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La tragique histoire de René Kueny, violeur et assassin.

1
1. Rixheim. Devant le Rathaus, sur lequel flotte le drapeau noir blanc rouge. Kuney, petit homme.
Kueny.- (pour lui) Bout d’homme, nabot, avorton, gnome. Mes camarades, à côté de moi grandissaient, moi, désespéré, je me mesurais à la toise, et restais petit. J’aurai beau attendre 10 ans, 20 ans, je ne grandirai plus d’un pouce. Le pire, malgré moi, (il se dresse sur la pointe des pieds) quand je parle à un grand, par réflexe, je me dresse sur la pointe des pieds pour gagner deux centimètres : regardez-moi ma sœur, est-ce assez, dites-moi, n’y suis-je point encore : dérisoire… … On me voit à demi, on m’écoute à demi. En déficit à jamais. Insuffisant à perpétuité. Disproportionné éternellement. A jamais, j’occuperai une demi-place. Petit poisson deviendra grand, pourvu que Dieu lui prête vie : Dieu lui a prêté vie, et il est resté petit. (s’éloignant) Ma peau, comme des vêtements trop étroits, craque ; par les déchirures, mon âme obèse, déborde obscène. Amputé de taille, à la plaie je porte sans cesse la main, elle s’infecte et suppure, hideuse. ..(hurlant) .. Crapoussin. Microbe. Homoncule.
Kueny sort.
2. Deux Ortspolizeibeamte, de patrouille passent. Les suit Sepp : Sepp est rattrapé par le petit Jengele,tout essoufflé, précédé d’un par un petit loulou blanc, qui aboie gaiement tout ce qu’il peut.
Sepp.- (grondant) Jengele. Qu’est ce que tu as à traîner à ton âge par les rues.
Jengele.- (à voix basse) Sepp. Sepp. Tu as réussi à passer la ligne bleue des Vosges ? Tu as vu les Français ?
Sepp.- (s’accoupissant pour être à la hauteur de Jengele) Belle nouvelle. L’obscure nuit sur notre Alsace, dont on croyait qu’elle ne finirait jamais, grisonne enfin : sous peu, nous allons assister à un éclatant lever de soleil. Une déferlante bleu horizon se prépare à nettoyer notre belle Alsace de toutes les sales mousses et algues vert de gris
Jengele.- (sautant dans les bras de Sepp) Vive la France.
Sepp se lève avec Jengele dans les bras et tourne sur lui-même, puis s’arrête, apercevant Kueny.
Sepp.- (criant) Bohémien, tête de chien, Zingaro, tête de veau, viens t’en par ici, montre-moi un peu ce que tu as dans ton sac. Ne me force pas à t’attraper par les oreilles comme un lapin et à t’amener tout gigotant.
Entre Kueny, qui porte un sac, et qui s’arrête, cloué sur place. Sepp, en riant, lui prend le sac, regarde dedans, éclate de rire.
Sepp.- (éclatant de rire) Non seulement réputé voleur de poules, mais vrai voleur de poules. Ces gens du voyage, quand les pieds ne voyagent pas, ce sont les mains…(pointant l’index sur Kueny) Sans compter qu’y a pas que toi dans la famille qui travaille dans la poule. Il y a quatre ans, les Allemands occupent l’Alsace française, mobilisent les Alsaciens dans l’armée allemande, ton père, vrai patriote, disparaît. Plus de coq à la maison. Pourtant, bon an mal an, la poule pond chaque an, son œuf. Comment ça se fait-il, puisque je ne connais pas d’homme ? Poule à plume en aval, poule à poil en amont. Non seulement voleur de poules, mais fils de poule. … … (à Jengele) Je crache à la figure de sa mère, tu crois qu’il ferait mine seulement de défendre son honneur ? Pétrifié de peur, il est. (Sepp tape sur la tête de Kueny de petites tapes) Non seulement voleur de poule, non seulement fils de poule, en plus poule mouillée. (Il lui donne des tapes sur la tête) Froussard. Capon. Trouillard. Poltron… … (au chien) Kayser, petit toutou, aboie après cette couille-molle.. (Le chien aboie après Kueny, Kueny paralysé ne bouge pas, Jengele éclate de rire et applaudit des mains) ..(avec un geste de la main vers le bas de Rixheim.) …Essore-moi de tes eaux sales, lavette.
