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1.La masure Kueny. La salle. Pendant qu’on entend les enfants Kueny s’échapper de la masure en criant, que du dehors, on entend des fanfares militaires, entre en courant, toute essoufflée, Mme Kueny, elle va à la trappe, la soulève.
Mme Kueny.- Jean. Le drapeau bleu blanc rouge flotte sur la mairie. Il n’y a plus un seul uniforme feldgrau en ville, ils sont tous partis cette nuit. Les Allemands ont signé l’armistice.
M. Kueny apparaît, pâle.
Mme Kueny.- L’interminable noir hiver allemand a fait place au bel été français. Ton hibernage est fini. M. Kueny est de nouveau chez lui chez lui.
M. Kueny va vers sa femme, ils s’embrassent. M. Kueny pleure, se laisse aller, sanglote sans pouvoir se retenir. Mme Kueny tapote l’épaule de son mari.
M. Kueny, les joues mouillées de larmes, va à la porte, sort devant sa masure, regarde la rue.
M. Kueny.- Pendant 4 ans, mon village à portée de main, et ne pouvoir le toucher. Le bout de la rue, au bout de mes yeux, et ne pouvoir le voir. (il rentre) J’ai hâte de m’ivrogner des rues, de la place, de l’église, de la commanderie.
De l’armoire, il tire son complet du dimanche. De la salle des enfants, on entend les hurlements d’un nouveau-né. M. Kueny sort. Mme Kueny s’allume une cigarette, va dans la salle des enfants, revient, son bébé dans les bras, va sur le pas de la porte, en fumant, pleure doucement.
2. En ville. Drapeaux, fanfares, guirlandes, lampions. Dans le café, sur la place, du monde. Au comptoir, M. Kueny, entouré de trois paysans : un quatrième s’approche d’eux.
1er paysan.- (au quatrième, montrant Kueny) Matthias, regarde qui est là.
Matthias.- (enthousiaste) L’homme du voyage, de retour. Où étais-tu passé ?
1er paysan.- Il n’était pas passé.
2ème paysan.- Il n’était jamais parti.
Matthias secoue la tête.
3ème paysan.- Sans se saler, ni se fumer, le cochon s’était mis en conserve dans sa cave.
Matthias.- Pendant 4 ans ?
1er paysan.- Pendant 4 ans.
Matthias.- Il ne t’est pas poussé des tubercules comme aux pommes de terre ?
2ème paysan.- Tes enfants sont donc les tiens ? Je me disais une femme si sérieuse, si pieuse. Je portais des cornes pour toi. Figure-toi, je commençais à voir ma femme de travers.
Matthias.- Pendant que sur le front, dans les tranchées la guerre dépeuplait le pays, lui, à l’arrière, il le repeuplait. Il a été un patriote à ta manière. (tous rient)
3ème paysan.- Tu ne voyais ta femme que la nuit, chançard.
1er paysan.- Et elle ne parlait qu’en soupirs, veinard. (tous rient)
2ème paysan.- Heureux de te revoir parmi nous, Kueny.
M. Kueny.- (au comptoir) Qu’un même Gewürtz baigne nos bouches comme autrefois. (au garçon) Un Gewürtz 44.
Tous s’approchent du comptoir.
3. A la périphérie de la ville, dans une rue désertée, Kueny croise un passant qui lui sourit.
Kueny.- (se retournant, l’interpellant) Hep, vous. (le passant se retourne) Pourquoi vous me souriez ?
Le passant.- Vous m’êtes apparu un peu triste. En ce jour d’armistice, je voulais ramener un peu de gaieté sur votre visage.
Kueny.- Vous croyez que votre sourire me poussera d’un millimètre ? Votre compassion vaine et méchante souligne encore que je suis petit. Vous croyez que j’en ai besoin ?.. ..Vous aimeriez que le monde soit beau et gentil ? (se montrant) Le monde est laid et méchant. Que tout le monde s’aime : je hais le monde entier d’une haine irrémédiable. Les cieux chantent la gloire du Seigneur ? La terre crache son venin à la figure de son Créateur. Cagot. Papelard. Papiste. Ratichon.
