Skip to content


Après la guerre de 39/45, la France est devenue une puissance de 3ème ordre

On ne saurait trop mesurer cet avantage extraordinaire. Fénelon, précepteur du Dauphin petit-fils de Louis XIV, alors le roi le plus puissant d’Europe, le disait déjà.

 

Extrait de l’ Examen de conscience sur les devoirs de la royauté, adressé au Dauphin le duc de Bourgogne, par Fénelon, son précepteur.

 

 

 » Il n’y a que quatre sortes de systèmes.

« Le premier est d’être absolument supérieur à toutes les autres puissances réunies : c’est l’état des Romains et celui de Charlemagne. L’état des Romains et de Charlemagne n’est pas un état qu’il vous soit permis de désirer : 1°parce que pour y arriver, il faut commettre toutes sortes d’injustices et de violences, il faut prendre ce qui n’est point à vous, et le faire par des guerres abominables dans leur durée et dans leur étendue. 2° Ce dessein est très dangereux : souvent les Etats périssent par ces folles ambitions. 3° Ces empires immenses, qui ont fait tant de maux en se formant, en font, bientôt après, d’autres encore plus effroyables, en tombant par terre. La première minorité, le premier règne faible, ébranle les trop grandes masses et sépare les peuples. Alors, quelles divisions, quelles confusions, quelles anarchies irrémédiables ! Voilà donc le système le plus éblouissant, le plus flatteur, et le plus funeste pour ceux mêmes qui viennent à bout de l’exécuter.

« Le second système est d’une puissance supérieure à toutes les autres, qui font  contre elle, à peu près l’équilibre. Cette puissance supérieure a l’avantage, contre les autres, d’être toute réunie, toute simple, toute absolue dans ses ordres, toute certaine dans ses mesures. Mais à la longue, si elle ne cesse de réunir contre elle les autres en excitant la jalousie, il faut qu’elle succombe. Elle s’épuise, elle est exposée à beaucoup d’accidents internes et imprévus, ou les attaques du dehors peuvent la renverser soudainement. De plus, elle s’use pour rien, et fait des efforts ruineux pour une supériorité, qui ne lui donne rien d’effectif, et qui l’expose à toutes sortes de déshonneurs et de dangers. De tous les Etats, c’est certainement le plus mauvais ; d’autant plus qu’il ne peut jamais aboutir, dans sa plus étonnante prospérité, qu’à passer dans le premier système, que nous avons déjà reconnu injuste et pernicieux.

« Le troisième système est d’une puissance inférieure à une autre, mais en sorte que l’inférieure, unie au reste de l’Europe, fait l’équilibre contre la supérieure, et la sûreté de tous les moindres Etats. Ce système a des incommodités et des inconvénients ; mais il risque moins que le précédent, parce qu’on est sur la défensive, et qu’on s’épuise moins, qu’on a des alliés, et qu’on n’est point d’ordinaire en cet état d’infériorité dans l’aveuglement et dans la présomption insensée qui menace de ruine ceux qui prévalent. On voit presque toujours qu’avec un peu de temps, ceux qui avaient prévalu s’usent et commencent à déchoir. Pourvu que cet Etat inférieur soit sage, modéré, ferme dans ses alliances, précautionné pour ne leur donner aucun ombrage, et pour ne rien faire que par leur avis pour l’intérêt commun, il occupe cette puissance supérieure, jusqu’à ce qu’elle baisse.

« Le quatrième système est d’une puissance à peu près égale à une autre, avec laquelle elle fait l’équilibre pour la sûreté publique. Etre dans cet état, et n’en point vouloir sortir par ambition, c’est l’état le plus sage et le plus heureux.  Vous êtes l’arbitre commun ; tous vos voisins sont vos amis, du moins ceux qui ne le sont pas se rendent par là suspects à tous les autres. Vous ne faites rien, qui ne  paraisse fait pour vos voisins aussi bien que pour votre peuple. Vous vous fortifiez tous les jours ; et si vous parvenez, comme cela est infaillible à la longue, par un sage gouvernement, à avoir plus de forces intérieures et plus d’alliances au-dehors, que la puissance jalouse de la vôtre, alors il faut s’affermir de plus en plus dans cette sage modération qui vous borne à entretenir l’équilibre et la sûreté commune. Il faut toujours se souvenir des maux que coûtent au-dedans et au- dehors de son Etat les grandes conquêtes, qu’elles sont sans fruit, et du risque qu’il y a à les entreprendre, enfin, de la vanité, de l’inutilité, du peu de durée des grands empires, et des ravages qu’ils causent en tombant.

« Mais comme il n’est pas permis d’espérer qu’une puissance supérieure à toutes les autres demeure longtemps sans abuser de cette supériorité, un prince bien sage et bien juste ne doit jamais souhaiter de laisser à ses successeurs, qui seront, selon toutes les apparences, moins modérés que lui, cette continuelle et violente tentation d’une supériorité trop déclarée. Pour le bien même de ses successeurs et de ses peuples, il doit se borner à une espèce d’égalité.

« La vraie supériorité d’un Etat est intérieure et solide : elle consiste dans un peuple plus nombreux, mieux discipliné, plus appliqué à la culture des terres et aux arts nécessaires. Cette supériorité, d’ordinaire, est facile à acquérir, sûre, à l’abri de l’envie et des ligues, plus propre même que les conquêtes et que les places, à rendre un peuple invincible. On ne saurait trop chercher cette seconde supériorité, ni éviter trop la première, qui n’a qu’un faux éclat. »

                                                                 François de Fénelon, Archévêque de Cambrai.

 

Publié dans Articles.