Kuney recule à pas prudents, quand il est à une certaine distance, il s’en va en courant. Sepp et Jengele éclatent de rire, s’éloignent.
Sepp.- (à Jengele) Fais moi le plaisir de faire un détour pour rentrer chez toi. .. ..
Jengele.- (de la main) Sep. Sep. Sep.
Jengele s’en va, en sautillant de son côté avec son chien. Sepp s’en va du sien, tendant le sac de Kueny en éclatant de rire.
3. Non loin de la ferme des Bauer, Kueny, guettant. Entre Jengele, sautillant, avec son chien. Il s’arrête, interdit, en voyant Kueny.
Kueny.- (criant) Poussinet, ici. (montrant les oreilles) Tu veux que je t’arrache tes fanes de radis ?
Jengele s’approche.
Kueny.- Pas prudent, Jengele. Il sait pas qu’il est plus petit que Kueny, comme Kueny est plus petit que Sepp. (s’accroupissant, au chien) Gentil chien-chien. Le chien à son pépère. (le chien s’approche, Kueny lui caresse le dos, puis, le saisissant par les deux mains à la peau du dos, se levant, le fait tournoyer au-dessus de lui, comme un athlète fait d’un marteau, et le lance avec force vers le champ. Le chien atterrit, se met sur ses pattes et s’enfuit à toute vitesse. A Jengele, s’approchant de lui, le tapant sur la tête comme Sepp avait fait de lui) Loin du parapluie ? Il pleut, il mouille, hein, c’est la fête à la grenouille. Le petit a la pétoche ? Le nabot a les grelots ? (Il le pousse, Jengele tombe par terre, Kueny le bourre de coups de poing et de coups de pied) Le chiard a la chiasse. Va dire à ta mère de te nettoyer les fesses. (Jengele se lève, et va à reculons) Un mot à ton garde du corps, je te casse le crâne entre deux cailloux, comme un pou entre deux ongles.
Jengele clopin clopant se dirige vers la ferme Bauer.
4. La masure Kueny, du côté de la forêt de la Hardt. La cuisine, la porte ouverte, donne dans la salle. Au fond de la salle sont posés corbeilles, paniers, casiers, hottes, claies en osier, et un faisceau de longues tiges d’osier pelées. A un coin il y a un petit oratoire, avec une bible
Anne, allant de la cuisine à la salle, met la table. Mme Kueny, enceinte, sort du fourneau de la cuisinière à bois un plat à gratin, fait de pain et de viande, qu’elle découpe en huit parts strictement égales
Surgit de la salle des enfants Marie
Marie.- Maman. Qu’est ce qu’elle fait, Anne, le matin, avec le René dans son lit ?
Mme Kueny.- (à Anne, qui de sa vaisselle, tourne la tête vers la salle) Est-ce que tu fais quelque chose de mal avec René, Anne ?
Anne.- (innocente) Qu’est-ce que je pourrais faire de mal, Maman ?
Mme Kueny.- (les yeux froncés sur Anne, à Marie) Merci d’avoir l’œil à tout, Marie. Tu es une deuxième maman.
Marie, avec un sourire vers Anne, rentre dans la salle des enfants.
caresse la joue d’Anne, l’embrasse sur la joue, assaisonne une salade de pissenlits et de fleurs de pâquerettes ; coupe dans une miche de pain quatre tranches égales, puis ces quatre tranches en deux parties, dont elle veille soigneusement qu’elles soient strictement égales ; va poser plat à gratin et saladier dans la salle, au milieu de la table ; la moitié d’une tranche de pain sur chaque assiette.
De la chambre des enfants, surgit de nouveau dans la salle Marie.
Marie.- Maman, René a pris (René, poussant la porte entre du dehors dans la salle) le chat des Schreiner par la queue, l’a tourné au-dessus de lui, comme une fronde, et l’a lancé par-dessus le mur.
Kueny.- Sale cafarde puante, un jour je t’écraserai sous la semelle. (à sa mère) J’ai renvoyé le chat allemand au voisin allemand, quoi. (Il s’approche de sa mère, sort de sa poche un paquet de cigarettes de troupe allemand, et le lui tend) Pour que tu craches tes derniers poumons.
Mme Kueny.- (le recevant) Comment …
Kuney.- (coupant d’un geste) Comme ça.
Anne, s’approchant de Kueny, approche sa main de son épaule, sans la toucher : Merci pour Maman.
