DEUXIEME PARTIE
Séquence 1
Scène 1.
Dans le block OO, dans le presque noir, fin de la nuit. Dans sa couchette du bas, Schere, vu par la caméra à mi-corps, entend du bruit sous lui se réveille, se penche, et de sa main tâte sous sa couchette.
Schere.-(chuchotant) Qui est là ?
La tête de Nichts.apparaît de sous le lit.
Schere.- Tu dors à même le sol ?
Nichts.- J’ai eu trop de peine hier à mettre ma paillasse au carré.
Schere.- Tu as dormi ?
Nichts.- De toute façon, je ne dors pas bien.. … .. A l’idée des hurlements pour ceci ou cela, je me demande sans cesse si j’ai tout bien fait.
Schere.- Abram ne hurle pour nous terrifier. Tu vois, il y parvient. Si tu raisonnais, tu ne te laisserais pas impressionner. . .. .. Ton sommeil est en déficit, ton compte est débiteur. Ca va te jouer des tours à la longue.
Brutale et longue sirène dans le camp. La lumière s’allume brutalement. La caméra est placée dans l’allée, mais du côté du fond du block, et visionne l’allée vers la porte.. Siewert se lève, tire sa couverture sur sa paillasse, prend le chaudron et une caissette et sort. Tous se pressent à aller se laver, puis s’angoissent à faire leur lit selon les règles. Siewert revient avec le « café », et la cassette chargée de 12 petits cubes de « pain ». La caméra, dans l’allée s’avance, montre de côté Bettler, qui bâcle son lit et s’assied, la tête dans les mains. Schere, après avoir bâclé son lit, prend sa gamelle, se fait servir par Siewert, revient s’asseoir sur son châlit, boit son café, et mange tranquillement.
Kaefferkopf.- (à Schere) Tu as vu les fronces de lit ? Devine quels sourcils fronceront ces fronces-là.
Schere hausse les épaules. Au bout d’un moment, la porte s’ouvre brutalement. Entre Schiesser, le fusil en mains.
Schiesser.- (hurlant) Inspection. Garde à vous.
Le block se précipite au garde à vous au pied du lit. Entre Abram, qui va droit au lit de Kaefferkopf. La caméra, tout en restant dans l’allée, s’approche d’eux.
Abram.- (à Kaefferkopf) Tu appelles ça un lit fait, Inspecteur Général mon cul ?
Kaefferkopf.- En comparaison d’autres, je ne trouve pas le mien si mal. (de la tête, il indique le lit de Schere)
Abram.- Comment oses-tu te comparer à Schere ? Les communistes ont été des adversaires francs et loyaux : on s’est battus avec eux, poing contre poing. Toi et ceux ton espèce, vous n’êtes que d’un parti, du parti dominant, quel qu’il soit. Vous êtes une masse visqueuse, on a plein les doigts de vous, on n’en finit pas d’essayer de se décoller de vous… (Il défait le lit de Kaefferkopf, le jette par terre) … Mal fait.
Kaefferkopf.- A vos ordres, sergent.
Abram.- (à Schere) Toi, avant certain lendemain, tu déchanteras. (à tous) Dans dix minutes, nouvelle inspection.
La caméra reculle de nouveau dans le fond du block. Abram défait tous les lits, sort, puis Schiesser. Tout le monde se précipite à refaire son lit avec soin, la caméra s’approche de Bettler, qui avec Schere se contente de replacer sa paillasse et tirer leur couverture. Bettler s’assied sur le sien, la tête dans les mains, pendant que Schere continue de boire son café et manger son pain. La caméra suivant Schere, Schere regarde Bettler,lui prend sa gamelle, va lui chercher du café et son cube de pain, les lui tend.
Schere.- (s’agenouillant devant Bettler, à Bettler) Petit code de la survie. Article 1 : mange tout ce qu’on te donne, même si ça te dégoûte, tes intestins feront le tri. Article 2 : dors autant que tu peux. Article 3 : parle avec les autres le moins que tu pourras, évoquer le passé avive les regrets, évoquer l’avenir avive l’espoir, regrets et espoir détruisent le moral. Article 4 : aie pour chaque jour un agenda précis, quelque chose à faire, questionner X sur son métier, faire connaissance de Y, observer Z. Article 5 : sors chaque jour de la bibliothèque de ta mémoire tel livre que tu as lu autrefois, essaie de t’en souvenir. Article 6 : chaque soir fais ton journal, vois les choses que tu dois en retenir, et fais ton programme du lendemain. Si tu suis ces articles, et s’ils ne te tuent pas, tu survivras.
