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25. Kueny.

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1.La masure Kueny. La salle. Beau temps froid dehors. Mme Kueny repasse avec des fers plats posés sur la cuisinière, chauffée au bois, plie le linge repassé, suspend les chemises à des cintres. Entre Anne.

 

Anne.-Maman, je peux te faire une course ?

Mme Kueny.- Ça fait deux fois que tu me poses la question. Tu as fait les lits ?

Anne.- Oui.

Mme Kueny.- Lave plutôt l’escalier, si tu veux me rendre service.

Anne.- Oui.

Mme Kueny.- Au savon noir.

Anne prend dans le réduit seau, serpillière, savon noir, va dans la buanderie où elle pompe de l’eau, en remplit le seau, et sort vers l’escalier.

Mme Kueny s’assied, allume une moitié de cigarette, fume, ses yeux se mouillent.

 

Par la fenêtre, on voit arriver M. Kueny poussant sa charrette chargée de vannerie. Vivement, Mme Kueny éteint son bout de cigarette, le place dans le paquet, aère la salle en l’éventant du battant, et range le linge repassé dans l’armoire. M. Kueny entre, en laissant ses sabots devant la porte, Bonjour-Bonjour,  et va se chauffer à la cuisinière.

M. Kueny.-  Il n’y a pas de larme qui à la fin ne tarisse. Les orphelins et les veuves oublient la guerre.  On m’achète des corbeilles, des paniers, des boîtes à ouvrage non pour leur nécessité, mais pour leur joliesse. J’ai bien vendu.

Mme Kueny pleure.

M. Kueny.- (regardant sa femme pleurer, en colère) Je suis un mari fidèle, travailleur, qui fait ce qu’il peut pour faire vivre sa femme et ses enfants,  as-tu jamais versé une seule larme sur moi ? Toute larme versée sur un fils voyou est une offense au mari honnête… (pointant le doigt sur Mme Kueny) … A qui était-ce à l’époque de dresser cet arbre tordu ? C’était à toi de le fixer solidement à un tuteur, et de le forcer à pousser droit. Tu l’as laissé pousser n’importe comment. Là où il est, il a cherché à y être, et toi tu n’as rien fait pour l’en détourner. Prends-t-en-z-à toi… …(Mme Kueny sanglote. M. Kuney lui montre le poing)   Sèche tes larmes, ou je vais te donner de bonnes raisons de pleurer.

De colère, il sort de la salle dehors, en claquant la porte avec violence.

 

 

 

2. Anne lave l’escalier en bois, Marie est sur le seuil de la chambre des enfants.

 

Marie.- (montrant à Anne tout autour d’elles) J’en ai assez de cette misère. Jamais je ne m’avilirai à courir après l’argent comme fait papa, je te garantis.. … … Quand j’aurai 16 ans, la première chose que je me chercherai, c’est un petit vieux bien propre, sain d’argent, de santé fragile Je le choisirai assez vieux, pour que je sois encore jeune quand il sera plus vieux du tout. Je me marierai avec lui sous le régime de la  communauté de biens. Je serai honnête, mon petit vieux me fera un beau début, je lui ferai une belle fin. Je le finirai en beauté, comme on finit des chaussures. Quand il ne sera plus, je lui ferai un enterrement humble comme l’humble chose qu’il sera devenu… …Après je m’offrirai un beau jeune homme pauvre, il n’y a que ça sur le marché. Je me marierai avec lui sous le régime de la séparation de biens. Je l’aimerai de tout mon cœur, tout en veillant au grain. Nous n’aurons pas une nichées de becs rouges grand ouverts, que le père et la mère s’épuisent à nourrir. Je  nous ferai un prince et une princesse, séparés d’âge, pour qu’on puisse bien s’en occuper. De beaux vêtements chauds, de beaux escarpins de cuir, un bel appartement bien chauffé dans un beau quartier, comme on a du plaisir d’aller à la messe. … … Un mol oreiller, un doux coussin vous fait sensible comme des anémones ; coucher à la dure, se cogner partout vous fait dures comme des cailloux. Quand la vie est bonne, quel plaisir d’être bon…..(montrant tout autour d’elle) Plaie d’argent, c’est plaie trop mortelle. Je te garantis que la première chose que je ferai dans ma vie, ce sera de me guérir de cette plaie-là.

Anne continue de laver soigneusement l’escalier, sans prêter attention à Marie.

 

 

 

3. La salle. Mme Kueny range son linge repassé dans l’armoire. Elle a essuyé ses larmes. M. Kuney qui a rangé sa charrette et sa vannerie, rentre du dehors.

