TROISIEME PARTIE
Séquence 1
Scène 1.
La caméra est dans le fond du block Le noir de la nuit. Dans le block. Sirène du réveil, lumière, brutales. Les prisonniers sont amaigris. Tous se précipitent pour faire le lit, Siewert sort avec le chaudron pour le café, revient ; Schere et Bettler, ayant fait leur lit approximativement, prennent leur café et mangent leur cube de pain tranquillement. Entre brutalement Schiesser.
Schiesser.- (hurlant) Inspection.
Paraît Abram, qui par réflexe, racle soigneusement ses semelles sur le bout de la marche, entre, fait quelques pas, et hume l’air.
Abram.- Cochons. Comment pouvez-vous vivre dans une puanteur pareille ? Vous sentez comme vos chaussures puent de la bouche. On se croirait dans un refuge de haute montagne. … Ordre : laver à fond, au savon, à la brosse et à grande eau l’intérieur des chaussures. Vous avez 15 minutes. Il sort.
Tous se précipitent avec leur gamelle vers les robinets, reviennent avec leur gamelle pleine d’eau. Kaefferkopf nettoie vigoureusement et à fond, avec beaucoup d’eau, ses chaussures., au milieu de l’allée.
Kaefferkopf.- Vous avez remarqué : le sergent a raclé ses semelles en entrant. Je vous ai toujours dit, il est plus humain qu’il na l’air.
Schere.- Il a prouvé qu’il était bien dressé. Comme il file doux devant sa femme, il file doux devant ses supérieurs. Tu n’as aucune notion de la vie, patate.
Schere, sans toucher à ses chaussures, boit tranquillement son café.
Kaefferkopf.- (à Schere, lui montrant ses chaussures) Tu n’aurais pas l’idée de ne pas nous compliquer la vie, et d’obéir aux ordres ?
Schere.- Je mouillerais mes chaussures pour casser le cuir ? Tu imagines dans quel état seront mes pieds ce soir ? Qui est plus fou, celui qui commande des choses idiotes, ou celui qui lui obéit ?
Kaefferkopf.- Rebelle, jusqu’à la chambre à gaz.
Schere.- Toi, jusqu’à la chambre à gaz, obéissant, cornichon.
Coup de sifflet dehors. La porte s’ouvre brutalement, entre Schiesser.
Schiesser.- (hurlant) Appel sur la place.
Schere.- Il a inspecté les chaussures ?
Kaefferkopf.- La prochaine fois, il le fera. C’est à cause de rebelles comme toi, que les camps existent.
Schere.- Tu n’y comprends rien. C’est à cause d’obéissants comme toi, andouille.
Ils sortent, en courant.
Scène 2.
Il fait toujours nuit. Projecteurs sur la place.La caméra est placée derrière l’emplacement d’Abram, embrassant toute la scène. De la gauche, lueur des projecteurs, et rumeur du camp .Les 10 sont rangés, immobiles, au garde à vous, Bettler à genoux, Hamber Salomon à plat ventre, et Schiesser derrière eux, fusil en mains. Entre Abram.
Abram.- Bettler, debout, tu me fais mal aux genoux. Hamber Salomon, ne te roule pas par terre, saligaud.
Hamber Salomon et Bettler se relèvent.
Abram.- ( faisant le tour, les compte de l’index, se trompant exprès). Un deux trois quatre cinq six sept huit neuf dix. Vous êtes onze. Il en manque un. Eh bien, nous allons l’attendre. ..(montrant le camp) .. Si vous tournez une seule tête vers Sodome et Gomorrhe, Schiesser a pour ordre de vous transformer en statue de sel. Il sort.
Scène 3.
Même emplacement, et de la caméra.Tard dans la matinée. Tous sont toujours immobiles et au garde à vous. Revient Abram.
Abram.- (il refait le tour, les compte de l’index, se trompe exprès) Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Cette fois, il y en a un de trop. Eh bien, nous allons attendre que celui est en trop s’en aille… … Schiesser. Un épi se dresse, pscht, un coup de fixatif. Il sort.
Scène 4.
Toujours le même emplacement, et de la caméra. Dans l’après-midi. Le soleil est au sud. Tous sont toujours immobiles et au garde à vous. Certains commencent à se trémousser, ayant envie de faire leurs besoins. La caméra s’approche d’Hamber David, à mi-corps, pendant que :
Hamber David.- (off) Devant le beau monument, dans la rue pavée de belles dalles, un besoin vous presse. Comme il n’y a pas de toilettes, il faut vous résoudre à vous soulager dans un coin du beau monument sur la belle pierre. Et vous fuyez en longeant les murs, honteux du sacrilège. Il regarde ailleurs, la caméra recule, une tache sombre apparaît sur le devant de son pantalon.
La caméra s’approche de Bock à mi-corps.
Bock.- (off, priant, les yeux au ciel) Yaveh, vois comme je m’humilie et m’offre à la raillerie publique. La caméra recule, on voit de Bock le pantalon mouillé et collé à la jambe.
La caméra s’approche de Bettler à mi-corps.
Bettler.- (off) Sans doute est-ce dans les mœurs allemandes de faire dans son pantalon. Moi, je ferais plutôt le dégoûté. Plions-nous néanmoins à la coutume du lieu. La caméra reculel on voit le pantalon taché.
La caméra s’approche de Nichts à mi-corps.
Nichts.- (off) Pendant la prière, à la maternelle, la petite fille, sous le regard furieux de Mère Angélique, épandait une flaque entre ses jambes, pendant que des larmes coulaient sur ses joues. J’en étais désolé pour elle. Ce serait à elle d’être désolée pour moi. La caméra recule. On voit son pantalon taché.
La caméra s’approche d’Hamber David à mi-corps.
Hamber David.- (off) Je me réveillais brusquement au petit matin, avec terreur je sentais que j’avais mouillé mon lit. A la hâte, je pliais mon drap du dessous, et quand tout le dortoir allait faire sa toilette, j’échangeais mon drap avec celui du 1er de la classe. Hélas, il n’ya plus de 1er de la classe. La caméra recule. On voit son pantalon taché.
La caméra s’approche de Schere en pied.
Schere.- (off, agressif) Tu veux que je te pisse à la figure ? Tiens. (Il fait) Suffisant ? Un bock de plus ? (Il fait) Pour te faire plaisir, je te donne droit à la totale. Tu me fais chier ? Je te chie dessus. (de devant, on voit qu’il fait) Sale Teuton, mange, bois. Ceci est mon corps, ceci est mon sang.
Abram entre, suivi de soldats SS, qui ont un bloc et un crayon, et qui se mettent debout à la tribune.
Abram.- (aux SS, riant jusqu’aux oreilles) Voyez.(aux 10) Cacasseurs, pipisseurs. Hoseschiesser, Brunzer. (les détenus inclinent la tête, honteux ; aux soldats SS, faisant son cours, montrant les 10) De l’homme le plus hautain, n’importe qui est capable de faire l’homme le plus veule. Même d’un Allemand, même d’un SS. Vous me direz : si n’importe qui peut faire de tout tout, où est la supériorité allemande ? Elle est dans le fait, que c’est nous les premiers qui avons eu l’idée. Il s’avance à sa place ordinaire. Aux SS. …. Ce n’est pas tout. … S’il est vrai que le SS peut tout, il peut aussi, en plus d’avilir, se faire aimer de ceux qu’il avilit. Maltraités, ils nous haïssent ? Ils ne sont pas maltraités assez… … Le maître doit à l’esclave les étrivières, le tripalium, le fouet à 3 queues, l’esclave doit au maître l’amour. La haine peut tout, même se faire aimer, à condition toutefois, qu’elle soit incessante. La haine peut parvenir à tout, même à l’amour. (aux 10,sortant son pistolet, hurlant) Est-ce que vous m’aimez, porcs ? Nous vous aimons, sergent, à trois. Un, deux, trois.