Bettler sourit,met sa main sur l’épaule de Schere pour le remercier. Schere revient manger et boire à sa place, Bettler boit son café et mange. Coups de sifflet. Tous se précipitent dehors.
Scène 2.
La place d’appel devant le block. La caméra se plaçant derrière Abram, chacun prend sa place. 2 SS sont dans la tribune à prendre des notes. Consultant sa liste, Abram , une cravache en main, va circule entre les rangs.
Abram.- (consultant sa liste, et se plantant devant Hamber Salomon) Hamber Salomon. Tu as fondé un petit Israël en Saxe.
Salomon.- J’employais des Allemands, sergent.
Abram.- La fourmi juive avait fondé sur le rosier allemand une colonie de pucerons allemands, dont elle tétait le miellat avec voracité.
Salomon.- J’ai renié mon judaïsme, sergent, et je me suis fait Allemand. L’Allemagne est ma mère adoptive.
Abram.- Le Juif qui renie sa Juiverie, est encore plus Juif que les Juifs. Tu t’es fait Allemand par appétit du lucre.
Salomon.- L’Allemagne est ma patrie de cœur, sergent.
Abram.- Ton cœur étant ton porte-monnaie, l’Allemagne est la patrie de ton porte-monnaie, c’est ce que je dis.
Salomon.- La langue allemande est ma langue, son histoire est mon histoire, sa pensée est ma pensée.
Abram.- Et sa monnaie est ta monnaie. Ton atelier ne te suffisait pas, il fallait que tu te fabriques une fabrique. Une fabrique ne te suffisait pas, il t’a fallu deux fabriques.
Hamber Salomon.- En Allemand, J’ai défendu ma patrie allemande. J’ai fait la guerre.
Abram.- Oui, dans l’intendance.
Salomon.- Au front, sergent. J’ai fait Verdun et la Somme.
Abram.- Gradé, je parie.
Salomon.- Capitaine.
Abram- (éclatant de rire) Capitaine. Il était officier, à cause de lui l’Allemagne est vaincue, il en réchappe, et il s’en vante. Il mène le pays à la catastrophe, il y a un million de morts, sauf le Youpin… … J’imagine comme soigneusement tu as économisé ton précieux sang. Pour bien t’imprégner de la boue que tu es, à l’avenir, à l’appel, tu te mettras à plat de tout ton long.
Hamber Salomon se met à plat ventre. Abram s’essuie les semelles sur les côtes de Salomon. Abram , consultant sa liste, va à Reiterknecht.
Abram.- Témoin de Jehovah. Vas-y, les yeux blancs, prêche. (Reiterknecht se fige au garde à vous) Je te donne le tour de manivelle : « Frères écoute l’Agneau qui te parle
Reiterknecht.- (extatique) « Frère, écoute l’Agneau qui te parle : « Ne sais-tu pas que moi, Jésus, qui suis tout amour, je suis derrière ta porte, et que j’attends que tu m’ouvres ? Ouvre-moi, afin que je m’asseyes à ta table. » Frère, Jésus t’aime tel que tu es, pécheur, non pécheur, il ne veut qu’une chose, c’est que tu l’aimes autant que tu l’aimes. Réponds-lui : « Amen, entre, Seigneur Jésus. »
Abram.- Bla bla bla, bla bla bla. Passe aux commandements.
Reiterknecht.- Le premier commandement est : tu ne tueras pas, a dit le Seigneur.
Abram.- Bon. C’est pas le meilleur. C’est à cause de lui que tu es ici. Suivant.
Reiterknecht.- Tu ne commettras pas d’adultère.
Abram.- Bien. (à tous, hurlant) Travail, famille, patrie, le nouvel ordre moral. Heil Hitler. (comme faisant le geste à la chorale)
Tous.- (criant) Travail, famille, patrie, le nouvel ordre moral. Heil Hitler.
Abram.- (à Reiterknecht) Suivant. (de la main, il fait semblant de tourner une roue)
Reiterknecht.- Tu ne voleras pas. Tu respecteras la parole donnée. Tu obéiras aux ordres de tes supérieurs. Tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé.
Abram.- Ah ça, ça me plaît comme tout. (il applaudit) Ce que j’aime, chez les Témoins de Jehovah, c’est que c’est carré. Tu ne voleras pas, tu obéiras aux ordres de tes supérieurs, tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé. Quelques soient les conditions, c’est la loi. C’est ce qui fait la réputation des Témoins de Jehovah chez nos officiers et chez leurs femmes, parce que ce sont les exactes qualités que les maîtresses de maison réclament de leur femme de ménage. … … Le capitaine Dietrich réclame un Témoin de Jehovah comme bonne d’enfants : je te donne l’emploi.
