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17. Hitler-suite [scénario]

 

 

QUATRIEME PARTIE

 

 

Séquence 1

 

 

Scène 1.

Marchant sur un chemin surélevé, Abram, et plus loin Schiesser, fusil en mains, et en contrebas, marchant dans le marais, ayant de l’eau croupie jusqu’à la ceinture, maigres, certains squelettiques, Hamber Salomon, Hamber David, Nichts, Schere, Kaefferkopf, Zaccarias., la caméra étant devant eux, embrassant la scène.

Abram.- Halte. c’est pas ça. Je vous fais revenir dans un bain à remous, vous sentez les bulles vous monter les jambes. Malgré ça, je vous vois mous; amorphes. Je m’en vais vous ranimer. Vous allez plonger et dans l’eau me faire dix pompes. A trois, je ne vous vois plus. Un, deux, trois.

Les six prisonniers plongent, disparaissent, à leurs remous on constate qu’ils font leurs pompes. La caméra se levant fait apparaître, au haut d’un talus, Oehler, en civil, qu’aucun d’eux ne voit, et qui les observe. La caméra redescend, à la fin, ils sortent, tous ruisselants.

Abram.- Ca va mieux ? Ca nous a fait du bien, sergent. A trois, un, deux, trois.

Tous.- Ca nous a fait du bien, sergent.

La caméra se rapproche, visionnant plus près Hamber Salomon et Abram.

Hamber Salomon.- Le détenu juif n°01 Hamber Salomon, juif, a perdu ses lunettes pendant l’exercice. Il sollicite du sergent, l’autorisation de les chercher.

Abram.- Le sergent est curieux de voir si le détenu retrouve ses lunettes sans ses lunettes.

Abram lui fait un signe vers l’eau. Hamber Salomon plonge. La caméra se fixe sur le visage d’Hamber David.

Hamber David.- (off, suppliant) Salomon, quelle erreur.

La caméra reprend sa position initiale. Hamber Salomon réapparaît, ruisselant, toussant et inspirant.

Hamber Salomon.- Dans l’eau trouble, le détenu Hamber Salomon, juif, a eu beau de ses mains ratisser la boue, il n’a pas retrouvé ses lunettes. Le détenu Hamber Salomon juif demande pardon au sergent. Pour ne pas retarder l’équipe, le détenu Hamber Salomon juif renonce à chercher ses lunettes.

Abram.- Quoi quoi quoi ? Tu méprises la faveur que j’ai eu la bonté de t’accorder ? Je ne veux pas te revoir à l’air libre, que tu aies retrouvé tes lunettes. (Il sort son pistolet) Je serai bon plus que bon : je te laisse tout le temps qu’il faudra.

Hamber Salomon replonge.

Abram.- (aux cinq) Dans vos cellules, dans le secret de vos cœurs, les yeux fermés, priez, mes frères, pour le salut de ces pauvres brebis de lunettes égarées.

Les cinq ferment les yeux. Au bout d’un long moment, le dos d’Hamber Salomon apparaît, flottant à la surface.

Abram.-De profondis, clamavi ad te domine. (chantant) Ame-en. A trois, un, deux, trois.

Tous.- (chantant) Ame-en.

Abram.- Hamber David, ton frère, t’a offert de se laisser décomposer avec d’autres matières en décomposition. Remercie-le de t’épargner la corvée de l’enterrer. Joins les mains, et dis: merci Salomon. Hamber David joint les mains.

Hamber David.- Merci, Salomon.

Abram sort sa feuille, barre un nom.

Abram.- Vous pouvez ouvrir l’œil au monde, jeunes gens…. … (souriant, plein d’entrain) Divertis après cette petite récréation ? Kraft durch Freude : j’ai vu un peu de Kraft, mais pas de Freude. Je veux en voir.

Les cinq sourient largement. La caméra fixe le visage d’Hamber David.

Hamber David.- (off) Honte à toi, David. Le seul être au monde, qui te soit attaché, tu le laisses partir sans un geste.

La caméra visionne à nouveau tout le groupe.

Abram.- (souriant largement, examinant si tous sourient) A la bonne heure. En route. Ei, zwo. Ei, zwo. Chantez. Ali, alo.

Les cinq chantent. Ils sortent en chantant Ali Alo. La caméra s’élève vers Oehler.

Oehler.- (off) Lorsqu’un professeur, corrompu et corrupteur, sévit dans une classe, est-ce qu’il n’est pas du devoir des parents de porter plainte auprès de la direction ?

Il sort.

 

 

Scène 2.