Les prisonniers.- (en clameur) Nous vous aimons, sergent.
Abram.- Lâchez-vous. Ouvrez vos cœurs. Nous vous aimons plus que notre femme et nos enfants, à trois. Un, deux , trois.
Les prisonniers.- (en clameur) Nous vous aimons plus que notre femme et nos enfants, sergent.
Abram.- (aux SS) A force qu’on s’agenouille, on croit. A force qu’on dit qu’on fait, on fait. A force de dire qu’on adore, on adore. Nous vous adorons comme Dieu le Père, sergent, à trois.Un, deux, trois.
Tous.- Nous vous adorons, comme Dieu le Père, sergent.
Abram.- Un quart d’heure pour laver vos couches. Au coup de sifflet, en rangs par deux, devant le mirador.
Les 10 rentrent dans le block en courant. Abram montre aux SS, les pantalons souillés et collants, il éclate de rire, les SS l’imitent. On entend des courses dans le block. Abram et les SS sortent.Ils sortent.
Scène 5.
Sur la route, sur un plateau sableux. La caméra les précédant, les 10 en marche, Schere portant une pelle. Abram remonte la petite colonne.
Abram.- Ei zwo, ei zwo, ei zwo.(se heurtant à Bock) Encore toi ? (hurlant) Halte. Chaque fois que je bute sur ta faute, tu me fais hurler. Tu n’aurais pas la bonne idée de te gommer, une fois pour toutes ? (hurlant) Creusez-moi, tous, un trou rectangulaire, de la taille d’une tombe. (Ils entourent Schere et sa pelle) Ce siècle est le siècle de la main : à la main. (Schere pose la pelle) Les 11 creusent à la main une fosse, Abram étant un peu à l’écart, en surplonb.
Abram.- Alors que je suais à retourner notre jardin, ma mère m’a demandé de creuser un trou rectangulaire, pour conserver les carottes et les betteraves pendant l’hiver. Quand j’eus fini de creuser la fosse, levant les yeux, je vois ma mère à la fenêtre, la figure rouge toute en pleurs. Inquiet, je monte, je la questionne : elle finit par me dire qu’elle avait été soudain, prise de l’affreux soupçon que j’avais creusé la fosse pour elle. Je l’ai consolée, bien sûr, de grands éclats de rire… … (à Bock). La seule idée que je ne te verrai plus m’est déjà d’un indicible soulagement, tu ne peux pas savoir. … … Dans le trou, Couché.
La caméra s’approche de Bock.
Bock.- (off, priant) Je te fais le sacrifice de moi, Seigneur. Il descend s’allonger dans la fosse.
Abram.- (à Schere) Coco, (Il lui montre la pelle) rends ce lombric humide à sa froide terre humide… …Je le veux non pas mort et enterré, mais enterré et mort. Recouvre-le.
Schere.- Le détenu n°010 Schere Eddie communiste informe M. le Sergent de son incapacité d’obéir à son ordre. Même si ses mains le pouvaient, son esprit ne le voudrait pas.
Abram.- (sortant son pistolet) La désobéissance, en temps de guerre, est passible du peloton.
Schere.- Le détenu Bock et le détenu Schere ne valent rien, l’un comme l’autre. Que l’un des deux trépasse ou l’autre, c’est du pareil au même. Mort, pour mort, autant que ce ne soit pas Bock de la main de Schere.
Abram.- Nous allons voir si ce courage persiste à la pratique. (à Bock) Lazare, sors de ton trou. (Bock sort, secoue ses vêtements) Daniel, dans la fosse.
Schere.- (haut, en brandissant le poing) Communiste, meurs , comme tu as vécu.
Schere saute dans le trou, s’y allonge.
Abram.- (tendant la pelle à Bock) Exécute contre lui, la sentence que j’avais prononcé contre toi.
Bock.- (prenant la pelle, off, se recueillant, la tête vers le ciel, priant) Etre tué comme Isaac, ou tuer comme Abraham, n’est ce pas la même preuve d’amour ? Que tu veuilles que je sois sacrifié, ou que je sacrifie, j’obéis, Seigneur.
Abram.- Allez.
Bock recouvre Schere de terre, enfin la figure, sans état d’âme, consciencieusement.
Abram.- Arrête. (Abram se jette à genoux par terre) Mais cet assassin le tuerait vraiment. (il se précipite, se met à genoux, découvre la tête de Schere, qui inspire avec force, et tousse avec force) Debout, damné de la terre. Schere sort, secoue ses habits. L’incroyant est la victime, le croyant est l’assassin. C’est le monde renversé. (montrant la fosse à Bock) Mort à l’assassin.
Bock.- (se recueillant, priant la tête vers le ciel, off) Abraham, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils unique, j’établirai une alliance entre toi et mon peuple.(Il saute dans le trou)
Abram tend la pelle à Schere.
Abram.- (à Schere) Lui, ou Barrabas. Rappelle-toi Bach (il dit : Barrrr), (chantant) Barrabam. Tous.
Tous.- (chantant) Barrabam.
Schere.- (à Bock) Œil pour œil, je suis ta loi, Juif.
Bock.- (priant off) Accueille-moi, Seigneur Dieu, dans ton sein, comme Abraham.
Et Schere recouvre Bock de terre, le corps d’abord, puis la tête. Après quoi, Abram saute sur la terre, et en sautant à pieds joints, et haut, avec haine, la tasse à l’endroit du visage avec force et longuement.
Abram.- (aux 11, montrant Schere et la fosse) Vous avez vu ? Voilà l’amour que ces amis de l’humanité portent aux plus réprouvés, parce que qui est plus réprouvé qu’un Juif ?… … (à Schere) Constate le décès. (Schere découvre le visage de Bock, qui ne vit plus) Dieu lui avait insufflé dans ses narines, le nazi lui a désufflé de ses narines. Terre glaise, il est retourné en terre glaise. .. … (il sort sa liste, barre un nom, aux frères Hamber) Pompes funèbres Maccabée frères. (à tous, riant) Au camp, gaiement. Ei zwo, ei zwo, ei zwo. On chante Ali alo.
Tous.- (chantant) Ali alo. Ils sortent. Deux des soldats SS restent. Hamber David et Hamber Salomon se placent de part et d’autre du corps. Hamber David se cache le visage de ses mains.
Hamber Salomon.- Je t’en prie,. Tu ne le sauveras pas et tu te perdras en plus.
Hamber David.- (se reprenant) Sois heureux, frère Juif, que deux frères Juifs t’honorent d’un cortège funèbre.
Ils le soulèvent, l’un par les épaules, l’autre par les genoux. En chantant, en sourdine, avec solennité, leur chant juif., ils sortent, suivis des deux soldats.
Séquence 2
Scène 1
La caméra survole jusqu’à la Kommandantur., la villa des Abram. La caméra, de la terrasse, visionne le jardin, et dans le jardin Johaznna qui transpirante retourne avec peine le jardin. Paraît au fond Abram, qui, furieux, va droit à Johanna.
Abram.- Le moustique zinzine à vos oreilles. Avec force vous vous claquez le front. Vous croyez lui avoir réglé son compte. Et puis, soudain le zinzinement reprend. (Il lui arrache la bêche des mains)
Johanna.- Je n’ai enrôlé que moi, Kurt.
Abram.- Je te laisserai faire ? .. …Comme je sais, que, quand tu as une idée en tête, personne ne pourrait l’en chasser, je te fais une proposition : je ne cultiverai pas, tu ne cultiveras pas, nous ferons cultiver. J’userai de la permission du Commandant, je puiserai dans notre matériel actif. Je sais quelqu’un de mon block.
Johanna.- Un prisonnier chez nous ? Pas question.
Abram.- Il sera cantonné dans le jardin.
Johanna.- C’est mon jardin, pas celui du camp.