Reiterknecht.- Le détenu n°09 Reiterknecht, Témoin de Jehovah remercie le sergent.
Abram.- Schiesser, conduis bo-bonne à sa patronne.
Schiesser sort avec Reiterknecht, et revient seul. Abram, continuant de passer dans les rangs, consultant sa liste, s’arrête devant Ingo. Ingo se jette à terre devant Abram, qui, effrayé, recule, et sort son pistolet.
Ingo.- (humblement ) Ma place est à terre à vos pieds, Seigneur Commandant.
Abram.- (rassuré, riant) Je ne suis pas commandant, bourricot.
Ingo.- Les Bohémiens sont une souillure pour les yeux du Commandant. Je demande au Seigneur Commandant, comme une grâce, de m’ôter de ses yeux, et pour m’ôter de ses yeux, de m’ôter l’existence.
Abram.- (agitant son pistolet, riant, montrant aux SS de la tribune Ingo à ses pieds) Ah ha. Hein ?
Ingo.- Je supplie le Commandant, comme une prière, de se libérer .de moi. Le Seigneur Commandant peut tout, il n’a qu’à vouloir. Je l’implore de nettoyer ses yeux de ma tache. Je suis un péché vivant, qui vit dans le remords de lui Je ne requiers qu’une grâce : que sa main me donne le coup de grâce.
Abram.- (aux 11) Que certains prennent leçon. (à Ingo, lui donne un petit coup de pied de la pointe de sa chaussure sur l’épaule) Je retiens l’offre. En attendant, dans ta stalle, âne.
Ingo se relève, et courbé, à reculons rejoint sa place. Poursuivant son tour, consultant sa liste, Abram, s’arrêtant devant Bettler.
Abram.- Ce grand-là, Zwicker, ni Welsch ni Schwowe, ne dit pas un mot, mais il n’en pense pas moins. Il réfléchit (il lui enfonce la cravache dans le ventre) A quoi ?
Bettler.- Je ne réfléchis pas, sergent.
Abram.- Menteur. Tu es ailleurs. Tu médites.
Bettler.- Aucune partie de moi n’est ailleurs qu’ici, sergent.
Abram.- Tu montres un visage de bois. Qu’est ce qui se cache sous ce masque ?
Bettler.- Celui qui est sous la menace cherche à s’adapter à la situation, pour autant qu’on veut bien le laisser en vie. Il cherche à être comme on désire qu’il soit.
Abram.- Ce qui m’impressionne chez toi, c’est que tu es plus grand que moi. Pour dissiper mon sentiment d’infériorité, désormais, tu te mettras à genoux. (Bettler s’agenouille). A la bonne heure (lui frappant la tête avec sa cravache) Je peux taper sur ta tête d’œuf. (il frappe à plusieurs reprises en riant)
Passant, Abram s’arrête à Kaefferkopf.
Abram.- Toi, je te vomis…. ..Tiens, crache-toi à la figure. (Kaefferkopf, pendant la tête à droite et à gauche, essaie en vain) Stupide Inspecteur, lève la tête droit vers le ciel, crache. (ce que fait Kaefferkopf, tout de suite le prévenant, hurlant) Stop, reste comme ça. Que ton crachat sèche sur toi, afin que tu le sentes tirer sur ta peau.
Kaefferkopf obéit. La caméra fixe le visage de Kaefferkopf.
Kaefferkopf.- (off, rageur) Tu ne te doutes pas comme le ciel va te tomber sur la tête. Puis la caméra reprend sa position.
Muth, visiblement pris de besoin, ne pouvant plus se retenir, se met au garde à vous
Muth.- Le prisonnier n°07 Muth Amand, homosexuel demande au sergent l’autorisation d’aller aux toilettes.
Abram.- Ne fais donc pas la chochotte quand tu parles. Parle comme tout le monde : tu veux faire pipi ou caca ?
La caméra fixe le visage de Muth.
Muth.- (off) Comme il connaît l’art d’humilier.
La caméra reprend sa position.
Muth.- (pas trop haut) Caca.
Abram.- On dirait que tu as honte. C’est une fonction physiologique comme une autre. Aussi fort que ça pue. (hurlant) Caca.
Muth.- (fort) Caca.
Un silence. Abram toise Muth, de la cravache il lui soulève le menton.