Il s’en va.
4. Hors du village. On entend au loin les fanfares et les feux d’artifice. Anne et Kueny, assis sur un banc de pierre au bord du chemin. Kueny détourne le visage et de deux doigts essuie deux larmes.
Anne.- Tu pleures ?
Kueny.- J’ai un moucheron dans l’œil.
Anne.- Dans les deux yeux ?
Kueny.- Ça me sourd malgré moi. (montrant Rixheim) ..Jours de fête, jours de deuil ..(Il s’essuie ses larmes sans se cacher) Je suis stupide : être français ne me fait pas la jambe plus longue.
Anne.- Un jour, tu seras apprécié, René, sans que ta taille y mette le moindre obstacle. Beau, aimant, délicat, sensible, imaginatif, tu seras estimé ton vrai prix. Crois en la prédiction de ta sœur.
Kueny.- (se levant) Que tu es gentille.
Anne.- Le malheur c’est que ce n’est pas de la gentillesse.
Kueny.- Gentille plus que gentille. (se levant) Ma sœur Anne est le seul être au monde qui m’aime tant soit peu.
Anne.- Elle ne cache pas qu’elle aime assez être le seul. Elle détesterait être plusieurs.
S’éloignant, il se retourne.
Kueny.- Dommage que ma sœur ne soit que la soeur.
Anne.- Heureusement que le frère, en plus de frère, est aussi un garçon.
En s’éloignant, Kueny écarte les bras, pour dire : dommage.
5. A l’approche du village, Kueny voit sur un chemin qui rejoint le sien, Sepp, entre Suzy et Lisbeth.
Se tournant pour ne pas être vu, Kueny veut rebrousser chemin, mais Sepp l’avait aperçu.
Sepp.- (courant vers Kueny) Kueny. Kueny. Jour d’armistice, j’offre réparation publique. J’ai appris que ton père s’était caché dans sa cave. Ta mère n’a pas manqué à la foi conjugale. Non seulement elle était croyante, mais elle était encore pratiquante. Ses œuvres, tes petits frères et tes petites sœurs en font foi.
Kueny.- (gêné) Je vous en prie.
Sepp.- (Il lui tend la main) Soyons amis. (Kueny lui serre gauchement la main) Je propose que nous allions baptiser cet enfançon de notre amitié.
Kueny.- (s’écartant) Une autre fois, si vous voulez bien.
Sepp.- (sortant son portefeuille, bourré) Je suis largement muni pour la bataille de l’armistice. Mon père m’a voté un budget extraordinaire. Sois vainqueur généreux, ne repousse pas mon offre de paix. (Kueny cède, les rejoint; Sepp présente) Suzy, mon amie. René Kueny.
Suzy.- (chaleureuse) Bonjour.
Kueny.- Bonjour.
Sepp.- Lisbeth, sa sœur. Vous vous connaissez peut-être ?
Kueny.- De vue.
Lisbeth.- (réservée) Pas du tout.
Sepp.- Allons fêter la double paix.
Ils vont vers la ville.
6. En ville. Une brasserie. Au fond une piste de danse. A une table, près de la piste, devant un verre de champagne, Sepp, Suzy, Lisbeth, Kueny. Ils trinquent. Sepp a placé sa veste sur le dossier de sa chaise.
Sepp.- (se levant avec Suzy pour aller danser, à Lisbeth) (montrant Kueny) La moitié de l’un pourrait s’apparier avec la moitié de l’autre ? Au lieu de faire chacun cavalier seul, pour quoi ne vous attelez-vous pas à danser ensemble ?
Lisbeth.- (à Sepp) Je te trouve bien cavalier. Tu fais bon marché des goûts de M. Kueny.