Abram.- Il fera l’ingrat du travail : retourner la terre. Tu auras l’agrément : tu sèmeras, tu récolteras.
Johanna.- Nous nous sommes tenus jusqu’à présent aseptisés. Je ne veux pas que l’infection de ton camp nous contamine.
Abram.- Tu ne verras que son dos à l’extérieur. Il viendra, bêchera, s’en ira. .. .. Hors caste, il se reconnaît pour hors caste. Sa race est habituée à être interdite de stationnement dans les communes : que le bannissement est pour elle, une seconde nature.
Johanna.- Un Bohémien ? (Abram ne dit mot) Il a une première nature avant cette seconde : voler.
Abram.- Il te dit un mot, je lui arrache la langue, il tourne un œil vers la maison, je lui arrache l’œil, il tourne la tête, je la lui décapite. C’est le seul de tous, dont je suis sûr. … … On peut faire l’essai, non ? (Johanna ne dit mot) Tu ne toucheras pas à la bêche jusqu’à mon retour ?
Johanna.- Je te promets.
Abram.- Je reviens pour déjeuner. Il bêchera dès cet après-midi.
Il emporte la bêche, rentre dans la maison, en sort avec le sac à ordures et la bêche, en sortant, plante la bêche en bout de jardin.
Scène 2
Au camp. La caméra est positionnée comme d’habitude, sur la place du block 00, derrière la place d’Abram. Les détenus au repos, avant le repas. Abram entre par la porte du camp, s’approche d’Ingo, qui se jette à genoux et baisse les yeux.
Abram.- Ingo
Ingo.- Que les yeux du Seigneur Commandant ne se posent pas sur le Bohémien, il ne veut pas que sa vue les souille.
Abram.- A partir de demain, tu bêcheras mon jardin, Ingo.
Ingo.- (gémissant) Pitié, non. Le Bohémien est indigne. Pitié.
Abram.- (Ingo gémissant, faisant non de la tête) Et moi, je t’ordonne de bêcher, mais le dos à la maison. Je veux que tu ignores qui y habite, si c’est mon fils aîné, ou n’importe qui. Si j’apprends que tes yeux ont glissé une seule fois vers la maison, je les crève.
Ingo.- (gémissant) Rien ne trahit mieux votre répugnance, Seigneur Commandant. Je vous supplie d’écouter votre haut le cœur. Vous me vomissez, je vous dégoûte. Pitié. Faites-moi mon sort.
Abram.- Je te fais ton sort : tu bêcheras mon jardin. Tu commences après la soupe.
Ingo reste prosterné et gémissant, et faisant non de la tête. Abram s’éloigne. Les autres détenus s’écartent de lui
Hamber David et Hamber Salomon allant.
Hamber David.- (en indiquant l’horizon) Au-delà, est-ce qu’il y a encore des gens qui font leurs courses, prennent le tram ? Cette obscénité d’aller au cinéma, au théâtre, de s’asseoir à une terrasse se pratique-t-elle encore quelque part ? .. .. Et si la vie était ça : vivre dans un camp ? Chose étrange, il me semble que je menais, avant, une vie futile, et que la vraie vie, je la vis maintenant.
Hamber Salomon.- (lui prenant les bras fraternellement) Tu vaux par ce que tu vivais avant, non par ce que tu vis maintenant.
Hamber David.- Heureusement que je t’ai. Ils vont.
Siewert s’approche de Schere,l’emmène à l’écart, montrant sous sa blouse un journal.
Siewert.- Communiste. A Moscou, le parti communiste est devenu une nouvelle Inquisition. Vichinsky est le nouveau St Dominique. Les procès de Moscou sont une farce sanglante d’aveux spontanés. Zinoviev, Boukharine, les plus purs des communistes, 30 000 des plus fidèles officiers de l’Armée Rouge ont été passés par les armes. Des communistes, par foules, sont déportés au Goulag. Des populations entières sont déplacées d’Est en Ouest, du Nord au Sud. Terreur communiste vaut terreur nazie. Quand est-ce que les taies te tomberont des yeux ?
Schere.- (agressif, lui arrachant le journal, et le cachant sous sa blouse) J’ai été en Union Soviétique. Tu crois que j’étais aveugle ? Schere va se cacher de la vue des miradors, sort le journal de sa blouse, lit, et pleure.
Hamber David et Hamber Salomon revenant.
Hamber David.- Je m’étais dit : Pour l’art, tu sacrifieras l’amour, tu sacrifieras la famille… … J’ai donné tout à l’art, hélas, en retour, l’art ne m’a rien rendu. Le comble : la seule chose dont je m’honore dans ma vie, c’est de mon gagne-pain d’employé d’assurances. J’étais plus heureux de clore un dossier de sinistre que de terminer un écrit. Avoue. .. .. .. Je suis passé à côté de la vie, de Miléna, de toi. On comprend les choses quand il n’est plus temps. Il met sa main sous le bras de Salomon, ils vont.
Bettler seul, allant et venant.
Bettler.- (off) Quels étaient donc ces livres, qui me tenaient tant à cœur ? Tout oublié, leur contenu, leur titre, jusqu’au nom de leur auteur. Moi-même, ce que j’ai fait, qu’il me semblait qui comptait, est-ce que je me souviens encore de ce que c’était ? Venant et allant. (off) Qu’est ce que j’avais bien pu découvrir, dont j’étais si fier ? Mes chers carnets ? Qu’est-ce que j’avais pu y écrire de si rare ? Fenêtre ouverte, coup de vent, tout s’est envolé. Il va.
Passent Kaefferkopf et Nichts.
Nichts.- Toute ma vie, j’ai travaillé avec le plus de conscience possible. Je n’ai jamais été absent au travail un seul jour, j’ai toujours payé fidèlement mes impôts, – si stupide que cela puisse être, j’étais même heureux de les payer-, je donnais tout mon salaire à ma femme, je ne buvais pas, je ne fumais pas, je surveillais les devoirs de mes enfants, je cultivais le jardin..
Kaefferkopf.- Quand on n’est rien, votre sort est de n’être rien. Il faut vous y faire, mon vieux. Ils passent.
Revient Bettler.
Bettler.- (off) .. ..J’ai vague souvenir que j’avais une femme, des enfants, un appartement ? Ou ces souvenirs sont ceux d’un autre ?.. .. Tu avais des choses faites, tu avais des choses à faire, tu avais des choses en train : qu’est-ce que ça pouvait bien être ?.. ..Pour me rendre mes souvenirs, il va falloir que je refasse toutes mes études, depuis la maternelle. Allons-y. (il réfléchit, puis, faisant mine d’enfourcher un cheval, et galoper) A dada sur mon bidet, quand il court, il fait des pets, prout prout tra la la… .. Du pipi, du lolo, carafi, carafo, du triage, du coco.. ..Je crois que je monte d’une classe. .. ..Une poule poularique, jambes courtes et bancaliques a 4 poussins poulariques, jambes courtes et bancaliques. ..Tu as raison, Je n’ai pas tort, Baise mon croupion, Nous serons d’accord. Il va.
Hamber Salomon, Hamber David reviennent.
Hamber David.- Toi, tu as fait quelque chose, moi j’ai fait : rien. Et c’est toi qui, durant toutes ces années, es allé vers moi.
Hamber Salomon.- Tu crois que c’est une vie de gagner sa vie trop bien ? Dépenser à se distraire ? N’avoir pour seule ressource que s’amuser ? Est-ce que ce n’est pas une misère ? Quand on aimerait tant avoir l’esprit de sérieux ? Ma seule consolation, pour sauver cette vie d’argent, de réussite sociale, a été d’essayer de participer à ton écriture. Un silence, ils vont.
Revient Bettler.