La caméra survole la Kommandantur proprement dite. Le bureau du Commandant. La caméra est derrière le Commandant, qui est à la tête de la table. La secrétaire est debout à sa petite table. Les officiers entrent, se placent, chacun, derrière sa chaise.

Le Commandant.- Heil Hitler.

Tous.- Heil Hitler. (tous s’assiéent)

Le Commandant.- La séance spéciale du Conseil des Officiers est ouverte. (à la secrétaire)Faites entrer le sergent Abram.

Par une porte de côté, entre le sergent Abram, qui porte dans la main gauche un dossier, se met au garde à vous, salue de la main droite.

Abram.- Heil Hitler.

Le Commandant.- Heil Hitler… … (montrant le dépôt de plainte) Vous avez lu, sergent, la copie de la plainte contre vous déposée par M. Oehler, conseiller municipal de la commune voisine, au sujet du décès d’un de vos prisonniers, à leur retour, par les marais, de la corvée d’enfouissement d’ordures.

Abram.- Je reconnais l’exactitude des faits, commandant. Je fais remarquer au Commandant que ces faits ne peuvent pas donner lieu à un dépôt de plainte.

Le Commandant.- Pourquoi cela ?

Abram.- Un fait commis à l’occasion de la guerre, comme un homicide, n’expose pas son auteur à des sanctions pénales. Sinon où irions-nous ?

Chroknabe.- C’est vrai.

Le Commandant.- Telle est la loi générale. Vous vous rappelez les directives du Reichsführer.

Abram.- Je me permets de rappeler au commandant les directives ultérieures du Chef du SD Heydrich. Il a demandé aux cadres des camps d’être créatifs, dans leur mission d’asservissement des détenus. Il n’a limité cette création d’aucune borne, que je sache… … Si le commandant n’est pas satisfait de la manière dont j’accomplis ma tâche, je suis prêt à céder ma place sur le champ.

Le Commandant.- Vous savez bien, sergent, que personne ne ferait mieux que vous. Je vous répète simplement ce que je vous ai déjà dit : allez-y un peu moins fort. Il y a une chose que vous devez craindre : le scandale. Vous pouvez disposer, sergent.

Abram salue et sort.

Le Commandant.- (à la secrétaire) Faites entrer M. Oehler.

Elle fait entrer Oehler. Le Commandant se lève , et après lui, les officiers.

Oehler.- Heil Hitler.

Tous.- Heil Hitler.

Tous s’assiéent, Le Commandant fait signe à Oehler, de se placer en bout de table.

Oehler.- Commandant, un mari, en déjeunant trop vite, tache sa chemise. Sa femme le lui signale. Est-ce qu’il s’en froissera ? Elle le lui dit pour son bien… … Je n’ai déposé cette plainte, que pour sauvegarder l’honneur des SS.

Le Commandant.- Nous vous en sommes hautement reconnaissants, M. l’Adjoint.

Oehler.- Connaissant l’étendue de votre camp, je me doute que vous ne pouvez avoir l’œil à tout. Un hitlérien, néanmoins, témoin d’une chose répréhensible, a, selon moi, pour devoir de pallier cet excusable défaut d’inattention.

Le Commandant.- Votre lettre au Reichsführer témoigne de votre haute conscience de vos devoirs, M. Oehler .. .. Pour la motiver, Je suppose qu’il y avait eu, auparavant, un débat au Conseil Municipal à ce sujet.

Oehler.- Pas du tout, Commandant. Le seul débat, que j’ai eu, a eu lieu avec ma conscience. .. .. A l’homme d’honneur que je vois que vous êtes, j’avoue que le Maire et le Conseil Municipal m’auraient certainement déconseillé ma démarche.

Le Commandant.-(étonné) Oui ?

Oehler.- Ils sont, en permanence, en proie à une peurtout à fait irrationnelle.

Le Commandant.- Sans doute, vous réjouissez-vous, à l’avance, de leur rapporter les suites de votre lettre, et de leur faire honte de leur peur.

Oehler.- C’est ce que je ne ferai pas. Ces gens-là sont de grands bavards. Il n’est pas question que je tache d’une rumeur la réputation du Corps Noir des SS.

Le Commandant.- (se levant, et invitant les officiers à se lever) Le Conseil et moi-même, rendons hautement honneur au Conseiller Oehler pour sa haute conception de l’honneur. (ils se lèvent, le saluant tous) Heil Hitler.

Oehler.- Heil Hitler.

Le Commandant.- (à la secrétaire) Raccompagnez M. Oehler.

Oehler sort, les officiers se rasseoient. La secrétaire revient. Le Commandant lui fait signe de ne pas prendre note.