Kueny.- (à Lisbeth) Merci,vous m’épargnez bien de l’embarras. Je danse mal. Ç’aurait été un supplice pour la cavalière, et plus encore pour le cavalier. Je n’aurais pas su sur quel pied danser.
Sepp et Suzy vont danser.
Kueny.- (à Lisbeth, se levant, s’appuyant sur le dossier de la chaise de Sepp) De quels doigts délicats vous m’avez refusé, je vous en sais gré.
Lisbeth.- (gênée) Je vous en prie.
Lisbeth est invitée à danser par un autre garçon. Kueny, la main dans la poche intérieure de la veste de Sepp, prend le portefeuille, le met dans sa poche revolver et sort. Sur la piste, Sepp s’approche de Lisbeth.
Sepp.- (à Lisbeth) Tu aurais pu faire un effort pour aujourd’hui.
Lisbeth.- C’est un peu trop facile de faire la charité de la poche des autres.
Les deux couples se séparent et dansent.
7. Sur le trottoir, en attendant le défilé, les enfants se donnent la main par paires. Mme Kueny , portant son dernier né. est en retrait de ses enfants.
Mme Kueny.- (off) Le pays est libéré, mais moi ? Plus que jamais assujettie. En cette fête de la liberté, la femme de son mari pleure son esclavage. En cette fête de la Victoire, la mère de ses enfants pleure ma défaite. D’une servante volontaire, mon mari et mes enfants ont fait de moi, une esclave. Plus j’essaie d’être serviable, plus avec moi ils sont durs et méchants. Lesquels d’eux reconnaîtront jamais ma vie de sacrifice ?
Elle pleure, en détournant son visage. Anne, se tournant, voit que sa mère pleure, elle se recule vers elle, met son bras autour de sa taille et pose son visage contre elle. Mme Kueny, de son autre bras l’entoure et la serre contre elle : Mon Anne.
8. Sur la route de Mulhouse, Kueny, à vélo, pédalant à toute vitesse, le portefeuille de Sepp gonflant sa poche revolver. Dans le quartier de la gare, il range son vélo derrière une porte cochère, sort le portefeuille, compte les billets. Suffit ou suffit pas ? Mystère et boule le gomme. Il va vers la rue attenante, à prostituées, se cache derrière le coin de la rue, étudie l’une d’elles, fardée, au profond décolleté, à la jupe haut fendue.
Kueny.- (off) Tout est bon dans le cochon pour le cochon de payant. Trop de publicité tapageuse : on se pose des questions sur la qualité du produit.
Il recule de son coin, fait le tour par la rue voisine, aborde la première rue par l’autre bout, étudie une autre prostituée, habillée sans signes particuliers, comme une passante.
Kueny.- (off) Je l’aimerais maternelle, mais pas trop. Une mère qui serait un petit peu incestueuse, mais pas trop… ..L’idéal, une putain pudique. Mais si elle était pudique, serait-elle une putain ? Là est la question.
Il ose s’avancer et faire tout le trottoir face au trottoir où se trouve la prostituée, espérant en vain qu’elle l’interpelle. Au bout de la rue, tournant le coin, il court faire le tour par la rue voisine, réapparaît au coin, franchit la rue, ose faire le trottoir où se trouve la prostituée, passe devant elle sans la regarder, espérant en vain qu’elle l’interpelle, la dépasse, puis, s’armant de courage, revient sur ses pas, ose aller droit sur elle.
La prostituée.- (à Kueny, indiquant le bout de la rue) Vous voyez l’église au bout de la rue ? Le presbytère est en face. Le patronage est juste à côté.
En riant, elle se détourne de lui.
Il monte sur son vélo, et pédale vers Rixheim.
Kueny.- (allant vers son vélo) Elle m’a peut-être rejeté à la mer, mais j’aurais au moins osé aborder l’île de Circé, l’île aux pourceaux
Il s’éloigne en pédalant le plus vite qu’il peut..