Bettler.- (triomphant, levant un doigt) Je monte à l’école primaire. J’ai faim, Mange ta main, Garde l’autre pour demain, Et ta tête, Pour les jours de fête. A dada sur mon bidet. Quand il court, il fait des pets. (chantant) Au feu les pompiers V’là la maison qui brûle Au feu les pompiers V’là la maison brûlée. C’est pas moi qui l’ai brûlée C’est mon oncle Jules C’est pas moi qui l’ai brûlée C’est mon oncle André. Il va.
Hamber Salomon et Hamber David reviennent.
Hamber Salomon.- Ce qu’il faut remarquer, c’est que ces tueurs en série ont l’air de très bien se porter. On peut en conclure que le mal fait partie de l’homme autant que le bien, puisqu’il maintient en santé également. Tu pourrais retenir ça pour plus tard.
Hamber David.- Un sale poulailler, derrière la ferme, sans plus une herbe, boueux, aux murs oranges de saleté, au grillage rouillé et troué, crois-tu que ce soit un sujet pour un peintre ? Comment peut-on être à la fois du côté de la victime et du côté de l’assassin ? Tu me demandes trop. Ils vont.
Bettler s’en vient.
Bettler.- (triomphant, levant les deux mains) Je monte au collège… .. (chantant) Combien j’ai douce souvenance, du joli lieu de ma naissance.. .. (parlé) La fille de Minos et de Pasiphaë.. .. Est-ce toi, chère Elise, ô jour trois fois heureux.. ..Dans un chemin montant sablonneux, malaisé, six forts chevaux tiraient un coche… … Quousque tandem, Catilina, abutere patientia nostra ? .. .. Dakruoen gelassassa. Comment se fait-il, que je ne me souvienne que de ce que j’ai appris par cœur ?.. .. Sans nos livres, sans nos écrits, comme notre savoir est maigre. Que me reste-t-il de moi ? Mon esprit ? (un silence) Après tout, c’est peut-être le principal. Il va.
Sirène. Siewert prend le chaudron, va chercher la soupe. Entrent dans le block les 9, Kaefferkopf bousculant les autres pour être le premier.
Scène 3.
A l’intérieur du block. La caméra se positionne derrière la table, un peu en hauteur, : elle a devant elle toute la table, et l’espace entre la table et la porte. Dans le block, prenant leur gamelle, Kaefferkopf en tête, tous font la queue. Siewert entre la soupe et les cubes de pain, sert tout le monde. Tous vont s’asseoir à la table, et mangent. Kaefferkopf avale sa soupe et mange son pain à toute vitesse. Puis, il va entre les prisonniers picorer les miettes, se met à quatre pattes, picore les miettes de pain tombées par terre, suit le chemin vers où était Siewert. En passant, Schere, hilare, du pied lui montre une miette.
Kaefferkopf.- Je t’emmerde, sale coco.
Schere.- Avec cette miette, crois bien que tu ne m’emmerderas pas même d’une petite crotte… …Raisonne, crétin : tu dépenses plus de forces que tu n’en gagnes.
Kaefferkopf.- T’occupe. C’est mon estomac, pas le tien.
A table. Kaefferkopf, l’assiette vide, s’assied à côté de Nichts, qui se force à manger.
Kaefferkopf.- (lui montrant la place à côté de lui) Vous permettez ?
Nichts.- (se levant à demi) M. l’Inpecteur Général.
Kaefferkopf.- Vous semblez n’avoir guère d’appétit.
Nichts.- A vrai dire, je n’ai pas tellement faim.
Kaefferkopf.- Est-ce que vous êtes d’accord avec moi, quand je vous dis que ceux qui occupent de hautes places ont de plus hauts besoins, que ceux qui occupent une basse ?
Nichts.- (lui tendant son assiette) Servez-vous. . (Kaefferkopf mange la soupe avidement)
Schere.- (ironique,à Nichts) Au moins, quelqu’un ici a gardé le sens des vraies valeurs.
Nichts.-C’est malgré moi, M. Schere. Lorsqu’un catholique, devenu incroyant, visite une église, en passant devant le chœur, malgré lui, il fait la génuflexion.
Schere.- Des deux, de l’Inspecteur ou de l’employé, fait le magnifique ? Qui s’ôte la nourriture de sa bouche pour la donner à l’autre ? Lequel picore les miettes par terre comme un poule ?
Kaefferkopf.- Vous jouez les taupes, Mr le communiste, vous creusez des galeries, mais un beau jour, au moment où vous vous y attendrez le moins, une bêche vous tranchera en deux.
Schere.- Achève de déchoir, inspecteur de mes deux : moucharde.
Kaefferkopf.- Qui que ce soit qui vous dénoncera accomplira un acte de salubrité publique.
Tous sortent dans la salle d’eau laver leur gamelle. Quand tout le monde est sorti, Kaefferkopf sort un mégot, une allumette, et fume, en dissipant la fumée.
La voix d’Abram.-(hurlant du dehors) Ingo dingo.
La voix d’Ingo.- J’arrive. Ingo sort en courant.
Séquence 3
Kommandantur. La villa des Abram. La caméra est dans la salle à manger, au-delà de la table, vers la baie vitrée : on voit la terrasse et le jardin. Johanna, est de côté,derrière un rideau, pour voir sans être vue. Dans le fond du jardin, le dos d’Ingo, qui bêche.
Johanna.- (off, elle s’en va, revient) Comme il prend son temps : un coup de bêche lent après un coup de bêche lent. Il veut faire durer la tâche. ….(elle s’en va, revient, s’approche de la fenêtre, se penche, idem ; au loin, on voit Ingo s’arrêter de bêcher, comme pris de malaise, et se tenant au manche de la bêche) … (elle le singe) Ah, je me meurs, vite des sels. Si cette, précieuse croit que quelqu’un l’épie derrière la fenêtre, elle se trompe. (Elle va et vient plusieurs fois) Au bout d’un moment, Ingo se redresse, secoue deux fois sa tête, et continue de bêcher. Johanna va, vient, de la cuisine au salon, du salon à la cuisine.
Un peu plus tard. Ingo a avancé. Johanna aux aguets à la fenêtre, derrière le rideau.
Johanna.- (off) Les yeux sur sa bêche, il l’enfonce, soulève la bêchée, la retourne, du tranchant tranche trois fois la bêchée, et renfonce la bêche à côté. Il ne tourne pas la tête d’un quart de tour. Il ne fait un pas, ni à droite ni à gauche. C’est comme s’il était en plein champ, comme s’il n’y avait pas de maison derrière lui, ni de Johanna dans la maison.
Un peu plus tard. Ingo a bien avancé.Derrière la vitre du salon.
Johanna.- (off) … … Supposé qu’il suppose que la maîtresse de maison l’observe, peut-être coquetterie, ne serait-il pas tenté de lui montrer son profil, s’il n’en était pas trop mécontent ? .. .. Maintenant, s’il ne le montre pas, peut-être a-t-il un visage, dont il n’a pas trop à se louer. … Elle n’arrête pas de l’épier. Voyant Abram arriver par le fond du jardin, elle passe dans la cuisine.
Pressé, Abram, qui, au passage, regarde Ingo, qui s’agenouille en mettant le front à terre. Abram, d’un geste et d’un aboiement, lui fait signe de se lever.
Abram.- (entrant dans la maison) Alors, comment ça se passe.
Johanna.- (entrant, innocente) .. … Il est si peu là, que c’est comme s’il n’y était pas. Seul le bruit lointain de la bêche me rappelle le de temps à autre. Quand je passe au salon et que je regarde dans le jardin.
Abram.- (avec un geste qu’il avait raison) Un nègre, la pensée de sa peau noire ne le quitte pas de sa vie.
Johanna.- J’aurais un service à te demander. Et puis non : ce souci s’ajouterait à tous tes soucis.
Abram.- (la priant) S’il y a une chose qui me plaît, c’est de te rendre service. Dis.
Johanna.- Puis que nous sommes si contents de son travail, pourquoi ne pas continuer à l’employer ? Il y a2 stères de bois, qu’il faudrait scier en bûches, et entasser dans le bûcher.