Abram.- Tu n’as plus personne pour t’enculer à l’endroit, tu veux t’enculer à l’envers ? Tu veux te masturber le fion ? Tu veux te la sentir passer ? Minute de bonté : va.
Muth sort
Abram.- Elevons les yeux et les cœurs, frères, notre petite camarade s’envoie en l’air.(tous lèvent les yeux au ciel, au bout d’un moment, Muth revient) Tu t’es donné ta petite fête ? Je te parle, homon-culus ?
Muth.- Oui, sergent.
Abram se tourne brutalement vers Bock.
Abram.- Bock, j’ai vu ta tête tourner vers le camp. Où est-ce que je t’ai dit que les choses se passaient ? Là-bas, ou ici ?
Bock.- Je n’ai pas tourné les yeux, sergent.
Abram.- Diras-tu que je mens ? Schiesser, au menteur, un coup dans la fesse.
Schiesser vise avec son fusil la fesse de Bock, tire. Bock crie d’un léger cri, s’affaisse.
Abram.- (riant, à Bock) Debout, douillet.
Bock essaie de se relever. La caméra visionne le visage de Muth.
Muth.- (off) Plutôt n’être plus, qu’être avili jour après jour.
La caméra reprend sa position. Muth va à Bock et aide le blessé à se relever.
Abram.- (à Muth) L’efféminé veut en remontrer et joue à l’homme ? Ce n’est pas de la bravoure, c’est de l’ostentation de bravoure.(Il tue Muth) A cause de la rodomontade de leur petite camarade, tout le block sera privé de dîner ce soir… … Pompes funèbres Maccabée Hamber frères. C’est jour de lessive. Ma femme doit mettre à sécher du linge. (indiquant le corps de Muth) Mettez la tarte au four.
Les deux Hamber prennent le corps et l’emportent. Abram sort de sa poche une liste et barre un nom
Abram.- Assez ri. (hurlant) En rang par deux. Ei zwo, ei zwo. Schiesser.
Schiesser , fusil en main, suit le groupe. Ils sortent du camp par la porte du camp.
Scène 3.
La route vers la carrière. La caméra suit Schiesser étant derrière, la troupe des 1o, qui longent un fossé plein d’eau.
Abram.-Halte.. ..Juif, où est le Juif ? (à Bock) Dis-moi, Juif, que tu es un sale Juif.
Bock.- Sale Juif est mon nom.
Abram.- Développe.
Bock.- Juif est le nom impropre, sale Juif est le nom propre. Sale Youpin, sale Youtre sont les noms qui me définissent.
Abram.- …Le sergent va te faire une grâce. Il va t’offrir de te convertir à la propreté.. Bock, ma Suzanne, (montrant le fossé plein d’eau) ton bain est coulé, non sous un acacia, non sous un tremble, mais sous un sapin. Trempette.
Bock.- (la caméra visionne le visage de Bock, pendant que
ff, priant, les yeux et les mains vers le ciel) Merci, Seigneur, de m’offrir de vous prouver, que je me hais en proportion que je vous aime.
La caméra recule de nouveau derrière le groupe.
Abram.- Dépêche-toi, il va pleuvoir.
Bock saute dans la mare. Du pied Abram pousse sa tête dans l’eau. Siewert se détache des 11 et va vers le fossé.
Abram.- (qui fait semblant de ne pas le voir, aux 10, éclatant de rire) En avant, marche, ei zwo, ei zwo, ei zwo.
Siewert aide Bock à sortir de la mare.Schiesser reste à l’attendre. Bock se racle de la main la figure, la veste et le pantalon. Ils sortent en courant.
Scène 4.
La carrière. La caméra visionne tout, d’une peu haut, Schiesser, fusil en mains, Abram et les 12.
Abram.- Halte. .. .. Hier, vous aviez fait œuvre utile. Avec application vous avez scié et empilé les bûches : la beauté des piles trahissait votre plaisir. Vous avez aimé, mais moi j’ai pas aimé que vous ayez aimé… ..Sommes-nous sur terre pour travailler ? L’art est ce qui parachève l’existence. Or, quel est le sommet de l’art ? L’inutile. .. .. (à Schere) Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ? Tu es dans ta tête, espèce de veau. Répète la dernière phrase que je viens de dire.
Schere.- Je ne vous offenserai pas, sergent.
Abram.- (hurlant) Tu m’offenses, si tu ne m’obéis pas.
Schere.- Vous avez dit : tu es dans ta tête, espèce de veau.
