne à Guillaume qui sourit… .. Vous écrivez. ajouta-t-elle sans excès d’enthousiasme.
- Disons que j’essaie, dit Guillaume. Je suis encore à mon école. Le maître, en moi, n’en sait, pour le moment, guère plus que l’élève. Sans doute, faut-il, qu’avant l’élève, se forme le maître. Mais comment ? Là est la question.- Un écrivain, qui ouvre et ferme les yeux, et qui dit Maman, dit Marianne, ironique, en touchant la poitrine d’un doigt pointu. - Un peintre, et qui parle, ne demanda pas Guillaume son reste.
Et puis, soudain, comme si une mouche l’avait piquée, et sans que Guillaume sût pourquoi, désaccordant leur bon accord, Marianne précipita son pas. Aussitôt, Guillaume, qui, toujours fut rebelle à toute tyrannie, ralentit son pas lent, ne leva plus que le genou, bref résista si bien de toute son inertie, que Marianne, cédant enfin, ralentit son mouvement. Ils terminèrent ce paso-doble le pas réconcilié, mais l’esprit contrarié.
Chap. 10 Comment Lucien se déclara, et comment le saxe fit son enquête de moralité.
- Il m’arrive quelque chose de grave, dit gravement Lucien au saxe, lorsqu’à nouveau un boston lança son beau pas lent. Je croyais la pente douce. Je me suis trompé. Mon inclination pour vous s’est subitement accrue, sans que j’y fusse pour rien. Je roule même sur la pente à une vitesse assez dangereuse. Ca commence à m’inquiéter.- Voilà une accélération bien rapide, dit le saxe.- J’ignorais que la course comportât un tel dénivelé, dit Lucien- Qu’à cela ne tienne, ajouta le saxe, comme si elle était habituée à ce que la moitié masculine de la terre eût, sans cesse et sans désemparer, le coup de foudre pour elle. Freinez, mon ami.- J’aurais bien aimé. Mais mes freins ne répondent plus.- Tranquillisez-vous. Quelque chose vous arrêtera de lui-même : la fin de la course. Dernière mesure de la dernière valse, arrivée, applaudissements, remise du maillot jaune, tout le monde rentre chez soi.- J’aurais tellement aimé que la saison ne fasse que commencer.- Pour qui vous prenez-vous ? Les va-nu-pieds peuvent toujours courir que qui que ce soit fasse jamais équipe avec eux. Et Lucien se tut, laissant s’établir entre un glacial glacis. Il ne disait plus mot. De temps à autre, il jetait un coup d’oeil par-dessus les remparts, s’il voyait du mouvement dans les troupes d’en face. Ce fut elle qui tenta une sortie.
- Quel malappris vous faites ! Vous ne doutez vraiment de rien ! Qu’un sans-nom ose se déclarer est une grossièreté sans nom ! Est-ce que je vous connais seulement ?- Chose priée, chose exaucée ! Je m’appelle Lucien ! .. .. Mon nom peut-il ambitionner de connaître son semblable ?.. ..A moins que vous ne craigniez que le mien ne fasse subir au vôtre les pires outrages ! - Je m’appelle Cécile, expédia-t-elle son nom comme si elle voulait qu’il se perde… .. Un prénom n’est qu’une fausse clarté ! Dieu sait quelles noirceurs il cache ! - Je ne suis rien d’autre que ce que je parais ! dit Lucien en écartant les bras, comme s’il était nu. - Comme le voyageur qui descend du train, je sais ! Et trois jours après, les bagages arrivent !- Chevau-léger ! dit Lucien, en écartant les bras derechef. Pas d’impedimenta ! Rien dans les mains, rien dans les poches !
- Combien de femmes ? Combien d’enfants ?- Aucun des unes, aucun des autres !- Et ni père, ni mère ! Vous n’avez été créé de rien! - Serais-je trop attaché à eux, que j’en serais détaché ! Ils habitent Aix-en-Provence !- Vous les avez peut-être laissés là-bas, eux, mais vous avez pris soin de prendre avec vous leurs idées et leurs principes, qui sont, eux, une population bien plus envahissante !- Je n’ai rien d’eux ! Rien ! J’ai fait table rase ! Je n’habite qu’un doute nu, à peine meublé de quelques principes pratiques ! Tout est tout frais! Et susceptible d’être changé à tout moment, si cela s’avère nécessaire ! - Mais vous taisez l’état-civil de l’état-civil !- L’état-civil de l’état-civil ? - Votre profession ! Lucien se recueillit un instant pour écrire le texte de son intervention.