 

Mme Kueny.- (humblement, montrant un panier qu’elle a préparé) Jean. Tu me permets d’aller voir Maman à Mulhouse ?

M. Kuney.- Il n’en est pas question. Tu te dois à ton mari et à tes enfants, et à eux seuls.

Mme Kueny.- Elle a tellement donné aux autres. Tu ne crois pas que c’est aux autres à lui donner un peu à elle ?

M. Kueny.- Si elle a donné aux autres,  ç’a été de son choix. Elle n’a pas à le faire payer par d’autres.

Mme Kueny.- Elle est si chargée d’années, qu’elle n’est plus de force pour porter la charge.

M. Kueny.- Si elle n’a plus de forces, c’est qu’elle ne doit plus en avoir. Lorsqu’un être humain fait eau de toutes parts, le meilleur service qu’on peut lui rendre, c’est de le laisser couler doucement. .. ..(il va à la porte et crie) Marie.

 

Marie entre.

M.Kueny.- Tu vas à Mulhouse passer la journée chez ta grand mère.

Marie.- (en fureur) Pas question..  Je m’occupe déjà de vos enfants, vous n’allez pas me demander en plus de m’occuper de vos grand’mères.  Jeune, je ne me suffis pas, qu’est ce que je vais encore me soucier d’une vieille ? Je n’ai pas encore vécu, avec elle je me sens déjà vieillir. J’aurais trop peur de prendre sa peau transparente, ses veines qui ressortent, ses taches brunes noires,  ses rides et ses plis partout. Trouvez une poire que moi.

M. Kueny.- (criant) Anne… … Anne… … Anne. Tu vas venir quand je t’appelle.

 

Anne paraît avec son seau, sa serpillière, son savon noir.

M. Kueny.- Tu vas chez ta grand’mère à Mulhouse.

Anne se tait.

Mme Kueny.- Tout à l’heure, tu me demandais si tu pouvais faire une course.

Anne se tait.

M. Kueny.- Qui lui demande son avis ? .. .. Tu iras, un point, c’est tout. .. ..Je n’ai rien entendu.

Anne.- Oui, papa.

Mme Kueny.- Tu pourrais lui faire un peu de ménage, son lit, sa vaisselle, laver son linge,  peut-être la sortir un peu. (tendant le panier) Je lui ai fait quelques plats.

Anne se tait.

M. Kueny.- Je n’ai rien entendu.

Anne.- Oui, maman.

Mme Kueny.- Habille-toi chaudement, mon Anne.

Mme Kueny l’habille, pull-over rapiécé, manteau hors d’âge, grosses chaussettes raccommodées, écharpe usée dont elle lui entoure le cou, gants troués ; Anne prend le panier, embrasse sa mère, qui l’embrasse chaleureusement, embrasse son père, chausse à la porte ses sabots, cherche un vélo à la remise, y fixe son panier, et s’en va.

Marie.- Il neige.

Quelques flocons commencent à tomber, et puis davantage.

 Sous la neige, Anne pédale, rieuse, heureuse d’être arrivée à ses fins.

 

 

 

4. Mme Kuney, à genoux devant le petit oratoire, dans le coin de la salle, prie.

 

Me Kueny.- (off) Où êtes-vous Seigneur ?  J’obéis aux commandements de Dieu et de l’Eglise, je me confesse tous les samedis, je m’approche de la Sainte Table tous les dimanches, j’essaie d’accomplir avec conscience mes devoirs d’épouse et de mère : pourquoi vous cachez-vous de moi ? Est-ce que ces bouts de cigarettes brunis que je jette font un tel tas entre vous et moi, que vous ne me voyez plus ?.. ..Je me hais avec conscience, comme on me l’a appris, pourquoi ne me payez-vous d’un petit regard abaissé sur moi ? Pourquoi de moi, qui vous suis fidèle, Seigneur, vous tenez-vous écarté ?  Est-ce que ce serait parce que je sens trop la cigarette que vous ne voulez pas me fréquenter ?…   J’ai renoncé à l’amour pour votre amour, et vous vous refusez à moi. Je paie le prix que vous exigez de moi, et vous ne me faites pas livraison de vous. Est-ce que ce serait à cause de mes vilains doigts jaunes, et de mes sales mouchoirs pleins de nicotine que vous me boudez ?  Est-ce ce petit rouleau de tabac séché enveloppé d’un mince papier allumé, dont j’aspire la fumée, et que je rejette par le nez, qui vous fait me fuir ? Si vous aviez pitié d’une pauvre esclave, vous seriez généreux, vous lui laisseriez cette fumée bleue, c’est son seul petit nuage. Amen.