Abram.- (examinant les 12,passant dans les rangs, à tous) A certains couvercles qui frémissent, je sens que certains bouillent de rire au fond de leur casserole. Qu’ils prennent garde, que je ne leur coupe pas le gaz. (à Schere) La phrase avant celle-là.
Schere.- Vous avez dit : Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ?
Abram.- (observant les visages pour voir si personne ne rit, hurlant) Avant celles-là.
Schere.-Vous avez dit : quel est le sommet de l’art ? L’inutile.
Abram.-Heureux sois-tu d’avoir bonne mémoire. .. ..Créez rustres. Vous inspirant des primitifs, laissant, comme eux trace éphémère de votre éphémère existence, vous allez élever un cairn. … Chacun aura à honneur de choisir une belle et lourde pierre, de la porter avec grâce, et de la poser d’un beau geste. (il singe un pas, un geste de danseuse) L’art moderne est gestuel, ou n’est pas. Soyez pris de fièvre créatrice, créez dans l’enthousiasme. (ils le font tant bien que mal)
La caméra s’approche des frères Hamber. Hamber David, ayant soulevé une pierre, la repose, et se tient après. Hamber Salomon se place entre lui et Abram.
Salomon.- Qu’est-ce qui t’arrive ?
David.- (montrant sa tête) Coupure de secteur. La lumière s’éteint. (Il se penche et se ressaisit de la pierre)
Salomon.- (s’interposant pour cacher son frère) Prends une pierre plus petite. Singe l’effort.
Ce que fait David. La caméra s’éloigne vers l’un peu haut.
Abram.- (qui regarde le tas grandir) Stop. Stop, stop, stop. Pas une pierre de plus. Vous devriez sentir cela, paysans… Appréciez. Reculez. Penchez la tête. (tous font comme lui) De l’autre côté. A l’envers. Admirez. Clignez un œil. .. .. Crée-t-on pour la gloire ou pour la jouissance de créer ? Le véritable art est gratuit et éphémère. Tout art nouveau doit faire place à l’art nouveau nouveau, tout art contemporain, à l’art contemporain contemporain. Remettez tout ça où c’était.
Tous s’activent. La caméra s’approche d’Hamber David.
Hamber David.- (bas à Salomon) Comme il sait l’art de nous désespérer.
La caméra reprend toute la scène d »un peu haut.
Abram.- (hurlant) En rangs. (tous courent se mettre en rangs) Vorwärts. Ei zwo ei zwo ei zwo.
Ils sortent, s’éloignent.
Séquence 2
Scène 1.
La caméra prend son envol et atterrit sur la Kommandantur, proprement dire. Le bureau du commandant. Une table de conférence, avec un dossier à la place du Commandant, en bout de table. La caméra est placée derrière le commandant assis à son bureau. Entre le capitaine Zange. Le Commandant se lève.
Zange.- Heil Hitler.
Le Commandant.- Heil Hitler.
Zange.- Vous m’avez fait demander, commandant.
Le Commandant.- (se voulant familier, s’asseyant devant Zange sur le bord de son bureau et croisant les bras) Que vaut-il mieux, selon vous, capitaine, qu’un commandant ait trop de scrupules ou pas assez ?
Zange.- Trop de scrupules de cent fois.
Le Commandant.- .. .. Dieu sait, capitaine, comme j’aime quenous nous aimions.
Zange.- S’il vous plaît, commandant.
Le Commandant.-(hésitant) … … Le capitaine comptable Schraube, m’a signalé, dans les comptes, une bizarrerie mathématique. Je ne vous apprendrai pas, capitaine, que, sur les inactifs, dont nous nous défaisons, nous récupérons les couronnes dentaires en or, lesquelles sont fondues en lingots, lesquels sont livrés au Ministère de l’Economie, puisque c’est vous l’officier chargé de cette récupération.
Zange.- Je vous écoute.
Le Commandant.-(hésitant) Euh. Lorsqu’à votre arrivée, vous avez été nommé à ce poste, vous aviez fait la remarque, qu’il vous semblait hasardeux de confier le ramassage de ces couronnes à des sous-officiers, qu’il vous semblait plus sûr de confier la tâche à un officier.
Zange.- Je le pense toujours.
Le Commandant.- Je vous ai approuvé : aussi vous ai-je confié aussi la tâche du ramassage. ..(il tousse) … Or, d’après le capitaine Schraube, si, avant cette date, sur X inactifs était récupérée Y de masse d’or, sur les 2 X inactifs que nous touchons à présent, il est toujours récupéré le même Y de masse d’or. Ce qui veut dire que depuis votre nomination à ce poste de ramassage, nous récupérons 2 fois moins de couronnes en or.. Selon le capitaine Schraube, la progression aurait dû être géométrique.