Chorknabe.- Que croit ce naïf, que nous faisons, pour fonder le Reich ? Que nous tricotons des pulls ?

Dietrich.- Vous sanctionnerez le sergent Abram ?

Le Commandant.- La question est stupide.

Dietrich.- Il récidivera donc. Il risquera donc de nouveau d’être aperçu par Oehler. Si Oehler est témoin d’un nouveau débordement, ne risque-t-il pas de déborder lui aussi ? Un silence.

Chorknabe.- Sait-on si Oehler a parlé de sa lettre et de sa visite à sa femme ? S’il disparaît, cette disparition risque de lui sembler suspecte. Un silence. … … Je proposerais quelque chose. Nous pourrions demander à notre S. D. de dénicher à Oehler une amie de cœur, autre que sa femme : qui n’en a pas ? Nous laisserions dans leurs papiers personnels, à lui et à elle, plusieurs photos à lui d’elle, à elle de lui. Ensuite, nous les ferions disparaître en même temps. Les deux familles déposeraient une demande de recherches à l’Office de recherches dans l’intérêt des familles. Ce sont deux adultes, supposés consentants, les recherches seraient abandonnées.

Schraube, Dietrich.- (applaudissant) Excellente idée. Ingénieux.

Le Commandant.-Qui désapprouve ? Un silence.

Le Commandant.- Capitaine Chorknabe, voulez-vous occuper de cela ?

Chorknabe.- Volontiers. Un silence.

Dietrich.- Maintenant, on ne peut guère laisser aux prisonniers du groupe, qui ont été témoins de la chose, la possibilité de témoigner.

Le Commandant.- (à la secrétaire)Les 5 détenus témoins du marais attendent sur la place. Faites-les entrer.

La secrétaire sort. Entrent Kaefferkopf, Zaccarias, Schere, Nichts, Hamber David, qui se mettent sur un rang au bout de la table. Le Commandant se lève, va et vient.

Le Commandant.- Il m’a été rapporté, lors de votre retour de corvée, par le marais, certain incident, qui se serait conclu par le décès d’un prisonnier, nommé Hamber Salomon. Vous allez nous dire, chacun, l’un après l’autre, si vous avez été témoin de quelque chose, et de quoi. Il regarde Kaefferkopf.

Kaefferkopf.- (s’avançant) Détenu Kaefferkopf, asocial. Nous revenions du travail. Le sergent Abram a bien voulu nous accorder la faveur, pour nous rafraîchir les jambes, de nous faire aller par le marais. Nous avions de l’eau jusqu’à la ceinture. Comme certains d’entre nous allaient d’une allure relâchée, M. le Sergent a eu la judicieuse idée de nous faire faire un peu d’éducation physique. Il nous a demandé de plonger dans le marais et de faire dix fois cet exercice de flexion et d’extension des bras, le corps reposant sur les mains et sur la pointe des pieds, qu’on appelle, sauf votre respect, pompe.

Le Commandant.- Je connais.

Kaefferkopf.- Nous nous sommes immergés, et nous avons fait nos dix, sauf votre respect, pompes. Lorsque nous nous sommes relevés, j’ai vaguement entendu qu’il se passait quelque chose, derrière moi, mais je ne sais pas exactement quoi. C’est tout.

Le Commandant.- Il se serait parlé et se serait passé quelque chose, derrière vous, et vous n’avez rien entendu, ni rien vu.

Kaefferkopf.- Le Sergent est un instructeur de 1er ordre. Il nous a appris, sur ordre, à nous absenter du siècle, nous retirer dans notre cellule, et nous soucier de notre seul salut, sans nous occuper du reste du monde. Ce qui fait que je ne sais pas du tout ce qui s’est passé, ni même s’il s’est passé quelque chose. Le Commandant regarde Zaccarias. Kaefferkopf fait un pas en arrière, Zaccarias un pas en avant.

Zaccarias.- Détenu Zaccarias, asocial. Je fais mien le témoignage du détenu Kaefferkopf. Le Commandant regarde Schere. Zaccarias recule d’un pas, Schere avance d’un.

Schere.- Détenu Schere, communiste. Je contresigne le témoignage du détenu Kaefferkopf. Le Commandant regarde Nichts. chere recule d’un pas, Nichts avance d’un pas.

Nichts.- Témoigner d’autre chose que le détenu Kaefferkopf serait faire un faux témoignage. Le Commandant regarde une feuille, puis Hamber David. Nichts reculte d’un pas, Hamber David avance d’un pas.

Le Commandant.- (consultant une feuille) Vous étiez le frère. Si vous avez-vous été témoin de quelque chose, dites-le nous franchement.