Abram.- (s’inclinant) Commandez, Madame. C’est obéi.
Johanna.- (l’embrassant sur la joue, off) Je le verrai de face.
Abram.- (criant) Ingo Dingo, ici.
Ingo.- (se tourne, de loin, le dos tourné, la tête courbée, sgenouille) Seigneur Commandant.
Abram.- (le montrant en riant à Johanna, ordonnant) Ici. De face, couillon. Ingo se tourne, et s’inclinant, la tête baissée, va vers Abram. Quand tu auras terminé le jardin, tu scieras le bois du réduit, en bûches, et tu les empileras dans le bûcher. (les lui montrant) La scie, le chevalet.
Ingo.- (gémissant) S’il vous plaît, Seigneur Commandant.. Ne me faites pas commettre ce sacrilège. Votre réduit et votre bûcher sont des lieux sacrés et inviolables.
Abram.- Ils sont à côté de ma maison, patate.
Ingo.- Plaise au Seigneur Commandant d’épargner à son bûcher le sale contact et la sale odeur du sale Bohémien.
Abram.- Tous les deux sont plus sales que toi, tu te saliras plus que tu les saliras. Et puis, tu m’agaces. Arrête tes simagrées.
Ingo.- (gémissant) Le Bohémien est indigne du bûcher du Seigneur Commandant. Il forme le voeu de ne pas s’en approcher.
Abram.- Tu feras, un point c’est tout. Allez.
Abram en riant, donne un baiser à sa femme, entre dans la maison, prend les ordures et sort. Ingo le suit, s’agenouille derrière lui. Abram, en sortant, le voit, et éclate de rire. Ingo retourne bêcher. Johanna entre dans la maison.
Plus tard. Ingo ayant terminé le jardin, ne se gêne plus pour aller et venir à droite de la terrasse, devant le bûcher, à scier les bûches Johanna s’approche de côté, derrière le rideau, elle épie Ingo.
Johanna.- (off) Il se juge si mal ? Pourquoi se cachait-il le visage ? Est-ce qu’il ne sait pas qu’il est beau, n’était sa couleur…Et même avec sa couleur ? .. … Et même surtout, avec sa couleur ? … Ces cils et sourcils qui, comme un noir feuillage, ombragent les larges bassins de ses yeux noirs, accrocheraient bien des cœurs d’homme, s’il était une femme. … .. (se regardant dans la glace pendue au mur) Race blanche, lait caillé, moisissure blanche, aube sale, peau blafarde, qui enflammée se fait rubiconde, comment rivaliserais-tu avec cette race de blé noir, de plein soleil, de plein vent, avec cette peau basanée, avec ce hâle magnifique ? Visage pâle, pâlis de ta lividité, rougis de tes rougeurs…(contemplant Ingo)… Où est le voleur de poules ? Le sorcier ? Le voleur d’enfants ? Le mangeur de chair humaine ? L’empoisonneur de sources ? Je ne vois qu’un Dionysos des bois et des forêts, un Hermès du vol et du mensonge, un Apollon du chant et de la musique.
La caméra fixe le visage de Johanna.
Johanna.- (off). Que se passe-t-il ? (se pressant le cœur de sa main) La terre gelée de mon cœur, sonnante sous tes pas, soudain amollie, dégèle par un printemps inattendu. Dieu. Johanna, tu étais de bois, éteinte, comme endormie d’un avant-dernier sommeil, tu te réveilles vive, sensible, charnelle? Johanna sort.
Johanna, peu de temps après, revient, dresse sur la petite table de la terrasse, un petit couvert, y place une tarte, une tasse, une petite assiette, une assiette de dessert, une petite cuiller, une petite fourchette, apporte le café, coupe une part de tarte, la place dans l’assiette de dessert.
Johanna.- (haut) M. Ingo. (Ingo arrête son travail, en la tournant baisse sa tête vers Johanna) A un artisan qui vient chez une cliente faire de gros travaux, la cliente ne lui sert-elle pas une collation, espérant qu’il en travaille mieux et plus vite ? (à Ingo, qui ne dit mot ni ne fait geste , avec un geste) Ingo, je vous parle. Respectez-moi.
Ingo.- (se mettant à genoux, courbant la tête) Grâces soient rendues à Madame la Commandante.
Johanna.- (s’agenouillant comme lui) A vous humilier, vous m’humiliez. S’il vous plaît.
Ingo.- Ma place est à vos pieds.
Johanna.- Mon mari et moi faisons deux. Faites-moi honneur, M. Ingo, traitez-moi en égale. Il se lève, elle se lève après lui.
Johanna.- (faisant un geste vers la table) Dédaigner ce que je vous ai préparé, c’est me dédaigner. Je vous en prie.
Ingo, tête baissée, en faisant un large tour au large de Johanna, s’approche de la table, prend la fourchette, pique une petite parcelle de sa part, la mâche longuement, boit une toute petit gorgée de café, repose la tasse.
Ingo.- (s’inclinant) Je me suis régalé. Faisant le même détour, s’inclinant au niveau de Johanna, il retourne à sa scie.
Johanna.- Vous avez à peine touché.
Ingo.- Je n’avais qu’une petite faim.
Johanna.- Vous n’avez goûté qu’un bout de fourchette. Ce n’était pas bon ?
Ingo.- (s’inclinant) Que grâces soient rendues à Mme Commandante. Il y a longtemps que je n’avais pas fait un aussi délicieux repas…(il lève les yeux, voit que Johanna considère sa tenue, il met les mains devant, comme il peut) … S’il vous plaît, que vos yeux s’épargnent la vue de ma tenue.
Johanna.- … … Votre tenue ne fait honte qu’à ceux qui vous en ont vêtu Ingo s’incline, lève les yeux le temps d’un regard, les baisse aussitôt.
Johanna.- (off) Je suis séduit par un homme, comme s’il était une femme. Que j’ai honte.
Elle pose assiette, couvert, verre, bouteille et plat sur le plateau, rentre le tout, et revient, et de côté observe Ingo.
Johanna.- (off) Quel rivale ai-je autour de moi ? A qui aurais-je à le disputer ? Peut-il s’enfuir ? Il est sous trop bonne garde. S’il peut être à quelqu’un, à qui serait-il, sinon à moi, … …si je veux bien ? Il est à moi, mais seulement autant que je le veux. Il est ma femme, ou mon homme; si je le veux, et si je le veux, je peux jouer à l’homme, ou à la femme, comme il me plaira.. Où et quand aurai-je dans ma main, un aussi beau jeune homme ? A demi cachée, elle regarde Ingo.
Sirène. Ingo s’arrête, va déposer la bêche dans le réduit, s’agenouille, s’incline et sort.
Séquence 4.
Scène 1
Le terre-plain, devant le block 00.Temps libre. La caméra les visionne tous. Bettler portant la main entourée d’un linge. Siewert entre.
Siewert.- Les gars, il va y avoir distribution de courrier
Kaefferkopf.- Qu’est-ce que je vous disais ? Ils sont moins inhumains que vous pensez.
Un silence. La caméra visionne le visage de Bettler.
Bettler.-(off) J’ai plu à Simone tel que j’étais. Tel que je suis, je ne lui plairais plus. Si elle m’écrit, elle écrit à quelqu’un qu’elle ne reconnaîtrait plus.
La caméra visionne le visage de Nichts.
Nichts.-(off) Et si j’ai la chance que Véronique m’écrive, quel que soit ce qu’elles disent, quelques lettres tracées de sa main chère me suffiront : je poserai ma main sur sa main posée.
La caméra visionne le visage de Schere.
Schere.-(off) La différence entre mon unique et moi, c’est que moi, je ne peux penser qu’à elle, mais elle, environnée de tellement de choses et d’êtres, il est impossible qu’elle ne pense qu’à moi. Comment pourrais-je lui en vouloir, si elle ne m’écrit pas ?