Zange.- Autrement dit, vous m’accusez.
Le Commandant.- Est-ce que j’ai dit cela ?
Zange.- (reculant de deux pas en arrière, claquant des talons) Je vous donne avis, commandant, un, que je porterai tout à l’heure votre accusation à la connaissance du Conseil des Officiers, deux qu’aujourd’hui même je porte plainte contre vous, auprès du tribunal militaire du Corps Noir des SS, pour dénonciation calomnieuse. Commandant.
Il claque des talons et fait demi-tour. Le Commandant va après lui, lui saisit le bras, le retient.
Le Commandant.- Capitaine, je pensais si peu vous accuser que je vous ai demandé un entretien privé.
Zange.- (au garde à vous) Je vous somme de faire perquisitionner sur le champ ma maison, de faire saisir mes cahiers comptables et les extraits de mes comptes bancaires …
Le Commandant.- (le priant) Capitaine
Zange.- ..Plutôt que supposer que les arrivées des déportés riches se raréfient, et que se multiplient les arrivées de déportés pauvres, vous préférez accuser un officier du Corps Noir des SS, de vol sordide de chicots arrachés dans les bouches de leurs cadavres.
Le Commandant.- (lâchant du lest) Capitaine, je retire ce que j’ai dit. Je fais amende honorable. .. .. Dites-moi que vous oubliez. (le priant) Capitaine.
Zange.- A condition que vous me releviez de mon poste.
Le Commandant.- Cela voudrait dire, aux yeux de tout le camp, que je vous soupçonne. Soyez généreux, pardonnez-moi ma méprise. Je me fie si bien en vous, que je vous charge de gérer, en plus, les devises récupérées dans les portefeuilles.
Zange.- Pour vous donner de quoi me soupçonner deux fois plus.
Le Commandant.- Je vous donne plutôt de quoi ne plus vous soupçonner du tout. … … Oubliez ce qui s’est passé entre nous.
Zange.- Nous verrons.
Le Commandant.- (tendant la main) Amis comme avant ?
Zange.- (refusant de la lui serrer) Nous verrons.
Scène 2.
Zange va vers la double porte : entrent une secrétaire qui s’assied à une petite table à part, et qui rapportera le Conseil, puis les Officiers , Kelch en premier, qui plaque un mouchoir ensanglanté sur le nez en essayant de le cacher, puis Schraube, Dietrich, Baudis, Chorknabe, qui se mettent debout derrière leur chaise. La caméra le suivant, le Commandant va vers Kelch, lui prend le bras, l’amène à part.
Le Commandant.-(lui montre le mouchoir)Kelch.
Kelch.- (se mettant de côté, et essayant de passer inaperçu) Le maladroit habituel. Je me mouche trop fort, c’est immanquable, mon nez coule comme une fontaine. Est-ce assez dégoûtant. (le suppliant)S’il vous plaît.
Le Commandant lui montre les deux minces morceaux de sparadrap sur l’endroit de la barbe.
Kelch.- (cachant les deux sparadraps de la main) Mon habileté habituelle : je me suis rasé de trop près. (suppliant) Par pîtié.
Reculant, en cachant des autres officiers son visage, Kelch va prendre place derrière sa chaise. La caméra reprend sa position derrière le commandant, qui va s’asseoir en bout de table
Le Commandant.- Heil Hitler
Tous.- Heil Hitler. Tous s’assiéent.
Le Commandant.- La séance du Conseil des Officiers est ouverte. (saisissant une feuille) Communiqué du Ministère de l’Information et de la Propagande « Avis est donné à tous les commandants des camps, avec mission d’en faire part au Conseil des Officiers. Sur ordre du Führer, la Wehrmacht lance un ultime formidable assaut sur tous les fronts. Sous peu, l’Allemagne aryenne aura triomphé de toute nation, de toute race, de toute religion. Sous peu, l’Allemagne sera maîtresse du globe. »
Dietrich.- … …(levant la main) Traduction : les Russes ont repris Stalingrad, les Américains ont débarqué à Casablanca.
Le Commandant.- Capitaine, vous avez l’esprit curieusement fait. Un promeneur fait un faux pas et tombe, que fait-il ? Il se relève aussitôt, regarde autour de lui pour voir si on l’a vu, frotte son pantalon, et continue son chemin comme si de rien n’était. Dieu sait, combien d’obstacles le Führer a rencontrés sur son chemin : il les a tous ou contournés, ou survolés, ou détruits. Apparemment, pour certains, tout grand homme est trop grand.