Elle se lève, fait le signe de croix, va dans le réduit chercher les légumes, s’attable, les pose. Elle prend une moitié de cigarette et fume en rêvant.

 

 

 

5. La prison. Anne adosse le vélo contre le mur, prend son panier, entre. Conduite par un gardien, on la voit monter des escaliers, entrer dans le parloir, s’asseoir. Puis par l’autre porte en face, entre Kueny, suivi d’un gardien.

 

Kueny.- (souriant, puis) Tu es venue à bicyclette ? Par cette neige, qui vous pique la figure de mille épingles ? (lui montrant ses mains, à travers les gants troués) Tes mains sont blanches de froid… …Pour venir voir un frère qui manque à ses devoirs ?

Anne.- Pour venir voir un frère qui manque à se sœur. 

Kueny.- Tu viens chercher la brebis perdue pour la ramener au troupeau ?

Anne.- (reprochant)  Est-ce que je t’ai jamais prêché ?

Kueny.-  Il est avéré par police et justice que j’ai commis des actes délictueux.

Anne.- Quand une sœur aime son frère, est-ce qu’elle se soucie, s’il tourne mal ? Quand une fille aime un garçon, est-ce qu’elle se soucie s’il est un mauvais garçon ?

Kueny.-Si tu es honnête, tu ne peux pas nier que je suis un homme malhonnête.

Anne.- Malhonnête est ce que tu es avec les autres.

Kueny.- Ne me dis pas que ça ne te blesse pas, que je sois en prison.

Anne.- Ce qui me blesserait, c’est que ça te blesse d’être en prison.

Kueny.- Pour te dire la vérité, je ne me suis jamais senti aussi bien. Tant que j’étais sage, que j’étais honnête, que je me conduisais bien, je n’existais pour personne. Depuis que je tourne mal, c’est triste à dire,  je me sens enfin le plaisir d’exister.   Inspecteur de police, juge, s’appesantissent sur moi, des gardiens de prison me prêtent attention, comme personne ne l’avait fait. 

Anne.-   Pour être aussi franche que toi, je t’avoue que je suis heureuse que tu sois dans une prison d’hommes, loin de toute fille et de toute femme. Seule dans notre lit, je me réfugie dans  la douce pensée de toi dans ta cellule, et celle peut-être, que toi aussi, dans ta cellule, tu penses à moi. Le souvenir de nos beaux jours éclaire mes tristes heures.

Kueny.- (tendu) Anne.

Anne.- Tu te plains de ta petitesse de taille, moi, elle me comble : heureuse taille petite, grâce à laquelle je me persuade qu’aucune ne te volera à moi.

Kueny.- (tendu) Tu es ma sœur.

Anne.- D’où prends-tu qu’une sœur ne peut pas aimer son frère, comme une fille aime un garçon ? Ce qui interdit l’inceste, c’est loi, coutume, religion, ce n’est pas nature… … .. ..Tu te souviens de notre paradis terrestre ?

Kueny.-  (les poings serrés) Anne, j’essaie à toute force, d’enfoncer ces souvenirs dans un trou de mémoire, comme un bouchon sur une bouteille de champagne. Ne va pas secouer la bouteille.

Anne.-  Mon frère était le préféré de ma mère.   Je pouvais aimer mon frère, sans que mon père et ma mère ne soupçonnent rien. Frère et sœur, nous habitions tous les deux dans la maison de ma mère, nous couchions dans un même lit, sans que personne n’y trouve à redire…. … Heureuse masure délabrée, heureuse triste misère, heureux taudis indigent, qui fait que nous couchions dans un même lit. … …Tu te souviens ? Adam et Eve dans le jardin d’Eden. En même temps que je découvrais ce que c’était qu’un frère, je découvrais, merveille, ce qu’était un garçon. Quelle merveilleuse innocente invention , que ta jeune beauté neuve. Au milieu du jardin, je découvrais un jeune et beau corps frémissant, je l’embrassais,  je posais ma joue contre. Je ne savais pas ce que c’était, c’était pour moi un mystère, mais comme ce mystère me plaisait.

Kueny.- (essuyant ses yeux) Moi, je me couchais le long de ta douce et tendre âme,  je posais ma joue tout contre, je la baisais. Tu m’embrassais, je t’embrassais, nous nous plaisions avec un plaisir indicible, dont nous ne savions pas, ne désirions pas savoir ce que c’était. Je découvrais une fille, et quelles délices, il se trouvait en plus que c’était ma sœur.

Anne.-  Réservés impudiques, innocents pervers, ton corps contre mon visage, mon âme contre le tien: merveilleux amour de la sœur et du frère, doublé du merveilleux amour de la fille et du garçon. … Notre âge d’or.