La caméra fixe le visage d’Hamber David, pendant que :

Hamber.- (off) Rachète ta lâcheté, David.

Le Commandant.- Nous vous écoutons.

Hamber David.- Je dirai ce que j’ai vu et entendu. Le détenu Hamber Salomon, en émergeant, a dit au sergent, qu’il avait perdu ses lunettes au fond du marais.. Il a sollicité du sergent l’autorisation de les chercher, que le sergent a accordée. Le détenu a plongé : au bout d’un moment, il a émergé, bredouille, et a dit au sergent qu’il renonçait à chercher davantage. Le sergent a accusé le détenu de mépriser l’autorisation qu’il lui avait accordée, et lui a donné l’ordre de replonger, et de n’émerger que lorsqu’il aurait retrouvé ses lunettes. Au bout d’un long moment temps, ce qui a émergé du détenu, c’était son dos : il était noyé. Je certifie sur l’honneur de la véracité de mon témoignage. Un silence.

Le Commandant.- (à la secrétaire) Faites les reconduire.

Ils font demi-tour réglementaire et sortent, la secrétaire revient. Le Commandant fait signe dà la secrétaire de ne pas prendre note.

Le Commandant.- (aux officiers) Si jamais une enquête administrative est ouverte, nous aurons contre nous, et le témoignage d’Hamber David, et le témoignage des quatre autres, parce qu’ils se rallieront nécessairement à lui.

Chorknabe.- Conclusion : il faut tous les faire disparaître. Un silence.

Dietrich.- Si nous les faisons disparaître tous, tout le camp témoignera que ce sont justement les 5 témoins de la mort d’Hamber Salomon, qui, étrangement, ont disparu. Cette destruction de preuves: témoignera contre nous. Un silence.

Chorknabe.- Je proposerais quelque chose. On pourrait diversifier les motifs d’inculpation de chacun, et étaler les arrestations. Un tel serait arrêté et condamné tel jour pour tel motif grave, un autre tel autre jour, pour tel autre motif grave, et ainsi de suite, jusqu’au dernier.

Dietrich.- (applaudissant) Bravo Belle imagination.

Le Commandant.- Nous ferons ainsi. (à Chorknabe) Occupez-vous d’Oehler tout de suite.

Chorknabe.- A vos ordres.

Le Commandant.- La séance extraordinaire du Conseil des Officiers est levée. Heil Hitler.

Tous.- Heil Hitler.

Les officiers sortent, Chorknabe le premier.

 

 

Scène 3.

Dans le block 00. La caméra étant au bout de la table situé vers le fond, et un peu en hauteur, Bettler, Reiterknecht, Ingo, qui resteront au bout de la table, près de la caméra, comme des témoins. Entrent les cinq témoins.

Kaefferkopf.- (attrapant Hamber David au col et le secouant) Que tu te tues, c’est ton affaire, mais que tu nous tues avec toi, c’est la nôtre.

Zaccarias.- (le secouant) Qu’est-ce qu’un frère, sinon quelqu’un qui vous jalouse et vous hait ? Qu’est ce qu’on a à en faire, des frères, et spécialement du tien ?

Hamber.- Est-ce que je peux présenter ma défense ?.. ..Pourquoi supposer que les officiers couvrent automatiquement leurs sous-officiers coupables ? De quelque armée qu’ils soient, les officiers ne s’enorgueillissent-ils pas de leur honneur ? N’est-ce pas la seule occasion qui se présentera jamais à nous, d’avoir barre sur Abram ?

Kaefferkopf.- Si ta main a un geste maladroit, et casse un verre de cristal, qu’est-ce que tu fais ? Tu coupes ta main, ou tu essaies de l’excuser ? As-tu jamais vu un commandant ne pas couvrir unsous-officier ?

Hamber David.- Je suis prêt à me rétracter, si vous le voulez.

Schere.- (du plat des deux mains, calmant le jeu) Raisonnons, s’il vous plaît. De deux choses l’une. Ou Hamber David se rétracte. Il sera accusé d’avoir accusé faussement un SS de crime : je vous laisse penser ce qu’il lui en coûtera. Ne croyez pas pour autant que nous serons épargnés : même s’il se rétracte, il aura semé le doute sur notre franchise : je vous laisse penser, pour être tranquilles, comment ils nous le feront payer. Ou il maintient qu’il a été témoin, alors deux choses sont possibles : ou nous y passerons tous comme dans le premier terme de l’alternative, ou qui sait, selon ce que seront les officiers, seulement le sergent Abram.