Dietrich.- Commandant, un vrai soldat est celui qui affronte la réalité dans sa vérité. Celui qui cache à un officier la réalité, le méprise, parce qu’il suppose que la réalité dévoilée aurait une incidence sur sa loyauté.
Le Commandant fait un signe pour dire qu’on s’en arrête là. Sur un signe de Le Commandant, la secrétaire prend note.
Le Commandant.- (prenant la feuille suivante, en y jetant des coups d’oeil) Lettre du Kapo du block 00 Siewert, adressée au Reichsführer, sous le couvert du Commandant du camp. Elle est écrite dans les formes réglementaires. Je la résume. Il se plaint des agissements du sergent Abram. Il l’accuse d’avoir une tête de Turc, un juif nommé Bock, et de le tourmenter pour le plaisir : il l’a contraint de grimper à un arbre, en le cinglant à coups de cravache, alors que le nommé Bock n’était visiblement pas de force à y grimper ; il l’a contraint de sauter dans un fossé plein d’eau glacée, et du pied lui a poussé la tête dans l’eau, pour le noyer. (lisqant) Le Kapo Siewert se permet de rappeler la directive suivante du Reichsführer Himmler aux officiers des camps : le Reichsführer ordonne aux SS des camps de se garder de toute compassion pour les souffrances des détenus, et de toute délectation à les faire souffrir, toutes deux passions préjudiciables à la santé des SS.
Chroknabe.- Les autres kapos jouent au satrape, les prisonniers sont comme leurs esclaves, et celui-là joue au chevalier blanc, et rompt des lances pour un Juif.
Le Commandant.- .. .. (à la secrétaire) Faites entrer le sergent Abram.
Entre le sergent Abram, la copie de la plainte de Siewert en main.
Abram.- Heil Hitler.
Le Commandant.- Heil Hitler… … Vous avez pris connaissance de la copie de la lettre du kapo Siewert au Reichsführer, sergent ?
Abram.- Oui, mon commandant.
Le Commandant.- Que dites-vous pour votre défense ?
Abram.- Commandant, les Bons Pères nous contraignaient de prendre des douches froides, de nous coucher tout nus sur le sol glacé, de nous fouetter de nos ceintures. Ils voulaient que nous persécutions le cochon en nous, pour que le cochon en nous ne nous persécute pas. Le Ministre de la Propagande a dit que les Juifs étaient les cochons de la nation allemande.
Le Commandant.- Sergent, le cantonnier, quand il défonce la rue, il tient les poignées du marteau-piqueur avec une telle force, qu’en même temps qu’il ébranle le béton, il s’ébranle lui-même.
Abram.- Des humiliations, que m’ont fait subir mon père, ma mère, mes maîtres, mes professeurs, j’ai accumulé sur mon compte épargne tant de haine, qui, ont produit tant d’intérêts, que je ne suis pas près de la dépenser toute. Je ne vois pas pourquoi je ne la dépenserai pas sur les ennemis du Reich.
Chorknabe.- Le sergent Abram sert si bien la patrie, que je l’estime en droit de percevoir quelques pourboires.
Dietrich.- Et puis, un peu plus un peu moins, est-ce qu’on peut tellement doser les choses ?
Le Commandant.- Pensez, sergent, qu’il est possible qu’une copie parvienne au Reichsführer par des voies souterraines. Le Commandant tend la main à Abram, qui lui remet sa copie ; le Commandant déchire sa lettre et la copie… Allez-y un petit moins fort, sergent. Pour votre santé, mesurez-vous un peu. Rompez, sergent.
Abram.- A vos ordres. Heil Hitler.
Le Commandant.- Heil Hitler.
Abram fait un demi-tour réglementaire et sort .
Le Commandant.- (à la secrétaire) Vous avez pris note de ce que je lui ai dit ?
La secrétaire.- Oui, commandant.
Le Commandant.- (prenant une autre feuille, la montrant aux officiers) Vous vous rappelez ma lettre à l’administration : comme je comparais nos prisonniers dans leurs blocks aux morceaux de sucre blanc dans leur boîte en papier : les sucres s’épousent si bien morceau à morceau, et sont si serrés, qu’on les sent à travers la boîte. Nos prisonniers sont de même tellement serrés dans leurs baraquements qu’on sent leurs côtes à travers les planches. (Il montre une lettre) L’administration nous a écoutés : ils construisent un 2 ème camp, à 3 Kms d’ici.