Mme Kuney met le paquet dans la poche de son tablier et crie : à table.
Marie.- (allant dans la chambre des enfants, criant) A table.
Les cinq enfants entrent dans la salle et, avec Marie, Anne, Kueny se mettent chacun derrière sa chaise. Mme Kueny frappe dans ses mains, tous s’asseoient.
Mme Kueny.- (joignant les mains) Seigneur
Tous.- (joignant les mains, courbant la tête, et en même temps guettant les assiettes des autres) Bénissez le repas que nous allons prendre, et donnez du pain à ceux qui n’en ont pas.
Mme Kueny.-Amen.
Sous l’œil attentif de ses enfants, Mme Kueny sert à chacun sa part en gratin et en salade, chacun des yeux compare son assiette avec l’assiette des autres. Mme Kueny se sert à elle la moitié d’une part.
Anne.- (de sa main, l’indiquant, sur un ton de reproche) Maman.
Mme Kueny.- (montrant son assiette) Occupe-toi de ton assiette.
Tous mangent. Mme Kueny met la deuxième moitié de sa part dans l’assiette de Kueny. Kueny la mange, les autres enfants ne disent mot. De la demi-tranche de pain, tous essuient consciencieusement leur assiette. A la fin du repas, Mme Kueny frappe des mains, les 5 enfants suivis par Marie se lèvent, replacent leur chaise sous la talbe, rejoignent la salle des enfants. Mme Kueny sort le paquet de cigarettes de sa poche et fume, Kueny se balance sur les pieds arrière de sa chaise, Anne débarrasse et fait la vaisselle.
Anne, ayant fini la vaisselle, vient dans la salle, lave, essuie la table, prend un balai, balaie la cuisine, la salle. Mme Kueny fume, rêvant. Kueny se lève, s’absente dans la cuisine un moment, revient, prend une vieille bible à l’oratoire, s’asseoit près de la fenêtre, et lit. Mme Kueny se lève, emportant le cendrier, va dans la cuisine, y reste un moment, revient d’un pas rapide dans la salle, en colère.
Mme Kueny.- (fort) Les enfants.
Marie apparaît.
Mme Kueny.- (en colère) Tous sur une ligne.
Les enfants se mettent sur une ligne, Kueny le premier, puis tous s’étageant, jusqu’à Anne et Marie.
Mme Kueny.- Deux d’entre vous ont fait leur ce qui appartient à tous. Quelqu’un a volé une orange. Quelqu’un a pris du cacao en poudre dans la boîte.
Marie tend la main vers la poche arrondie de Kueny. Kueny, baissant la tête, sort de la poche l’orange, et la tend à sa mère.
Mme Kueny.- La main qui a volé.
Kueny tend sa main, Mme Kueny la frappe de sa main avec force.
Mme Kueny.- (faisant toute la file des enfants, à partir de Marie) Le cacao en poudre.
Marie.- C’est pas moi.
Tous les enfants disent : c’est pas moi. Mme Kueny arrive devant Kueny.
Kuney.- C’est pas moi.
Et au moment où il le dit, un nuage de cacao en poudre s’échappe de sa bouche. Tous éclatent de rire.
Mme Kueny.- (aux enfants, se retenant pour ne pas rire, avec un geste vers la salle) Allez.
Les enfants retournent dans la salle, Marie, passant devant la fenêtre, montrant de son index : Maman, un policier allemand.
Toute sens dessus dessous, Mme Kuney va à la fenêtre, à Kueny : Qu’est-ce que tu as encore fait ? fait signe à Marie et à Anne d’aller dans la salle des enfants, se réjuste, passe la main dans les cheveux. Avant de fermer la porte, Anne jette un dernier regard inquiet sur Kueny.
Le policier allemand frappe à la porte, Mme Kueny va lui ouvrir, le prie d’entrer.
Le policier.- (qui a un dossier en main) Frau Kueny boniour.
Mme Kueny.- Bonjour.
Le policier.- (saisissant une fiche) Frau Kueny, ie viens pour un Sache (montrant Kueny) gonzernant votre fils Reinhardt… .. Herr Bauer, wegen une à lui volée poule, et auch wegen des à son fils Jengele par votre fils Reinhardt donnés coups, plainte déposée a il.
Mme Kueny.- (en colère, à Kueny) C’est vrai ?