La caméra visionne le visage de Kaefferkpf.
Kaefferkopf.-(off) Je suis certain que justice va m’être rendue. Frieda va m’annoncer que le malentendu est dissipé, que je vais être rétabli dans mon ancienne place.
La caméra visionne toute la place devant le block 00.
Entrent Schiesser, un petit brasero à la main, qu’il pose, Abram, un paquet de lettres ouvertes dans la main.
Abram.- (hurlant) En rang par quatre. Triple distance. (Tous courent se placer) Courrier. (prenant la 1ère lettre) Inspecteur Général mon cul.
Kaefferkopf.- (avançant d’un pas) Présent.
Abram.- Ta femme ne t’a pas écrit à toi, mais à nous. Suite à ton arrestation, elle s’est plainte à la Gestapo, qu’il était injuste qu’à cause de l’inconduite de son mari, elle ne touche plus ses émoluments. La Gestapo, compréhensive, a fait un geste : elle lui a offert un poste de femme de ménage. Elle l’a postulé et l’a obtenu. Elle a demandé à la Gestapo d’annoncer à son mari, qu’en raison de son arrestation infamante, elle a demandé et obtenu le divorce.
Kaefferkopf.- L’Inspecteur Général mon cul Kaefferkopf ose demander au sergent s’il est sûr, qu’il n’y a pas de confusion de noms ?
Abram.- (lisant) « Divorce prononcé entre Kaefferkopf Pâquerette Eudoxie Frieda née Loch, et Kaefferkopf Alcide, Térence. »
Kaefferkopf.- (le visage furieux) Le détenu Inspecteur Général mon cul remercie le sergent. (Il reprend sa place) …(Abram jette les feuilles dans le brasero)
Abram.-… Zaccarias Narcisse, artiste décadent
Zaccarias.- (avançant d’un pas) Présent.
Abram.- A reçu, du front de l’Est, une carte postale de sa femme Wilhelmine, engagée dans une troupe de variétés pour le délassement de la troupe, avec ces quatre mots : « Ah, c’est autre chose. »
Zaccarias.- (hilare)Le détenu Zaccarias, artiste décadent, est enchanté de la nouvelle. (Il reprend sa place) (Abram jette la carte postale dans le brasero)
Abram.- .. ..Hamber Salomon.
Hamber Salomon.- (avançant d’un pas) Présent.
Abram.- Carte postale des Bahamas. : « Ciel d’azur, mer turquoise, plage de rêve, séjour enchanteur, Simone. »
Hamber Salomon.- (hochant la tête comme s’il n’y croyait pas) Le détenu Hamber Salomon, juif, remercie le sergent. (il recule d’un pas) (Abram jette la carte dans le brasero)
Abram.- Hamber David.
Hamber David.- (avançant d’un pas) Présent.
Abram.- Lettre de Miléna : « Je suis au même étage, juste en face, je te fais coucou. » (il regarde le cachet qui oblitère le timbre) Hum.
Hamber David.- Le détenu Hamber David juif ose prier le sergent de lui dire d’où la lettre a été envoyée.
Abram.- (regardant l’enveloppe, faisant la grimace) Je serai bon. Je laisserai le détail dans le flou artistique.
Hamber David.- (abattu) Le détenu Hamber David, juif, remercie le sergent. (Hamber David recule d’un pas) (Abram jette la lettre dans le brasero.)
Abram.- Bettler.
Bettler.- (avançant d’un pas) Présent.
Abram.- De ta femme. Il a paru quelque chose de toi en Amérique, et ça fait un tabac. Je te signale que ça n’a pas paru sous ton nom, mais sous le nom de Heim, qui, paraît-il est un de tes anciens élèves.
Bettler.- (incrédule) Le détenu Bettler, intellectuel, remercie le sergent. (il recule d’un pas) (Abram jette la lettre dans le brasero)
Abram.- Nichts
Nichts.- (avançant d’un pas) Présent.
Abram.- De ta femme un court mot : comme tu ne reviens, ni ne réponds, je t’informe que me suis remise en couple..
Nichts.-(désespéré) Le détenu Nichts asocial remercie le sergent. (Il recule d’un pas) (Abram jette la lettre danqs le brasero)
Abram.- Schere
Schere.- (avançant d’un pas) Présent.
Abram.- (montrant de loin à tous, longuement, une carte bordée de noir, riant jusqu’aux oreilles) Un de tes frères est décédé.
Schere.- Le détenu Schere communiste ose prier le sergent de bien vouloir lui préciser si c’est Jean ou si c’est Louis.
Abram.- Je serai moins inhumain que la mort, je te laisse choisir : celui que tu aimais bien, celui que tu n’aimais pas, comme tu voudras. Choisis les regrets de ton goût.
Schere.- (méprisant) Le détenu Schere communiste remercie le sergent. (Il recule d’un pas)
Abram.- (Il jette le reste des lettres dans le brasero.) .. .. Et puis, zut, je ne suis pas un facteur.(il appelle en leur donnant une fiche) Bettler. Kaefferkopf, infirmerie. Bettler, Kaefferkopf sortent.
Schiesser sort, emportant le brasero.
Abram.- En rangs par deux. Vorwärts. Ei zwo, ei zwo, ei zwo.
La voix d’Hamber David.- (bas à Salomon) Qu’est-ce qui est moins douloureux ? Mourir de faim, cesser de respirer, s’enfuir et finir d’une rafale de mitrailleuse ?
La voix d’Hamber Salomon.- (bas à David) Ces lettres sont toutes trop d’un même style. Elles sont toutes écrites par la même personne. Devine laquelle.
La caméra les suivant, ils sortent par la porte du camp.
Scène 2.
Infirmerie.6 patients, dont Kaefferkopf la main bandée d’un linge, Bettler. Entrent le sergent Kuntz en blouse blanche, qui fait office d’infirmier, à côté d’une table sur laquelle sont posés 6 dossiers, puis, se tenant à la porte du cabinet, en blouse blanche, le lieutenant Baudis. La caméra a une vue d’ensemble.
Kuntz.- (à tous) Absentéisme, demandes d’arrêt de travail, tout ça sera vite diagnostiqué. Venez, que je vous ausculté. (Il donne des coups poings et de pieds à tous, tous s’enfuient, sauf Kaefferkopf et Bettler) (à Kaefferkopf, agacé) Nom, prénoms ?
Kaefferkopf.- Kaefferkopf Alcide Térence.
Kuntz.- (agacé, cherche le dossier de Kaefferkopf ) Qu’est-ce qu’il a ?
Kaefferkopf.- (à Kuntz/Baudis) Un quelconque semble quelconque comme tous les quelconques, mais peut-être ne faut-il pas se tromper, c’est peut-être quelqu’un de connu. Non pour me vanter, mais pour me placer, j’ai fait des études dans une haute école. Grâce à ma place au concours de sortie, j’ai été nommé à un haut poste. Tout en travaillant, j’ai poursuivi mes études, passé d’autres concours, gravi des échelons. Je suis devenu Inspecteur Général.
Kuntz.- (agacé) lEt moi, j’ai fait mes études à la seule école primaire, le seul examen que j’ai réussi, c’est le certificat d’études, et encore avec rattrapage. Tu es détenu, et je suis sergent, cancre (jetant un coup d’œil sur Baudis, qui fait signe à Kuntz de laisser parler Faefferkopf)
Kaefferkopf.- (à Kuntz/Baudis) Tout Inspecteur Général que j’étais, j’ai toujours eu pour principe, d’obéir au gouvernement quel qu’il soit, principe, qu’aucun gouvernement ne peut récuser. Cela ne m’a pas empêché d’avoir de la faiblesse pour le parti nazi, qui prônait un pouvoir fort. Un de mes employés, M. Klapperbursch était délégué du parti nazi : je lui ai accordé des heures, des salles, des crédits, je lui ai prêté notre imprimerie.