Les officiers.- Enfin. Bien.Tous applaudissent.
Le Commandant.- (prenant une 3ième feuille, la montrant) Mes demandes de crédits supplémentaires.. ..pour l’amélioration de la nourriture des prisonniers, (rappelez-vous, il lit sa lettre) « unique soupe de la journée : feuilles de chou avancées, rares fibres de vieille vache, dé de margarine, plus un cube d’un pain fait d’écorces de châtaignes, les prisonniers ne peuvent pas regagner avec cela les forces perdues à l’usine », réponse de l’administration (il lit la lettre de l’administration) « Nous vous rappelons la philosophie officielle : les prisonniers sont des outils de basse qualité, bons à servir une fois et à jeter» (un silence).pour la rénovation des baraquements vétustes, réponse (il lit la lettre de l’administration) « si le Conseil des Officiers veut faire du camp un séjour fleuri, une villégiature riante, une résidence enchanteresse, liberté lui est donnée de transférer , aux baraquements des prisonniers les crédits alloués aux villas des officiers» (un silence) Quant à notre demande que soient nommés au camp des sous-officiers moins brutaux, réponse (il lit la lettre de l’administration) « si MM. les officiers désirent pour leurs jardins d’enfants des nurses plus aimantes, des mères poules plus poules, il appartient à MM. Les officiers de s’offrir, aux sous-officiers, en exemples d’humanité. »
Dietrich.- C’est du Heydrich tout pur.
Chorknabe.- Soyez sûrs qu’il ne nous oubliera pas, quand il s’agira de nous noter.
Le Commandant.- (à Chorknabe, montrant un télégramme) Un télégramme du Reichsführer calmera vos craintes. (se saisissant d’une autre feuille, riant) Une lettre surprenante. Elle nous a été adressée par l’usine d’IG Farben d’à côté, qui emploie déjà nos détenus. (lisant) « Objet : expérimentation d’un somnifère. Monsieur le Commandant, Nous vous informons que nous sommes en voie d’expérimenter un somnifère. Il nous est venu à l’idée, que nous pourrions économiser les frais d’achat et de pension d’animaux de laboratoire, et de leur personnel d’entretien, ainsi que des frais d’indemnisation des Allemandes qui s’offrent à l’expérimentation : nous vous demandons, en conséquence, si vous accepteriez de nous livrer, d’entre vos inactifs, dont vous vous défaites de toute façon, un certain nombre de femmes, en bonne santé, comme sujets d’expérimentation, à leur place. Nous nous chargerions du transport. » (il s’interrompt, attire l’attention) Ce n’est pas fini. (lisant, riant) « Si vous êtes d’accord, veuillez nous faire une offre de prix. »
Dietrich.- Ils veulent les payer ?
Chorknabe.- (riant) Elles ne partiraient pas en fumée pour rien.
Schraube.- Après tout, c’est notre propriété, nous avons sur elles jus utendi et jus abutendi.
Zange.-Je propose 200 RM.
Tous se récrient, les uns sérieusement, les autres en riant oh oh oh.
Le Commandant.- Allons, capitaine. Ils nous riront au nez.
Schraube.- Il savent bien que la valeur de nos inactifs est une valeur de déchets, puisque nous les incinérons.
Dietrich.- D’Allemand à Allemand, faire du bénéfice sur un produit qui ne nous coûte rien n’est guère patriotique.
Zange.- Est-ce patriotique que pour IG Farben, de faire des bénéfices sur la santé des Allemands ? Ou tu penses qu’ils vendent leurs médicaments au prix coûtant ?
Le Commandant.- Aux voix ? Combien ?
Zange.- (avec force) 200. Qu’est ce qu’on risque ? Il lève la main, tous lèvent la main, en riant, ou sérieusement.
Le Commandant.- 200. (il note, se saisit du télégramme) Pour le capitaine Chorknabe, du Reichsführer. « Chiffres de production des camps soumis tous les jours au Führer. Stop. Etes le 1er camp généraliste, du Reich, pour chiffre de production. Stop. Mot du Führer : Que votre zèle soit pour vous un sujet de fierté. » Tous applaudissent.
Le Commandant.- Heil Hitler.
Tous.- Heil Hitler.
Le Commandant.- La séance du Conseil des Officiers est levée.
Tous sortent, le dernier étant Kelch, très entouré, qui, de loin, s’incline vers le commandant, qui s’incline à son tour. Le Commandant le suit du regard, avec un sourire affectueux.