 Kueny.- Un beau jour, la violente puberté a explosé. Affreuse guerre civile, affreux combat dans les rues. Ils s’aperçurent qu’ils étaient nus. (Il soupire)

Silence.

Anne.- (vibrante) Je ne t’en ai aimé davantage. Je t’aime trop, c’est ce trop qui m’est un délice.  Je sais que je n’ai pas le droit de t’aimer jusqu’au bout de ce trop, que je dois sans cesse, prendre garde, que le trop de ce trop soit trop.

René.- (joignant les mains) Anne.

 

Le gardien se lève et s’approche.

Kueny.- (se levant, changeant de ton) J’ai appris que ceux qui ont été condamnés en justice font leur service militaire aux Bataillons d’Afrique, à Tataouine.

Anne.- (se levant, s’écartant) J’ouvre un livre, c’est toi que je lis entre les lignes. Je regarde les gens, c’est toi au milieu d’eux que je vois Je ne pense à rien, c’est à toi que je pense.

Le gardien de prison.- Vous pouvez vous embrasser, vous savez.

Anne se tourne vers Kueny.

Kueny.- (avec un geste de refus) Je ne veux pas abuser. (se tournant, levant haut la main) Au revoir.

Anne.- Au revoir.

Ils sortent.

 

 

 

6. La gare de Mulhouse. Le quai. A quai, le train à destination de Marseille. Au bout du quai, attend, parmi d’autres parents, Anne, aux cheveux joliment peignés, en robe fleurie, en escarpins à petits talons, sac de cuir blanc au bras.

D’un car militaire de la place de la gare, débarque un contingent d’appelés, avec chacun sa petite valise de carton, dont Kueny. Le sergent leur indique le wagon qui leur est réservé. Les appelés des yeux cherchent leurs parents. Les yeux de Kueny passent Anne plusieurs fois, sans la reconnaître. Anne lui fait un signe de la main. Il la reconnaît, il va à elle, s’arrête à un pas.

 

Kueny.- Mais c’est la robe de Maman. Et les escarpins, et le sac.

Anne.- Je te plais ?

Kueny.- Et tu es allée au coiffeur ? Tu es jolie comme un cœur. Ça te va à ravir.

Anne.- Je voulais que la dernière image de moi emportée ne soit pas trop laide.

Kueny.- Voilà des emprunts que tu vas payer cher, ma pauvre.

Anne.- Plus je les paierai cher, plus je les aurai estimés leur vrai prix…. … Heureux service militaire, mon René.

Kueny.- Heureux ?

Anne.- Séparés par cette épée, comme nous allons pouvoir nous aimer tout notre soûl…  … Toi isolé au milieu d’hommes, moi isolée au milieu de la famille, à quelle débauche nous n’allons pas nous livrer.  Une volupté féroce nous poussera, une pudeur féroce nous retiendra. Notre chasteté sera si voluptueuse que la volupté la plus déchaînée n’en approchera pas. Volupté animale, humaine, divine, mon René.

Un silence. Anne fait un tout petit mouvement vers Kueny. On les sent frémissants.

Anne.-  Il suffirait d’un demi-pas : espérance folle. Douloureuse volupté, chasteté souffrante. Je veux tant, et je n’ose pas. De tout moi vers toi, toi, immobile, je veux, mais je ne peux. La camisole de force de la chasteté enferme les bras de la volupté ligotés.  ..Mon frère permis, mon amant interdit. Mon amant débauché, mon frère chaste.

Kueny.- (joignant  les mains) Anne.

Anne.- Amour chaste d’amant, amour débauché de frère… Je rêve la nuit avec une jouissance infinie que tu me forces… J’ai espoir fou, que , m’épargnant de m’approcher, ce soit toi qui t’approches.

Kueny.- Si je m’approchais ?

Anne.- Crois-tu que je te repousserai? .. .. Pourquoi ne le fais-tu pas ? Tu ne m’aimes donc pas ?

Kueny.-  Le remords te mordrait trop cruellement.  Tu me haïrais trop. Si je t’osais, je te perdrais.

Anne.- (reculant) Chasteté ne peut se soutenir longtemps tellement elle est voluptueuse.  Par pitié, René, comme celui qui arrache un pansement d’un coup, laisse-moi partir en courant…(elle part, se retourne plus loin) …Ecris-moi chez grand’mère. Qu’on ne s’écrive qu’une fois par mois. Le temps nous paraîtra atrocement long, et délicieusement court. A bientôt.

Anne s’en va en courant. Kueny la regarde courir, reprend sa valise, et s’en retourne vers le contingent. On entend un long sifflet.

 

 

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