Nichts.- C’est la moins mauvaise solution.

Schere.- Aux votes. Les quatre lèvent la main.

Kaefferkopf.- (se jetant sur Hamber David) Assassin. Imbécile. Assassin Imbécile.

Schere.- (retenant Kaefferkopf) Ce qui est fait est fait. Il n’y a plus qu’à espérer, et prier Dieu.

Entre Siewert.

Siewert.- Le détenu Hamber David est convoqué à la Kommandantur.

Il sort, derrière Siewert.

 

Un jour plus tard, une autre heure de la journée, la caméra placée un peu différemment. Attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.

Siewert.- J’ai vu David Hamber porté sur une brouette au crématorium.

Zaccarias.- (enthousiaste) Hourrah. Un bourrelet de graisse en moins. Vive le régime qui met l’Allemagne au régime.

Siewert.- …Le détenu Kaefferkopf est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé de s’être livré à la contrebande de cigarettes, ce qui met en danger l’économie du camp.

Kaefferkopf.- (en colère) Mais je n’ai pas fait de contrebande. Il y a une limite à l’injustice.

Siewert sort avec Kaefferkopf.

 

Un jour plus tard. Idem. Entre Siewert.

Siewert.- Kaefferkopf a subi le sort de ses cigarettes. Le crématorium a rejeté sa fumée par la cheminée.

Zaccarias.- (enthousiaste) Hourrah. Un double menton de moins.

Siewert.- Le détenu Nichts est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé de complot contre la sûreté du Reich.

Nichts.- Un falot si falot, qu’à peine souffle-t-on dessus, il s’éteint.

Schere.- (l’arrêtant au passage et m’embrassant) A Je te rejoins bientôt camarade.

Sort Siewert, et Nichts.

 

Un jour plus tard. Idem. Entre Siewert.

Siewert.- Nichts a été piqué d’une piqûre de phénol. Son corps est sur le terre-plain, en attente d’être brûlé.

Zaccarias.- (enthousiaste) Hourrah. Une bajoue de moins.

Siewert.- Le détenu Schere est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’espionnage au profit de l’Armée Rouge

Schere.- (à tous) Bel avenir pour les travailleurs : la mâchoire supérieure fasciste , la mâchoire inférieure communiste, et au milieu la démocratie d’argent qui les martèle. (éclatant de rire, montrant le poing) Beaux lendemains, générations futures.

Il sort derrière Siewert.

 

Un jour plus tard. Toujours dans le block 00. Idem. Entre Siewert.

Siewert.- J’ai à peine reconnu le visage de Schere, tellement ils l’ont travaillé : je l’ai reconnu aux cheveux.

Zaccarias.- (enthousiaste) Hourrah .Une poignée d’amour en moins.

Siewert.- Le détenu Zaccarias est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’insultes envers le peuple Allemand.

Zaccarias.- (enthousiaste) L’Allemagne a retrouvé sa ligne. Vive le régime qui a mis l’Allemagne au régime.

Il sort, derrière Siewert.

 

Un jour plus tard. Idem. Toujours dans le block 00. Il ne reste plus que Bettler, Ingo, Reiterknecht. Entre Siewert.

Siewert.-Zaccarias s’est évaporé avec ses paroles… On entend un bref coup de sirène.(à Reiterknecht) Reiterknecht, chez le capitaine Dietrich. (à Bettler) Bettler, à l’infirmerie. (à Ingo)AIngo au jardin du sergent Abram. (à tous) Prenez garde à vous.

Sortent les trois. Au bout d’un moment, paraît à la porte Abram qui tire après lui un prisonnier russe (KG), chaîne aux mains, chaîne aux pieds. Abram, à la porte, crie dehors :

Abram.-(criant) Kuntz. J’ai un prisonnier russe. Kuntz.

Entre Kuntz.

Abram.- Russki ? On nous chasse du Donetz, on nous chasse de Crimée, on franchit le Dniepr, on reprend Kiev ? (Il le jette à plat ventre) Tu crois qu’on va se laisser faire ? (à Kuntz) Moi l’aile gauche, toi l’aile droite. Ils lui donnent de violents coups de pied sur les côtes, puis il le met sur le côté On te prend à revers, on tombe sur ton arrière garde. Abram lui donne de violents coups de pied sur les fesses, Kuntz dans le dos

Kuntz.- Attends, attends. J’ai une idée. Kuntz approche un banc du prisonnier russe. Mets lui les mains à plat. (Kuntz sort son couteau) Tu vas connaître l’Allemand. (Il approche son couteau des doigts du prisonnier) On va couper tes avant-garde du corps de l’armée.