Kueny baisse la tête.
Mme Kueny.- (en colère, allant à lui et le tapant du plat de la main avec force où elle peut) Diebgauner. Diebwelche. Fieser Kerl. Dreckfranzose. (levant les bras, il se protège comme il peut, elle le fait tomber, lui donne des coups de pied ; va au faisceau de tiges d’osier, prend une tige d’osier, en frappe son fils avec violence ; Kueny gémit sourdement)
Le policier.- (levant le bras, et s’interposant, mais elle continue de le frapper) Nein, Frau Kueny. Vous allez tuer le. Arme Frau, ohne Mann. Sa Vaterland et son Ehefrau désertiert hat Herr Kueny. Doppelter Verräter. Arme Frau. Frau ganz allein fûr die alle Kinder. Nein. Nicht schlagen. (il lui ôte la baguette d’osier de la main) Frau Kueny, Herr Bauer behuringen, vais je. (à Kueny) Reinhardt, ta mère écouter faut il, sinon toi dans la mauvais chemin au bout dans le prison aller vas tu. (le menaçant de la main) Reinhardt, pass auf. Machen Sie kein Sorgen. Alles in Ordnung bringen vais-je.
Mme Kuney.- (essuyant les yeux) Sie Sind ein Guter Mensch.
Le policier fait un signe menaçant de la main à Kueny, sort.
Mme Kueny et Kueny vont à la fenêtre, s’assurant de l’éloignement du policier. Lors qu’ils sont tranquillisés, ils éclatent de rire et tombent dans les bras l’un de l’autre.
Mme Kueny voit l’anneau de la trappe, au centre de la salle, tourner. Elle s’approche de la trappe, et de l’index tape deux coups.
Kueny.- (fait semblant d’humer, en remuant les narines) La marmotte sort humer le printemps.
La trappe se soulève, se rabat. M. Kueny paraît au haut de l’escalier. Il bondit à la fenêtre, va droit sur Kueny.
M. Kueny.- (criant) Tu n’es pas fou ? Le père s »use de patience, fait le mort, s’enterre vivant, dans le noir de la cave, depuis des mois se condamne au silence et à la nuit, et le bateleur de fils par ses caleçonnades, ses pantalonnades imbéciles sur la trappe, attire l’attention de la police. Tu veux que je finisse du peloton d’exécution ?
Kueny.- (montrant le ventre de sa mère) Le mort, le mort, tu ne fais pas le mort en tout.
M. Kueny.- Le fils de Noé ose dévoiler la nudité de ton père.
Kueny.- Tu ne lis pas bien la Bible, c’est Noé lui-même, qui a dévoilé sa nudité.
Mme Kueny.- (suppliant) René.
M. Kueny.- Mais c’est une erreur de la nature, ce fils-là. Je m’en vais le corriger. (Il avance vers lui les poings en avant)
Mme Kueny.- (pleurant) René. Jean.
Kueny.- (se mettant de l’autre côté de la table) A ta place, je réfléchirai à deux fois.
M. Kueny.- Mon poing au bout de mon bras t’aura écrasé le nez, avant que le tien, au bout de ton petit tien, ne m’atteigne.
Kueny.- Tu sais ce qu’est qu’une pince monseigneur ? Elle a à son bout, un tout petit bras, en forme de pied de biche, plus petit encore que le mien. Tu sais quelles lourdes charges elle peut soulever ?
M. Kueny.- Ce qui veut dire ?
Kueny.- Mon petit bras peut nuire à ton long nez, bien plus que le long tien à mon petit.
M. Kueny.- Ce qui veut dire ?
Kueny.- Touche-moi d’un doigt, et je touche un mot de toi aux Allemands.
M. Kueny.- Le fils oserait trahir le père ?
Kueny.- Le père oserait bien battre le fils.
M. Kueny.- (à Mme Kueny) Toi, tu ne dis rien, bien sûr Ce n’est pas un fils dont tu as accouché, c’est un excrément que tu as chié.
De rage, M. Kueny redescend l’escalier de la cave, et rabat avec violence la trappe sur lui.
Kueny.- (allant sur la trappe, la piétinant avec force) Le bateleur compte bien continuer à rabattre le monde vers sa boutique.
Il sort en claquant la porte. Mme Kueny, en larmes, en reniflant, allume une cigarette, fume et pleure doucement.