- Qu’entendez-vous par profession ? Si vous entendez par profession le gagne-pain, ma profession ne vaut strictement que le pain qu’elle me fait gagner ! Par contre, si vous entendez par profession, ce que l’on professe ahutement, et ce pourquoi on a vocation, la mienne m’honore !- A dada sur mon bidet, quand il court il est coquet, dit Cécile, cinglante. - Qu’il est simple de discréditer ce qui ne fait pas d’argent !- Parce qu’en plus, il ne fait pas d’argent ? .. .. Ni gain, ni espoir de gain ? - Au contraire. Perte et espoir de perte, dit Lucien. Je joue à qui perd gagne. - Si vous alliez droit à la fosse ? Si vous nommiez votre bidet ?
- Je suis peintre. Je peins, dit Lucien.- Ah. Ne m’éclaboussez pas. Comment pouvez-vous donner dans le badigeon, dit Cécile en s’écartant, et en se dirigeant vers sa place quoique d’un pas pas rapide. Comment peut-on donner dans un passe-temps de congés payés ? di-elle de profil… … Heureux de vous avoir connu de l’autre rive. Et elle précipita son pas.
- Non. Pas demain, dit Lucien en pressant le pas derrière elle. Soyez un peu respectueuse des croyances des autres, même si vous ne les partagez pas. Mon dimanche est sacré. Le dimanche, je sacrifie à la peinture. Jamais le dimanche.- Sachez que j’ai pour les artistes amateurs la répulsion la plus totale. L’art des amateurs n’est qu’une bêtise et une vanité. Il n’y a aucune occupation que je hais davantage… .. Adieu.- Entendu, dit Lucien, comme s’il faisait une concession. Samedi prochain, 3 heures. 3 heures, j’entends 15 heures. Passage des Panoramas, samedi 15 heures.- Je ne serai ni à cette heure ni à aucune. Inutile de m’attendre, adieu, dit-elle, en allant vers sa table.- Je ne vous attendrai pas, parce que vous serez à l’heure !
Et faisant demi-tour, il la fuit, la laissant fuir en vain.
Chap. 11. Comment Richard était aux anges.
Depuis que Richard avait mis sa marquise au pas, et qu’il en avait fait son esclave, lui-même, esclave de la mesure, connaissait, grâce à ce double esclavage, un bonheur si complet et si total, qu’il semblait avoir gagné son âme même. Aurais-je jamais imaginé, pensait-il, que mon âme pût contracter une telle dette auprès d’un corps bestial comme le mien ? Aurais-je jamais imaginé que dans la danse, ce corps animal eût des facultés si spirituelles ? La danse est si bien la vie qu’elle est la vie même. Tel devait être l’âge d’or. Tel devait être le Paradis avant le péché. Le coeur lui chantait tellement à pleine voix pendant qu’il dansait, que lorsque la danse mourait, c’était comme si lui-même mourait. De corps et d’esprit, il s’absentait alors dans une allée, comme s’il hibernait. Mais dès qu’une nouvelle série de danses reprenait vie, reprenant vie avec elle, à nouveau il chantait à pleine voix ses cantates. Entre deux danses, lorsque l’orchestre suspendait son souffle un instant, tous deux, suspendant leur souffle de même, face à face insensibles comme des saints de bois dans une niche, ils jetaient sur l’assistance le même regard fixe, d’où toute vie semblait éteinte. A l’une de ces trêves, les yeux de Richard s’égarant dans l’assistance, se heurtèrent à Murat : tête en l’air comme un astronome, il se livrait à l’étude approfondie du lustre en cristal à huit flammes au-dessus de lui, comme s’il allait écrire un mémoire sur le sujet. La gorge de Richard se noua, et son coeur se serra. Chacun, tour à tour, pensa Richard, joue le rôle du tiré et le rôle du tireur. M’aurait-il plaint, si j’avais été à sa place ? Et Richard oublia Murat, comme une charrette derrière elle sa poussière.
Chap. 12 Comment Guillaume s’éloigna de Marianne, et comment le père de Marianne l’en rapprocha.