Le prisonnier se débat, veut ôter ses mains du banc, Abram parvient à les y maintenir. Kuntz approche le couteau des doigts du prisonnier. Le prisonnier hurle, en faisant Nä Nä Nä, Abram répond Doch Doch Doch. Brusquement, la porte s’ouvre, entre Siewert.

Siewert.- (criant, allant droit sur le groupe) Qu’est-ce qui se passe ici ? Ruprecht et Abram se lèvent aussitôt.

Abram.- C’est sa faute. Il nous a sauté dessus comme un sauvage. C’est lui qui a commencé, Siewert, vous ne voyez que la suite. … (se reprenant)… Qu’est-ce qui te prend ? Ton grade de kapo te monte à la tête ? … … Tous les deux passent devant Siewert, Abram en passant, sortant son revolver lui pose le canon sur la poitrine Prends garde. Dernier avertissement.

Ils sortent. Siewert va vers le prisonnier, le prisonnier en sanglotant, à genoux, lui baise les mains. Siewert, furieux, lui bat la tête de claques, le relève de force, le conduit jusqu’à la porte, lui donne un coup de pied dans les fesses. Le prisonnier sort, Siewert derrière lui.

 

 

 

Séquence 2

 

 

 

Scène 1

Kommandantur. La maison des Abram. La caméra, dans le jardin, est face à la terrasse de la maison. Près de la terrasse. Ingo scie les bûches sur le chevalet.

Johanna.- (en l’entendant, Ingo suspend son sciage) Vous absent, la couverture de nuages est si sombre et si épaisse comme un couvercle que c’est à douter si le soleil seulement existe.

Ingo.- Je ne dirais pas que vous ne m’avez pas manqué.(Il reprend son sciage)

Johanna.- (off) Comme il baisse les yeux, comme une fille, j’en suis folle. …(haut) M. Ingo. Cessez un instant. Ecoutez-moi. .. ..Il faut bien qu’un jour, l’un de nous deux s’avance vers l’autre. Ce ne peut pas être vous, je sais, vous n’êtes pas en position. Des deux, je suis la seule qui peut. Me voilà forcée de faire ce que l’homme fait d’habitude. .. .. Vous ne pouvez pas savoir comme j’ai honte..

Ingo.- Vous me faites honte, Madame, d’avoir honte.

Johanna.- ..J’avais armé mon cœur contre toute atteinte. .. .. Mais vos yeux se sont posés sur les miens. Et vos yeux, de la pointe du couteau, perçant mes yeux, ont fait une fente à mon cœur. Soudain de froide et morte et insensible, j’ai été sensible vivante, souffrante… (silence)… Je vous en supplie, ne veuillez pas que je m’humilie, au prix que vous m’humiliiez.

Ingo.- Vous m’humiliez trop, Madame, de vous humilier tant.

Johanna.- Vous savez ce qui porte un homme vers une femme, et une femme vers un homme.

Ingo.- J’ai bien à l’esprit certaine chose, mais elle est trop invraisemblable.

Johanna.- Cette chose invraisemblable est vraie.

Ingo.- Vous ne m’en dites pas assez.

Johanna.- Ayez de la bonté pour une pauvre écharpée, M. Ingo.

Ingo.- La bonté appartient à celui qui détient le pouvoir.

Johanna.- Quand je n’ai pas même de pouvoir sur moi ?

Ingo.- (se montrant, la montrant) Vous en avez sur moi. Ma parole n’est pas libre.

Johanna.- Je libère votre parole. Je me démets de tout pouvoir.

Ingo.- Mais vous pouvez le reprendre à tout moment, sans avoir à vous justifier.

Johanna.- Si je vous offrais des preuves de ce que j’essaie de vous dire, est-ce que vous les accepteriez ?

Ingo.- Si vous me les donniez, serais-je en état de les refuser ?

Johanna.- Vous laisseriez-vous faire ?

Ingo.- Aurais-je le pouvoir de ne pas me laisser faire ? Johanna.- Plus je me débats dans le piège, plus le piège m’agrippent. .. ..Est-ce que vous taire pourrait être une façon de me parler ? … …Si je vous demande si vous me laisseriez vous aimer, est-ce que vous me laisseriez interpréter votre silence comme un consentement ? (Ingo se tait) .. Est-ce que ce silence a dit tout ce qu’il voulait dire ?.. Est-ce que je traduis mal si je dis que votre double silence me donne double consentement ? (Ingo fait imperceptiblement non de la tête ; elle lui sourit timidement, elle va à lui et ose lui toucher les mains de ses doigts) … .. L’Allemagne est défaite, les Allemands fuient de tous les côtés. Nous cacherions notre fuite dans la leur. Nous partirions tous les deux dans ma voiture. Nous irions je sais où : c’est moi la riche de nous deux. Vous me suivriez ?