Kuntz.- Que penses-tu de la Gestapo ?
Kaefferkopf.- (id) J’ai applaudi. Elle manquait.
Kuntz.- Crois-tu que la Gestapo remplit sérieusement sa mission ?
Kaefferkopf.-(id) S’il en est une qui la remplit, c’est elle.
Kuntz.- Qu’elle multiplie tellement les contrôles, qu’aucune erreur n’est possible ?
Kaefferkopf.- (id) J’en suis certain.
Kuntz.– Que penses-tu des camps ?
Kaefferkopf.- (id) Ils étaient de toute nécessité.
Kuntz.- Donc, de quoi tu te plains ?
Kaefferkopf.-(id) La seule erreur, explicable et excusable, c’est l’erreur de personne. Je pense que j’ai été pris pour un autre.
Kuntz.- (ouvrant le dossier) Kaefferkopf Alcide, Térence ? Tu avais un employé du nom de Klapperbursch Wilhelm ?
Kaefferkopf.- (id) C’était le délégué nazi. Je ne crois pas trop m’avancer en disant que je m’en étais fait un ami.
Kuntz.- C’est lui qui t’a dénoncé. Il est Inspecteur Général à ta place. . .. ..(il le toise, fait son tour) Epaules de poisson, poitrine de tubard ; pas de hanches, mais des fesses, pieds plats ; cheveux et yeux poussière, regard faux : le type même du sémite. Plutôt que tous les concours dont tu as voulu te rattraper plus tard, tu aurais mieux fait de réussir ton concours à la naissance. .. .. (le claquant à tour de bras) Tu vas aller bosser, espèce de tire-au-cul. (Kaefferkopf regarde Baudis, qui se détourne, Kuntz lui donne un coup de pied au cul) Tu vas te manier le train ?
Kaefferkopf s’enfuit .
Kuntz.- (à Bettler, agacé) Lui ?
Bettler.- (à Kuntz, montrant sa main) Je me suis bêtement blessé à un fil de fer, ma main s’est infectée.
Kuntz.- Et tu veux un congé de maladie.
Bettler.- Je n’ai plus d’efficacité à l’usine. Je ne demande qu’un coup de lancette, et de l’alcool à 90 °
Kuntz.- Plus une semaine de convalescence.
Bettler.- Ce ne serait pas justifié. L’équipe m’attend pour aller à l’usine.
Kuntz.- (ôtant le linge qui entoure la main de Bettler, à Baudis) Un malade, apparemment. (Baudis fait un signe qu’il peut aller, Kuntz salue et sort)
Baudis soigne Bettler.
Baudis.- Je vous ai observé, M. Bettler. Au milieu de ruines, vous êtes debout comme un menhir. … Pour tenir, vous avez bien quelque chose : une foi, quelque chose.
Bettler.- (hésitant) Pardonnez-moi.
Baudis.- Vous n’avez rien ?
Bettler.- Si…(s’excusant) .. Moi.
Un silence. Baudis observe Bezttler.
Baudis.- N’est-ce pas de la présomption ?
Bettler.- Qu’un autre se veuille maître de moi, en plus de lui, est-ce que ce n’est pas plutôt cela de la présomption ?
Silence.
Baudis.- .. .. Vous êtes Alsacien. Dites-moi comment vous nous jugez, nous les Allemands.
Bettler.- Un juge, s’il veut bien juger, ne doit vivre ni dans les conditions du demandeur, ni dans les conditions du défendeur. Pour bien juger, un juge doit vivre à l’écart. Je ne vis pas à l’écart.
Baudis.- Réponse habile… … Raisonnons, si vous permettez. Les faits n’ont-ils pas force probante ? Une victoire aussi totale sur tant de peuples que la nôtre, n’est-elle pas la preuve de notre valeur ? Nous avons rallié tant d’esprits, abattu tant de corps, convaincu les uns, vaincu les autres : est-ce que cela ne fait pas la supériorité de notre race claire et évidente ?
Bettler.- Les prémisses sont engageantes, j’en donne acte. Peut-être il faudrait-il attendre que la conclusion donne raison au syllogisme ? Juge-t-on une œuvre, quand elle est en cours de fabrication, ou quand elle est achevée ?
Baudis.- Pour une fois, je trouve un intellectuel intelligent.
Un silence.
Baudis.-Vous avez quelques notions des soins à porter à des malades ?
Bettler.- J’ai le diplôme de secouriste.
Baudis.- Voulez-vous être mon infirmier ? (Bettler fait un geste vers Baudis, pour lui dire que c’est à lui de décider).
Baudis.- A partir de demain, vous l’êtes. Je donne les ordres.
Baudis enlève sa blouse, se retrouve en uniforme, se coiffe de sa casquette. Il fait signe à Bettler de passer, le regarde s’éloigner, pensif, et sort.
Séquence 5
Scène 1.
La caméra survole la Kommandantur proprement dite. Le bureau de Le Commandant, la porte au fond ouverte, la caméra étant placée derrière le fauteuil du commandant.Le Commandant. Entre Dietrich, qui reste à la porte. Le Commandant lui fait signe d’entrer.
Chorknabe.- (au Commandant) Commandant, Kelch.
Le Commandant.- (se retournant, inquiet) Quoi, Kelch ?
Chorknabe.- Il faut que vous interveniez. Il file un mauvais coton. .. .. ..Chaque matin, à 4 heures, il sort de chez lui, en short et en maillot, et va courir dans les bois. Vous devriez le voir au retour : visage tiré, yeux exorbités, haletant, blême, se tenant aux murs comme s’il n’en pouvait plus. Hier, il est revenu avec au front une bosse grosse comme un œuf de pigeon, qui lui a coulé en tache violette sur l’œil. Je lui ai demandé ce qui s’était passé, il a ri « C’est encore de moi. Il a fallu que j’e me ramasse une souche ». .. Il y a aussi les repas. A table, il vous fait parler de vus, de vous, et de vous, , pique un bout de carotte qu’il mâche pendant des éternités, à la fin il jette sa serviette en papier sur son assiette pleine, et jette le tout. Quand je lui dis qu’il n’a rien mangé, il répond que je ne sais pas comme il se goinfre entre les repas. Vous avez vu les fronces à son pantalon, il les ramasse derrière sous la ceinture. C’est devenu un squelette. On dirait un détenu.
Le Commandant.- Je vais lui parler.
Le Commandant va à la porte, cherche quelqu’un des yeux, appelle : Kelch, en faisant signe de la main. Kelch entre, en casquette, dissimulant une claudication, l’oeil au beurre noir, l’extrémité de deux doigts bandés, qu’il essaie de cacher.
Kelch.- (saluant réglementairement) Heil Hitler.
Mais Le Commandant s’approche de lui, regarde son œil au beurre noir, le questionne du visage.
Kelch.- (se faisant une petite révérence, riant) L’imbécile s’est ramassé une pelle sur une souche. (Le Commandant tire le bras gauche, déplie la main, regarde le pansement autour de l’extrémité de deux doigts,Kelch rit) L’expert. J’avais aiguisé mon couteau pour couper de la viande : c’est ma viande que j’ai coupée. (Le Commandant prend Kelch par la main, le force à marcher, Kelch ne peut pas tout à fait dissimuler qu’il boîte.) (Kelch rit d’un rire forcé) Je réussis au moins une chose : manquer mes actes. Je n’ai pas vu un nid de poule sur la route. (les larmes lui venant aux yeux) Soyez charitable, Commandant, ne soulignez pas mes maladresses.
Le Commandant.- Pourquoi courez-vous aux aurores ? Vous ne vous dépensez pas assez tout le jour ?