Guillaume dansait avec une grande maîtrise de soi. Dans le blues, son contrôle de lui était si impérial, qu’il ne bougeait plus du tout. C’était du grand art.- Vous m’avez laissé connaître que vous peignez, dit-il à Marianne… Me laisseriez-vous connaître ce que vous peignez ?.. .. Je sais ce qu’a d’indécent une telle curiosité. - Vous supposez que je peins des indécences ? dit Marianne.- Non. Non. dit Guillaume, rouge comme une pivoine. Le choix que fait un peintre de ses sujets est si intime, que je crains que ce soit pour lui pire que se mettre à nu que les dévoiler.- Si je veux exposer des toiles, il faudrait donc que je les recouvre ? dit Marianne, ironique. .. Non, non, il n’y a pas de secret. Je peins en ce moment un homme, dit-elle, crue. Ce fut comme si elle lui portait un coup dans l’estomac. Il respira à fond.- ..Vous voulez dire : l’espèce homme ?- Non. Non. Un homme en chair et en os, dit-elle, ses yeux scrutant les siens.- .. Vous peignez d’après nature ?- Ah. Tout ce qu’il y a de plus nature.-.. Un modèle d’atelier, sans doute ?- Non. Non. Un modèle de mon choix.-.. Une gamme de modèles ? - Non. Non. Un modèle unique. - .. Vous vous limitez à lui ? Je ne m’imagine guère en écrivain écrivant sur le même éternel sujet. Votre oeil ne s’use pas à se frotter sans cesse à la même figure ?- Quelle figure est sans cesse la même ? La vie n’est-elle pas ce qui ne se répète jamais ? Et son intérêt n’est-il pas justement de ne jamais se répéter ? Selon l’angle de vue, la situation, la saison, l’heure, l’habit, son humeur, la vôtre, quel homme, d’une heure à l’autre, est le même? Il peut être tout et son contraire, et combien de choses en plus. Les opposés les plus extrêmes, et le milieu aussi, et, en plus, combien de choses à quoi on ne s’attend pas ? Qui peut savoir qui vous serez dans uene heure ? Vous doutiez-vous il y a une heure de ce que vous êtes en ce moment ? Croyez-vous qu’un homme est un sujet qu’on puisse épuiser ?- Certainement non. Vous avez cent fois raison.
Et Guillaume se tut, comme s’il déposait les armes. Il se demanda ce qu’il faisait dans ses bras, alors qu’ils étaient apparemment déjà si occupés. Aussi, quand l’orchestre termina son paragraphe, la raccompagnant, il voulut lui-même aller à la ligne, et s’inclina à la cantonade, comme s’il leur disait adieu.
- Guillaume, le rappela le père de Marianne… Ta. Ta. On ne laisse pas les jeunes gens comme vous, se faire la belle. Au besoin, on leur met des menottes et on les met sous clé… .. Je veux vous voir apparaître chez nous à dîner, à jour et heure donnés.. .. Taisez-vous. Je vous requiers à dîner samedi prochain.- Je rature le mot : requiers, dit doucement sa femme, et j’écris par-dessus, le mot : invite. Vous êtes amicalement invité à dîner avec nous samedi. Il y eut comme un silence profond d’église déserte. Le père et la mère regardaient Guillaume, qui regardait la table. Il craignait le pire. Connaissant Marianne comme à présent il la connaissait, autant de bien son père disait de lui, autant de mal elle devait en penser. - Je surenchéris sur l’invitation, dit Marianne. Venez. Vous me ferez plaisir. Sincèrement. Et ses yeux glauques plongeaient de tous leurs bas-fonds dans ceux de Guillaume.- Je viendrai, dit Guillaume, dans un vertige.
Etourdi et fièvreux de ces chauds et froids, Guillaume s’en revint en tanguant entre les tables vers leur table.
Chap. 13 Comment la marquise soudain disparut.
Richard attendait, au fond d’une allée le signal d’une mesure pour s’élancer sur la piste, quand, interdit et les yeux comme deux soucoupes, il vit sa marquise se lever, Murat lui poser son manteau sur les épaules, et elle devant et lui derrière, aller vers la porte de la salle, et disparaître, exactement comme s’il ne l’avait jamais connue. S’amusant de ce que le sort lui portât ses habituels mauvais coups, il prit le parti d’en ricaner. Le corps planant encore de toutes les danses dansées, il vola jusqu’à leur table, léger comme une plume. Mais il s’y tut. Tous trois, bien qu’assis à la même table, étaient absents en esprit, comme en congé de maladie.