Ingo.- (s’inclinant) Suis-je dans un état qui me permette de ne pas vous suivre ?

Au loin,trois brefs coups de sirène. Ingo s’incline profondément, Johanna va à lui, le serre timidement dans les bras. Ingo se laisse faire. Il sort.

 

Même lieu Plus tard. La caméra se trouve dans la salle à manger, derrière Abram et Johanna, face à la verrière. Long silence.

Johanna.- .. .. Pour te le dire en un mot. Je te quitte, Kurt.

Abram.- Ce qui s’annonçait ces derniers jours est arrivé.

Johanna.- Nous parlions de deux langues trop différentes. Nous parlions entre nous une espèce de sabir d’un vocabulaire très limité.

Abram.- Dès le jour de notre mariage, je savais que tu me quitterais. Je savais trop ce que je valais. Je me disais : tout jour passé est un jour de gagné. Comment veux-tu que je sois même jaloux ? On ne peut être jaloux que d’égaux.

Johanna l’interroge des yeux.

Johanna.- Que d’égaux ?

Abram.- Je sais que c’est le capitaine Dietrich.

La caméra fixe le visage de Johanna, pendant que :

Johanna.- (off) Situer la valeur où elle a l’air d’être, mais où elle n’est pas, dit bien l’imbécile qu’il est. (off) Chose curieuse, je n’aime pas ce mari que je quitte, mais j’en suis jalouse comme une tigresse. A Dieu ne plaise qu’il se remette avec une autre femme. (haut) Je te veux libre et célibataire, comme je t’ai connu. J’emmène nos filles.

Kurt.- Si avec toi, leur vie familiale s’arrête, avec moi elle continue. C’est moi qui garde les filles.

Johanna.- (off ) S’il savait que je n’insiste que pour qu’il insiste de son côté, il n’insisterait pas tellement. (haut) Si tu me laisses le droit de visite.

Abram.-(off) Aucun homme ne peut combler une femme plus qu’un autre. Ce sont les enfants qui font la différence. A cause d’eux, elle me reviendra. (haut) Bien sûr.

Johanna.- (off) Tranquillise-toi, je ne les chercherai jamais. (haut montrant l’intérieur) Je te laisse tout. (off) ces horribles meubles de notre horrible goût passé. (haut) Mais je prends ma voiture.

Abram.- Nous allions emménager dans la maison.

Johanna.- (off) C’est justement pourquoi, bécassot.

Abram.- (allant vers la porte) Son grade écrase trop le mien, pour que je songe même à te disputer à lui. Même s’il est honteux, je dirais que c’est pour moi un honneur, que tu me quittes pour un capitaine.

Johanna.- (off) Pauvre demeuré. Si tu savais que ton capitaine est un Bohémien, tu lui crèverais les yeux. (haut) Adieu.

Abram.- .. Au revoir.

Sort Abram, par le jardin.

Johanna.- (off) Lorsqu’un enfant est né, est-ce que l’enfant n’est pas autant du père que de la mère ? Depuis le temps qu’il y a de mauvais pères, permettez que de temps à autre, il y ait une mauvaise mère.

Elle sort dans le fond de l’appartement.

 

 

Scène 2.

Caméra sur La Kommandantur elle-même. Le bureau du Commandant. Le Commandant en gants blancs, les officiers entrent. La caméra est située derrière le commandant, un peu en hauteur.

Le Commandant.- Heil Hitler.

Les officiers.- Heil Hitler.

Tous prennent place. Le Commandant, assis, guette par la fenêtre.

Le Commandant.- La séance du Conseil des Officiers est ouverte.

Zange.-Un mot, commandant ? Schraube dit qu’il a peine à boucler le budget du camp. Etait-il de toute nécessité de repeindre d’une belle et coûteuse peinture crème à l’huile de lin, les chambres à gaz ?

Dietrich.- Sans compter que ce n’est peut-être pas d’un très bon goût.

Le Commandant.- Pour vous répondre, je vous annonce le passage du Reichsführer. Je l’attends depuis ce matin. Un silence.

Chorknabe.- Est-ce la suite du dépôt de plainte d’Oehler ?

Le Commandant.- Non, non. Tranquillisez-vous.

Zange.- Il vient nous inspecter ?

Le Commandant.- Pas du tout. Ne vous mettez pas martel en tête. Personne n’est plus pour nous que lui. D’ailleurs, il ne veut saluer que moi. Tous se détendent.