Kelch.- (se montrant) Vous voulez que je me fasse honte à me décrire ? Long comme un fil de fer, maigre comme un poulet, des épaules de poule, des mollets de coq, une tête réduite à une tête d’épingle.. je suis pour les SS une insulte vivante. Ne me reprochez pas d’essayer de me refaire.
Le Commandant.- Vous avez quelque chose que personne n’a, à quoi nous tenons tous, et que je ne veux pas que vous perdiez, (Kelch l’interroge du regard) vous.
Kelch.- C’est vous tous. Vous êtes trop gentils envers moi.
Le Commandant.- Vous ne faites que céder le pas à tous. Vous prêtez l’oreille aux soucis de chacun. Dès que vous le pouvez, vous rendez service. Personne n’est plus charmant que vous.
Kelch.- Ce que vous ne savez pas, c’est que tout cela est intéressé. J’essaie de me faire pardonner ce que je suis. (suppliant) S’il vous plaît, Commandant, passez-moi sous silence.
Kelch recule vers la porte, les mains suppliantes, et sort.
Scène 2.
Le Commandant.- (allant à la porte, s’adressant aux officiers) Messieurs.
La caméra suit le Commandant, et restant derrière lui. Entrent les officiers, Kelch entre Dietrich et Chorknabe, les écoutant, les approuvant, riant, la secrétaire, les officiers se placent derrière leur chaise. Derrière Kelch, s’assied Baudis. La caméra fait un demi-tour : elle visionne toute la table, le Commandant en face, et les officiers, qui se tournent vers le Commandant : on voit donc leur dos.
Le Commandant.- Heil Hitler.
Les officiers.- Heil Hitler. (tous s’assiéent)
Le Commandant.- La séance du Conseil des Officiers est ouverte.(prenant une feuille) Communiqué Officiel (lisant) « La guerre a pris une autre tournure. Le Reich ne cherche plus l’ennemi au loin, c’est l’ennemi qui cherche le Reich. A ses frontières, tous les Allemands, au coude à coude, forment ses remparts vivants. Les vagues auront beau assaillir les falaises de granit, contre le roc elles se fracasseront et se briseront, en mille gouttes. L’Allemagne est et sera invaincue. »
Dietrich.- Traduction : les Américains ont débarqué en Normandie, les Russes ont atteint la Vistule.
Chorknabe.- Je reconnais votre défaitisme, Dietrich. Vous devriez ajouter que chaque soldat allemand se fera tuer sur place plutôt que de céder une parcelle de la Terre Allemande. Ou c’est nous, qui serons un charnier, ou ce sont les Alliés : devinez lesquels.
Silence.
Le Commandant.- (agitant une feuille, riant) J’ai reçu une réponse de l’IG Farben, à notre offre. (lisant) « M. le commandant, nous avons bien reçu votre offre de prix, mais nous estimons que 200 RM par femme est un prix excessif.
Chorknabe.- Qu’est-ce que je disais ?
Le Commandant.- (à Chorknabe, levant l’index, riant, lisant) Nous n’avons pas l’intention de payer plus de 170 RM. » (Chorknabe, Dietrich et Zange éclatent de rire)
Zange.- Et j’ai eu tort, j’aurais dû proposer 500 RM. Ils nous en auraient offert 470.
Le Commandant.- (lisant) « Si le prix vous convient, nous sommes prêts à prendre livraison : il nous faut environ150 femmes. Vous nous rendriez un service signalé. Au lieu d’attaquer l’expérience en fourchette basse, comme nous faisions avec le matériel animal, ou avec les Allemandes qui s’offraient à l’expérimentation, nous l’attaquerons tout de suite en fourchette haute, ce qui nous fera faire bien des économies d’argent et de temps»
Zauge lève la main, faisant signe au Commandant de s’arrêter un instant, Zange écrit quelque chose. Kelch, qui s’oublie, se gratte le côté arrière de sa tête si furieusement, qu’un filet de sang coule sur la nuque. Baudis lui saisit la main, et l’ôte de sa tête. Kelch se retourne et affectueusement, lui serre la main en signe de remerciement,regarde ses ongles ensanglantés, et place sa main sur la nuque pour la cacher. Le Commandant a remarqué la scène.
Zange.- (aux officiers, brandissant un papier) 170 par 150, ça nous fait un bénéfice net de 25 000 RM. Ce n’est pas rien.
Dietrich.- Envers ces femmes, c’est presque une mesure d’humanité. Au pis, si l’expérience ne réussit pas, elles passeront en dormant d’un sommeil à l’autre.
Le Commandant.- (lisant) « Si vous êtes d’accord, préparez-nous 150 femmes, qui soient si possible dans un état de santé analogue à celui de l’Allemande : cela nous permettrait d’établir une posologie exacte. Sitôt qu’elles seront prêtes, nous en prendrons livraison. Croyez, M. le Commandant.. » Votons. Oui ?(tous lèvent la main) Ca sera oui.
Zauge.- Voilà une bonne affaire à tous les points de vue, moral et financier.
Un silence.
Le Commandant.- (posant la feuille, et des yeux faisant le tour de table) Avant de clore la séance, il faut que je soulage ma conscience. Une chose ne cesse de me tracasser : la nourriture des prisonniers. Nous devons aux détenus qui travaillent dans nos usines une nourriture, qui leur fasse regagner les forces qu’ils dépensent à leur travail. Ils sont visiblement sous-alimentés. Certains sont des squelettes.
Dietrich.-Moi, ce qui me stupéfie, c’est que plus ils dépensent de forces, plus ils semblent en avoir. L’homme a merveilleusement la vie dure. Personnellement, je serais assez intéressé par savoir jusqu’où ils tiendront. Ce savoir pourrait nous être utile, pour le cas où nous serions envoyés au front de l’Est.
Chorknabe.- Vous connaissez, Commandant, quel est le point de vue de l’administration : le but n’est pas de conserver la masse, le but est de la clairsemer.
Un silence.
Le Commandant.- La séance est levée. Lieutenant Baudis, s’il vous plaît.
Tous se lèvent, sortent, sauf Baudis, qui s’approche du Commandant, et Kelch, qui reste au fond du bureau.
Le Commandant.-(à Baudis, bas, montrant Kelch de la tête) Vous avez vu, il se gratte furieusement l’arrière de la tête ?
Baudis.- Il est affecté d’un psoriasis. C’est une tache rouge/violette, qui cause un fort prurit. On n’en connaît pas la cause. On ne sait pas comment le traiter. Je ne veux pas donner des verges pour me faire battre, je pense que sa cause est psychologique.
Baudis sort, en passant, pose la main sur l’avant-bras de Kelch, qui lui sourit affectueusement, lui étreint les bras de ses deux mains, et s’approche du Commandant.
Kelch.- Commandant, je sollicite de votre bienveillance d’accepter que je demande ma mutation.
Le Commandant.- (allant à son bureau) Enfin, vous entendez raison. Accordé. (ouvert, souriant) Que vous me soulagez, Kelch. Que préférez-vous, France, Norvège ?
Kelch.- Ne m’avilissez pas plus vil que je suis, commandant. Si je démissionne du Corps Noir des SS, c’est pour m’engager dans une unité combattant sur le front de l’Est.
Le Commandant.- C’est l’Enfer, ici, mais là-bas, c’est l’Enfer de l’Enfer.
Kelch.- Je veux sauver ce qui me reste d’honneur. .. ..(devant l’attitude du commandant, suppliant) Depuis que j’ai pris cette décision, je me sens déjà mieux. Je vous en supplie, Commandant.
Le Commandant.- Bien.
Kelch.- Quelle reconnaissance je vous ai. Merci. (Il lui serre les mains avec gratitude)
Le Commandant remplit une feuille doublée d’un carbone, qu’il donne à signer à Kelch, détache le double qu’il donne à Kelch.
Kelch.- (saluant) Heil Hitler.
Le Commandant.- (lui serrant la main de ses deux mains) Kelch.
Sort Kelch, laissant Le Commandant tout attristé.