Le Commandant.- (regardant par la fenêtre) Le voilà.(Il sort en courant)

Les officiers à la fenêtre, se mettant sur la pointe des pieds, ou de côté pour voir passer au loin Himmler.

Zange.- Rien que le voir de loin, avec ses besicles, j’en ai froid dans le dos. J’ai l’impression que son regard est aiguisé par ses lunettes.

Chorknabe.- C’est vrai qu’il a l’air d’avoir quatre yeux.

Zange.- Observez son sourire mielleux : il me terrifie.

Chorknabe.- (se tenant au mur) Je ne me sens pas tellement sûr.

Schraube.- Vous savez qu’en principe vous n’avez rien à craindre ? Vous êtes du bon côté.

Zange.- (riant, lui serrant les bras) Tu fais bien de me le rappeler.

On entend une fanfare, des Heil Hitler.

Dietrich.- Il repart. C’est une visite au pas de course.

Zange.- On a beau être de son côté, on préfère qu’il ne soit pas trop près.

Les officiers rient, se détendent. Entre Le Commandant, qui ôte ses gants blancs, s’assied à la table. Les officiers s’asseoient aussi.

Le Commandant.- Un chaleureux bonjour du Reischführer… …Je rouvre la séance. Communiqué de la Chancellerie. (lisant)   « Allemands, enfin l’Allemagne est de pure essence allemande, évaporée de toute substance étrangère. Nous voici entre purs Allemands de la pure Allemagne. Toute l’Allemagne, massée à ses frontières, forme un rempart d’une épaisseur formidable. Ou nous serons tout, ou nous serons rien. Comme il est impensable que nous ne soyons rien, nous serons tout. » (se levant, pas trop vigoureusement) Heil Hitler.

Les officiers.- (se levant, de même, mornes) Heil Hitler. (Tous se rassiéent)

Le Commandant.- (Le Commandant prend un feuillet devant lui) Suite de nos affaires. Lettre de l’IG Farben, à propos du matériel d’expérimentation, que nous lui avons fourni. (lisant) « M. le Commandant, Nous vous accusons réception des 150 êtres humains de sexe féminin. Quoique maigres, nous avons trouvé leur état de santé satisfaisant. Malheureusement, ces sujets n’ont pas survécu à l’expérimentation. Nous nous permettons de vous demander si vous seriez d’accord pour une nouvelle livraison. Veuillez croire, M. le Commandant .. »

Dietrich.- Quel gâchis. Travail d’amateur.

Schraube.- Je te rappelle que de toute façon, ce matériel est gaspîllé. Qu’est-ce que nous avons à critiquer ce qui nous aide à équilibrer notre budget.

La secrétaire entre du côté de la Kommandantur, laissant la porte ouverte.

La secrétaire.- Un communiqué du Dr Goebbels à la radio. Le Commandant fait un signe à la secrétaire, elle sort, laisse la porte ouverte, augmente le volume de la radio

La voix de Goebbels.- « Allemands, à l’heure où le Reich blessé se défend farouchement, des traîtres le poignardent dans le dos. Un lâche attentat à la bombe vient d’être perpétré contre le Führer et contre l’Etat-Major. Mais si la bombe a soufflé fenêtres et portes, jeté des généraux au sol, arraché deux jambes à un sténographe, arraché un bras à un général, une jambe à un colonel, poignardé un général d’un éclat de bois, mis l’uniforme du Führer en loques, la Providence veillait envers et contre tout sur l’Allemagne : notre Führer est sain et sauf. Heil Hitler. »

La voix d’un journaliste.- Allemands, le Führer vous parle. Hymne national.

La voix de Hitler.- (éraillée) « Allemands, une minuscule clique d’officiers stupides, ambitieux et sans scrupules, ont comploté de m’éliminer en même temps que l’Etat-Major des Forces Allemandes. Grâce à la Providence, l’attentat a échoué. Ma survie est un signe du destin. Il me dit ainsi de poursuivre mon œuvre. Je vais donc poursuivre ma tâche. » Hymne national. La radio est coupée.

Chorknabe.- Ceux qui sont proches du pouvoir, que le pouvoir comble de faveurs, ce sont ceux qui trahissent, et ceux qui sont au loin, que le pouvoir oublie, ce sont ceux qui lui sont fidèles. C’est toujours la même chose.

Le Commandant.- (morne) Heil Hitler.

Les officiers.- (mornes)Heil Hitler.

Le Commandant.- La séance est levée.

Tous sortent, silencieux, mornes.


 

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